‹ Les œuvres poétiques d'André de RivaudeauChapitre 25 sur 35 · CHANSON D'VN DESESPERE EN SA POVRSVITE · texte numérisé non relu

CHANSON D'VN DESESPERE EN SA POVRSVITE

ET RASSEYB^ EN DIEV

Sur le chant : Si Vai perdu tant de vers.

I YL mal pareil en ce monde peut estre  mon tourment ; et s'il en est quelqu'yn , Geluy qui l'a le sent sans le cognoistre.

Geluy qui sçait son mal n'est point malade; Et est le mal trop vulgaire et commun Qui Tame ensemble et le corps ne bazarde.

Au mal cognu la guerison est prompte ; Geluy qui sçait qu'il aime n'aime pas , Si ceste amour son sauoir ne surmonte.

La forte amour n'entend quelle demande Ni quelle fin espère son pourcbas -, En l'entendant ell' n'est forte ni grande.

190 PREMIER LIYRE

Ceux qui liront ceste plainte cruelle

Sans la comprendre , ils ne s'estonneront

Pour ce qu'elle est à moy-mesme nouuelle.

le ne voulois aimer pas vne femme

Car vn beau teint, des beaux yeux, vn beau front,

Ne m'attisoyent iamais aucune flamme.

Si quelquefois vne belle apparence Flattoit le corps pour l'attirer à soy , Le cœur tousiours y faisoit résistance.

Nous auons tous vn corps passionnable ; Hais yn cœur sainct qui a raison pour loy , Ne peut aimer ce qui n'est point aimable.

La boue yn peu plus blanche et colorée Que la commune à peine gagne yn cœur; La beauté n'est qu'yne terre plastrée.

Au demeurant , la nature ennemie Est de ce sexe , et luy tient la rigueur Qu'il n'a iamais la yertu que demie.

Ce sexe est donc imperfait et fragile , Or, yn bon cœur ne peut aimer la chair, Mais bien yne ame excellente et gentile.

Vn esprit bon aime l'esprit semblable, S'il aime yn corps l'amour luy couste cher , Car eir luy est ruineuse et damnable.

il est bien yray, comme aux hommes il semble, Qu'yn beau museau m'a quelquefois bruslé; Mais i'ay porté le feu et l'eau ensemble.

D'ANDRE DE RITAYDEAV. 191

le n'ay iamais donques bien aimé femme , Et si en ay tousiours bien reculé Ha folle chair par la raison de Tame.

Quand ie n'ay peu es choses naturelles Paistre mon cœur d'vne perfection , Cœur amoureux des faces immortelles ; le me suis feint vne céleste idée En mon esprit de toute passion :

Tout autre soin, mon ame estant vuidée.

Mais sçauons quelle a esté ceste image :

Vne beauté fournie abondamment

De ce qu'on feint de grand, de bon, de sage;

Mille vertus ensemble ramassées

De mille endroits en vn corps seulement,

Et dignement en leur ranc dispensées.

Car i'ay trouué ceste excellente image Tout accomplie en vne vérité , Qui a bien creu mon amoureuse rage.

Très-heureux, lâs! d' vne heureuse rencontre, Qui eust mon cœur de tous poincts contenté Si mes destins ne marchoyent à rencontre.

Bien ay trouué si celuy qui perd treuue , le suis heureux si ma ruine est heur :

Certes îe fay d'vne folle amour preuue , En vn haut lieu où ie ne puis prétendre : La loy de l'homme et sur tout mon malheur, Ne souffrant point que ie m'y puisse attendre.

fauces loix, ô loix mes adversaires !

(Soing importun de l'homme curieux).

Nature veut et vous m'estes contraires.

Que di-ie bêlas! que veux-ie, qu'entrepren-ie?

Où me conduit mon désir furieux,

Qui le mespris des femmes en moy venge?

Quoy? la grandeur de mon très-haut courage Peut-elle pas sur ma condition , Et sur la loy qui tant me décourage ?

Non fait, non fait, ha recheute fascheuse, Fascheux tourment , fascheuse affection , Qui bourrellés mon ame douloureuse !

Sus, loin de moy, défendue espérance !

Tout autre amour m'eust peu faire espérer , Ceste-cy n'a espoir ne patience.

Tousiours ie veille, et vn grand feu me brusle, Qui fait mon cœur chaudement souspirer, Tantost i'approche, et tantost ie recule.

Tantost ie crain , tantost ie désespère , Tantost i'ay honte , et puis en vn moment le suis bardi, iem'asseure et espère.

Comme l'on void vne tour qui menace Sa lourde cheute, esbranlee du vent, Et se fait craindre autour en toute place I

Ainsi douteux çà et là ie balance ,

Et ne voy point en quel lieu ie doy cheoir,

Pour la fureur qui diuers traits me lance.

D'ANDRE DE RIVAVDEAV. 193

O malheureux, hé Dieu , que veux-tu faire?

Regarde à toy deuant que conccuoir Geste entreprise, auant que la parfaire.

fui , tandis que la chose est entière !

Las, ie ne puis, la fidèle raison Conseille bien , mais Tamour tire arrière.

Te choisi bien le mieux , mais i'execute Tout le contraire , et par nulle rançon Tirer me peux de ceste seruitute.

Mais quoy, ceci n'est aimer, que ie pense, Ains bien vouloir; las, qu'est-ce que ie sens? Qui audedans de cent pointes m'offence?

Qui me fait triste et gaillard tout ensemble? Yiure ie veux, et à ma mort consens :

Quelle fureur tant de fureurs assemble ?

Dont vient cela ? quand seulement ie songe Au beau suiet de mon cruel tourment, Vn fier souci mon ame pince et ronge?

Dont vient cela que ie veux que Ton m'aime, Qu'on me chérisse et flatte incessamment , Qu'ay d'elle soin plus grand que de moy-mesme.

Dont vient cela que ie veux sa présence?

le la veux voir, ie la veux embrasser, Et ie crain moins la mort que son absence?

le connoy bien qu'vne volonté pire Loge dans moy, mais il la fault chasser.

L'honneur défend la penser et la dire,

Est-il désir, de soy sainct et honnesle,

Qui sainctement ne se puisse penser?

Mon yueil est sainct , mais impossible au reste.

Yn sage cœur qui cognoist sa puissance ,

Sur ce qu'il peut ne se veut auancer,

Ains doucement se paist de patience.

beau conseil ! mais en vain ie m'efforce , l'estrive en yain, ie deba pour néant Car cest amour m'a priué de ma force.

Quoy ! la raison me semble estre fascheuse, Dure la loy, et heureux mon tourment, Bien qu'il promette vne fin ruineuse.

Hà , si tu peux , secoue ceste flamme Qui te consume! ouy bien si ie peux, Mais elle est ia au profond de mon ame.

Ma voile, au gré du vent abandonnée, M'emporte en mer par l'iniure des Cieux, Et ne peut estre au haure ramenée.

Vn autre ciel, ou vne autre contrée, Ne sçauroyent-ils me bailler à aimer En lieu où i'eusse vne plus iuste entrée?

Non, nulle chose est au monde semblable Et ie ne peux autre chose estimer, Rien que ceci ne me peut estre aimable.

Pourquoy aimer ne m'est-il pas loysible En cest endroit : amour estant vertu Ne se fait vice en vn lieu impossible.

D'ANDRE DE RIVAVDEAV. 195

Os te au péché ceste apparence honneste,

Et si tu es de raison desuestu ,

Ne fein pourtant la raison desbonneste.

Mais qu'est ce, helasi que mon amour demande? Tay tout cela que peut souffrir Tbonneur, Pour tesmoigner vne amitié bien grande.

Tout entretien et priuauté sans vice.

Tout bon recueil , toute bonnesle faueur, Qui vn bon bruit ne blece ou amoindrisse.

Veux-ie, mescbant, désirer d'auantage?

Non , ce qui reste est peu pour mon désir , Mais c'est beaucoup pour ma perte et dommage. O Dieu! tu sais que dés Theure première Que ceste ardeur au cœur me vint saisir Et enferra mon ame prisonnière,

l'ay employé de ma force meilleure

Pour me guérir, mais ie n'ay sceu pourtant

Cicatrizer ma mortelle blesseure.

le suis plus mal qu'à la première attainte,

De iour en iour mon mal deuient plus grand;

le suis tousiours en desespoir et crainte.

quel malheur! iamais aucune chose N'auoit mon cœur de tous poincts contenté, Au moins qui fust en corps visible enclose; L'ayant trouué ma ieunesse elle amuse, Et captiuant si bien ma volonté Qu'en me plaisant elle m'est ruineuse.

Vn seul moyen peut cest amour distraire, Et ce moyen ne peut venir de moy , Car fors aimer le ne sçaurois rien faire Quand le grand Dieu, la beauté étemelle, Me tirera tout à Famour de soy, Lors cessera ma passion cruelle.

FIN DES COMPLAmCTES.

D'ANDRE DE RIVAVDEAV

Gentilhomme du bas Poictou CONTENANT LES DIVERSES POESIES

Page 1