PERCHERON MODERNE
Présent,
818, j sais.
T'ée.
I, o 1-ëe.
J^som, j^8omme8, no 8omin€8.
V's-ét*8, \o z-éies.
I, sunt.
Imparfait, J'étâ, j'atâ, j'éia.
I, o l-ëtâ,— — J'équiom, j^ëtiom.
V's-équiez.
I, o n-é(aon.
(1) Le Percheron moderue n'est évidemment qu'un amalgame de français et de percheron, l'un et l'autre corrompus. C'est en percheron moderne que sont écrites les poésies de P. Genty, lequel n'a jamais vécu dans un milieu parfaitement percheron. Armentières (Eure) est une bourgade traversée par la route d'Evreux à Verneuil et de Verneuil à Alençou. Ces routes ont été mortelles à nos patois.
On voit par ce spécimen que la conjugaison percheronne ressemble à celle de la langue d'oil comme un enfant ressemble à un adolescent. Est-il possible, ici encore, de supposer que le percheron ait emprunté, en la corrompant, sa conjugaison, à la langue d'oil? Non. D'abord, les terminaisons ain, om du percheron, sont, Tune au moins celtique, et l'autre latine ; en second lieu, le verbe reste invariable dans ses personnes et ses nombres, lesquels ne se distinguent qu'à l'aide du pronom, et encore celui-ci est-il je pour la 4^ pers. du singuher comme pour celle du pluriel. En6n, si l'on veut savoir ce qu'est un langage simplement corrompu, que l'on compare les temps du verbe percheron moderne aux temps du verbe percheron ancien. Toutes les nuances, tous les traits du verbe français sont reproduits dans le verbe percheron moderne ; celui-ci n'est qu'un calque, très-mauvais sans doute, mais assez exact de celui-là. En peut-on dire autant du verbe percheron ancien et du verbe de la langue d'oil? (V. Bui^uy, Gramm. de la langue d'oil),
La priorité de l'idiome percheron , par rapport à la langue d'oil, n'est pas moins prouvée par son lexique que par sa grammaire. Si, en effet, l'idiome percheron a dédaigné, comme on l'a vu, le pronom démonstratif, des trois dialectes de la langue d'oil — Bourguignon, Picard et Normand, — il n'en a pas été de même des mots de leurs patois constitutifs. On peut aller plus loin et dire quUl n'est peut-être pas un patois celto-roman qui n'ait fourni des mots au percheron. C'est là, si nous ne nous trompons, un fait de la plus haute importance ;
car ces mots n'ont dû pénétrer dans le percheron (ou plutôt le constituer), qu'à une époque où tous les patois étant encore en fusion, aucune langue n'avait pu surgir de ces patois. Les langues viables ne naissent pas avant terme. Par suite, le percheron ne peut être qu'un témoin affirmant cet état de fusion des patois, fusion dont il fut le premier, mais aussi le non-viable résultat.
Ouvrons les Noëls, de La Monnoye :
Mire-toi, j'y coosan, Dan té pleume de pao.
Dans ces deux vers, deux mots percherons : té pleume. Le pronom possessif té (les), ne prend pas la marque du pluriel en bourguignon ; il la rejette aussi en percheron. — De même pour les pronoms mé, se, té, pour l'article dé, etc. — (Toutefois, en percheron, la prononciation est à peu près : mé-eu, sé-eu, etc.).
Ouvrons un vocabulaire catalan : Jo'us ho tinc dit (Je vous l'ai dit); en percheron : Tous l'euion dit. — Catalan : J'ois y cmbiarè (Je vous l'enverrai), en percheron : /'oui et fol's yeinviéeron. — De pareilles contractions sont trop caractéristiques pour être un jeu du hasard, comme le sont, d'après Àbel-Rémusat, les mots toksin, kaka, amouran, etc , de la langue des Mandchous (Lang. Tartares, p. 436). On peut, à la rigueur et suivant les circonstances, mettre sur le compte du hasard des coïncidences de mots, mais non pas des coïncidences d'idiotismes. Les idiotismes sont, avec l'article et
lauxiliaire, la meilleure pierre de touche à laquelle on puisse recourir en philologie comparée.
Passons en Provence. Ses trois grands poètes modernes, Roumanille, Aubanel et Mistral, nous octroieront aussi quelque chose.
Vënes de naisse, fres boutoun Au milan di roso fUmrido:
Dou soutèu encaro un pounioun Et vas ësfre flour espandido. (R).
On dit, en percheron : Boulaon, aou mitan, fleuri, eoulai.
Pèr li paure, per loa bon Dieu, N'ibenë de lano e dé fim! (A).
On dit, en percheron : Paoure, paure; fi.
....Dm lis aubère escoundu ,
Favié lou mas de sa mestresso. (M).
On dit, en percheron : Din, âbre. — En picard : Mason (perch. méesaon).
Dans les Fables de La Fontaine, en patois limousin (Foucaud), on trouve :
Car fàu dira que qnéU mor N'èyro pa dé pitito biéro; Mât qu^èyro lou put gros-séignour Ptf toO loû Qobléts d^aléntour.
On a en perch. : Faout, queû (signifiant quel, et non ce), ma, pu, dé.
Dans le patois de Liège :
Gel l'airet adviné A ci ki m* 6 cbanté.
On dit en percheron : J'el 1-érain aduiné, j'I'érain duiné ; qu*i m*ao (pliis souvent : mVerton, m'zVuatn {\)).
Dans le patois de Gruyères (Suisse] :
Nousshron Prinschou de Schavoye Lié mardjuga on boun infan.
Le mot lié = Egli è (ital.]i = / l-ié, de quelques contrées du Perche. — Boun = Boun (perch.) qui s'emploie souvent, par euphonie, au lieu de baon.
Dans le patois du Moleson :
Din la Suisse Ua oana montagne I)ei plie haute, dH plié balle.
Les mots soulignés se rencontrent dans le Perche, (avec des variantes orthographiques pourtant). — Lia =» n^-a = lia et lury-a; ces deux derniers mots sont assez rarement employés.
(I) Remarquer que m'z représente : m, la première lettre du pronom mot. et z (ou s) la dernière lettre du pronom fwus ; c'est comme s'il y avait : moinous. Ceci est d'autant plus bizarre que le pronom j> est presque toujours employé au lieu de nous, en percheron. Peut-être y a-t-il là encore quelque mystère philologique qu'il importerait de sonder ? Vais il y en a tant !. ,
Dans le palois de Fribourg :
Parqué me déUsekihvo
Mé qé schu la pUe galesa?
Les mots soulignés sont perchBrons.
Dans le patois de Corbières :
Lé balle fille de Gorbeire Dein ti lé iein, ti lé pahi.,.
Po pa porta dei guenillhé,..
Les mots soulignés sont percherons Popa ( pour ne pas) = poupa, (perch. )« On dit aussi po pas, mais rarement.
Dans le patois du Gros-de-Vaud : — a É di mé vei, pouro Abran Dautai, kein profi te revein-te de to cein ké t'a fé. »
Dans le patois vaudois : — An de fein, an de rein, — Lé fellie e lé tsavo (en perch., /voou), ne savan pa to [iou, perch.) lé 6*n-otto.
Dans le patois du Valais : — Adon loz pire la ordouno..,. La môme personne est ici désignée deux fois comme en percheron : saon père i n-ordounit (et : ourdeunit)...
Dans le patois du Bugey :
Que n^ été berdzi megnon Perque ieye ta mctressal...
Coupou dari niin bosson / soutcht per la feilleta...
Le mot driè (aujourd'hui driére) du pat. perch. ne serait-il point le dari bressan? Dari » dria, driai, driè.
Dans le patois de Nyon :
.... en ai 6tfii m io timps . Ta TÔf D^ariâi pat panb, Sans lo bon dxor nA baillb...
Ma por orendreit Vos lo passés bèn tôt dreit.
Le niot dzor (jour), était autrefois en percheron : jor. Aujourd'hui, on dit : jou.
Dans le patois du Dauphiné :
Je me coucky, crétin, «an biyre ni migié...
Que si je t^écrivtfi, je te farin pUizy,,,
Dans le patois de la vallée d'Âoste : — Plusieur m'an dza raconta que volon no toté le fransai , è que vont no ballié euna lenga étrandzére... Sie corne % voxjtdreU,, E qui osera totzé a ci drèt?,,. Dein l'ignorance... De ouit à quatorze an, t vont appreindre.,, Jamé Yarein apprèi lo fransai, è de l'italien n^etn san pâmé eun mot...
En percheron, ballié se dit bàli ; sie came % voudret se dit : saye corn i vodrion; pâmé se dit : pâmais {pas et mas, pas, plus).
Dans le patois piémontais :
Âristotele a «ercava
So piati fra la vîrtù...
Ghiel av trenva ant un moment
Un sQperb apartement.
(Broffekio.)
En percheron, on |}it : serchai (vieux franc.) ; pléesi et piaisi.
Dans le patois picard, tous les mots terminés en eau dans le français, s*y terminent en iau. De même en percheron : biau, viau, etc.
Dans le patois lorrain : — In lowe et in ègnée... Et je sée même su ce fat toplié d'omes que son fomes, — Le mot toplié = le topkin percheron.
Un grand nombre de mots normands se voient aussi dans le percheron. Mais la prononciation n'en est pas identique. On peut dire du normand contemporain que son lexique se compose de mots français auxquels il a appliqué sa prononciation vicieuse, tandis que Je percheron leur imprime, au contraire, par sa fyrononciation (peut-être n'est-êli^ pas plus vertueuse ) une sorte de caractère antique qui ne déplaît pas toujours ; il tend sans cesse à les ramener, pour ainsi dire , à leur berceau.
Inutile d'insister davantage. Les poésies de P. Genty donneront une idée assez exacte de la prononciation percheronne (laquelle, on le répète, n'est ni la prononciation normande, ni la prononciation française, mais, selon toute apparence, la vieille prononciation gallo-franque]; elles donneront également une idée du lexique percheron ; moins exacte , à la vérité, car l'auteur ayant toujours vécu dans un milieu insuffisamment percheron , il ne lui a pas été possible de se soustraire absolument à cette influence.
Pivris, le 21 décembre 1863.