‹ Les œuvres poétiques en patois percheron de Pierre Genty, maréchal-ferrantChapitre 20 sur 44 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

lu existant concurremment dans les langues germaniques, celtiques et latines, on ne peut préciser de laquelle il est venu dans le français. Toutefois, il est probable que Germains et Romains n'ont fait que confirmer en Gaule Tusage du tutoiement et ne Ty ont point importé. — Le pronom je se voit dans les langues slaves (4) et dans les langues germaniques {t) ; mais il est trop peu conforme pour qu'il ne vienne pas du latin ego, après avoir passé par les langues, dites néo-latines, io (Ital.), yo (esp.), eu (port), et ieu (roman) : Ego= geo = je (3).

Patoiê osque, ombrien^ sabin, — Voici quelques mots seulement de ces patois ; ils ont été pris presque au hasard dans le Glossaire de Huschke et les Rudimenta ling, umbricœ de Grotefend :

Dunque (donec), en ital. Banque (donc). — Eco (hoc), en ital. Ecco (voilà). — Todœme (prorsus), en patois percheron Tocom (absolument). — Suhra (suprà), en espagn. Sobra (excès) et Sobre (sur). — Sve (si), en ilal. Se (si). — Coumaco

Fa gardée à peu près dans tous ses verbes; on dit concurremment : ffom, j'faain, j'fsion, pour je fais et nous faisons ; féuiom, féuain, j'ai et nous avions, nous avons, etc. — La terminaison ain doit remonter au celtique qui, du reste, offre aussi les terminaisons omp, oamp, oemp. Peut-être celles-ci ont-elles facilité l'adoption en Gaule de la terminaison latine, si toutefois Fadoption n'avait eu lieu déjà. — 0ns = Uru, germ.

(I) la (Russe et Pol.) ; ga (Bohèm.) ; ja (Serb.).

(3) Jag {Suéd,),jtg (Danois).

(8) Ces inversions se présentent par milliers : Ser-o-tia =3 res-v-us (chosede le ou Yt8C'lcH)'e, chose-la-de-le). VcLche =s cheav ou Khau :=: Ghau (sanscrit) = Cow (angL^ss Kuh (^allem.)*, Lgi (Suisse-Romande] = gli pour glie (ital.), etc.

(cornix), en pat. perch. Coumai, -^ Ape (quum), en franc. Après — Ole a vi fprocùl à vi), en franc. Oter, Etc.

Latin vulgaire. — Quelques auteurs latins, Aulu-Gelle entre autres, parlent de la manière dont le latin était torturé en passant par la bouche du populaire et des soldats romains. Ces hommes, venus de toutes les contrées de Tltalie et imprégnés de leur patois natal, devaient, en efifet, singulièrement blesser les oreilles des rhéteurs et des précieux de Rome. On peut juger des soldats romains par les soldats français. Très-corrects sur le champ de bataille (^), nos soldats sont, à la ville, d'une incorrection grammaticale et lexique souvent incroyable. Or, c'est par les soldats romains que le latin s'est d'abord et presque exclusivement introduit dans la population gauloise. A-t-il dû exercer dès lors une influence considérable sur la langue française? "Sous ne le pensons pas. D'ordinaire, les vaincus frayent peu avec les vainqueurs. Quelques mois latins seulement, très-défigurés par le soldat, ont dû être retenus par le peuple qui, à son tour, ne leur aura pas épargné les tortures (%).

Latin de la décadenee. — L'influence de ce latin dut être beaucoup plus grands. Adopté par les lettrés gaulois, il dut insensiblement pénétrer par eux jusques aux bas fonds de la société. Ceci explique comment des prédicateurs populaires,

(1) Sauf, toutefois, quand ils chantent leur victoire, à l'instar des soldats de Probus, vainqueurs des Francs... vaincus de la grammaire.

(2) Le mot oil (langue d'oil) vient de ollus, sans doute prononcé oi-iow par les soldais romains.

tels que Menot (Langue d*orl), Olivier Maillard, etc., purent, même à la fin du xv« siècle, prêcher en latin, avec l'espoir et la conviction d'être entendus de tous.

Latin classique. — L'influence du latin classique ne date réellement que du xv« siècle. Et c'est chose heureuse. Il est à craindre que, si le goût de la haute littérature et des grands auteurs latins, se fût répandu plus tôt, jamais la France n'eût possédé ces monuments littéraires dont la langue d'oil offre de si intéressants, de si précieux échantillons. L'esprit gaulois eût peut-être péri, écrasé sous le poids d'une érudition trop précoce. Ainsi, au xv« siècle, sauf Villon, Charles d'Orléans, et un petit nombre d'autres, point de littérateurs proprement dits; partout des savants, des penseurs, dont les périodes sont souvent plus lourdes que la science ou la pensée. Il fallut deux siècles pour que l'esprit gaulois s'assimilât le latin classique et devînt enfin Vesprit français.

Tels sont les éléments constitutifs de la langue française. Mais par quels degrés en vint-elle au point d'être langue? Est-il possible de la voir à l'œuvre dans sa période embryonnaire, pendant la gestation, c'est-à-dire dans l'intervalle qui s'étend depuis les Serments de 842 jusqu'au xp siècle ? En d'autres termes, y eut-il en France, à cette époque, une langue de transition, autre que la langue d'oil, langue trop complète pour avoir pu jouer ce rôle alors (4)? — « La trace

(I) Le caDlique en l'hoDoeur de sainte Eulalie (x* siècle), porterait à croire qoe la langue d'oil était déjà complète à cette époque. Hais cette pièce ne serait-elle pas, soit l'œuvre d'un poète originaire des pays de langue d'oc et

n'en a pas élé retronféa, dit U. Villemain {TMtau de la littér. franc, nu moyen âge, 7* leçan, p. SiS). — ■ Après un dâ>rouillemeDt plus ou moins obscur, ajoute-t-il pins loin, surgit dans le nord, à la Gn du xi" siècle, un idiome séparé de l'idiome provençal, dériTé de la même source, mais distinct dans ses (brmea, et offrant déjà l'analogie la plus remarquable avec notre langue du w, du xvi' et du xvii* siècle » (p. 255). — Il n'est pas aisé, dit de son câié U. Paulin Paris, da saisir la langue franç^ïBe dans son origine, dans ses Iranslbniia lions, dans les nombreux incidents de son histoire. > {Enai (fut! Dictionn. historiq. de ta Langue française, p. S).

Une difficulté, ainsi constatée, loin de nous rebuter dans DOS recherches, nous a, eu contraire, encouragé à les pousser jusqu'au bout. Si nous échouons, notre honneur, dans tous les cas, sera sauf. Le parti des vaincus vaut ici le parti des vainqueurs...

Dans le déparlement de l'Orne, à quelques lieues de Uortagne , [ ancienne ville capitale du Perche ) , se trouve le canton de Tourouvre. Entourés de forêts et de chemins impratkablea, tels étaient Tourouvre et ses environs immédiats, il y a trente ans; pays perdu dans la pleine accep^on du mot. Sa langue et ses mœurs différaient presque du tout au tout de la langue et des mœurs de la France moderne. Les mœurs étaient sévères au fond , bizarres en la forme ; la langue était inculte...

traniplanlé diDS iinecnnlrëedaliagned'Dil, s<dtunetridiicUondii proTeocal

Quelle était cette langue? Quel était son âge? — C'est à ces deux questions que nous allons essayer de répondre. Peutêtre le difficile problème de la vieille langue qui dut précéder la langue d'oil en recevra- t-il quelque clarté. C'est notre désir, et quelque peu aussi notre espoir.

Disons tout d'abord qu'il nous paraît impossible de fixer mathématiquement la date de naissance de Tidiome percheron. La difficulté qu'on éprouve, à cet égard, pour la langue d'oil, se répète pour l'idiome percheron. C'est inévitable dans ces sortes de questions. Cependant, si l'on se reporte aux fameux Serments de 849 , on entrevoit quelques-uns des termes à l'aide desquels le problème pourrait être résolu, si jamais il peut l'être. — On rencontre, dans ces Serments, le pronom meon (mon), dont la prononciation était probablement meu-on, Ve muet français ou s*élidant ou se prononçant eu, — Si, maintenant, l'on fait attention, d'un côté, que, après l'invasion normande, ce pronom se prononça ou tendit à se prononcer man; si, d'un autre côté, on réfléchit que le même pronom se prononce en percheron ma-on (prononciation qui rappelle à la fois et la prononciation de 842 et la prononciation normande), on admettra cette conclusion que Tidiome percheron était formé dès 842, mais qu'il a subi ultérieurement une influence normande. L'idiome percheron serait donc un débris de la première langue d'oil, (antérieure à celle du xi« siècle), rajeunie ou déformée par le patois normand. — Les mots m pour en, dreit pour droit, prindrai pour prendrai, qu'on lit dans ces Serments de 84î, se retrouvent intégralement dans le percheron.

Ainsi , voilà un premier fait , insuffisant sans doute pour qu'on puisse hardiment en déduire l'âge exact du percheron, mais suffisant toutefois pour donner un aperçu de cet âge.

Un autre fait donne plus de lumière. C'est la forme du pronom démonstratif percheron. — On sait que, dans les trois dialectes de la langue d'oil , le pronom démonstratif est : Cilj ciz, cis et celuy (Boui^.) ; Chil^ chist, cheluy, chestuy (Picard.) , cist, cil et til (Normand.) ; c'est-à-dire que ces trois dialectes ont tiré leur pronom du pronom latin, en en renversant les lettres constitutives [cis, cil, chil, « is ou si ; « ^ic ou chij etc. ). — Le percheron s'est moins éloigné du latin que ces dialectes, moins que le normand lui-même, quoique celuici ait le pronom til (isTe, ILle). Le pronom percheron est emprunté, non pas à is ni à hic exclusivement, mais aux quatre pronoms : is, hic, ille, iste, simultanément. Exemple : Stila (celui-là), Stekt et Stola (celle-là) ; Stici (celui-ci), Stéci et Stoci (celle-ci); Sf (cet), Sté et Sto (celte). — Est-il admissible que le percheron se fût fait, s'il était postérieur à la langue d'oil, un pronom autre que celui de cette langue? Evidemment non ; il eût tiré son pronom de cette langue, en Técorchanl plus ou moins peut-être , mais il ne l'eût pas pris de toutes pièces dans une langue étrangère. Un objet aussi important que le pronom ne va pas se prendre au loin quand on l'a chez soi. Il faut nécessairement supposer que le percheron n'a pu contracter un tel emprunt que dans la langue qu'il avait à portée, qui vivait à son côté, et qu'alors cette langue était, non la langue d'oil, mais la langue latine, plus ou moins gâtée, des soldats romains ou de la décadence.

Le verbe percheron n*est pas, dans la question, moins décisif que le pronom. On peut, sans exagération, le qualifier de primitif. Voici les deux premiers temps (mode indicatif) du verbe é«, être, en percheron ancien et en percheron moderne.

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