LE DUEL
M. de Montaran et le sergent s'approchèrent du milieu de la chaussée , déterminés, à barrer le passage aux deux carrosses qui arrivaient , ou plutôt à l'un des deux ; car Raoul savait bien qu'en se rendant maître de Prier , il pourrait retrouver Dolorès.
— Attention ! dit-il au sergent. Si , dans la première voiture, no se trouvent que des femmes, laissons passer.
— Capitaine, reprit le sergent, je n'ai rien à vous refuser ; mais tâchez d'arranger la chose de manière à ce que nous n'ayons pas l'air d'arrêter les gens sur une grande route pour les détrousser.
— Monsieur , répliqua sévèrement Raoul , c'est un duel que je veux, et je l'aurai.
Ces paroles étaient à peine prononcées que la première voiture arrivait. L'autre suivait à une grande distance. Raoul reconnut la chaise de poste de mademoiselle deFontarabie; il distingua même le profil charmant de Dolorès qui se dessinait sur le fond lumineux de l'intérieur du carrosse. Deux autres femmes étaient avec elle.
' — Passez ! dirent ensemble le sergent et l'officier en mettant le chapeau à la main.
Trois minutes après, une lourde voiture, attelée de quatre chevaux comme la première , arriva sur le point de la chaussée où se trouvaient les deux compagnons.
— Gare ! gare ! criaient les deux postillons.
LES OFFICIERS DV ROI. ÔùÀ
— Arrête ! arrête ! répliqua Raoul le ferau poing et se campant au milieu du pavé.
La chaise de poste s'arrêta tout-à-coup.
— Qu'est-ce donc? s'écria la voix mordante d'un homme qui mit la tête à la portière. Des voleurs !
— Rassurez-vous, monsieur, dit Raoul avec beaucoup de calme, et veuillez remettre dans les poches de votre chaise les pistolets que vous avez à la main. Vous vous nommez monsieur Prior. Avant d'entrer dans la ville de Fonlaincbleau, prenez la peine de descendre; j'ai quatre mots à vous dire.
M. Prior, qui avait reconnu le capitaine, lâchait sur lui un coup de feu, lorsque Raoul, avec une audacieuse et incroyable vivacité^ lui détoKrna le bras. La balle porta dans le feuillage d'un arbre voisin. Ouvrant alors la portière, il saisit Prior au revers de l'habit, le fait bondir sur la chaussée, et, le tenant debout devant lui :
— Je pourrais vous tuer, dit-il. Marchez ! vous
avez une épée dans votre voiture. Voici un pré à côté (lu fossé. L'heure est venue ; il faut eu finir.
— Mais, c'est un assassinat! s'écriait un jeune homme blond et délicat qui s'élançait de la portière.
— Non, mon colonel, reprit La Rose, la main h la tempe et s'adressant à Pompée effaré ; non, mon colonel ; c'est un cartel que le capitaine propose à votre compagnon de voyage. La chose ne vous retardera pas de dix minutes.
— Comment, drôle ! s'écria Pompée en reconnaissant le sergent; je vous ferai fusiller...
— J'observerai à mon colonel, reprit l'ingénieux sergent, que j'ai une permission de quarante-huit heures et qu'il ne m'est pas défendu d'employer mes loisirs à assister un ami dans une affaire d'honneur.
— C'est juste, ajouta la voix grave de M. Prior, qui s'était complètement remis de sa première émotion. Sergent La Rose, vous allez servir de témoin à monsieur, et, quoi qu'il arrive, votre hon-
LES OFFICIthS DU ROI. * 555
neur et votre personne seront en sûreté. Quant à moi, j'ai un témoin qui me suit à cheval et à peu de distance. C'est un brave comme M. de La Rose, un ancien g:»rde-française comme lui, mais aujourd'hui brigadier dans la maréchaussée.
— Oh! oh! dit Raoul, tandis qu'on décrochait une épée du filet de la voiture; il paraît que M. Prior prenait ses sûretés. Se faire suivre par la maréchaussée...
— Pour vous arrêter, capitaine, dit étourdiment Pompée.
— Monsieur le marquis, reprit Raoul en souriant, j'ai donné moi-même et de vive-voix ma démission au roi; et, quant à la maréchaussée, elle n'arrête que les voleurs.
— Taisez-vous, Pompée! répliqua M. Prior de l'air le plus froid.
Le brigadier arrivait bride abiltuc. 11 descendit de cheval en toute hàtc à un signe (rintoUigcnce que lui fit Prior. M. de La Rose eut l'agrément de reconnaître, dans la personne du nouveau venu,
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ce même sergent Deslauriers avec qui il avait croisé Tépée sept mois auparavant, à la suite du souper au Grand Vainqueur, à Paris.
— Eh ! par Dieu ! monsieur, la chose est au mieux, dit La Rose; charmé de vous revoir! Eu quittant les gardes, vous avez donc épousé madame la maréchaussée ?
— A vous rendre mes services, monsieur, répondit le gendarme. Vous savez , reprit-il , que je vous dois un coup d'épée.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Pompée ; mais si vous allez vous embrocher tous les quatre, que diable ferai-je donc de vous ? C'est très-embarrassant à l'heure qu'il est et au moment d'aller me marier.
Ces dernières poroles furent d'un effet électrique sur M. Prior ; il sauta sur l'épée que présentait le valet de chambre , et, après avoir examiné rapidement la garde et la lame, il dit d'une voix ferme :
— Marchons !
Il y avait au-delà du fossé de la route un petit terrain gazonné et planté de quelques gros arbres.
L'herbe était rase , les cliênes se dressaient à d'assez grands intervalles les uns des autres; ce lieu était vraiment propice pour un champ-clos. Les deux adversaires sautèrent les premiers le fossé ; et vraiment, en cette occasion , M. Prior prouva une agilité et une énergie surprenantes pour u:i homme de sou âge et de sa robe. Nous l'avons déjà vu ailleurs , Prior à cinquante ans était peut-être encore le plus redoutable champion à l'épée que l'on put rencontrer. M. de Montaran ne l'ignorait pas , et voilà pourquoi , mettant de côté la question de l'âge, lui , homme de trente ans environ , piovoquait sans scrupule son étonnant ennemi. Les témoins et deux domestiques passèrent également le fossé ; les deux valets avaient allumé de ces torches de résine qu'il était d'usage d'avoir alors daus les bagages d'un voyage en cas d'accident. Chacun d'eux en tenait une à la main pour éclairer le combat. Au loin , autour du pré , sons les grands chênes, l'obscurité était profonde; la scène du duel seule ressortait ardente sur ce rideau téné-
breux. Le marquis Pompée, qui n'était témoin pour personne, voulut cependant encore tenter d'arrêter le combat ; il adressa à M. Prior quelques observations.
— Apprenez , monsieur , lui répondit gravement celni-ci , que je sais parfaitement ce que je fais. Je dois à M. de iMontaran un bon coup d'épée ; il m'a insnlté dans une certaine occasion connue de lui seul , il me fournit un moyen de réparation. Je lo remercie et l'invite :i se mettre en garde.
Les deux champions avaient quitté leur habit, ils étaient en veste , tête nue et l'épée au poing.
— Souvenez-vous , dit La Rose à Raoul , dont il venait de recevoir Icsdernières instiuctions, souvenez-vous, capitaine, que cet enragé Prior a des passes , des parades et des boites d'un effet diabolique.
— — Soyez tranquille , mon ami , reprit Raoul en lui serrant la main.
Les deux adversaires se saluèrent de l'épée,
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comme à uu jissaut d'armes , et se mirent en iraidOi Le sergent La Rose et le brigadier Deslauriers, ces deux ennemis irréconciliables , firent trêve à leur animosilé , et, les bras croisés , assistaient au duel avec l'impassibilité de véritables j^fgcs du camp.
M. Prior , le génie de la prudence et de Tastuco, commença par se couvrir de son épée, épiant les mouvements de son ennemi , comme s'il eût été derrière un bastion. Monlaran tnta de son fer la lame ennemie dont une main de bronze lui présentait toujours la pointe. Le bras du capitaine était d'égale force ; mais on voyait que l'impatience imprimait à l'épée certains mouvements fébriles. M. Prior suivait ces légères manœuvres piéliminaires de ses doux yeux étincelants, deux yeux do loup qui guettent dans l'ombre une proie. Le capitaine comprit que son adversaire, en l'étudiant ainsi , voulait le lasser peu à peu ou le jeter étourdimcnt dans quelque dangereuse provocation. Alors, il resserra les mouvements onduleux d(; son
338 LES OFFICIELS DU UOl.
fer, qui finit par prendre la raide immobililé de l'épée de Prior.
— Monsieur, dit froidement celui-ci, passerons-nous la nuit à nous regarder dans le blanc des yeux?
— Je ne suis pas pressé , répondit le capitaine.
— Moi , je le suis, dit Prior en dégageant vivement le fer.
— Bien ! dit Montaran ; vous vous dégelez.
Et, par un vigoureux revers , il l'obligea à se découvrir, sans avoir le temps de l'atteindre.
— Ah! pensa en lui-même le sergent, le beau coup de tierce ! Il devait tuer Prior, si cet homme n'était le diable.
Cependant les deux épées venaient de s'animer singulièrement, on n'entendait plus le bruit de la respiration des deux adversaires, mais bien l'étincelant cliquetis, le sifflement aigu, le bruissement prolongé de deux James qui manœuvrent et rusent, frémissant de colère et altérées de sang. Deux fois la pointe du fer de M. Prior mordit la chemise de son
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adversaire et en lit sauter des bribes; trois fois Mo iitaran, croyant plonger son épée jusqu'à la garde dans la poitrine de son ennemi, n'enfonça que le vide et fut obligé de se couvrirlui-même vivement.
Les torches résineuses , que les valets étaient obligés de secouer pour en ranimer l'éclat , jetaieiit des éclairs rougeâtres , et cette mobile et chaude lumière semblait imprimer du mouvement à la forêt; les grands arbres, pari effetde fantastiques oscillations, s'entrechoquaient dans un désordre effrayant, comme s'ils prenaient part au combat des deux champions. La scène était étrange, ardente, terrible.
Toul-à-coup un cri retentit. Montaran venait de pousser à fond par un effort prodigieux. L'épéo de Prior pouvait le transpercer.... Elle ne le fit pas.
— Vous êtes touché , Monsieur, dit le capitaine en se redressant. Si vous ne Tcliez pas, vous m'auriez tué.
— Allez toujours ! répon<lil Piioi- avec cmpoitement.
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Et fondant sur le capital ne, il lui perça le bras si vigoureusement que la coquille de l'épée loucha la chair et que la lame sortit de toute sa longueur derrière l'épaule.
— Assez! s'écrièrent les deux témoins.
Mais M. Prior , au lieu de retirer son fer si énergiquement engagé dans le bras du capitaine , le lâcha et resta immobile sur ses pieds, comme un corps tout à coup pétrifié. La Rose courut h M. de Montaran , retira le fer adroitement , pressa la plaie et la banda d'un mouchoir. Prior, toujours debout, ne bougeait pas et semblait regarder stupidement devant lui.
— Voyez donc , comme ses yeux s'agrandissent et comme sa face blêmit î s'écria Raoul.
On allait porter secours à Prior , lorsque toulà-coup il tomba sur l'herbe à la renverse et de toute sa hauteur. L'épée de Raoul l'avait atteint en pleine poitrine, à un pouce de profondeur. La blessure saignait à peine ; mais l'hémorrhagie intérieure était survenue. M. Prior était perdu.
Etendu sur le gazon , il revint ù lui au bout de quelques minutes , et comme on s'empressait il écarta tout le monde de la main droite et fit signe à M. de Montaran d'approcher. Celui-ci se pencha , et mit un genou en terre pour mieux entendre la voix du moribond. M. Prier, appuyé sur le coude gauche, le corps défaillant, mais la tétc encore animée par un suprême effort d'énergie, dit ces paroles :
— Dans cinq minutes je paraîtrai devant Dieu. Monsieur de Montaran, je vous pardonne ma mort. Je ne vous hais plus. La fortune entière du marquis Pompée de Montorgueil vous appartient, libre à vous d'exjjliquer au marquis tout ru que vous savez sur ma vie. La lettre anonyme que vous avez reçue est de moi. Mademoiselle de Fontariibie est calomniée à vos yeux...
Vous pouvez l'épouser en tout bien et tout lioniicur. Capitaine, je vous charge de faire connaître à l'Ordre dont je fais partie t. ml mon (lévoncnicnt il le servir, même P'on dévonciiiciit criminel. Je
VOUS charge aussi de veiller sur le sort de ce malheureux jeune homme (il désignait Pompée)... Vous savez à quel titre je vous le recommande... Je vous sais assez généreux pour le proléger. Vous direz au roi de France et au roi d'Espagne qu'eu échappant à leur service je crois échapper à leur ingratitude... On transportera mon corps à Montorgueil. On ne trouvera rien d'important ' dans mes papiers ; en voici trois de haute valeur; je vous les remets , capitaine. Maintenant, adieu , Messieurs... le sang m'étouffe; la mort vient.
Comme il s'affaiblissait , on vit sa main chercher celle de Pompée. Le pauvre jeune homme, tout pâle et tremblant, se penchait vers lui. M. Prior prit sa main et la lui serra avec un regard d'inexprimable tristesse. Puis , remettant sa main dans celle de Raoul de Montaran :
— Capitaine, dit-il d'une voix sourde et pénible, vous me le promettez...
Raoul rendit à M. Prior son étreinte, et lui fit signe qu'il veillerait sur Pompée. Alors le mori-
^mÊ
LES OFFICIEns DU ROI. 543
bond laissa retomber sa tête sur l'herbe; ou vit tout son corps s'allonger, et aux derniers tiraillemonls de l'agonie succéda l'immobilité de la mort.
M. de Montarau , que Prier avait investi de toute l'autorité de ses dernières volontés, fit transporter le corps dans la chaise de poste. Il ordonna à Pompée de monter sur le siège avec le valet de chambre , de traverser Fontainebleau sans s'y arrêter, et de conduire en Bourbonnais les dépouilles mortelles de celui qui venait de montrer un si grand cœur en succombant. Le brigadier Deslauriers fut chargé de veillera la sûreté du voyage, et, comme si M. Prior emportait dans la tombe toutes les animosités, M. de La Rose tendit la main à Deslauricrs qui la lui serra cordialement.
Un quart d'heure après cette scène, la chaise de [>oste roulait sur la route de Moulins. M. de Montaran etl^a Ilose , restes seuls, s'acheminèrent vers la ville de Fontainebleau , où un chirurgien donna dos soins ;i la bh'ssurc du cniiilain»'. Cette blessure était ^ans {ji avilé.
Or, dans la môme soirée, Raoul et son compagnon se mirent à la recherche de Dolorès , et découvrirent sans beaucoup de peine que la chaise de poste de la noble Catalane était entrée à rhôteilerie de l'Ecusson de Finance. M. de La Rose était d'avis d'aller réf^olunienl raconter loiit ce qui s'étaitpassé à mademoiselle de Fontarabie; mais le capitaine qui avait lu les papiers que M. Prior lui avait légués, écrivit à Dolorès en lui adressant ces mêmes papiers.
Deux heures après , doua Térésa introduisait Raoul dans un salon de riiôicl de l'Ecusson de France, et minuit sonnait aux horloges du château royal que M. de Moiitaran était encore aux pieds de la noble femme qui lui pardonnait d'avoir pu douter d'elle un moment.
CONGLUSIOX.
La ville de Fontainebleau avait été choisie par M. Prior comme un lieu favorable pour la célébration clandestine d'un maiiage entre Pompée et Dolorès ; mariage que le roi d'Espagne voulait et que le roi de France désirait, ce qui était bien plus dangereux pour Dolorès, car où ncniraînait pas, en ce lenips-là, un désir de Louis XV? Un chapelain était averti ; deux témoins se tenaient prêts; la chapelle d'un couvent isolé était disposée pour la cérémonie secrète ; les époux ne devaitiit
être nommés qu'au pied de l'autel et quant an
conseulemcnt de iJolorèt, ou on 1 auiaii obleim,
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OU on aurait cru l'entendre distinctement. Tout était prévu; M. Prior et le roi lui-même avaient veillé avec un soin extrême à ce que rien ne mît obstacle à un mariage dans la nuit dont il est ici question. Les trois papiers non cachetés, remis à Raoul par Prior mourant en donnaient les preuves. L'un était une lettre de Louis XV à mademoiselle de Fontarabie, lettre charmante de grâce et remplie des sollicitations les plus pressantes pour conclure une union fortunée. Les autres lettres étaient destinées au chapelain et aux témoins. Elles venaient de haut lieu.
L'occasion était magnifique. Il ne s'agissait que de fermer les missives non cachetées et de les envoyer chacune à son adresse; il ne s'agissait ensuite que de se rendre à la chapelle désignée, de déclarer devant les témoins et le chapelain pourquoi Ton venait et qui on était; déclaration très peu dangereuse dans sa sincérité, puisque Xqs contractants no devaient articuler leur nom que sur les marches de l'autel; enfin , il ne s'agissait
que d'avoir le courage, la volonté d'être heureux.
Eh bien ! on l'eut cette volonté, on l'eut ce courage, et vers la fin de celte même nuit, au moment où le premier sourire du jour éclairait l'horizon, les deux êtres les plus fortunés de l'univers fuyaient ensemble, cherchant à gagner, en toute hâte, la froiiiicrede France et à passer en Italie, bienheureuse terre de refuge pour toutes les félicités comme pour toutes les infortunes !
Après les adieux les plus tendres, et la promesse formelle de se revoir, M. de La Rose avait quille ses amis et s'était mis en route, à cheval, pour Paris et Versailles. Selon Icdésir de Dolorès, il se rendit d'abord chez Rosemoude , à qui il remit une lettre de la noble Catalane, lettre écrite à la hâte , mais sous le souffle enivrant du bonheur. Si mademoiselle de Champ-Fleury sentit les pointes aiguës d'un dépit violent à la nouvelle du mariage de Dolorès et du capitaine , M. de la Rose ne s'en douta jamais, tellement furent adorables les rcmerciemenls et les sourires qu'il reçut d'elle. C'était vraiment une lille de cœur et d'iniclligence
queRosemonde. Quelque temps après elle quitta les deux scènes, celle du théâtre et celle du nioude, et se retira, dit-on, chez les Dames de l'abbaye de Longchami)s.
Quant au marquis Pompée, il rentra dans le château de Montorgueil pour ne le quitter de longtemps, n'ayant quun grade inutile, puisque le roi crut bon de disposer du régiment, et , n'ayant plus pour le guider dans le monde ce charmant ^youy^m^Mr par qui M. de Choisy lui-même eût bien voulu être gouverné. M. de Montaran jugea qu'il ne pouvait mieux remplir la promesse de protection pour le marquis , faite à M. Prior, qu'en ne réclamant jamais de ce jeune homme un sou des quatre millions (sa fortune à lui Raoul), et en gardauî un silence généreux sur le passé.
Dolorès avait cru également devoir écrire une lettre de remerciements au roi I.oiiis XV; seulement , cette lettre ne fut mise à la poste pour Versailles qu'en pays étranger. Un jour donc , à Trianon, le roi étant d'agréable humeur, manda qu'on
LES OFPiCIEKrii 1)1 noî. 540
lui amenât le sergent aux gardes, M. de La Rose , et il le reçut dans un de ces riants boudoirs faits pour les déesses , et usurpés par les mortelles non moins adorables qui plaisaient tant à S. M. Après une heure de conversation intime , à huis-clos , et dont les amours et les bergères du plafond ont gardé peut-être le souvenir, le roi, se levant, dit àiM. de La Rose, selon le témoignage véridique de celui-ci :
— Toute cette histoire m'a vivement intéressé , sergent. Mais savez-vous qui est le plus à plaindre au bout du compte?
— Sire, dit M. de La Rose , il nie semble que c'est ce pauvre M. Prier, qui au fond de l'âme avait du bon.
— Je crois, reprit le roi que vous vous Irompez ; c'est vous et moi.
— Vraiment! répliqua La Rose en parlil;jnt sa moustache.
— Rc{Tardez votre position et la mienne , ajoiiia Louis XV , entre deux femmes charmantes...
— Hélas! Sire, entre deux selles... nous voilà par terre. Votre Majesté a raison.
350 LES OFFICIERS DU l'.ÛI.
— Â-Uons! allons! reprit le roi, après deux défaites il faut des victoires. Seulement , nous changerons de terrain et d'adversaires. Ecoutezmoi , Monsieur de La Rose, je vous ferais officier du meilleur cœur du monde , si je ne craignais de vous voir vous éloigner de moi.
— Pas possible ! dit le sergent.
— C'est pourtant la vérité. Sachez , reprit Louis XV avec ce sourire amical qui lui était naturel, sachez qu'entre l'épaulette d'un officier et le trône , il y a plus de distance qu'entre le galon et le roi. A un, officier je dis monsieur ; à vous , sergent , je dirai toujouis mon camarade ; et nous pourrons , sans déroger ni l'un ni l'autre, nous retrouver sous les mêmes drapeaux... Vous savez bien où. Ça vous va-t-il?
— Ça me va! reprit le sergent.
Louis XVlui tendit la main. M. de La Rose resta sergent... et ami du roi.
Fl^.