FONTAINEBLEAU
Un jour radieux, un jour de printemps se levait sur les grands bois de Versailles. La ville s'éveillait au bruit des fanfares de cavalerie et aux carillons des cloches des paroisses. Il était environ sept heures du matin, lorsqu'un sous-ofliciei* aux gardes se dirigeait par l'avenue des Morltincls vers le bâtimeht isolé nommé la Faisanderie, d t homme était le sergent La Rose, (lu'im bille: do M. de iMontaran était venu trouver sccrùtenient à
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la caserne et qui se rendait auprès du capitaine, arrivé de Paris au point du jour. Raoul avait remisé sa chaise de poste dans une auberge sur la route de Saint-Cyr ; et lui-même, à deux cents pas de là, attendait le sergent, son ami, son cher confident, près des jardins de la Faisanderie du roi, lieu bien solitaire et parfaitement situé pour un rendez-vous sérieux, puisqu'il attenait au bois de Maintenon et de Bois-Robert.
Le sergent, en petite tenue du matin, s'avançait d'un pas alerte, l'œil vigilant, la tête haute, respirant à pleine poitrine l'air frais du matin, ces brises des forêts, ces parfums des feuillages que l'art le plus raffiné n'imitera jamais. Il vit le capitaine enveloppé d'un petit manteau gris et adossé contre un arbre près de la route. La Rose jeta un dernier coup-d'œil autour de lui ; personne n'était là ; il aborda M. de Montaran.
— Bien, mon ami, dit Raoul . Voilà du zèle, du dévouement. Vous avez reçu mon billet au moment de la diane?
— Oui, capitaine, par un jeune tambour qui vous est singulièrement attaché. Or çà, l'afi'aire est donc sérieuse.
— Très sérieuse, sergent. Tenez, j'ai confiance illimitée en vous. Lisez.
11 lui donna la lettre anonyme. A chaque ligue, M. de La Rose ouvrait de grands yeux, poussait de gros soupirs, ou laissait échapper de ses dents quelques mots de haut goût et d'énergique orthographe. Il rendit la lettre au capitaine, sans vouloir le regarder.
— Eh bien! dit-il, quels sont vos projets? iMe voici.
— Il y a une demi-heure que je voulais vous dire un dernier adieu, et après me brûler la cervelle.
— Ceci, reprit iv, sergent, scraii nue coiiciusiou, une chute de rideau, un dernier roulement. Mais il me semble (pie la pièce n'est pas finie.
— C'est ce <jue j(; me disais, il y a dix njiinili s ;
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car mes idées tournent depuis hier comme une girouette à tous les vents.
— De deux choses l'une, reprit La Rose, ou celle que vous aimez est une coquine, ou elle ne Test pas. Je voudrais, avant de me prononcer, voir de mes propres yeux le mouchoir brodé aux armes d'une grande maison d'Espagne et tombé amoureusement entre les mains du roi, selon l'indication de la lettre anonyme. Vous comprenez, capitaine, que si Sa Majesté a obtenu ce charmant mouchoir des mains de votre belle, Sa Majesté a bien pu en obtenir quelque chose encore de plus charmant.
— Raoul pâlissait ; il mit la main dans sa veste et il en retira un petit paquet dont le parfum exquis n'échappa point au flair exercé de M. de La Rose.
— Tenez, sergent, dit Raoul, reconnaissez-vous ces armoiries brodées?
— Vous avez le mouchoir, cni'itaiiie ! exclama
LES OFFICIERS Dl WOl. 50?>
La Rose en dépliant le fin tissu de batiste qu'involontairement il approciiait de ses lèvres.
— M. Lebel valet de chambre de M. de Choisy (du roi), l'a trouvé, il y a deux jours, dans une des poches de l'habit de son maître, qui revenait de Paris, où il avait passé une partie de la nuit.
— Et Lebel vous Ta livré?
— Ceci est mon secret, dit Montaran.
— C'est juste, reprit La Rose. Alors la lettre ne ment pas, et il m'est assez démontré que votre belle, selon l'occasion, peut être une...
— N'achevez pas, monsieur, répliqua fjravement le capitaine.
— Et mademoiselle de Champ-Fleury? ajouta La Rose.
— Pour celle-l;i,je vous la livre, dit Raoul; vous en ferez ce que bon vous semblera.
— Merci, capitaine, reprit le sergent ; j'accepte le cadeau : il est joli. On avisera aux moyens de s'en rcniie rnaîli-e ; car vous me donnez non .su-
perbe province à conquérir. Voyons maintenant ce qui vous concerne...
— Mon ami, dit tout-à- coup Raoul en lui prenant les mains, vous allez avoir de moi une idée pitoyable ; eh bien ! sachez que je veux la voir encore, lui parler une dernière fois...
— Il s'agit de la noble Catalane, reprit La Rose. Non, capitaine, non, je ne trouve pas cela indigne, moi qui comprends toutes les peines du cœur. Ah! les femmes ! les femmes ! elles ont si souvent renversé mes théories ! Quand on les aime comme je les aime, on est un héros de faiblesses... Ah ! syrènes! vous finirez par me dévorer 1 Voyons, capitaine, il s'agit donc d'aller retrouver quelque part la Catalane pour lui faire nos adieux... éternels. Tenez, cela vaut encore mieux que de se loger du plomb brutal dans la cervelle ; d'abord, on se défigure horriblement...
— Sergent , reprit vivement Raoul , j'ai ma chaise de poste ici. Allez demander une permis-
sioii de quarante-huit heures, sous un prétexte quelconque, et venez avec moi.
~ Oui, capitaine ; quarante-huit heures demandées pour vaquer aux soins que réclame la santé d'une vieille tante agonisante.
— Tout ce que vous voudrez ; le major ne vous refuse rien.
— Et dans quelle tenue faudra-t-il vous rejoindre?
— Celle que vous avez. Je nio charge de vous donner un costume de ville.
— Le moral et le physique n'y perdront rien, capitaine; à vos ordres dans une heure.
M. de La Rose s'éloigna au pas accéléré. M, de Montaran, très sérieusement préoccupé, se mit h se promener sur la roule, sans trop savoir où il allait. De la Faisanderie, il gagna la partie deshois qui s'étendait au sud-ouesl, el se trouva hienlôt à un rond-point auquel ahoutissaient huit ou dix allées. Il ('lait à l'Eloile de (liioisy. Se rapj)elant alors sou rendez-vous avec le sergent, il allait re-
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brousser chemin, lorsqu'il entendit des fanfares de cor de chasse qui se répondaient d'un point à un autre. Il s'arrêta, prêtant l'oreille à ces étranges harmonies, si solennelles dans les forêts. Bientôt quelques piqueurs passèrent au galop; ils animaient (les chiens dont le flair était en défaut.
— C'est le roi! seditle capitaine. Le roi chasse... le roi va passer.
Comme il s'était adossé à un poteau, au coin de deux allées, il vit venir du côté de Maintenon nombre de cavaliers, qui tous prenaient l'allée de Choisy et l'allée des Ha ! ha ! Ces avenues aboutissaient nu grand canal et aux Trianons. Raoul eut à [leine le temps de reconnaître quelques grands seigneurs : MM. de Soubise, de Laraguais, de Rohan, d' agonit, de Luxembourg et d'autres qui lui échappèrent. Sa suiprise fut extrême lorsque, du milieu des groupes, il vil un cavalier se détacher et venir droit à lui.
— Lh ! mais, dit le cavalier en l'abordant, c'est
notre bon capitaine. Comment diable êtes-vous ici?
— Moi ! reprit Raoul, j'y suis dans le même but que vous. Je chasse, colonel.
Le jeune cavalier n'était autre que le marquis Pompée de Montorgueil, invité depuis la veille, et pour la première fois, à une chasse royale à courre.
— Vous chassez? et quoi donc, capitaine? répliqua Pompée du haut de son cheval.
— Des souvenirs, répondit Raoul avec sangfroid.
— Au diable ce gibier! s'écria Pompée. Seriez- Yous malade ?
— Un peu. Et vous, colonel?
— Moi! voyez plutôt. Avant hier je soupais chez ma divine Rosemonde (belle qui on tenait un peu pour vous, capitaine), je sou[)ais avec M. de Choisy, un ami du roi ; ce qui m'a valu une invitation à la chasse.
— Vous soupiez si bien, monsieur le colonel,
ïi^ LES OFFICILRS DU ROI.
dit Montaran, que, dans les parfums bachiques, vous eûtes, chez Rosemonde même, une adorable vision.
— Vous êtes donc sorcier, capitaine ! Qui diantre vous a dit que j'avais cru entrevoir un moment, chez ma maltresse en espérance, la charmante figure de ma femme en perspective? C'était pure illusion.
— Et M.deChoisy?
— Eh bien ! reprit Pompée, il eut la même hallucination que moi.
— Et il fut très galant avec le fantôme, dit-on? ajouta Raoul.
— Ah! c'est ce que j'ignore, répondit Pompée.
— Et c'est ce que je n'ignore pas, répliqua le capitaine,
— Alors, vous croyez que...
— Je crois, colonel, reprit Montaran très-sérieusemewt, que vous êtes un heureux prédestiné. Tenez, suivez mon conseil : ayez pour maîtresse Rosemonde, pour femme celle que l'on vous destine,
LES OFFICIERS DU hOI. 5U
pour ami intime M. de Choisy, et je vous garantis une très brillante fortune à la cour. Adieu, colonel. ; .L.i. ^j ,-.. ^ Ci >j/L Comme il allait lui tourner les talons, un autre cavalier survint tout-àcoup. Ce cavalier, pour la plupart des invités, des étrangers au château, et entre autres pour Pompée, était M. de Choisy luimême.
— Ah ! vous arrivez à propos , monsieur le comte, dit le marquis. Voici un de mes officiers qui me parlait de vous.
— De moi? dit le comte.
Mais il venait de reconnaître Raoul de Montaran. Celui-ci, le chapeau à la main, s'avança jusqu'à l'arçon de la selle du nouveau venu. Louis XV lui avait fait signe d'approcher. Pompée était resté à distance; quelques cavaliers dans l'éloignement n'osaient avancer par discrétion.
— Monsieur de Montaraii,dit Louis XV à demi» voix, mais d'un air sévnre, vous aurez à vous conloi uior à deux choses : preniièremenl, vouh aile/.
ÔV2 LES OFI'IGIERS DL ROI.
me donner votre parole de ne contrarier en rien, dès ce moment, Je m:iriage de M. de Montoigueil avec la personne que sa famille et moi lui destinons; secondement, vous acceptez, dès aujourd'hui, le brevet de colonel du régiment de Bourgogne, et vous pai tcz demain pour rejoindre votre régiment qui tient [garnison sur la frontière, en Alsace. C'est le roi qui vous parle.
Louis XV attendait la réjionso du capitaine. Elle fut prompte et claire :
— Sire, dit-il à demi-voix aussi, j'ai sur moi deux pistolets excellents. Dans le désespoir où me jettent les graves soupçons qui planent sui' mademoiselle de Fontarabie, il pourrait y avoir ici une balle pour Votre Majesté et Tautre pour moi 5 mais je suis homme de cœur contre le chagrin et très fidèle sujet du roi. Je refuse le grade de colonel; je donne même définitivement uja démission d'officier aux gardes, cl, quant au mariage du marquis Pompée, je jure Dieu que le marquis n'épousera Dolorès de Fontarabie qu'après m'avoir tué.
LES OFFICIEIIS OU KOI.
— C'est là votre dernier mot, monsieur? ajouta le roi très pâle et d'une voix émue.
— Mon dernier mot, Sire.
Louis XV se retourna vers Pompée et lui fit signe de le suivre. Tous deux piquèrent vigoureusement de l'éperon les flancs de leurs chevaux et rejoignirent la chasse au galop. ,
M. de Montaran se hâtait de regagner sa chaise de poste, prévoyant que, dans moins d'une heure, il serait arrêté. Il trouva M. de La Rose au rendezvous. Le sergent avait fait toutes les diligences possibles. Il était muni d'une permission : il pouvait donner quarante-huit heures de soins pieux à sa vieille tanle expirante.
— Allons! capitaine, s'écria-t-il, nous n'avons pas une minute à perdre. Ma bonne parente me réclame; j'ai hâte d'aller lui si^^ner son passeport pour l'autre monde.
— Mon ami, dit K;ioul, tout est changé : vous restez, et je pars.
Et il lui raconta teutce qui venait de se passer,
refusant de l'associer au sort qui lui était réservé.
— Mordieu ! dit le sergent, la triste rencontre que celle de Sa Majesté en certaines occasions... Mais vous me connaissez mal, mon capitaine... Je n'ai qu'une parole, et je vous suis.
Alors s'engagea entr'eux un vif combat de générosité. Mais le sergent n'était pas homme à fausser compagnie à un ami dans la détresse, dûtil lui en coûter la tête. Il déclara énergiquement que rien au monde, ni roi ni reine, ni Dieu ni diable, ne le séparerait du capitaine pendant ses deux jours de congé. Puis, courant à la chaise que le postillon amenait déjà hors de la remise, il s'élança le premier dans la voiture, invitant M. de Montaran à monter. Raoul céda, les larmes aux yeux.
— Postillon, s'écria La Rose, route de Fontainebleau, et ventre à terre !
— Comment savez-vous? reprit Raoul.
— Je vous expliquerai cela à doux lieues d'ici, capitaine, répliqua-t-il.
La chaise de poste partit au galop. Le sergent excitait le postillon, qui, cédant à l'éloquence irrésistible du brave garde-française et à la perspective dorée des doubles guides, menait les deux voyageurs à franc-étrier.
Si. à cette époque, le télégraphe eût existé, M. de Montaran, arrêté à quelques lieues de Versailles, eût été ramené, jugé et fusillé dans les vingt-quatre heures. Son crime était énorme... le roi avait eu peur !
Or, pendant que la chaise de poste était emportée à fond de train par trois vigoureux chevaux, le sergent parlait ainsi à l'officier qu'il escortait :
— Vous savez, capitaine, que j'ai le coup-d'œil d'aigle et l'oreille d'une finesse de sauvage. En revenant vous rejoindre, je passais devant l'hôtel du colonel, rue de la Surintendance, lorsque j'avise une berline lourdement chargée de bagages, attelée de quatre chevaux, et qui attendait dans l'arricrecour. Un homme pressait les ])réparntifs de départ, gourmandant les valets avec une autorité
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surprenante. Cet homme, vêtu de noir, jaune, maigre, de petite taille, mais d'une incroyable vivacité, était ce bon M. Prier, avec qui j'eus l'honneur de croiser le fer au château de Montorgueil, ainsi que vos souvenirs doivent vous le rappeler. Je m'arrête un moment dans la rue, sous le prétexte, toujours bienséant, de couler deux ou trois amoureux regards à une jeune brodeuse du coin, et qui est bien tentée, je crois, de m'honorer de ses bontés...
— Passons, dit Raoul.
— Passons, reprit le sergent. Donc j'avais un œil pour la brodeuse et un autre œil et deux oreilles pour l'équipage dont Prier paraissait avoir pris le commandement. Un valet de chambre aborda le personnage : « Tout est prêt, monsieur. — C'est bien. Le marquis sera ici d'un instant à l'autre ; la chasse doit être de retour. Dès qu'il rentrera, nous le saisissons, nous le jetons en voiture, et nous partons, ventre à terre, pour Foiitainebltau. On nous y attend. Le mariage se fera
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dans la nuit. Demain, vous ramènerez votre maître, avec ou sans sa femme ; il n'importe. > Gela dit, je vis le valet de chambre s'incliner respectueusement.
— Ah! rinfàme! s'écria Rdoui. Un piège!... c'est un piège pour Dolorès , sergent !
— Piège ou non , reprit La Rose , le loup tient la campagne, c'est m nous d'aviser à nos moutons...
— Faut-il bien du temps pour arriver à Fontainebleau'/demanda Raoul avec ime fiévreuse anxiété.
— C'est selon , répliqua La Rose ; il y a des chevaux qui adorent les pourboires...
— Promettez aux postillons de chaque relais tout ce que vous voudrez.
— Mon camarade dit M. de La Rose en avançant la tête hors de la chaise et parlant au postillon d'une voix flûtée , mon camarade , nous avons à Fontainebleau une tante dévote et à l'agonie... Si nous arrivons une heure avant qu'elle ne gagne le paradis, nous héritons d'elle de trois ou quatre cent mille livres. Me comprenez-vous, compère '/
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— Parfaitement , mon gentilhomme , répondit le postillon, et mes chevaux aussi.
— Quand je vous le disais, reprenait La Rose en s'adressant à Raoul, Vous verrez qu'à chaque relais ces petits amis seront d'un rare vivacité et d'une intelligence parfaite. Orçà , capitaine , nous aurons sur l'équipage du colonel deux ou trois heures d'avance. C'est assez pour découvrir oià est la belle... à moins que , toute réflexion faite , vous ne teniez plus à la revoir.
Ici , pour toute réponse , Raoul serra énergiquement la main du sergent.
— Et allez donc , mes petits amours ! répétait La Rose aux chevaux lancés à fond de train.
Vers le milieu du jour , les voyageurs atteignirent ces grandes terres de labour qui bordent la forêt de Fontainebleau. Ce fut avec un violent battement de cœur qu'ils reconnurent cette immense ligne de verdure qui , au printemps , se découpe si gracieusement sur le front limpide de
LES OFFICIEliS DU HOI. 349
l'horizon. A la première borne milliaire placée sur la route de la forêt , le sergent cria :
— Victoire!
Ici , cependant , commençait le danger , et M. de Montaran le comprit parfaitement. Fiévreux et l'esprit troublé jusque-là , il avait laissé toute direction à La Rose, se fiant à lui pleinement en ce qui regardait les soins du voyage et surtout les stimulants à donner aux postillons. Mais arrivé près de Fontainebleau, c'est-à-dire presque eu face d'un grand danger qu'il pressentait, Raoul , nature supérieure, reprit instantanément tout le calme de l'énergie, toute la présence d'esprit du commandement.
— Sergent, dit-il , je vous remercie. Vous avez été admirable de soins pour moi aujourd'hui comme toujours ; comptez sur mou rœiir. Nous voici près de Fontainebleau. C'est le liru choisi par Prior pour un mariage secret qui , probablement, n'est qu'un piège tendu à la noble femme que j'aime , malgré...
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— Passons , dit le sergent.
— Oui , reprit Raoul , je l'aime de toutes les puissances de mon âme. Je sens que ce jour est pour moi solennel: ou j'enlèverai Dolorès à mes ennemis, ou je serai tué. Sergent, dans ce dernier cas, vous trouverez sur moi un papier soigneusement''cacheté , et vous le remettrez au roi luimême.
M. de La Rose porta la main à In hauteur du sourcil , en ajoutant :
— Regardez la chose comme déjà faite , mon capitaine.
Raoul à ces mots se retourna vivement :
— Ainsi, vous croyez que je serai tué ? demanda-t-il au brave La Rose. J'espère, ajouta-t-il, que vous ne me supposez pas la moindre terreur de la mort?
— Pas le plus petit frisson au sujet de la chose. Mais ce que je suppose, chez mon capitaine, c'est un cuisant regret qn'il éprouverait s'il ne pouvait s'expliquer avec sa charmante, avant d'aller répon*
LES OPFICIEHS l»V IU)I. 32-1
dre à l'appel qui nous attend dans l'autre monde.
— Oh ! je vous jure, moi , s'écria Raoul comme saisi d'une inspiration soudaine, je vous jure que je revenai mademoiselle deFonlarabie ; ne fût-ce que pour trois minutes , je la reverrai.
La voiture de poste courait dans la forêt, sur cette large et noble chaussée , qui date de Louis XIV. Les chênes gigantesques se dressaient de chaque cùlé du chemin et formaient une voûte immense, mais d'un vert tendre, et à travers lequel le cielétincelait. Jamais journée plus riante ne s'était levée pour Versailles et Fontainebleau ; jamais les bois n'avaient retenti de plus d'harmonie; jamais brises plus fraîches, plus voluptueuses , n'avaient frémi dans les feuillages, c 0 la belle journée pour mourir , ou poiu- enlever la femme qu'on adore! r> s'écria Raoul.
Les deux voyageurs étaient trop prudents pour
s'aventurer dans la ville de Fontainebleau, en
chaise de poste et au cliquetis retentissant d'un
fouet de postillon. Le capitaine connaissait une
ai
auberge isolée , hors des murs, presqu'en pleine forêt , et à laquelle on arrivait par un cheri)in de traverse , bien connu des chasseurs et des équipages au service des traitants. L'hôtellerie était renommée pour son vin , ses truites saumonées, son gibier et surtout par la splendide carrure et Thumeur joviale de son hôtelier, M. La Biche, surnommé Le Bœuf par les goguenards, les esprits caustiques et les malcontents. Le capitaine fît tourner bride au postillon , qui prit le chemin de traverse. Dix minutes après, les deux voyageurs étaient installés à Tanberge du Sanglier de Calydon et abrités par le silence de la forêt. M. de La Rose se hâta de changer de costume : il revêtit un habit de chasse complet et que le capitaine lui fournit de ses bagages. Ils étaient de la même taille , fort heureusement. Le sergent se coiffa d'un élégant feutre gris , gansé et galonné d'or ; il passa des bottes éperonnées et ceignit un long couteau de chasse, qui ressemblait fort à une épée de combat. Quant à la coupe de l'habit , vert-dragon
et {igréablemeiit relevé d'une passementerie dorée aux boutonnières , elle était d'une rare perfection. Vraiment M. de La Rose était un des meilleurs gentilshommes de son temps et de son arme. Ainsi équipé , il se mit en campagne pour courir la ville avec le capitaine , comme deux fils de grande maison , à la recherche de quelque belle et bonne fortune.
Le soir arriva avec ses grandes ombres bleuâtres , ses vives étoiles et ses prismes de pourpre et d'or au couchant. Laforôt était tout illuminée des derniers rayons solaires et de la blanche clarté de la lune; double éclat dont les harmonieuses théories jetaient un jour surprenant sous les grandes voûtes de verdure et coloraient de vermeil les dentelures de l'horizon. Au murmure des eaux se mêlaient les roulades veloutées des rossignols ; aux senteurs des thyms, des gcnéls, des chèvrefeuilles sauvages , se mêlaient les parfums humides des feuillages. Les patres chantuii^nt au loin , des troupeaux bêlaient et par intervalle le brame-
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ment des cerfs dominait tous les bruits comme une plainte dans la solitude.
Ce fut à l'entrée de cette nuit sereine que Raoul et son compagnon se retrouvèrent à un point désigné sur la route de Paris , à un quart de lieue de la ville. Ils avaient en vain parcouru toutes les hôtelleries, visité tous les quartiers, frappé à la porte de quelques communautés ; en vain avaientils attendu, recherché , questionné... aucun renseignement n'était possible à obtenir au sujet de Dolorès , de Prior ou de Pompée.
— Sergent , disait le capitaine en se promenant à pas lents sur la chaussée, je ne doute ni de votre sagacité , ni de votre jugement , ni de votre cœur ; mais encore une fois êtes-vous sûr d'avoir bien entendu dans la rue de la Surintendance, à Versailles, ce que vous m'avez rapporté?
— Capitaine, reprit M. de La Rose avec un admirable aplomb , voici ma réponse.
Il étendit le bras el iiidiqua à son compagnon la chaussée dans la direction de Paris. Deux voitures
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de poste arrivaient au galop. On les reconnaissait |
aux cliquetis des fouets et au flamboiement de leurs lanternes.