‹ Les oiseaux bleusChapitre 1 sur 3 · LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET G · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET G

BOnUVAmD SAINT- GBBIUIII, N* 77

Droit de traduction réservé

LES

LES

Après avoir cherché, avec plus de soin qu'on ne saurait dire, un bon titre à ces nouveaux contes, et ne pouvant plus nous servir des titres anciens: Contes littéraires, Contes fantastiques. Contes nouveaux^ les Contes du chalet, et, dernièrement encore ; les Contes non estampillés (mais la prudence et la justice d'un véritable magistrat, M. le comte Treilhard, a voulu, et nous Ven remercions, que les contes non estampillés fussent estampillés), il nous a semblé qu'un nouveau titre irait bien à ces historiettes du printemps de Tannée, écrites dans le coin du petit jardin, aux sifflements des merles, aux gazouillis des linots, des mésanges et de la fauvette à tête noire; pendant que le moineau piaule et s'ébat dans

les clématites du grand mur. Voilà pourquoi nous avons appelé ces innocentes nouvelles : les Oiseaux bleuSy implorant d'avance le pardon du lecteur pour les surprises du faux titre, auxquelles, du reste, il est habitué.

Que si quelqu'un demandait à Fauteur de ces contes, si futiles et si légers que rien n'en reste aussitôt qu'on les a lus, pourquoi donc il les veut réunir dans le présent tome ? Il répondra tout simplement : C'est Son Altesse ma vanité qui le veut ainsi. Je crois bien que le lecteur indulgent se contenterait de ce motif, qui est le grand fond de tous les caractères et de toutes les œuvres d'ici-bas.

Que' le lecteur me permette, à ce propos, de lui raconter deux histoires, qui rentrent fout à fait dans mon excuse, et qui remplaceront volontiers toutes les dissertations.

Le dernier jour de la Saint-Jean, qui est encore un grand jour, dans une belle et bonne compagnie, on causait de toutes choses, et, entre autres, de la vanité des poètes, et de l'orgueil des capucins.

t Les capucins ne sont que de la Saint-Jean, comparés aux poètes, disait un des interlocuteurs.

— Hum 1 disait l'autre, il y a des capucins qui sont bien forts sur le chapitre de la vanité. »

Et, comme on semblait lui demander ses preuves, il raconta l'anecdote que voici :

« Dans les dernières années du siècle passé, le

jour même de la Saint-Jean, sur les sept heures du soir, entrait dans Paris, par la barrière d'Italie, un révérend père, accolé de deux frères capucins, et ce révérend père n'était rien moins que le général des capucins, venu de Rome uniquement pour conférer des affaires de son ordre avec S. Ex. Mgr le cardinal de Bernis, qui fut ministre un instant de S. M. Louis XV, par la grâce de Mme la marquise de Pompadour. Le temps était superbe en cette saison ravissante, et la verdure et le chant des oiseaux semblaient saluer le révérend général. A quelques lieues de Paris, déjà tous les villages étaient en fête. Le carillon dans tous les clochers, les cantiques dans toutes les églises ; de chaque maison sortait la savoureuse fumée d'un dîner cuit à point; autour du village endimanché, la procession allait et venait, toutes bannières déployées, les jeunes filles en robes blanches, les vieUlards un bouquet au côté, les jeunes gens le fusil sur Tépaule; enfin des cris de joie et des chansons, puis bientôt des danses sous Tormeau, au bruit excitant de la flûte et du tambourin.

Bref, tout était joie et tout était fête ; et le général des capucins, à chaque pas qu'il faisait dans cette campagne heureuse :

« Ah ! mon Dieu I disait-il, c'est trop d'honneur pour un homme tel que moi. »

Puisse tournant vers ses deuxacolytesémerveillés :

< Auriez-Yous jamais pensé, mes frères, que ce pays de France, excommunié au Vatican, ce pays qui a produit des monstres tels que Voltaire et Diderot, enfanté VEneyclopidie et VEssai sur ks mimrs aurait conservé tant de grâces et de croyances, qu'il se mettrait en de telles fêtes à lk)ccasion d'un humble serviteur de Dieu tel que je suis? Et pourtant, j'affirme ici que je n'ai dit mon secret à personne, et que le roi lui-même n'est point prévenu de mon départ. »

Puis se tournant vers ces groupes, qu'il regardait tout joyeux, il leur donnait sa bénédiction, et poursuivait son chemin. Ils arrivèrent ainsi, le général et ses deux aides encapuchonnés, jusqu'aux barrières de Paris, où ils rencontrèrent une foule, en grand habit, qui semblait en quête de leur arrivée. A chaque instant l'on disait : t Les voilà ! les voilà l » La rue était jonchée de fleurs; sur les murailles étaient tendues les plus riches tapisseries des Gobelins, dans une confusion charmante.

Ici, la belle Ësther, Assuérus, les prophètes, la divine histoire de Joseph repoussant les avances de la belle Mme Putiphar; plus loin les aventures joyeuses de don Quichotte, amoureux de la Dulcinée ; il allait, suivi de Sancho Pança, son digne écuyer, à travers les grandes aventures. Un tableau tout entier représentait les noces du riche Gamache. Âhl comme on riait, comme on buvait 1 si bien

que VOUS auriez eu grand'peine à dire : Où donc la joie est-elle la plus vive? Était-ce dans ce tableau, dont Goypel avait fait le dessin? était-ce dans la rue où tourbillonnait tout ce peuple émerveillé?

« Ah! c'est trop, beaucoup trop ! » s'écriait le général des capucins.

Il arriva, doublement poussé par la joie et par la foule, en certain carrefour où Ton voyait une fontaine monumentale, copiée sur la fontaine Navone, à Rome, et d'une dimension fabuleuse : on avait posé pour couronne, à ce monument éphémère, les armes de France unies aux armes pontificales, la tiare alternant avec la couronne, et le chiffre honoré du souverain pontife entrelacé dans les deux LL du roi de France.

« Ahf cette fois, c'est trop d'honneur I s'écriait le général des capucins, vraiment beaucoup trop d'honneur! »

Et, comme il s'approchait de la fontaine, il découvrit que le bassin, à sa droite, se remplissait de vin de Bourgogne, pendant que la conque en marbre, à sa gauche, était pétillante de l'écume et de la sève du vin d'Aï. Une jeune fille du faubourg, dont les beaux cheveux formaient un épais chignon, la gorge à demi nue et les bras nus, en vraie naïade, offrit à Sa Révérence une coupe d'or à l'antique : au préalable, elle l'avait plongée dans la fontaine et portée galamment à ses lèvres empourprées.

« Ah ! que d'honneur, quel bonheur I » répétait le bon père.

Il rit de bon cœur en saluant la naïade, ainsi firent ses deux acolytes. On dit même qu'ils se permirent plus d'une rasade, en saluant, en slnclinant, en bénissant.

Cependant la foule allait toujours; et ces nouveaux venus, tout remplis d'étônnement et de vin de Champagne, obéirent au mouvement universel. A la fin, ils arrivèrent justement au rond-point où la fête était dans toute sa splendeur : l'hôtel de ville resplendissait de lumières; sur le vaste balcon se tenaient assises, en grand habit, les plus belles dames de Paris et de Versailles ; la ville et la cour étalaient à l'infini leurs diamants, leurs dentelles, toutes leurs parures ; gentilshommes et bourgeois luttaient de magnificence. A quatre orchestres différents retentissaient des- harmonies toutes-puissantes. Au-dessous de ce balcon des féeries, MM. les mousquetaires noirs, MM. les gardes du corps du roi, MM. les échevins attendaient quelqu'un qui allait venir. Dans une tribune à part, Mgr l'archevêque de Paris, entouré de son clergé, promenait au loin ses grands yeux, qui voyaient toutes choses. Ahl magnificences* éblouissements, majestés, trompettes d'or, toutes remplies du souffle éclatant de l'archange! Au milieu de la nue éclairée, on voyait briller les deux tours de Notre-

Dame/ comme un phare à travers les brouillards derOcéan.

Juste au moment où le général des capucins pénétrait dans cette foule attentive, il entendit retentir de nouveau à ses oreilles charmées : • Le voilà ! le voilà ! » puis le canon retentit d*une façon formidable; et, pendant que le feu d'artifice remplissait ces divines hauteurs de ses mille visions, on vit descendre un ange aux ailes enflammées, qui, de sa main toute-puissante, et la torche à la main, mit le feu à ce bûcher de cèdres, d'aromates et d'encens qu'on appelait le feu de la Saint-Jean. Alors les cris de retentir de plus belle, et les cantiques jusqu'au plus haut des cieux.

« Ah I pour le coup, s'écriait le général des capucins, c'en est trop, je succombe ; ils ont poussé trop loin la gloire humaine. »

Au même instant tout se taisait, s'effaçait, disparaissait ; le roi rentrait à Versailles, l'ange rentrait dans son nuage, et le général des capucins dans la grande capucinière de Paris, où il s'étonnait un peu mais sans mot dire de voir que pas un capucin ne l'attendait. »

Cette histoire de la Saint-Jean, étant bien racon* tée, eut un certain succès dans toute la compagnie, à cette heure où l'on met en question tant de grandes choses, où le livre de M. Renan sur la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ est lu avec autant

d'ardeur que, Tan passé, le roman des Misérables^ par M. Victor Hugo. Ce général des capucins, qui s'imagine que c'est pour lui seul que les fontaines versent le vin à longs flots, pour lui que la cité s'illumine et que les aromates vont brûler, était en effet un drôle de corps, sur lequel nos esprits forts s'amusaient à dauber.

Mais, quand on eut bien ri, un vieillard de la compagnie, homme honoré pour toutes les grâces de sa repartie :

« Il est vrai, dit-il, que j'aime assez ce général des capucins, et qu'il est bien ridicule. Voulez-vous cependant me permettre de raconter une histoire, dans laquelle un général des beaux esprits français joue à peu près le même rôle? Alors vous compren- ' drez, messieurs, que la vanité d'un poëte soit aussi féroce et puisse aller aussi loin que l'orgueil d'un capucin. »

Et l'auditoire ayant répondu par un assentiment unanime :

t II s'agit, cette fois, reprit le vieillard, d'un rare et charmant esprit, très-railleur de son naturel, un vrai pince-sans-rire, et dont les mots étaient si piquants, d'un si bon sel, que Voltaire lui-même en avait peur. Mon héros n'était rien moins que l'auteur de la MétromanUy et s'appelait Piron. Il était donc, vous le voyez, aux antipodes de notre général des capucins.

n avait été très-malade; il avait passé cruellement un mauvais hiver loin du café Procope et de ses ba* tailles de chaque jour. On était à la fin du mois de mars ; le doux avril amenait déjà son beau feuillage et les primevères ; tout respirait le printemps. Donc, un beau matin, notre ami Piron commanda son plus bel habit, sa perruque neuve et ses manchettes brodées. Bas de soie et souliers vernis à boucles d'or ; le jonc à pomme d'ivoire et la cravate en dentelle ; on l'eût pris, à son air grave, à son regard calme et posé, pour M. le prévôt des marchands. Ainsi vêtu et paré, il prit un fiacre et se fit conduire au bois de Boulogne, où il se proposait de faire à pied une assez longue promenade. En effet, il marcha plus d'une heure. Arrivé non loin de la mare d'Auteuil et se sentant fatigué, il s'assit sur un banc de gazon, et, poussant un grand soupir d'allégeance, il se mit à contempler le paysage d'alentour. En ces sortes d'instants, les gens qui font de leur esprit une profession redeviennent volontiers de bonnes gens ; nul ne les regarde. Ils oublient de jouer un rôle. Ils donneraient volontiers leur gloire et leur renommée pour une prise de tabac. Tel était en ce moment le bonhomme Piron.

« Que c'est bon, se disait-il, d'être un simple inconnu, de respirer librement l'air frais du matin, d'être tout à soi-même et délivré des feuilles de Fréron, de l'abbé Desfontaines, de Nonotte et de

Patouillet I Même en ce moment, je tiendrais pour importune une lettre de Voltaire : il est si rempli de sa fumée, il est si content de lui-même I et comme il serait étonné s'il me voyait, moi Piron, assis tout bonnement sur ce banc de gazon, à Tombre naissante de ce hêtre et semblable aux bergers de Virgile, oubliant le monde, oublié de tous ! »

Puis il murmurait le premier vers de la première églogue :

Tityre, tu patulae....

Il n'avait pas achevé Thexamètre qu'un fermier des environs, un rustre en bouracan, passe et profondément salue....

« Oh! oh! se dit Piron, je ne suis donc pas un inconnu pour cet homme?... Il rend le salut et rentre en ses contemplations. — Certes, se disaitil, j'étais fait pour mener, à Tombre, une vie obscure, et c'est un grand malheur que j'aie apporté avec moi les rayonnements de ma gloire. Un petit abri au milieu d'un petit domaine, une centaine de tons livres, rien à faire et le sommeil à volonté, puis enfin quelque humble tombeau dans le cimetière du village, avec cette simple inscription : « Ici « repose un bon villageois : priez pour lui. » J'étais heureux, j'étais content. »

Comme il était en train de s'apitoyer sur son petit tombeau, notre homme vit venir à lui une belle

et vaillante paysanne à la grande encolure. Elle accourait des hauteurs de Suresnes à Paris, où sans doute elle allait chercher un nourrisson ; elle tenait à la main un bouquet d'aubépines fratchement cueilli. En passant, elle déposa son bouquet sur le banc où Piron était assis, et sa grâce rustique enchanta le bonhomme.

« Il faut, se disait-il, que cette villageoise ait un grand cœur. Comment donc, à peine elle me jette un coup d'œil en passant, et soudain, venant à songer aux amertumes de ma vie, aux cruautés du public pour mon Fils naturel, aux injustices des comédiens pour mon Gustave, aux froideurs même de ce peuple ingrat pour mon chef-d'œuvre la Jfétromanie, aux mépris de 1* Académie, aux répulsions du roi pour un poète honnête homme et qui vaut mieux que lui, cette aimable femme a pris pitié de ma misère, et la voilà qui me console à sa façon. » En même temps il s'emparait du bouquet et le portait à ses lèvres reconnaissantes. « Au fait, se disaitil encore, j'ai tort de calomnier la gloire, j'ai tort de méconnaître ici les bienfaits de la gloire. Elle est obéissante, elle est fidèle, elle me suit, docile, en tous mes sentiers. En vain je la répudie, elle ne veut pas me quitter même une heure, la voilà, dans ces champs déserts, qui me signale aux esprits les plus incultes. Enfin, quelles grandes leçons cette rustique et ce rustique ont donné aux grandes

et belles dames dédaigneuses qui passent devant moi aux Tuileries, au cours la Reine, au Palais- Royal, et qui tout au plus disent en passant : «Voilà K Piron; » dédaigneuses de le regarder. »

Sur Tentrefaite , et comme pour donner un démenti sérieux à ces opinions de Piron sur les belles Parisiennes, passèrent justement dans un char verni par Martin, à leurs armes (deux colombes se becquetant dans un nid de roses), les deux célèbres demoiselles Verrière, habitantes d'Auteuil. L'une était réponse morganatique du chevalier Bertin, grand ennemi de Piron ; Tautre avait pour son esclave M. Dorât, qui lui avait dédié son poëme des Baisers. Ces deux péronnelles, que leurs vices avaient mises à la mode autant pour le moins que leur beauté, attiraient dans leur maison d'Auteuil les dames les plus galantes et les plus galants messieurs de la cour. Elles avaient fait construire au milieu de leur jardin un vrai théâtre, où ces dames jouaient, en fait de comédie, toutes les obscénités du théâtre delà foire, dont Piron étiait le Molière et le Regnard,

Un jour même, en Thonneur de Mme de Lalive et de la comtesse d'Houdetot, elles avaient fait demander à Piron un opéra-comique intitulé : la Cruche cassée I avec toutes les allusions que le sujet pouvait comporter ; mais Piron leur avait répondu par une mordante épigramme à propos de

leur propre cruche, et l'épigramme avait eu le plus grand succès chez Mlle (juimard, chez M. de Beaujon, chez M. Bertin des parties casuelleSy et chez sa maîtresse, la petite Hus. «Si celles-là me saluent, se disait Piron en reconnaissant la grande et la petite Verrière, je serai bien étonné.... » Pensez donc à son étonnement quand , la calèche de ces dames s'étant arrêtée à ses pieds, il les vit qui se levaient droites comme les deux vierges du portail de Saint- Sulpice, et qui firent dévotement le signe de la croix. « Ces gredines-là se moquent de moi, se disait le poète, épouvanté de leur piété, et, tout au moins, faut-il que ces vieilles âmes soient remplies d'un grand repentir. » Puis il reprenait sa conversation interrompue avec soi-même : «Ah! vraiment, je suis bien ici, sur ce banc de gazon. L'air est tiède et les oiseaux chantent doucement ; les paysans sont polis; les bergères me jettent leurs bouquets. J'en vois encore une là-bas, au petit trot de son âne, et qui me jette en passant.... un baiser de sa belle main, que l'on prendrait pour la main de la duchesse de Chéteauroux! Chacun me jette en passant, même -les plus indifférents, un regard tendre, ou me lève son chapeau. Conviens -en, Piion, te voilà content, bien aimé, glorieux; pas un plus que toi n'est le maître en ces beaux domaines, où Mme la Dauphine aime à promener incognito sa grâce et sa beauté. »

Gomme il était à s'extasier sur sa fortune , il entendit au loin les accords d'une musique guerrière : un régiment des gardes françaises venait de Saint- Cloud , enseigne déployée , sous la conduite d'un jeune colonel de vingt ans, qui s'appelait le comte de Vaudreuil. Il était fait comme l'Amour; soii casque était d'or ; en guise de crinière il portait une tresse énorme d'épais cheveux noirs, que Mlle la Guerre avait coupés de sa tète pour en faire un ornement à son chevalier ; son baudrier de pourpre et d'or avait été brodé naguère par Mlle de Thévenin; Mlle de Croissy avait fourni les perles, et Mlle la Prairie avait donné les diamants. Ce beau chevalier de la belle figure montait le cheval le plus fougueux de la grande écurie , et ce bel animal, se sentant dompté, rongeait son frein d'or teint d'écume. Ils étaient là , montés comme Castor et Pollux, deux cents jeunes gens des plus grands noms de France, à la suite de leur digne colonel ; les uns et les autres, ils allaient relever la garde à la Muette, un jour de bal, attendus qu'ils étaient par toutes les beautés de la cour; pensez donc à la beauté des armes, des équipages, des livrées, des musiques, à l'éclat dé ces merveilleux soldats, fils de lieutenants généraux.

« Ceux-là, se disait Piron, ne me connaissent guère. Plusieurs chantent mes chansons, mais sans savoir que c'est moi qui les ai faites. Ah ! que d'in-

solence^ et quels éclairs dans leurs regards ! la fiëre attitude I on dirait autant de porte-foudre. Ilsdescendraient de TOlympe , ils n'auraient pas plus de jeunesse et de majesté. »

Parlant ainsi, il. portait la main à son chapeau pour saluer cet escadron volant de la maison du roi.

Mais, dieux du ciel et de la terre ! divinités des campagnes, Muses, Apollon, nymphes des bois 1 qui fut bien étonné, qui resta donc émerveillé àe soimême et se contemplant dans sa propre apothéose? Jupiter, ce fut Piron lui-même ! Qui Teût dit? ce beau colonel des salons de Trianon, ce chérubin de la Muette et de Saint-Cloud, cria à sa petite armée : « Halte ! et Portez armes I » et Tescadron tout entier disparut comme un éclair.

Piron, les bras croisés, finissait par n'y rien comprendre. Il venait de recevoir un hommage qui n'est dû, en bonne hiérarchie militaire, qu'aux princes du sang royal,, et tout au plus aux maréchaux de France. « On me dirait (c'était sa pensée), en rentrant chez moi, que M. d'Alembert est venu, au nom des deux académies dont il est le président, pour me supplier d'être deux fois son confrère ; on me dirait que M. de Voltaire a demandé mon portrait à la Tour pour sa galerie ; on me dirait que M. le Kain, Mlle Dangeville et Mlle Clairon sont venus me supplier de leur donner une de mes co-

18 LES OISEAUX fiLEUS.

médies; on me dirait : Marmontel n'est pas un sot, Jean-Baptiste Rousseau n'est pas un traître, et Diderot n'est pas un fou ; on me démontrerait Tinnocence de Mme Dubarry, la vertu de Mlle Raucourt et l'utilité de la Bastille, que vraiment je ne m'en étonnerais pas.

« Rien ne peut désormais étonner, après ce qui m'arrive aujourd'hui. »

Aussi bien Piron ne s'étonna pas lorsqu'il vit un chevalier de Saint- Louis en cheveux blancs, tête nue et le front couvert de cicatrices, s'agenouiller devant lui. Piron confondu se leva, salua et disparut.

Il avait vraiment vu toutes ces choses. Seulement il n'avait pas vu, au sommet du vieux hêtre, et dans une niche naturelle que la pluie et le temps avaient creusée, une image de Notre-Dame d'Auteuil , une sainte image, apportée de Rome à sa sœur la chanoinesse, par le cardinal de Tencin , et qui faisait des miracles.

Assis au pied de l'image , il avait pris pour lui toutes ces dévotions. »

Quand le conteur eut achevé son conte, il prit congé de l'auditoire, en disant avec un doux rire : Et tout est vanité.

LA

LA

La salle des ventes où les œuvres les plus précieuses de la plus haute curiosité sont exposées à rhôtel des commissaires-priseurs, offrait, le jour dont je parle, un spectacle intéressant. Une cinquantaine de petits tableaux signés par des maîtres hollandais et par des peintres français du siècle passé, étaient rangés sur la muraille, en bon ordre, et déjà, deux heures avant la vente, attiraient les amateurs sérieux et riches que Paris renferme. Or sitôt que ces amis des belles choses apparaissent dans une exposition, par leur seule présence, ils en chassent ces hideux brocanteurs des deux sexes, qui changeraient le Louvre en synagogue. Ces misérables aiment les tableaux, les gravures, les

fragments précieux, à la façon des Harpies. Si par malheur, une toile a subi leur souffle empesté, et le contact affreux de ces mains malhonnêtes, elle en est souillée, ou tout au moins diminuée. A jamais soit préservé le chef-d'œuvre immortel de l'attention de ces vampires I Toujours est-il que la peu nombreuse et très-rare galerie exposée en cette salle à part, avait amené la meilleure compagnie en hommes et en femmes; plusieurs femmes semblant attirées en ce lieu, plus encore par le nom du vendeur, que par la parfaite beauté de ces merveilles, qui annonçaient tout ensemble une assez grande fortune, et un goût excellent. D'abord, tout fît silence autour de ces murailles splendides, rien ne poussant au recueillement comme une de ces rares beautés que Ton voit pour la première et souvent pour la dernière fois. Bientôt cependant la première ardeur étant satisfaite, les curieux commencèrent à tout juger à haute voix, louant ou dénigrant à dire d'expert, à vol d'oiseau.

Retirés dans un coin de la salle, deux jeunes gens de bonne apparence, après avoir regardé l'un après l'autre les tableaux de cette galerie t

t Hélas! quel malheur, dit l'un d'eux à son camarade, que le baron soit obligé de se défaire de si belles choses! Savez-vous pourquoi? Seraitce le jeu? Est-ce au moins l'amour qui le déppuille? Il passait cependant pour un homme as-

sez rangé, très-sérieux , et peu disposé à ces renoncements.

— Je ne crois pas, reprit l'autre jeune homme, qu'une passion galante, ou toute autre mauvaise aventure, soit intervenue en cette vente inattendue. On n'a jamais mal parlé du baron^ que je sache ; il menait la vie élégante, mais il vivait régulièrement, dans un monde choisi, et s'il était affable à beaucoup, il se montrait accessible à peu de gens. Sa maison était célèbre à bon droit par le choix, l'arrangement, la recherche et l'ordre ; mais il restait volontiers son maître, et ne dépassait guère le prix légitime du tableau qui lui faisait envie. Ce grand empressement qu'il avait pour les belles dioses lui venait de sa fréquentation assidue avec quelquesuns des grands artistes de ces temps-ci : Paul Delaroche, Eugène Delacroix, Decamps, et surtout Ary Scheffer, qu'il entourait d'une tendresse filiale A moins d'un accident que nous ne savons pas, cette vente est donc tout simplement le fait d'un galant homme, ennuyé du monde et fatigué de contem*pler toujours les mêmes miracles, qui se retire en quelque retraite. Êtes-vous en argent comptant, .vicomte, et me disputerez-vous ce beau Guypp, ou cet admirable Gérard Dow?

Cette conversation finissait à peine, que M. le commissaire- priseur, précédé de ses deux aboyeurs, et suivi de l'expert, entrait d'un pas solennel dans

cette salle, dont il devait être au moins le demidieu, pendant quatre heures. Ouelle joie intime à se dire en effet : «C'est moi-même et moi seul, qui vais proclamer les nouveaux propriétaires de ces frais paysages, de ces ruines, de ces jardins, de ces petits drames domestiques, de ces doux visages, où brille en son plus vif éclat la fleur de la seizième année! Vous m'appartenez encore, ô chefs-d'œuvre ! et c'est moi qui vais désigner le propriétaire heureux de ces moutons de Van der Does, de ces baigneuses de Poelemburg, de cette agreste maison de Weenix!...» A l'aspect imposant de ce grand homme, armé du marteau d'ivoire, aussitôt chacun fit silence, et l'on n'entendit plus que le bruit des enchères, suivi du coup de marteau traditionnel. ' Tout fut crié, tout fut vendu, avec les joies, les surprises et les déceptions accoutumées, tel mattre allant jusqu'aux nues, et tel autre obtenant à peine un regard. Bref, tout alla vite et bien, acheteur et vendeur marchant, d'un pas égal, à la conclusion de cette affaire. En moins de quatre heures, les cinquante tableaux furent vendus, emportés et payés au prix de cent soixante mille francs, plus les frais. C'était bien vendu ; c'était bien payé. Un seul tableau restait, le plus joli du monde, il est vrai, mais écrasé par l'entourage. Allez donc vous poser, quand vous vous appelez Boucher, entre un paysage de Ruysdaèl, une kermesse de Téniers, ou tout

LA PEIKE BU TAUON. 25

simplement une bacchanale de Jean Steen! Donc ce tableau de Boucher avait été quelque peu dédaigné, grâce à tant de voisinages dangereux, bien qu'il représentât Flore «Ile-même, une Flore aux cheveux blonds, au sein nu, enguirlandée à miracle, et toute belle et toute charmante, avec un sourire et des regards qui la faisaient adorer ! Maintenant qu'elle était seule et sans concurrence, elle apparaissait dans toute sa grâce, un peu mignarde il est vrai, mais irrésistible, et comme, en ce moment de la vente, les grands amateurs avaient vidé leur bourse, ou dépassé leur crédit, le coureur de chefs-d'œuvre à bon marché espérait enfin se dédommager du spectacle douloureux de ces merveilles qu'il ne devait plus revoir, peut-être. «A cent écus la Flore?... A cinq cents livres.... A mille francs.... » Chaque enchère n'allant guère au delà de deux louis ; puis tout d'un coup l'ardeur s'arrêta.... Il y eut un moment où cette aimable toile allait être adjugée aux brocanteurs pour quinze cents francs.

Ce fut alors que l'on vit entrer dans cette salle à demi vide, et qui renfermait naguère tant de passions, un homme à la fleur de l'âge ; il venait en toute hâte ; il s'assura d'un coup d'œil que la Flore n'était pas vendue encore, et tout de suite, il la poussa comme un amateur que rien n'arrête, et qui la veut absolument. Donc, tout recommença, et la Flore en fin de compte, fut adjugée au très-grand

prix de quinze mille francs, justement le prix de l'Hobbema et du Paul Potter de cette même vente. A quinze mille francs ! Chacun s'étonna, les uns par le silence, et les autres par de grands cris. Plus d'un vieil amateur qui était déjà sorti, en grommelant quelque inutile comparaison des prix d'autrefois avec les prix d'aujourd'hui, rentra dans la salle afin dé contempler l'insensé qui poussait si haut un tableau de l'École française? Cet insensé, c'était le vendeur lui-même ! Un remords l'avait pris de cette Flore abandonnée, et tout courant, il était revenu pour rentrer, à tout prix, dans la possession de cette image à laquelle il rattachait sans doute un grand souvenir.

« C'est le baron, murmura l'assemblée, et le voilà qui se fait concurrence à lui-même. Ah le drôle de corps 1 »

Lui cependant il n'entendait rien de ces murmures; il ne voyait pas ces sourires; et très-content de sa journée, il emportait la belle toile, oublieux de toutes celles qui s'étaient vendues, il n'y avait qu'un instant.

Cette Flore de Boucher, livrée à quinze mille francs, fut pendant vingt-quatre heures le bruit de la ville entière; il en fut question au Temple etdansl'hôtél de M. Rothschild, au faubourg Saint-Antoine et dans le faubourg Saint-Germain ; la corbeille de la Bourse en retentit, non moins que les

arcades populaires du palais des Quatre-Nations, espèce de Louvre en plein vent, incessamment ouvert à tous les Raphaël de la rue, aux Titien du carrefour.

Ceci étant tout bonnement une histoire, exempte de toute surprise, et non pas un conte écrit à plaisir et recherchant, de préférence aux grands chemins, les sentiers non frayés, nous vous dirons tout de suite, et sans détour, quel homme était ce vendeur et cet acheteur de ses propres tableaux. Il appartenait par son père et par sa mère à deux bonnes maisons du royaume; on l'appelait le baron Charles de Froment ; il était encore du beau côté de quarante ans; il avait fait la guerre avec nos princes en Afrique, et tels étaient sa justice et son grand souci de tenir la balance, égale entre tous les hommes qu'il commandait, qu*à Tarmée on l'appelait « Cincinnatus* » Dans ces guerres d'Afrique, il apprit de bonne heure à guider la charrue, à défricher une terre ingrate, à commander aux bergers, aux laboureurs. Il bâtissait une ferme avec autant d'ardeur qu'il eût creusé le fossé d'un campement.

Ainsi il se servait également de la bêche et de Tépée, et très-volontiers il aurait pris pour sa devise, ces quatre mots de Glcéron : « Que la terre est contente d'une charrue ornée de lauriers : » Gaudet tellus vomere lauréate., .. Puis, quand il eut bien conquis, et bien labouré cette Afrique ainsi conquise, il revint à Paris, où le sang-froid de sa parole et son aimable urbanité, mêlés au plus profond respect de soi-même et à Thorreur du plus léger mensonge, lui méritèrent le surnom « d'Alceste. »

Il en avait la tournure et l'accent. Si parfois il courtisait les coquettes de profession, il avait le grand art de les élever jusqu'à lui, sans jamais descendre à leur niveau. Ce n'est pas celui-là, non certes, que les comédiennes infimes auraient appelé, de son petit nom dans la foule, ou que les danseuses auraient tutoyé dans les coulisses. Apeine si ces dames osaient le saluer quand elles le rencontraient dans la rue ; en revanche, il était avec elles de la plus extrême politesse. Il les payait exactement, sans profusion, beaucoup moins qu'elles ne s'estimaient sans doute, et beaucoup plus certes qu'elles ne valaient. S'il était superbe avec ces dames, il était passablement dédaigneux avec les hommes de leur entourage, et même au jeu, les cartes à la main, il savait les tenir à distance. En même temps fort discret sur toutes ses amours, trës*-caché si la dame en valait la peine ; une con-

duite exacte, un zèle infini à ne pas donner prise à la médisance ; un grand soin de courir sus à la calomnie, et de la châtier comme il convient.

Tel était cet homme, également propre aux grandes et aux petites passions. Du reste un beau cavalier, de tournure martiale, un p.eu trop peut-être, mais l'élégance et le bon goût du gentilhomme avaient modéré bien vite les vivacités du soldat. Esprit solide, il méprisait les ambitions vulgaires: il avait grand soin de ne pas accepter les petites dignités qui vous font descendre au niveau le plus misérable ; il fuyait de toutes ses forces les honneurs qui rapetissent un honnête homme. En un mot, il avait la prudence, et quand il eut parcouru raisonnablement le cercle accoutumé des honnêtes folies, il se dit à lui-même, un beau matin, qu'il fallait en finir avec les aventures. Il en avait assez de la joie et de la fête vulgaires, il avait eu sa part des bonnes fortunes du grand monde, et porté tant qu'il avait voulu, les chaînes dorées. Il avait donné et reçu de la plus galante façon, sa bonne part de coups d'épée ; il était las jusqu'au dégoût, du monde interlope, et des Célimène du bois de Boulogne. Seulement il s'était appliqué à laisser parmi ces demoiselles la renommée intègre d'un galant homme, au-dessus de l'avarice et des lâches complaisances ; il donnait volontiers sa bourse à Phryné, il ne lui eût pas ionné le bras, pour un empire. Si donc elles l'esti-

maient fort, elles ne Faimaient guère, et le perdirent sans peine et sans regret.

Quand il fut bien décidé à quitter cette vie absurde, où le plus profond ennui payait soudain un fugitif et misérable plaisir, il se recueillit durant plusieurs jours dans la solitude et le silence de sa maison. Il se fit à lui-même sa confession générale ; il compta son bien par doit et avoir ^ et il ne fut pas très-étonné de découvrir que, malgré sa réserve habituelle et son penchant médiocre à éblouir le vulgaire, il était à découvert d'une somme assez ronde. Il avait même perdu quelque argent; à se mêler à des industries par actions, qui lui avaient été proposées par des financiers de salon. Somme toute, en vendant sa galerie (et ce ne fut pas sans tristesse), en se défaisant de quelques meubles précieux, il payait facilement toutes ses dettes, et restait le propriétaire afl'ranchi d'une vingtaine de mille livres de rente, en trois pour cent, sur le grand-livre, et d'une ferme considérable sur les frontières de la Normandie, assez loin de FOcéan pour ne pas Fen^ tendre, assez près cependant pour le contempler dans sa splendeur, quand le soleil a dissipé la nue, et que le flot bleuâtre arrive en se jouant au pied des falaises menaçantes. Ce que valait sa ferme? il ne le savait pas au juste ; il savait que la contenance en dépassait mille arpents de bonnes terres et de terres médiocres; que son fermier le payait assez

mai, et toujours avec des plaintes insupportables, et des menaces de résilier le fermage. A telles enseignes, que sur Tentrefaite, il apprit la déconfiture et la fuite de son dernier fermier. Le brave homme avait laissé, comme on dit, la clef sous la porte, après avoir vendu jusqu'aux semailles, emporté les fumiers, abattu les bœufs et tué les moutons. — « Voilà qui va bien, se dit-il, cet accident me décide, et je redeviendrai comme autrefois dans le Sétif, Cincinnatus le laboureur. »

Son projet fut donc vite arrêté : livrer au feu des enchères ses tableaux et ses meubles précieux, payer ses dettes, emporter ce qui lui restait de mobilier dans ces déserts qu'il voulait habiter désormais; enfin s'attacher à sa terre, et devenir tout simplement un gentilhomme fermier, réparant, ensemençant, récoltant, améliorant, vendant sa récolte, et chassant son gibier, de façon à retrouver lièvres et perdreaux l'année suivante. Ayant pris cette résolution, le baron se sentit tout à l'aise et ne songea plus qu'à réaliser ces beaux projets, qui le faisaient riche, indépendant, maître absolu tie soimême, avec le plus légitime emploi de sa santé ,' de son intelligence et de sa force. Il n'en dit rien à personne ; il méprisait les conseils du premier venu, enfin il ne voulait pas s'exposer à la pitié des oisifs.

Comme il était à préparer sa vente et sa retraite,

et qu'il n'avait rien changé à sa vie accoutumée, il fut invité par une vieille amie à lui, Mme de Pemon, à un bal que la bonne dame avait promis depuis longtemps à sa petite-fille, Anna de Pernon, la fille de son fils. Le fils était mort après sa femme, et la belle Anna avait été élevée en province chez sa grand'mère maternelle, un mois ou deux étant réservés chaque année à la bonne Mme de Pernon. On était aux premiers jours du carnaval, dans un temps pacifique, en pleine prospérité des hommes et des choses. La ville entière était en fête, et les plus jeunes et les plus belles, mêlées incessamment avec les jeunes gens de leur âge, étaient heureuses, Dieu le sait, d'obéir à la belle déesse de la Jeunesse. Il y eut donc, au bal de Mme de Pernon, qui était le premier de la saison, un grand zèle à qui s'y montrerait la mieux parée; une élégance exquise, une lutte à armes courtoises de gaze et de fleurs, de cReveux blonds, de cheveux bruns, de grands yeux pleins de feu, de tendres sourires. Ajoutez à ces enivrements l'ardeur de la danse et le bruit de la musique, mêlés à l'éclat des fleurs, aux clartés de mille bougies, puis dans les coins, la causerie ingénieuse, où le bel esprit des anciens remplaçait le bonheur des plus jeunes.

Enfin pour les plus âgés, revenus, les malheureux ! de toute hallucination printanière, il y avait le jeu, le va-et-vient de l'or qui s'échange

et les passions du roi de pique ou de la dame de carreau.

Le baron, qui déjà se croyait revenu du monde, et ne rêvait plus que drainage et charrue à vapeur, se rendit à cette fête, uniquement pour obéir à la vieille amitié que lui portait Mme de Pernon. Telle était la disposition de son esprit, qu'il s'était bien promis de saluer la dame ici présente, et de s'en revenir tout de suite en son logis, pour s'inquiéter du prix de l'avoine et du bétail; mais à peine il eut franchi le seuil de ces salons, hier encore si calmes, pleins de fête aujourd'hui, qu'il fut saisi par une irrésistible envie, une passion sans frein de se mêler, pour la dernière fois, à ces joies splendides que sans doute il ne devait plus revoir. Ce fut comme une fièvre imprévue et subite ; il ne s'était jamais senti si jeune, avec un plus vif désir de plaire aux dames sérieuses pour en obtenir une louange, aux jeunes femmes pour un sourire, aux jeunes filles pour un regard. Quoi de plus facile? Il était le bienvenu dans cette foule , où chacun l'aimait et le considérait comme un galant homme, un bon parti, convenable également aux jeunes veuves et aux demoiselles de vingt ans.

Bref, s'il n'était plus un jeune homme, il était dans ce bel âge envié des pères ambitieux, des mères prudentes, qui ne sont pas fâchés, leur fille étant mariée enfin, de dormir sur l'une et l'autre oreille,

sans nul souci du lendemain. Même en jetant par hasard un coup d'œil sur la glace, il vit sans trop d'étonnement, que le soir dont je parle, il était en jeunesse, et pour ainsi dire en beauté : la moustache épaisse et les cheveux touffus, la taille élégante et le regard martial. Pour tout dire, en ce moment il était de défaite, et pouvait lutter sans désavantage avec les cavaliers les plus brillants et les plus jeunes. S'ils avaient vingt ans de moins, pour leur part, il avait, lui, son nom, sa fortune et sa bonne renommée, avec ce vernis d'élégance et de courage, ornement naturel d'un vrai porteur d'épée, habile à la guerre, écouté dans la paix. Voilà ce que lui disaient tout haut et tout bas, les yeux de toutes les femmes, pendant que les hommes l'entouraient de leurs déférences méritées.

Quand il eut salué les dames de sa connaissance intime, il se mêla à la conversation des jeunes gens qui l'écoutaient en oracle. Il conquit tous les suffrages des causeurs de l'âge mûr, tant son esprit libéral et fin, sceptique et bienséant, était habile à découvrir les vœux, les ambitions, les rancunes, les espérances que chaque homme apporte avec soi dans le monde, oublieux de les laisser dans l'antichambre avec son manteau. Il causait encore.... un des joueurs lui demanda s'il voulait tenir la banque au lansquenet? Il tint la banque; il gagna tout ce qu'il voulut gagner, et les perdants mêmes, se ré-

crièrent en disant qu'ils n'avaient jamais rencontré plus beau joueur. Il y a comme cela des instants dans la vie où tout vous réussit, Dieu sait pourquoi. « Voir, venir et vaincre.... b et voilà tout le secret 1

Quand il eut ainsi dépensé deux heures, au moment où la fête était dans tout son éclat, dans ces folles minutes qui ne reviennent guère pour personne, où l'âme et le corps s'abandonnent à mille enivrements, notre homme aperçut au milieu de la valse une admirable danseuse, en grande parure, élégante et jolie et svelte à l'avenant, les bras de la Nymphe et le front de la Muse.... Un nuage assez léger, mais enfin un nuage, errait sur ce front charmant. Le baron, qui savait tant de choses, eut compris bien vite à quel malheur tenaient l'inquiétude et le souci de cette beauté sans égale. Hélas! l'infortunée, elle était tombée, en ce tourbillon de belles valseuses étoilées, sur un valseur misérable, un petit jeune homme élevé Dieu sait comment par des cuistres, et lui-même un vrai cuistre, encuirassé de cuistrerie, un grand niais sans forme et fians goût; il portait un très-grand nom, mais il le traînait après soi comme une charrette embourbée. — Et pendant que la valse à deux temps, rapide et bruyante à la façon de l'incendie, emportait toutes ces âmes au troisième ciel, et que tous ces cœurs de vingt ans battaient à l'unisson dans

une étreinte ineffable, il n'y avait que ce petit jeune homme aux larges mains, aux grands pieds, qui restât cloué sur le parquet de malheur, haletant, pantelant, n'en pouvant plus.

Pensez donc si M. de Promont eut en pitié cette beauté mal partagée I Enfin, comme elle passait, pour la seconde fois, la belle enfant, sous ses yeux éblouis, lui jetant un regard de détresse, il posa son pied de façon que le jeune homme en perdit l'équilibre, et pendant qu'il tombait sur les genoux de sa mère effrayée.... odieux de l'Olympe et des trois Grâces peu vêtues ! voici le baron qui s'empare en mattre absolu de la valseuse affairée, et qui l'emporte, heureuse et triomphante, au milieu de la danse, où soudain, elle et lui, ils furent reconnus la reine et le roi de la fête. Ils dansaient à ravir l'un et l'autre ; ils étaient de la plus belle taille, et tout glorieux de leur conquête. Enivrement d'une minute heureuse, passion, orgueil, triomphe aussi ! Puis, quand ils eurent fait le tour du salon, et qu'il fallut, par une porte assez étroite, entrer dans une pièce à côté, comment il se fit que leurs lèvres se rencontrèrent, et que la valseuse en frissonnant se serra près de son danseur, voilà ce que je vous demande, à vous autres, les dignes enfants du mois d'avril?

Seule en cette foule, où chacun combattait pour ses propres foyers, où le ciel pouvait tomber, sans

tA PEINE DU TALION. 37

que pas une.... et pas un, courbât la tête, Mme de Pernon la douairière avait suivi nos deux danseurs d'un regard inquiet et jaloux. Elle avait été jeune, elle avait été belle, on disait qu'elle avait beaucoup aimé, trois motifs pour que la dame ait fait signe à Torchestre de se taire. A regret l'orchestre obéit; la valse, un peu brusquement, s'arrêta. Alors le baron et sa danseuse étonnés se regardèrent,^ au sortir de ce songe enchanteur, et véritablement réveillés en sursaut.

Je vous ai dit que dans le monde on l'appelait Alceste; il en avait la brusquerie et l'honneur. Dans ses amours les plus violentes, s'il s'était adressé souvent à des femmes bien posées, il avait laiisé en repos les vertueuses, les innocentes, et il se rendait cette justice à bon droit, que pas une femme n'avait été, par lui, mise hors de sa voie.

Il les avait trouvées toutes perdues, du moins égarées. C^est pourquoi, ce soir-là, rentré chez lui, quand il se rendit un compte exact de sa tentative, et de cette enfant entraînée à son insu sur une pente dangereuse, il trouva qu'il était coupable,

38 LÀ tEINE DU TALION.

et qu'il devait réparation imméâiate, complète à Mlle de Pernon, réparation de son audace et de sa mauvaise action. Sans hésiter, sans aucun doute, il se condamna lui-même , et justice étant faite, il attendit impatiemment l'heure où il porterait à sa vieille amie et sa réparation et ses repentirs.

Donc, sur les deux heures, le lendemain de cette fête, il se présenta chez la dame, où il trouva, à son grand étonnement, la grâce et Taccueil de tous les jours. Toutefois la honte et le chagrin de sa méchante action le tinrent d'abord en grand* silence ; à la fin cependant il expliqua sa faute, il montra sa peine , il raconta ce baiser imprudent qu'il avait donné à cette beauté trop confiante , et comme elle était en droit de se plaindre et de l'accuser, il venait demander sa main à sa grand'mère. Il savait d'ailleUrs que Mlle de Pernon était peu riche ; il proposait de lui reconnaître en mariage une part de son bien ; seulement il la priait et la suppliait de ne pas exiger qu'il restât à la ville ; outre que sa fortune était désormais, et jusqu'à nouvel ordre, insuffisante à tenir ce qui s^ppelle une bonne maison , il devait songer à la refaire, à préparer l'avenir de ses futurs enfants.

A l'accompUssement de ce devoir envers lui- -même, enverâ les siens , il ne savait plus qu'un moyen : c'était de se retirer lui et sa femme à la campagne, et d'y mener une vie agreste, au milieu

d'une grande abondance, avec la certitude et la prévision d'une fortune assurée. Or il disait ces choses-là très-bien, sans emphase et dans Taccent vrai, La bonne dame en Fécoutant fut toute rajeunie, et quand il fut à la fin de son idylle :

« Oh ! là, dit-elle , on vous reconnaît bien à tous vos scrupules, et voilà maintenant , par vertu, que vous voulez vous mettre une corde au cou. Allons, croyez-moi, rassurez-vous, Alceste, et vous remettez d'une si chaude alarme 5 il n'y a pas , Dieu soit loué, tant de périls en ma demeure, et votre crime est un de ceux qu'on oublie et qu'on pardonne. Ah ! la valse à deux temps ! c'est un vrai danger, mais tant pis pour qui s'expose 1 Apprenez cependant que ce matin même, en prenant congé de ma petite-fille qui tombait de sommeil, et vous connaissant comme je vous connais, je lui ai demandé si elle était contente de son valseur?

t — Oui, maman, il valse à merveille, et quel malheur qu'il ne soit pas un jeune homme l »

« Alors, très-ingénue, elle m'a raconté que vous lui aviez fait une déclaration d'amour, et que vous l'épouseriez sans doute.

« — Eh bien, ma fille î

«—Eh bien, grand'maman, j'en voudrais un moins rustique. Il m'a dit qu'il voulait Vivre à là canipagne, et pensez, bonne maman, ce que je deviendrais, s'il me fallait retourner d'où je viens, pour y

vivre éternellement ? Il n*est plus qu'un fermier, je serais donc une fermière. Ah ! maman, ma chère maman 1... » Disant ces mots, elle s'est endormie, en défaisant sa couronne , et nous l'avons mise au lit où elle dort du frais sommeil de l'innocence , et pas une rougeur à sa joue ; ainsi mon cher Alceste, ce n'était pas la peine, en vérité , d'avoir tant de remords. Croyez-moi, rassurez-vous, calmez-vous, revenez paisiblement à vos moutons, à vos charrues ; soyez, tout à votre aise, un rustre, un paysan, un fermier de Normandie, et laissez-nous chercher, aux alentours du conseil d'État, quelque enfant de Paris, très-riche , et très-ambitieux, qui fasse de ma fille une Parisienne. Adieu; soyez heu* reux, mon ami, n'oubliez pas votre vieille amie, et surtout.... partez sans nous revoir. »

Sur quoi M. de Promont bien rassuré, bien pardonné, s'en revint, plus léger qu'il n'était venu. Certes ce mariage à l'improviste, avec une enfant qu'il connaissait si peu , dérangeait ses combinaisons les plus sérieuses , mais ce mariage étant rompu , lui rendait sa liberté dont il avait si grand

besoin. Que dirons-nous? si profonde est la vanité de l'esprit humain, que notre chevalier de la triste figure se trouva quelque peu humilié d'avoir été renvoyé si vite. Au fait, le mouvement, le délire et l'agitation de cette valse à deux temps, ce doux visage et ces beaux yeux pleins d'un feu tendre et mouillé, le poursuivaient, non plus d'un remords, mais d'un regret aussi vif que le remords.

A force de penser à son prétendu crime, et d'en goûter toute la douceur , maintenant qu'il se sentait pardonné, il en vint à se rappeler de son mieux l'image éclatante de sa belle valseuse ; il la voyait apparaître au fond de son cerveau doucement réjoui, dans sa robe de gaze, l'épaule nue et les bras nus, des fleurs sur la tête, et le sourire à sa lèvre entr'ouverte. Il lui semblait même en ce moment qu'il avait vu (où l'avait-il vue?) une image ressemblante à cette exquise et parfaite beauté.

« Ah! se dit-il, qu'allais-je faire î et suis-je assez maladroit! J'ai mis en vente le portrait de mon innocente maîtresse. »

Et tout courant, il s'en fut dans cette même salle • des commissaires-priseurs. Il arriva, nous l'avons dit, juste au moment où le crieur proposait la Flore de Boucher. LaF^e, en effet, ressemblait à la belle valseu3e; elle avait un peu de sa grâce et de son

charme et tout Te sourire. Ah! ouil c'était-elle à vingt-cinq ans, dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse et du triomphe.... Et voilà comme il se fit adjuger, au prix de quinze mille livres, ce charmant tableau contre lequel il n'eût pas échangé maintenant tout le reste de sa collection.

Huit jours après ce dernier signe de vie , il était parti pour ses domaines qu'il pouvait cultiver luimême, emmenant avec le reste de son mobilier, ses deux chevaux anglais, son poney, une des célébrités de la Marche , et même une grande tante, bonne et bienveillante créature qui suivait librement son beau neveu dans ces nouveaux hasards. Son domestique aussi l'avait suivi , ne voulant pas quitter son maître. En un mot, ce libre départ, pour de si lointains rivages, avec tout ce qui pouvait peupler la solitude et charmer le désert, n'eut rien de- triste. On en parla vingt-quatre-heures ; trois jours après, à peine si l'on savait dans les grands salons du faubourg Saint-Honoré, et dans les petites maisons de la Chaussée-d'Antin, qu'il y avait eu jadis dans Paris sur Seine, un capitaine africain, riche et beau, bien disant, grand ami de la belle compagnie et fervent amateur des belles choses, le baron Charles de Fromont.... Ce que c'est que de nous!

Ce fut ainsi que le baron de Fromont quitta la ville, avec tous les honneurs de la guerre et de la paix. De son installation aux Bordes (c'était le nom de sa ferme), on composerait toute une histoire à la Robinson Grusoé. Il trouva la maison en grand désordre, une terre inculte et des bâtiments mal tenus. Pas un épi dans les granges, un bêlement dans les bergeries, une poule aux basses-cours. Quelques pigeons fidèles à leur berceau roucoulaient encore au sommet du colombier féodal ; une vieille femme était restée à garder tout ce délabrement. Quatre petits enfants perdus, trois garçons de belle taille et de cinq ou six ans, deux fillettes qui en avaient quatre ou cinq à elles deux, avaient fait comme les pigeons de la ferme : ils étaient restés, attendant le maître. « mon Dieu! les jolis enfants, s'écria Mlle de Verrières, la grand'tante, en les baisant. Voici déjà ma compagnie I » Et la tante et le neveu se logèrent de leur mieux dans cette maison dévastée. 11 était sincère, elle était patiente; ils eurent bientôt fait connaissance, elle avec la maison, la basse-cour et le jardin, lui avec la prairie et le

champ de blé. Si bien qu'en deux automnes fécondes, et deux printemps laborieux, la vie et le mouvement avaient reparu dans la ferme. On entendait tout au loin le hennissement des chevaux, le chant du coq, les mugissements de l'étable ; enfin la vie était partout, sous les toits, sur les toits, dans Fétang, au bord du ruisseau, dans le jardin, dans les sillons, dans le sentier, sur tous les seuils. L'abondance encombrait les granges, le fumier remplissait les cours ; la charrue et le chariot allaient incessamment dans les terres réjouies; les laboureurs étaient revenus avec les labours ; serviteurs et servantes, bien commandés, accomplissaient joyeusement, chacun sa tâche. Ainsi, d'un bout à l'autre de ce vaste domaine si longtemps négligé, se faisait sentir une intelligence attentive au moindre détail, une volonté ferme, une prudence active, une justice inépuisable. Chaque saison, dans son cours régulier, ajoutait une amélioration notable aux changements déjà faits; désormais pas un laboureur de ces contrées ne doutait plus que cette terre eût retrouvé son maître, un maître absolu, laborieux, qui se levait avant le soleil, qui travaillait tout le jour, et se reposait le dernier.

Voilà ce que M. le commandant avait appris dans ses campements de l'Afrique, à côté du général Bugeaud qui l'aimait comme on aime un fils, — et voilà ce qu'il mettait en œuvre aujourd'hui, dans

ses mille arpents de chaumes, de verdure, de feuillages, de sables mouvants, d'eaux vives et d'étangs, de montagnes et de vallons. Grande était l'entreprise, et glorieuse était la tâche. 11 s'en acquittait à merveille et sans peine, avec joie et sans bruit, simplement, militairement; toute chose à son heure, à son ordre, et le travail de la veille amenant, d'un pas régulier, le travail du lendemain.

De ces grands succès, toute la contrée avait été le témoin, d'abord ironique et peu bienveillant. Que de gausseries et de bons rires de nos seigneurs les paysans, à l'aspect de ce fermier nouveau venu, qui avait fait poser des tapis dans sa maison, que servait un valet de chambre en habit noir, et qui deux fois par jour, se lavait les mains dans un bassin d'argent I Comme ils se moquaient, mais tout bas, de son cheval anglais, de ses bottines vernies et de sa blouse enjolivée que retient un ceinturon de cuir verni! « Ça, un paysan, disaient-ils, ça, uii fermier I » Ils se moquaient aussi des chevaux de charrue, harnachés à l'anglaise et dont on cirait les sabots chaque matin. Ils avaient visité par curiosité ces longues étables, où chaque bête était à Taise, et dont les rigoles emportaient le purin au milieu des champs, si bien que rien n'était perdu sur cette teri'e assez froide. Ils riaient aussi des cochons, pour qui l'on avait creusé des baignoires, de vraies baignoires, et qui se vautraient dans l'eau fraîche!

A ces gaietés, le baron répondit par des coups d'épaule ; il les laissa rire et se gausser à leur aise. Oui, mais après s'être gaussé tout à leur aise, nos paysans reconnurent que les champs de ce monsieur de la ville produisaient de belles récoltes; que le baron savait acheter et vendre à propos, et que pas un ne lui en remontrait dans le prix des denrées. Surtout il savait le prix du temps. Sur le champ de foire, il ne disait pas une parole inutile; une fois qu'il avait annoncé son prix, c'était chose dite, il n'y avait pas à marchander, pas à revenir. Il ne se laissait guère approcher que par les anciens de la contrée ; envers ceux-là il était affable, il les consultait volontiers, il les écoutait patiemment ; il était bonhomme aux pauvres gens, aumônier aux infirmes, et quiconque avait besoin de travail, en trouvait sur sa ferme. A dix lieues à la ronde, il finit par conquérir, à force de constance et d'habileté, une grande estime, un profond respect? Les plus opposés à son administration se rendirent, l'un après l'autre, à la tutelle de ce galant homme, et s'il rencontra quelque insolent sur sa route, il le châtia si vigoureusement, que le drôle à jamais se le tint pour dit, et n'y revint pas.

Il ne fallut pas moins de trois ou quatre ans pour compléter cette autorité sur les esprits du voisinage, et pour Remontrer aux yeux des plus prévenus, la fortune[et les résultats d'une grande culture.

LA PEmE DU TALION. 47

Si grand fut le succès du nouveau venu, que parmi ces paysans, race envieuse et curieuse, son origine de propriétaire et de seigneur finit par être oubliée. Il fut accepté par tous les agriculteurs d'alentour, comme un de leurs camarades, un peu plus intelligent peut-être, et que nul ne se faisait faute de consulter à l'occasion. Or, l'occasion revenait tous les huit jours, le dimanche, au sortir de la messe, à laquelle le baron ne manquait guère. Son exemple eut bien vite entraîné tous les fermiers de la paroisse, et même des paroisses voisines, si bien que l'église était remplie, eu peu s'en faut, au grand contentement de M. le curé, un sien camarade au collège de Louis-le-Grand, qui, lui aussi, avait connu le monde et ses dangers. Après la messe, on s'attendait l'un l'autre sous le porche, et ces bons agriculteurs causaient entre eux des nouvelles de la terre, aimable nourrice. Ici se montrait surtout la supériorité du fermier des Bordes ; ceux qui l'interrogeaient le trouvaient préparé sur toutes les questions. — Il leur faisait, sans le savoir, un véritable cours d'agriculture pratique, et comme il se tenait lui-même par les journaux de France, d'Angleterre et d'Allemagne, et par ses propres correspondances, au courant de toutes les recherches et de toutes les découvertes, il avait toujours quelque chose à raconter. Parfois même, il annonçait qu'il avait reçu des semences de telle plante inconnue,

et comme il ne voulait pas être seul à en profiter, il en faisait part à son entourage. On ferait un livre avec ces conversations qui suivaient le cours des saisons : Talimentation des animaux, la litière,' Tengrais, la culture, la récolte des fourrages et des céréales , la compensation des mauvaises années par les bonnes années, les labours, les charrues, les bœufs, les chevaux, le trèfle et les pommes de terre, le blé surtout, le jardin potager. Forge, le beurre, la jachère et la suppression des jachères, les prairies artificielles, les attelages, les pâtures, les naoutons, toute l'administration du personnel. Il enseignait en même temps par ses leçons, mieux encore par son exemple : que les bons maîtres font les bons serviteurs, que le bon commandement est une des conditions de la bonne culture, ainsi que la comptabilité agricole.

« Mes amis , leur disait-il , il importe à votre exploitation que vous sachiez, à un sou près, ce que valent dans les granges les céréales du printemps, les céréales d'automne, la paille et le foin ; combien d'arbres à abattre et d'arbres abattus : frênes, ormeaux, peupliers. Vous saurez le nombre des poules dans la basse-cour; tant de fagots, tant de bois de chauffage; tant de douzaines d'œufs, tant d'hectolitres de seigle, de colza, de froment. » 11 avait appris tout cela vite et bien, le fermier des Bordes, et tout ce qu'il avait appris, il l'enseignait

très-nettement, à son nombreux auditoire , expliquant et conmientant toute chose à plaisir.

Un autre sujet de conversation et qui revenait souvent en ses discours, c'était la question des chemins vicinaux; sentes et sentiers étaient le grand fléau de cette extrême limite d'un département qui s'arrêtait aux grèves de l'Océan. On peut donc, sans être un grand agriculteur, imaginer que ces conversations du dimanche, à l'abri du porche hospitalier, les plus jeunes se tenant debout, les anciens assis sur un banc^ ne manquaient ni de vivacité, ni de plaisir, ni d'intérêt; enfin, vraiment c'était un grand honneur pour le fermier des Bordes, d'avoir conquis tant d'attention.

Les choses en étaient là, sous la pluie et sous le vent, parle clair soleil, dans le cercle accoutumé des travaux et des jours, pour parler comme Hésiode, lorsqu'aux derniers jours du mois de juin on vit s'engager, dans un des nombreux sentiers qui conduisaient aux Bordes, plus semblables à des abîmes qu'à des chemins réguliers, une calèche assez lourde attelée de deux chevaux, trop légers

pour ces terrains dont la glaise et Targile étaient le fond et le tréfonds. Le carrosse était occupé par une dame invisible encore et par sa femme de chambre, ou toute autre créature inférieure et remuante qui mettait souvent le nez à la portière. Était assis, sur le devant de cette calèche à demi fermée, une façon de jeune homme, aux cheveux blonds, à Tair important, en habit de voyage, et le passant qui Teùt regardé avec une attention qu'il méritait fort peu, eût compris tout de suite à quel point ce jeune seigneur était content de lui-même, dédaigneux de tout le reste. Il eût volontiers complimenté le soleil d'éclairer ce mortel accompli. Le sourire était fixé sur ses lèvres, Tépanouissement srur son visage. Il saluait, chemin faisant, toute chose, et de la montagne au vallon, il s'inclinait cherchant la louange et Tadmiralion du vulgaire. Ah I qu'il était glorieux I .

Cet homme heureux était en tournée électorale ; il y avait tantôt huit jours qu'il allait ainsi, de château en château, et naturellement de triomphe en triomphe, attirant à soi toutes les louanges et toutes les voix des électeurs bien pensants. Se montrer, c'était sa victoire. En même temps, plutôt comme un témoin des grands succès qu'il attendait, que comme un auxiliaire utile à sa cause, il traînait à sa suite sa propre femme, et l'infortunée, elle obéissait, nonchalante, à ce mari qu'elle avait beau-

coup admiré avant son mariage, et qu'elle admirait encore aux derniers moments de la semaine passée- Elle pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans; sans trop s'en rendre compte, elle éprouvait un bizarre ennui contre lequel elle ne savait déjà plus de resEiède. Elle s'ennuyait donc en silence, et, résignée, acceptant les cahots de ces chemins de traverse, et l'infini de ces grands chemins. Tantôt les deux voyageurs, grâce à la fortune, au nom du mari, non moins qu'à la beauté de la femme, étaient reçus à merveille en quelque hospitalière maison, où toute faveur leur était accordée, et tantôt ils tombaient chez quelque électeur maussade, acariâtre et d'un accueil farouche ; alors c'étaient des luttes sans fin entre le candidat et l'électeur, celui-là refusant de se rendre à celui-ci qui défendait pied à pied les anciens principes.

« Esclave ! disait l'électeur ! ,

— Idiot î » pensait le candidat.

Quatre ou cinq fois par jour, plus souvent même à la ferme, au château, chez le simple bourgeois, recommençait cette agréable visite avec les mêmes péripéties obséquieuses, avec les mêmes résistances ou les mêmes promesses. De ces luttes courtoises, l'ennui était insupportable {avec la honte assez sour vent) pour une femme assez fière, intelligente, et Dieu sait si la pauvre femme en était tout ahurie I A chaqjie tour de roue, elle se demandait si c'était

veille ou songe, et si véritablement son mari avait bien le droit de la traîner dans un si long et si pénible voyage à travers de si misérables détours? Comme elle trouvait son mari diminué par cette ambition qui en faisait une espèce de Juif-Errant ! Comme elle s'ennuyait de sourire à ces rustres, et de prodiguer ses bonnes grâces à des suffrages plus que douteux! Qu'avait-elle fait de son orgueil? A qyelles lâchetés elle était réduite !... Un jour de plus de cette enquête, elle se serait enfuie à travers les campagnes que son mari voulait représenter au conseil général I

A la fin, Dieu merci, elle était au bout de ses peines, elle touchait à la dernière étape électorale ; elle n'avait plus à visiter que la ferme des Bordes. A quatre ou cinq lieues de la ferme, elle trouverait une petite ville hospitalière, et peut-être une honnête maison où Télection la laisserait en repos. Voilà tout ce qu'elle ambitionnait, à cette heure, et peu lui importaient maintenant les ambitions déçues ou satisfaites de monsieur son mari. Un peu de solitude et de silence, après tant de discours et tant de vains bruits, rentrer chez soi après avoir traversé tant de maisons où l'on ne connaissait personne, elle ne faisait pas d'autre rêve. Et cependant, blottie au fond de son carrosse, et s'isolant par la pensée et la méditation, du papotage et de l'agitation stériles de son mari le candidat, ses grands

yeux languissants erraient sur la vaste campagne, et charmée, elle prêtait une oreille attentive au gazouillis lointain qui sortait incessamment des ramées et des herbes, des buissons et des chaumes, des arbres et des épines, du ruisseau et du sillon : fauvettes babillardes, rouges-gorges et mésanges, roitelets, bergeronnettes, rousseroUes, tout l'orchestre était en joie, et cette intime joie était comme un cantique universel de la terre et du ciel.

Sur les deux ou trois heures de l'après-midi, comme ils entraient par ce mauvais sentier dans les terres des Bordes, l'attention de la dame endormie k demi se sentit réveillée au spectacle intéressant de la campagne en pleine abondance. Il y avait des fruits sur tous les arbres ; les buissons même étaient fertiles ; le blé de la dernière récolte séchait en meules formidables ; le foin nouveau s'amoncelait sous la faux des faucheurs ; le pommier normand se tordait sous ses fruits couleur d'émeraude. A la picorée allait l'abeille errante ; on entendait mugir et bêler le troupeau, chanter l'alouette ; au loin la perdrix rappelait ses perdreaux déjà maillés, et dans la nue au vol léger tournoyait l'hirondelle. A chaque tour de roue, on eût dit un nouveau paysage. Enfin parmi tant de travailleurs, çà et là répandus sur cette terre abondante en bénédictions, la dame en vit un qu'elle distingua bientôt, comme

bk LA PEINE DU TAUON.

étant le plus £(ctif, le plus alerte et le plus intelligent dé tous. Il était vêtu d'une blouse éclatante de blancheur ; il portait un chapeau de paille, mais d'une paille d'Italie ; il était bien chaussé et bien ganté ; il tenait à sa main droite un fusil, qui lui servait à tirer les oiseaux de proie et de dommage. Un beau chien le suivait plein de joie et superbe ; et tantôt l'homme au fusil, déposant son arme, aidait la faneuse à retourner le foin nouveau séché au soleil ; tantôt il hâtait la rentrée des lourds chariots, regardait d'un air inquiet certain nuage au ciel, dont lui seul savait la marche ; ou bien d'un geste il indiquait les réparations à faire à ce pont qui va crouler, l'arbre épuisé qu'il fallait abattre, et puis soudain, reprenant son fusil, il se perdait dans le lointain où l'attendaient de nouveaux travailleurs. Cet homme était, comme on dit, entre deux âges, mais de la plus belle apparence, et si brillaient des cheveux blancs, parmi tant de cheveux noirs, il eût fallu des yeux bien perçants pour les découvrir. Telles étaient les réflexions de la dame, et, silencieuse, elle se fût bien gardée d'en rien dire à son mari. Le mari, de son côté, cherchait quelque électeur friand d'un coup de chapeau et d'un sourire. Il était tout entier à sa tâche ardue, et laissait rêver sa femme à son loisir.

Cependant plus ils marchaient, plus la marche était difficile dans ce chemin sablonneux et mal-

aisé ; le carrosse allait tantôt dans l'orniè^re et tantôt sur la hauteur : ils ne voyaient ce beau domaine que par éclaircies. Ils allèrent ainsi deux grandes heures, l'homme excitant ses chevaux lassés, la dame occupée à regarder, à songer, jusqu'au moment où le sentier, s'agrandissant, tout à coup se trouva au niveau d'un pré nouvellement fauché, et cette fois apparut de nouveau l'homme au fusil, arrêté sur la lisière par les appels de son chien, qui avait relancé quelque animal dans le buisson. Le chien jappait sans colère, au contraire avec joie; il avait rencontré dans un pli de terrain, un petit chevreau que sa mère avait oublié pendant que le troupeau était poussé en avant par le berger qui redoutait l'orage. Alors le chevreau d'accourir en bêlant, dans les bras de son protecteur naturel, comme, s'il eût reconnu son maître. En effet, l'homme ouvrit ses bras au frêle animal> et le posant sur son épaule, il le flatta de la main, cherchant, des yeux, quelqu'un qui lui vint en aide, et le débarrassât de son doux fardeau.

Mais déjà l'orage approchant, et le ciel obscurci soudain du côté de l'Océan, avaient fait que chacun se hâtait de terminer ^a tâphç et de rentrer au logis.

L'homme alors prit 3on parti bravement, et son chevreau sur l'épaule, et son fusil sur Iç bras, il gagnait saps trop dç bâte le gtte accoutumé, lors-

qu'il entendit sortir du carrosse une voix qui lui

disait :

« Hé! l'ami I sommes-nous encore bien loin des Bordes ?

— Pas très-loin, monsieur, reprit le rustique, mais qui donc vous a fait prendre un si mauvais chemin î

— Ne m'en parlez pas mon cher, c'est un vieux coquin de mendiant à qui je demandais le chemin le plus court I

— Sans doute il aura demandé l'aumône à monsieur, et naturellement vous avez répondu que vous n'aviez pas de monnaie ?

— Oui-da I mon laboureur, je sais lire : il est écrit, là-bas, sur un poteau: La mendicité est interdite m ce département! Mais dites-moi quel homme est ce fermier des Bordes? On m'a dit qu'il avait d'assez mauvaises opinions?

— On vous a dit vrai, monsieur, c'est un homme indépendant, tout d'une pièce, et dont l'habitude est de chercher ce qu'il y a de moins mal en toute chose. U est du reste assez bien élevé, et si vraiment vous allez chez lui, vous serez reçu avec tous les égards qui sont dus au voyageur égaré dans les mauvais chemins, et par un temps détestable. Mais, ne vous déplaise, allez-vous vraiment aux Bordes, en ce moment ?

— Oui, reprit l'homme au carrosse, étendant la

main pour recevoir une goutte de pluie, et je crois que nous serons cruellement mouillés.

— S*il en est ainsi, monsieur, je vais me hâter pour prévenir de votre arrivée, et s'il vous plaît, permettez que je confie à votre bonté ce petit animal qui n'est pas de force à supporter la pluie et Forage. »

Et comme il tendait son chevreau au futur conseiller général qui semblait hésiter à le prendre, il vit deux belles mains qui s'emparèrent de la bestiole innocente ; le chevreau fut posé doucement sur le giron d'une adorable créature, aux grands yeux pleins d'inquiétude, et qui semblait, implorer aide et protection. L'homme des champs resta frappé d'une admiration profonde à l'aspect de la belle voyageuse, et s'inclinant profondément :

• Madame, ayez bon courage I Avant qu'il soit une demi^heure, en pressant un peu ces malheureux chevaux qui n'en peuvent mais, vous trouverez un toit hospitalier où vous serez la bienvenue. »

Ayant ainsi parlé, il fit ses recommandations au cocher, qui ne semblait guère plus rassuré que ses maîtres, et par un sentier en zigzag il disparut dans le lointain.

Dix minutes plus tard, le ciel n'était plus qu'un nuage, et la pluie à torrents tombait dans un grand bruit de tempête et d'aquilon. Vous eussiez dit que tous les vents étaient déchaînés, et que la fin du

monde était proche. En vain le cocher poussait ses chevaux, ils n'avançaient qu'à grand'peine, et jamais ils ne se seraient tirés de ces abîmes, sans le renfort qui leur vint de la ferme : un vigoureux cheval de remonte, sur lequel était monté l'homme des champs. « Me voilà! dit-il j me voilà ! » Puis joutant sa bête en arbalète, il imprima au malheureux carrosse une vigoureuse impulsion. Pour le coup, le véhicule était désembourbé; il avançait à travers la tempête, au bruit du tonnerre^ à la lueur des éclairs. Tout faisait silence à ce bruit formidable, et l'on n'eût pas dit que trois voyageurs étaient renfermés dans cette voiture.

A la fin la calèche arriva au détour de ce chemin fuheste, et par un bonheur incroyable, en frôlant la borne elle traversa une voûte où elle s'arrêta; les voyageurs étaient arrivés à leur destination.

VU

Ce jour était marqué, de toute éternité, pour l'entière conftision de M. de Marboîs, le futur conseiller général. Jusqu'à cette heure, il avait réussi en toutes ses entreprises ; Il avait hérité de ses deux oncles ; il s'était marié à une innocente qui le trou-

vait dimable et beau ; tnieux encore, il avait bien mené sa barque, et bien louvoyé dans les eaux du mariage. 11 s'était montré, même en son logis, sous un beau jour ; en toute une année, il n'avait pas fait une seule de ces lourdes fautes qui avertissent la nouvelle épouse; il n'avait pas dit beaucoup de ces paroles maladroites qui donnent la mesure exacte de l'esprit d'un homme, et de son intelligence. Il est vrai qu'il avait pour lui la nouveauté, le rayon et la faveur des premières lunes, les grâces de la jeunesse et toutes ces courtoisies qui tendent aux jeunes femmes des pièges dans lesquels elles tombent volontiers. Son ambition même était devenue un amusement, et la jeune femme aimait à l'entendre expliquant, moitié badinage et moitié sérieux, comment il irait bientôt du conseil communal au conseil général; du conseil général à la députation; de la Chambre au Sénat; du Sénat à quelque ambassade ; et de l'ambassade au ministère, avec les divers engencements de rubans, plaques, cordons, sans oublier les titres nécessaires à illustrer tant de fortune : Comte, Marquis, pourquoi pas Duc î Puis de rire, et la femme aussi riait et disait à son mari î « Monseigneur! » Si bien qu'elle fut toute préparée à le suivre, aussitôt que celui-ci se mit en route afin de franchir le deuxième échelon de sa naissante grandeur. Tout ce qu'elle avait de plus rare et de plus

beau dans ses parures, elle en avait rempli ses malles de voyage. Elle se faisait au départ un grand projet, disons mieux, un devoir d'être belle, uniquement par tendresse conjugale, et pour aider à la grandeur de son mari.

Malheureusement pour elle, et surtout pour lui, dès le premier jour, toutes ces belles espérances s'affaiblirent; à la seule façon dont M. de Marbois aborda le premier électeur considérable qu'il rencontra en son chemin, la jeune femme éprouva un grand serrement de cœur. Comment donc, son mari manquait tout à coup de dignité ! Ce même homme assez voisin de l'insolence, et qui n'aimait guère à donner le premier coup de chapeau, saluait, chemin faisant, tout le monde, et sitôt qu'il pouvait s'emparer de quelqu'un, il priait ce quelqu'un-là de lui expliquer ses moindres volontés, pour l'avenir I Bien plus, quel que fût l'avis de son interlocuteur, il était de cet avis même, il partageait son opinion. Royaliste avec les partisans de Henri V, il regrettait l'ancien roi et les jeunes princes de 1830; il tenait à l'Empire; il touchait à la République ; il avait un cousin allié à M. Ledru- RoUin, un grand-oncle qui avait été l'ami de M. de Villèle ; et puis des sourires : en veux- tu? en voilà I En même temps des caresses aux enfants, des louanges aux femmes d'électeurs; « Ce n'est plus là mon mari! » se disait la belle voyageuse, et

comme elle aurait eu honte de sa complicité avec tant de lâchetés morales, elle redoublait d'indifférence et d'orgueil. A peine elle était polie avec tous ces gens dont la familiarité lui était particulièrement déplaisante. douleur I pendant ces huit longs jours d'une si longue tournée, en toutes ces hospitalités si bruyantes, elle n'eut pas le souci de mettre une seule robe habillée, ou quelque bonnet à la mode nouvelle ! Enfin, plus son mari la poussait à être aimable, et moins elle s'y sentait disposée. Il n'a jamais su, le pauvret, ce qu'il avait perdu dans ce tête-à-téte avec sa propre femme, et combien il en était sorti médiocre et rapetissé. Il faut dire aussi que ce dernier jour de vie errante, à travers un pays qui ne songeait qu'aux derniers foins, avait mis le comble à tous les désenchantements de la femme pour le mari. En même temps, par un attrait dont elle ne se rendait pas compte, elle avait suivi d'un regard charmé, pendant toute une partie de ce même jour, cet inconnu qui certes ne se doutait pas de sa conquête ; elle avait admiré d'une admiration involontaire cet homme rustique, à travers la campagne cultivée par ses soins? Gomme elle l'avait trouvé simple, actif, vigilant, bien tenu, et quel gré elle lui savait d'être accouru lui-même, par ce grand orage, à son aide, avec ce beau cheval blanc qui les avait tous tirés de l'abîme ! En le voyant revenir si vite,

elle avait retrouvé tout son courage, et même elle ne l'avait pas perdu de vue, et pour le mieux voir, elle avait donné à son mari qui tremblait, sa place au fond de la calèche ; elle s'était mise elle-même sur le devant, et par la vitre, elle regardait l'homme au chapeau de paille, assis sur son cheval. Si bien que la voiture arrêtée enfin sous le porche, et la portière étant ouverte, et le rustique baron cherchant la voyageuse au fond du carrosse, il en tira le mari pâle et tremblant, pendant que la jeune femme était riante et rassurée, et jouait avec le chevreau qui fut reporté à sa mère oublieuse par utt valet die ferme.

« Adieu I mon cher cômpagnott, portez-vous bien! » disait la dame au chevreau.

On était en ce motnent soiis la vaste porte cochère, recouverte d'un toit de chaume, à Tabri de Torage. Au loin, sur la gauche, à la lueur des éclairsj se montraient leû étables, les écuries, les gtandes mares, pendant que, sur la droite, une maison de bonne apparence et vivement éclairée, annonçait une hospitalité bienveillante.

« Ah ! quel bonheur, disait là dame en montant un escalier garni d'un tapis, et plein de fleurs. Je té retrouve enfin, civilisation de mes beaux jours !

— Madame, ajoutait Thomme des champs, eiicore tout ruisselant de cette pluie, il ne faut pas m'eii vouloir, si je ne vous offre pas la main pour mon-

ter; mais ma tante est là-haut qui vous fera, avant moi, les honneurs de notre humble logis. »

Et tout de suite la tante accourut, prenant les mains de la jeupe fenmie et les réchauffant :

« Venez, venez, disait-elle, on vous a préparé un bel appartement, l'appartement d'un évêque ! »

En effet, ce jour même, aux Bordes triomphantes était attendu Tévêque, en chemin pour, les églises de son diocèse. Il était grand ami du maître de céans; on lui destinait la chambre bleue, et voilà pourquoi la maison était pleine de fleurs, attifée avec tant de soin, et tiède à Tavenant.

« Que Ton est bien ici ! disait la belle voyageuse, assise en un grand fauteuil, au coin d'un bon feu. Ahl les beaux meubles, les belles gravures, les douces clartés; et vite, Françoise, à ma toilette. Ouvrons ces malles, ouvrons ces coffres, et choisissons ce qu'il y a de plus beau. Je veux, ce soir, être belle et parée, et faire honneur à nos hôtes, et ne pas les faire attendre ; hâtons-nous ! »

Pendant qu'elle faisait toute une toilette, et qu'elle mettait sur ses beaux cheveux un brin de poudre à l'iris (la poudre avait été posée sur une console, en l'honneur de l'évéque), le baron, de Son côté, changeait ses vêtements, tout souillés de la poussière et des fanges du chemin, contre un habit de cérémonie,, et tout un vêtement préparé pour recevoir monseigneur.

« Eh I disait-il, monseigneur l'évéque a bien fait de se décommander; les chemins sont rompus, le temps est affreux. »

Il n'ajoutait pas que cela se rencontrait à merveille pour le bien-être de sa jeune hôtesse, et la commodité de chacun.

Il y avait bien longtemps que le fermier des Bordes ne s'était paré avec tant de soin, et, sans trop s'en rendre compte, il se trouvait tout charmé de l'allégresse intime du beau linge, des beaux habits, des cheveux bien peignés, et de son ruban de commandeur de la Légion d'honneur qui relevait sa cravate blanche. Et comptez-vous pour rien ses bas de soie et ses souliers vernis? Donc elle et lui, par je ne sais quel pressentiment, à la même heure, et sous le même toit, se mettaient sous leurs gardes meurtrières, pendant que M. de Marbois le candidat, querellait sa femme en lui demandant :

« Pour qui donc cette grande toilette? A quoi bon? C'était bien la peine, en effet, de mettre une si belle robe, et des fleurs dans ses cheveux, pour dîner avec un simple fermier, à la fortune du pot! Quant à moi, madame, voilà huit jours que je m'habille, et vous permettrez bien que je me repose aujourd'hui. »

— A votre aise, monsieur, reprenait la dame, et restez en chenille, puisque tel est votre bon plaisir; mais, vrai, je ne vous le conseille pas! »

Une bonne heure au moins s^était passée en ces préparatifs, lorsqu'on entendit dans la cour le pas d'un cheval attelé à un cabriolet. —C'était M. le curé de Saint-Aubin qui venait en grand habit, lui aussi, pour dîner avec son évéque et son ami. Il portait sa soutane neuve, son ruban moiré, et par-dessus sa soutane son collet de chanoine; avec cela un très-grand air, la jambe fort belle, des mains de prélat, et le regard assuré d'un honnête homme.

« Ami, lui dit le baron, te voilà tombé dans mes pièges ; l'évêque a, peur de nos chemins ; il a fait dire ici qu'il ne viendrait pas. Certes je pouvais te prévenir, et te laisser chez toi, bien paisible ... Au fait, le gibier est à la broche, il faut le manger ; le vin est tiré, ni faut le boire, et puis j'ai des hôtes, que dis-je? une hôtesse! et tu m'aideras aies bien recevoir.

— Tu as bien fait, reprit le curé à son ami ; ces mauvais temps sont propices à la causerie, et d'ailleurs je t'aime assez pour ne pas te laisser tête à tête avec ton maire et ton notaire, qui ^me suivent de bien près. »

Donc le notaire et le maire étant arrivés, le baron fit demander à ses hôtes la permission d'entrer chez eux, et il s'en fut lui-même avertir Mme de Marbois : « que madame était servie ! > Ainsi, d'un mot, il indiquait que cette belle était la reine du festin.

vni

Elle était toute prête, et toute parée avec une grâce infinie, et d'elle-même elle était contente, et tout bas elle se félicitait de sa parure. Et quand elle vit ce fermier ^ plus semblable à un colonel de chevau-légers qui va dîner aux Tuileries, qu'à un laboureur après un long jour de travail, elle fut interdite un instant. Alors elle et lui se regardèrent enfin face à face, étonnés de se trouver si beaux Tun Tautre, et se demandant où donc ils s'étaient déjà vus? Lorsqu'au même instant, frappés de la même lumière et de la même joie, il reconnut sa valseuse, elle reconnut son valseur. Il pâlit, elle rougit; il était tremblant, elle était tremblante, et triomphants tous les deux. Elle pj'it son bras, et sans mot dire ils passèrent dans la pièce voisine, suivis de ce malheureux M. de Marbois en grand négligé, auquel ils ne songeaient guère en ce moment. ^ >

Avant d'entrer dans la salle à manger, il fallait traverser le salon , et leur entrée eut tout l'éclat d'un triomphe. A coup sûr, pas un des invités ne s'attendait à rencontrer une si belle dame en sa

LA PEINB DU TAUON. 67

beauté superbe, et même, au premier abord, on eut peine à reconnaître, ainsi paré, M. le fermier des Bordes. Sa bonne tante en poussa un cri de joie :

< Ahl Dieu du ciel, voilà mon neveu; je le retrouve et je le reconnais! Mon neveu! mon neveu! disait-ellie, allons, c'est moi qui vous le dis, vous ne serez pas plus charmant le jour de votre mariage ! »

Et la dame, à ce mot mariage, eut un grand soupir de regret ! Cependant le baron contint sa joie, et ne perdit pas contenance! Il présenta M. de Marbois à M. le notaire, à M. le maire, en lui disant :

< Voici nos deux grands électeurs. Ils ont bien des voix dans le pli de leur habit; prenez -y garde !»

n présenta M. le curé de Saint-Aubin à Mme de Harbois.

< C'est un de mes meilleurs amis, madame ; il est de bon conseil, de bon exemple, et de la meilleure compagnie. »

Enfin, toutes ces présentations étant faites, un vaiet en habit noir ouvrit toutes grandes les deux partes de la salle à manger. La salle était splendide ; elle eût convenu, par toutes ses perfections, aux plus belles maisons du faubourg Saint-Germain. L'argenterie était de vieille date, et les cristaux brillaient de mille feux ;' plusieurs sortes de vins

remplissaient les carafes d'une couleur vermeille. On prit place, et la dame eut la place et la chaise à baldaquin destinées à Tévéque. En vain, elle voulut s'en défendre; il fallut s'asseoir. A sa droite était M. l'abbé, à sa gauche était assis M. le maire; entre le maire et le notaire, en habit du dimanche, on avait placé M. de Marbois, qui regrettait fort maintenant, au milieu de ces convives bien vêtus, de n'avoir pas tout au moins refait sa barbe et changé de linge. En dépit de sa belle figure, il avait Tair d'un pleutre, et maudissait tout bas son triste accoutrement. Vis-à-vis l'étrangère était assis (déjà même il trouvait que c'était un peu loin d'elle) le fermier des Bordes, sa tante à sa droite. Ainsi chacun, peu ou prou, fut à sa place, et le dîner, cuit à point, servi chaud dans ces plats d'argent, parmi ces belles fleurs fraîchement cueillies, et très-arrosé des grands crus et des bonnes années des châteaux de Bordeaux et de la Côte-d'Or, eut bientôt réjoui et mis à l'aise ces convives si divers, et si différents celui-ci de celui-là.

Après le premier silence éloquent d'un bon repas, dans une atmosphère heureuse, et sous un toit plein de lumières, une amicale conversation s'établit entre les convives, et, naturellement, le premier dont la voix bruyante se fit entendre à ces gens qui le connaissaient si peu, ce fut notre obstiné candidat, M. de Marbois. Ce n'était pas sans dessein

qu'on Tavait placé entre le notaire et le maire, et tout de suite il posa crânement sa candidature.

« Oui, mon cher notaire, aussitôt que je représenterai te canton, je saurai empêcher la moindre atteinte aux droits des officiers ministériels; quant à vous, monsieur le maire, on vous donnera tout ce que vous voudrez pour vos écoles, pour vos secours mutuels, pour vos braves pompiers. J'ai Toreille du préfet, et j'en fais ce que je veux. Pensez donc, monsieur le fermier des Bordes, si je viendrai à bout de combler ces ornières et de macadamiser ces tristes chemins. Pour vous, Tabbé. ...»

Mais, à ce mot Tabbé, il y eut comme un frisson d'étonnement par toute la table. Il était entouré de déférence et de respect, cet abbé de Saint-Aubin ; il était riche, et distribuait ses revenus à tous les pauvres ; il était éloquent et parlait en sage ; on le consultait de très-loin, à la ronde, et son conseil avait force de loi. Voilà pourquoi ce grand étonnement de tout le monde, et voilà ce que le malheureux candidat eut tort de ne pas comprendre. Il reprit donc, tout comme s'il n'eût pas été entendu :

«Oui, l'abbé, je n'oublierai pas votre église, vous aurez des tableaux pour toutes vos chapelles.»

A quoi M. l'abbé de Saint-Aubin répondit :

« Si c'est à moi que vous parlez, monsieur, je vous demanderai pardon de mon peu d'attention,

mais tous ceux qui me connaissent, et même ceux qui ne me connaissent pas, me font Thonneur de m'appeler monsieur Tabbé. Je veux vous dire aussi que je tiens telle qu'elle est, à mon église, et que je serais bien fâché de la défigurer par quelquesuns de ces mauvais tableaux sans poésie et sans croyance, dont vos plus méchants peintres au rabais remplissent les greniers du ministère de l'intérieur. Non, non, monsieur le conseiller, pas de ces vains ornements, je vous prie, et je vous donnerai ma voix à ce prix-là. »

Il dit cela si bien, sa leçon était faite avec tant de bon goût, que chacun se prit à sourire ; et, le maire et le notaire, encouragés par un si rude appui, représentèrent à M. le candidat que le grand obstacle à ses désirs était de ne rien posséder dans le canton. C'était là vraiment une difficulté, à les entendre. A qui donc M. de Marbois ferait-il croire en effet qu'il avait un si grand intérêt à combler le •vallon, abaisser la montagne, à changer en grands chemins ces sentiers misérables î

« Au contraire, ajoutait M. le maire, un château que vous achèteriez....

— Par exemple le château de la Presnaye, et vous l'auriez pour cent vingt milles livres..., reprenait le notaire.

— A l'extrémité du département.., disait le maire.

— Et peut-être à Tendroit où doit passer le chemin de fer, » ajoutait le notaire, en vrais Normands l'un et Tautre, et se rejetant ce volant sur cette raquette. Ils riaient, ils se gaussaient, ils tâtaient, comme on dit, leur homme, et mons le candidat ne semblait pas très-éloigné de se laisser prendre à leur toile.

« D n'y a rien de plus joli que la Presnaye!

grand espace I petit château I Puis le ruisseau des Bordes qui traverse le parc... des électeurs dévoués et bien pensants, » reprenait M. le maire.

Il pensa tout gâter, M. le maire, avec ses électeurs de mainmorte. Mme de Marbois, sitôt qu'elle eut compris qu'on riait de son mari, fronça son sourcil olympien, et son hôte, empressé à lui complaire, son hôte, qui lisait dans ses beaux yeux, donna bien vite â la conversation un autre cours.

« Non, non, messieurs, vous avez beau dire, la Presnaye est un mauvais domaine, et d'ailleurs vous le vendez beaucoup trop cher ! Son seul bonheur, à mes yeux, c'est de tenir aux Bordes, par ce ruisseau qui traverse mon domaine.

— Eh bien, reprît la dame, achetons la Presnaye.... »

Elle avait déjà oublié toute sa colère I Elle se voyait déjà la voisine.... de son voisin. Mais celui-ci n'était pas homme à profiter de cet enthousiasme. n parla de Paris, de ses fêtes, de ses plaisirs ; il

raconta comment, après avoir fait la guerre et s'être un instant reposé dans la vie élégante, un beau jour, il avait renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et de soldat s'était fait fermier.

« C'est singulier, reprit M. de Marbois, qu'un homme intelligent et bien né tel que vous êtes (ici le maire et le notaire firent un grand salut en signe de remercîment), vive avec ces rustiques, et s'amuse à accomplir tous les ans, chaque mois, à la même heure, la même tâche ; quant à moi qui pourtant aspire à l'honneur de vous représenter, il me semble que, plutôt que de vivre ici, tout seul, à la suite des bœufs et des chevaux de labour, j'aimerais mieux être auditeur au conseil d'État, ou souspréfet, ou de toute autre profession qui me donnerait l'espoir d'un avancement certain. Cette solitude est insupportable ; et pourquoi donc, s'il vous plaît, monsieur le baron, avant de vous enterrer tout vivant, ne vous êtes-vous pas marié?

— Parce qu'on n'a pas voulu de moi, reprit M. de Fromont. J'avais rencontré dans le monde une aimable fille ; elle était belle à ravir, en sa jouvence; elle valsait si bien, appuyée à mon épaule, et le lendemain de notre rencontre je fus la demander à sa mère ! Hélas I elle ne m'avait pas même distingué dans la foule, elle ne savait pas de qui sa mère lui parlait. C'est ainsi que mon mariage a manqué ; voilà pourquoi je suis seul avec mes re-

grets, des regrets qui grandissent chaque jour, quand je pense à tant de grâce et de beauté. Je me demande aussi parfois à quel homme appartient cette aimable personne, et si elle n'est pas réduite à soupirer pour cette vie austère et prudente où je l'aurais conduite avec tant d'amour? »

Il disait tout cela très-bien, le fermier des Bordes, parce qu'il sentait qu'on l'écoutait avec toute faveur. Heureusement que l'abbé de Saint- Aubin , voyant la dame qui pâlissait et rougissait tout ensemble , pressentit je ne sais quel piège, et qu'en galant homme il détourna la conversation. Il ne s'était pas encore douté que son ami le fermier pût être à ce point romanesque; il se demandait quel mystère existait entre ce rustique et cette beauté du plus grand monde? Il voyait bien qu'ils se comprenaient à merveille ; il lisait cela dans leurs regards, dans leur silence.

« Ah! se disait-il, voici l'heure où je dois me souvenir de mon ministère, et sauver cette âme qui se perd I »

Mais quoi, tout ce mystère échappait à son intelligence, et lui-même, il restait abîmé dans ses propres méditations I

Au dessert, tout d'un coup s'ouvrit la porte de la salle à manger, et les quatre enfants de la ferme arrivèrent, comme c'était leur coutume, en courant; sur le seuil, ils s'arrêtèrent, hésitant et cherchant à

se reconnaître, étonnés de cette belle compagnie, et du maître en ce bel habit, surtout de la jeune dame ainsi parée, et toute semblable à quelque sainte, un jour de moisson.

« Qu'est-ce donc que toute cette marmaille?

s'écria M. de Marbois, qui n'était pas en veine d'heureuses expressions, ce jour-là.

— Cette marmaille, reprit le baron, ce sont les enfants à mademoiselle ma tante; je vous présente ici, madame et messieurs, monseigneur Jean Sans- Terre et messire Guillaume le Bâtard, avec mademoiselle Margot des Champs, et mademoiselle Mimi des Noyers. A notre arrivée en ces limxy nous avons trouvé tout ce petit monde en bien mauvais état; assez mal nourris par quatre ou cinq poules et la chèvre leur nourrice, ils faisaient peine à voir; ils étaient sans mère et sans pain, et la fièvre.... ils ont été sauvés par ma tante, et voilà monsieur Jean le paysan qui exhale une douce odeur de pommade à la vanille, et monsieur Guillaume, aux cheveux bouclés, bouclés par ma tante. Ah mon Dieu ! que ça fera de rudes laboureurs dans quinze ans d'ici. Quant à mademoiselle Margot, celle-là est du moins une franche paysanne, une vraie Normande aux yeux bleus. Ça va déjà dans les champs fanant et récoltant et babillant, ça ne craint pas le hâle et le soleil. Quant à la petite Mimi, c'est une sensitive, une rêveuse, et ça fera tout au plus, quelque jour, une

princesse des Mille et une Nuits. Voilà notre famille, et maintenant, ma paysanne et mes paysans, allez saluer la compagnie; on vous donnera pour votre peine des croquignoles et du vin de Bordeaux! »

A ces mots, Guillaume et Jean Sans- terre, en hontoyant, s'en furent saluer, tout d'abord, la belle dame. Ils la regardaient tout éblouis, et se laissèrent baiser sans mot dire. A son tour, Margot plus hardie :

« Ahl dit-elle à Mme de Marbois, que tu es belle ! et, sans façon, elle se jette à ce cou charmant, cachant les perles de ce beau collier sous ses cheveux blonds.

— C'est vrai que tu es belle, reprit la petite Mimi, tu ressembles à l'image de la belle dame que notre maître aime à regarder si souvent.... »

Les enfants firent ainsi le tour de la table, et s'en revinrent au giron de leur mère adoptive. De son côté, la petite Mimi, prenant la main de l'abbé, très-ému, posa cette belle main sur sa tête bouclée, implorant une bénédiction muette, et tout de suite eUe revint au fermier des Bordes, se glissant à la façon d'un jeune chien jusque sur ses genoux, où, sans dormir, elle ferma les yeux. Bref, ils étaient si gais, si charmants, si bruyants, si tendre était la petite Mimi, que même le maire et le notaire en furent tout charmés. M. de Marbois fut le seul qui ne s'aperçut pas de eetle aimable présence ; il ne

flt guère attention qu'à la jeune servante qui avait amené les enfants. C'était une fille assez jolie et de modeste apparence, en un mot bien élevée. Elle avait pour emploi, de surveiller les enfants tout le jour, et les jours de fête de servir le café et les liqueurs. Gomme elle emplissait la tasse à M. de Marbois, tout à coup la fillette poussa un grand cri, et se mit à trembler en rougissant. A ce cri de détresse, on eût vu le maître jeter sur son hôte un coup d'oeil terrible, et Mme de Marbois repousser son fauteuil pour se lever de table.... Il y eut là un vrai moment d'angoisse.... la présence d'esprit de l'abbé de Saint- Aubin sauva tout.

« Maître Imbert, dit-il au notaire, qui ne se déconcerta pas, vous avez fait peur à Mlle Fanchon, avec vos plaisanteries, plus dignes d'un petit clerc, que d'un grave officier ministériel. De son côté, Fanchon a grand tort de pousser de pareils cris. Mais qu'y faire? elle est jeune, elle habite une maison sérieuse, elle est peu faite à ces façons d'agir, il faut lui pardonner son épouvante. Il est écrit d'aiUeurs : « Tu ne désireras ni la femme, ni la servante de ton prochain, ni son âne, ni son bœuf. »

— A plus forte raison, la servante de ton hôte, reprit le baron ; ton crime en serait plus grand, et t'exposerait à toutes les représailles. — Ce qui ne veut pas dire, seigneur Alceste, reprit l'abbé de

Saint-Aubin, qu'il y ait compensation entre la servante et la femme de son hôte, entre son âne et son bœuf. D'ailleurs, vous avez raison, l'hôte est chose sacrée, et celui-là commettrait une action mauvaise, une action honteuse, non pas seulement contre la loi chrétienne, mais contre les plus simples lois du monde et du galaïit homme , qui trahirait son hôte, et s'amuserait à le déshonorer, parce que cet hôte maladroit aura manqué à quelque formule, ou qu'il aura oublié un instant quelques-uns des devoirs de l'hospitalité.

— Mon cher abbé, reprit M. de Promont, en remettant là petite Mimi aux mains de Fanchon, qui l'emporta, suivie des trois enfants et de la vieille tante qui les voulait coucher elle-même, après qu'ils aiiraient fait leur prière à genoux devant elle, je sais tout comme un autre les devoirs de l'hôte envers son hôte, et. Dieu m'aidant, j'espère n'y jamais manquer, mais à condition qu'on me rendra la pareille, et que de son côté, l'homme admis sous mon toit ne me trompera en aucune sorte. Auquel cas je me sentirais tout à fait dégagé envers lui. CEil pour œil, dent pour dent; la peine du talion, c'est notre règle, à nous autres les africains. » Puis tout à coup, avec un aimable sourire : « Allons, dit-il, voilà bien des choses sérieuses pour un cri de Mlle Fanchon. »

A ces mots, il se leva pour offrir son bras à sa

belle hôtesse, mais l'abbé de Saint-Aubîn ravait devancé. Les uns et les au très , nous les suivrons , s'il vous plaît, au salon.

Le salon était éclairé comme un salon parisien , un jour de réception solennelle ; il était rempli de très-beaux meubles d'une forme ancienne, et tendu de damas vert sur lequel la Flore de Boucher, entre deux candélabres chargés de lumières, resplendissait de mille beautés. Dans cette œuvre élégante où le peintre heureux avait employé toutes les ressources de sa palette, on retrouvait facilement quelques-uns des caractères délicats, charmants de cette exquise beauté que quatre ou cinq années avaient développée en l'aimable personne de Mlle Anna de Pernon. C'était elle-même, à la fin d'avril, les bras nus, le sein peu voilé, ses beaux yeux tout remplis du feu mouillé de la vingtième année. Un sourire ingénu, une attitude au gré des plus difficiles, une robe à faire envie aux nuages , une rose à la main , une couronne de fleurs des champs. C'était vraiment une belle œuvre, et qui prenait une vérité inattendue, inespérée, à côté

de cette aimable personne, heureuse de se savoir très-belle, et fière aussi de se savoir aimée. En vain le maître de céans avait reconnu , tout haut , que c'était plus qu'un crime.... une honte, d'attenter à la sécurité de son hôte.... il apportait à cette affirmation des restrictions considérables, et la dame , en vraie fille d'Eve , avait au fond de l'âme un certain pressentiment que cette vertu farouche, et ce grand respect de l'hospitalité, si hautement proclamé, ne tiendrait guère contre le plus léger attentat, la plus légère perfidie. Ainsi elle était sûre, en son par-dedans, de sa conquête, ajoutons de sa vengeance. Elle comptait un peu sur la faiblesse de son amant; elle comptait beau* coup sur l'imprudence de son mari. Voyez donc comme elle avait raison 1 Justement celui-ci, quand il eut bien regardé la Flore y et qu'il se fut rendu compte, en vrai connaisseur, du prix de cette belle toile, aborda sans vei^ogne une question brûlante, et tout de suite il demandait à M. de Fromont, à quel peintre il attribuait ce tableau?

M. DE FROHONT.

Je me suis laissé dire , il y a longtemps , monsieur, que cette Flore était de Boucher, qu'il l'avait faite pour Mme de Pompadour, et qu'elle venait des salons de Marly. La gravure existe dans l'œuvre de Boucher. C'est un Boucher.

M. DE MARBOlSu

Je serais assez de votre avis, au premier abord ; c'est bien là le faire et le brio de Boucher; mais avec un peu d'habitude et d'attention, un amateur reconnaîtra facilement que ceci est une façon de Boucher, une habile imitation de l'habile maître, et même une copie assez bien faite. J'opinerais volontiers, s'il me fallait nommer le vrai peintre de cette toile, qui est un trompe-l'œil à tout prendre, pour Deshayes, ou mieux encore, pour Baudouin, l'un et l'autre gendre et disciple de Boucher. Mais quelle différence, à tout prendre ! Il était sans poésie et sans grâce et sec comme du bois, ce malheureux Baudouin. Bien qu'il eût quelque talent, témoin la toile que voici, le vice et le vin lui montaient à la tête, et souvent son tableau bien commencé finissait, comme on dit, en queue de poisson. Croyezmoi, à moins que ce ne soit un Deshayes, c'est tout au plus un Baudouin.

M. DE PROMONT.

Certes, monsieur, je vois que vous vous y connaissez mieux que moi, et vous pensez bien que , grâce à vous, me voilà quelque peu détaché de cette peinture à laquelle j'attachais un prix inestimable. Elle m'était chère, à bien des titres; j'y retrouvais confusément une beauté qui n'a pas son égale, à mes yeux. Vous venez, sans le vouloir, de m'ôter un grand enchantement.

M. DE BSARBOIS.

Peuh! nous connaissons cela, nous autres ama-. teurs de tableaux; déception! c'est le mot de notre énigme. Il n'y a pas longtemps, j'ai découvert que mon Rembrandt n'était qu'une contrefaçon, superbe il est vrai, mais je m'en suis délivré, en perdant les trois quarts du prix qu'il m'avait coûté.

La vente est une consolation. Un tableau vous trompe, on s'en venge, en le vendant. La plupart du temps on y perd, c'est vrai, mais à cette perte on gagne au moins l'oubli de la mauvaise affaire, et c'est avoir beaucoup gagné. Si donc vous vouliez vous défaire de ce Boucher.... de ce Baudouin veux-je dire, ou de ce Deshayes, on s'en accommoderait encore à douze ou quinze cents livres, qui vaudront toujours mieux dans votre ferme, que ce tableau d'un auteur incertain.

En ce moment, qui tournait au drame, un valet vint prévenir M. l'abbé de Saint-Aubin , que sa voiture était prête, et qu'il était temps de partir, s'il voulait arriver au presbytère avant minuit. Le maire et le notaire étaient déjà prêts, l'abbé de Saint-Aubin, prenant congé de ces dames, s'arrêta avec un demi-salut devant le futur conseiller général :

« Monsieur, lui dit-il d'une voix très-sérieuse, il ne me parait pas jusqu'ici que vous ayez beaucoup suivi les conseils qui vous ont été donnés, écoutez

cependant celui que je vous donne, en ami. Méfiezvous de cette Flore de Boucher ou de Baudouin , n'y touchez pas, vous vous brûleriez les doigts. »

Il sortit, à ces mots, suivi de ses deux Normands, et notre candidat, les voyantpartir, les accompagna jusqu'à leur voiture, afin de leur renouveler toutes les recommandations qu'il leur avait faites, relativement à sa candidature.

« Et n'oubliez pas, disait-il, que demain, à midi, je compte sur vous à la réunion préparatoire.

— Hâtons-nous, hâtons-nous 1 » reprenait le curé de Saint- Aubin , qui voulait renvoyer ce malheureux à son poste, mais l'infortuné candidat avait toujours quelque chose à dire à ses électeurs. Les électeurs, de leur côté, ayant peu ou prou quelque objection à lui adresser.

Restés seuls un instant, M. deFromont etMme de Marbois éprouvèrent un grand trouble. Ils avaient tant de choses au fond de leur âme.... ils ne savaient par où commencer! A la fin il se décida à lui dire que ce jour était le plus beau et le plus malheureux de sa vie. Il l'avait retrouvée enfin ! Us s'étaient reconnus! Elle s'était souvenue de leur première rencontre, et peut-être elle avait regretté que sa seconde mère eût répondu avec trop de hâte à sa proposition de mariage. Et maintenant qu'il était près d'elle , et qu'elle était sous son toit, le strict honneur lui défendait

de lui dire à quel point il la trouvait belle et charmante 1

« Ah ! malheureux , malheureux que je suis! disait-il, je vous retrouve.... et je vous perds le même jour! »

C'est ainsi que plus il trouvait d'obstacles à son amour, plus sa parole était vive. On n'avait jamais dit avec plus de tendresse à une jeune femme : Il m'est défendu de vous aimer et je vous aime. A ces non-sens si charmants qui ne voulaient rien dire, et qui disaient tant de choses , elle se prit à sourire , et d'un regard tendre et plein de promesses :

c Attendez , disait-elle , attendez , ne faisons pas de serments inutiles. J'espère avant peu que vous serez dégagé de tous les engagements que vous avez pris, au dessert. Mais vraiment , est-ce qu« vous céderez la Flore à mon mari?

— - Oui, dit-il, je la lui cède et de grand cœur s'il a le malheur de la vouloir, Dieu sait cependant que j'en aurai un éternel regret!

— Mais , reprit-elle, prenez garde , il se connaît en peinture, il sait le prix de votre tableau , il était à la vente, il l'a poussé jusqu'à douze mille francs ; il vous en offre aujourd'hui quinze cent?!

— Tant mieux, madame ; ah ! tant mieux, s'écria M. deFromont; il sait donc le prix réel de ma Flore; il sait le prix que j'attache à sa possession ; il veut

me dépouiller de tout ce que j'aime, il commet justement l'attentat qui me délie, et me rend toute ma liberté. »

Voilà comme il parlait, plein d'espérance, et déjà consolé de son attentat prochain.... tantTamour est un grand sophiste, ami du paradoxe, et plus puissant que ce vulgaire honneur ,' auquel obéissent les plus honnêtes gens, aussi longtemps que leur passion n'est pas en jeu.

Sur l'entrefaite, et si content de lui-même, revint au salon M. de Marbois, de son pas d'échassier; il était plein d'espérance. Il avait convaincu le maire, le notaire et le curé ; donc le lendemain serait pour lui un vrai triomphe , avant-coureur du triomphe définitif. Puis, avec l'obstination de l'avare et du curieux, il s'en reprit à la Flore ^ en la dépréciant de plus belle.

« A coup sûr, elle gagnait beaucoup à la lumière, elle devait perdre au soleil ; sa jambe était trop longue, et ses bras étaient trop courts. Et maintenant que je la vois mieux, je suis bien fâché, mon cher hôte, de vous en avoir offert douze cents francs. C'est mille francs que je voulais dire, et encore I enfin je n'ai qu'une parole.... »

En ce moment, le fermier des Bordes sentit une petite main qui pressait la sienne....

« Ah! dit-il, douze cents francs, c'est bien peu!

— Non, non, reprit notre candidat, j'ai dit mille francs, mille francs, c'est assez ! »

Puis il montait sur une chaise afin de mieux voir son tableau.... La dame alors, tournant la tête vers son amant, avec un doux sourire..., leurs lèvres se rencontrèrent pour la seconde fois.

Le lendemain, Mmade Marbois eut sa migraine ; elle resta aux Bordes, avec la tante et les enfants qui Taccablaient de leurs caresses. Seule, attristée et boudeuse en son coin , la petite Mimi se tint à l'écart de la triomphante beauté. On voulut, mais en vain , atteler ses deux chevaux au carrosse de M. de Marbois, les chevaux étaient fourbus, le carrosse était brisé. Le fermier des Bordes fit atteler son char à bancs et conduisit lui-môme à la réunion préparatoire son hôte enjoué, content de luimême et plein d'un juste orgueil.

Autant M. de Marbois était jovial, autant son hôte était sérieux; le premier débordait de joie , on eût dit que l'autre avait un remords..

« Cher monsieur, s'écria tout à coup M. de Marbois, après y avoir songé toute la nuit, m'est avis que je ferais bien d'acheter la Presnaye, elle me donne un pied dans le département , elle me donne une réponse aux objections que l'on va me faire; enfin, c'est aussi l'avis de Mme de Marbois.... qu'en dites-vous?

— Monsieur, répondit M. de Promont, le reven-

dcur de cette terre de la Fresnaye , a de grandes prétentions, au prix qu'il en demande....

— Oui-da ! s'écria M. de Marbois, cent vingt mille livres, c'est le mot du notaire.... on l'aura pour cent mille.

— A cent mille, on peut se tirer d'affaire et.... tout au plus.

— Vous avez raison, reprit M. de Marbois, si vous commenciez par en offrir soixante mille?

— A ce prix l'affaire est bonne.... et je crois que vous l'aurez ! »

Sur ce propos , ils arrivèrent à l'hôtel de ville où se réunissaient les électeurs. Le premier qui leur tendit la main fut justement le notaire, et nous devons dire qu'il eut un soubresaut à la brusque offrande que lui fit le candidat de ces soixante mille livres, la moitié du prix de cette terre.... cependant, à je ne sais quel signe cabalistique du fermier des Bordes, M. le notaire se ravisant soudain :

« Va donc, dit-il, à demi-voix, pour soixante mille livres! La Fresnaye en vaut le double, et vous pouvez vous vanter, monsieur, que vous l'avez pour un morceau de pain. »

La chose étant conclue, il n'y eut plus que louanges, adoption, applaudissements unanimes pour le trop heureux M. de Marbois. Il parla comme eût parlé M. Royer-CoUard en pareille occurrence;

un tas de prospérités sortaient de sa bouche éloquente ; il ne parlait que de liberté !

* Vous êtes à tout jamais notre représentant, puisque vous avez la Presnaye et nos suffrages I » s'écriaient ces dignes Normands.

Puis ils le ramenèrent en grand triomphe, au seuil de sa maison.

Là, il retrouva le maire et le curé, et tout de suite il leur raconta le petit prix de la Presnaye, et comment il avait rencontré , chemin faisant , un électeur qui lui offrait déjà vingt mille francs de bénéfice.

« Soixante mille francs ! disait le maire 1 II faut, monsieur, que vous soyez né sous une heureuse étoile, et voilà des marchés comme on en fait peu!

—Et la Flore ? ajouta Tabbé de Saint-Aubin, peuton, sans être indiscret, en demander des nouvelles à monsieur de Marbois?

— La Flore! elle est à moi , pour mille francs, s'écriait M. de Marbois. Mille francs I Je ne la donnerais pas pour vingt mille. Ah! ces paysans ! ils s'y connaissent si peu.

— Monsieur , reprit Tabbé , vous avez des bons marchés bien effrayants. La Plore à mille francs, la Presnaye à soixante , et le conseil général par-dessus le marché.

— M'est avis, murmura M. le maire avec un

petit clin d'œil à la normande, qui ne diçait rien de bon, que monsieur ferait bien pour conjurer le mauvais œil de jeter sa bague aux poissons de la Fresnaye.

— A quoi bon? reprit Tabbé de Saint-Aubin ; les tanches de la Fresnaye et les carpes des Bordes s'entendraient pour rapporter sa bague à monsieur. »

Cj^

Les diverses révolutions dont se glorifie aujourd'hui la ville de Paris, ont déjà causé d'innombrables revirements dans la fortune publique, et dans la fortune des habitants de la bonne ville. En moins de temps que je n'en mets à le dire, on a vu de très-honnêtes gens passer de la condition la plus humble à la plus grande richesse, et ne s'en guère étonner, tant ce continuel va-et-vient de la terre et de l'argent est devenu la comédie et le drame de tous les jours !

Tel vieillard, depuis sa naissance, habitant un bouge enfumé, un jardin de vingt pieds carrés entouré de quatre murailles, a trouvé, à son réveil, que sa masure était devenue un palais, de la veille

au lendemain ; son petit jardin, où moisissaient une demi-douzaine de peupliers, sur les bords désolés d'une crapaudière, était désormais le digne voisin du jardin des Tuileries ; un seul mètre était compté beaucoup plus que, la veille , la maison tout entière. Un exemple entre tous, vous expliquera cette espèce de révolution toute nouvelle parmi nous : ceci se passait peu de temps après la publication de Notre-Dame de Paris :

Au moment où la démolition de Paris, ce poème étincelant de toutes les terreurs, de toutes les misères de la nécessité implacable , remplissait toutes les âmes d'attention, de curiosité et de sympathie, un triste écriteau annonçait aux passants, dans ces quartiers misérables, que la tour de Saint-Jacquesla-Boucherie était à vendre, et plusieurs amis de M. Victor Hugo lui portèrent, en toute hâte, une si grande nouvelle :

« Achetez, lui disaient-ils, ce fragment du vieux Paris que vous venez de ressusciter par la volonté toute-puissante de votre génie. A vous, mieux qu'à personne, un tel débris convient, tout rempli de souvenirs. Pascal, et bien avant Pascal, les sorciers du moyen âge ont habité ces murailles massives; elles sont remplies de sorcellerie et de divination. De ces hauteurs où les vieux corbeaux mêlent, sans les confondre, leurs générations centenaires aux corbeaux de Notre-Dame de Paris, le tocsin a sonné

plus d'une fois pour appeler aux armes nos pères, les Gaulois et les Francs. Ces murailles portent à leur fronton sublime le mot qui vous charme entre tous : « Mystère! » Or, vous savez découvrir le mystère, et c'est un don précieux de votre intelligence. Pèlerin, achetez la tour Saint- Jacques; sorcier, endormez vos songes sous les voûtes de Nicolas Flamel; ami des astres, montez aux lieux même où montait Pascal, pour savoir la pesanteur de Tair. »

Tels étaient les discours et les conseils, mais le poëte, ami des ruines, était aussi Tami du soleil; il avait une jeune femme et de petits enfants jaseurs, qui ne se seraient pas contentés d'un brin d'herbe à disputer aux oiseaux de la nuit. Quel blasphème, ô ciel ! installer ces deux fillettes souriantes dans la demeure aérienne de la chouette et du hibou! A ces causes, et sans trop se soucier du démenti qu'il donnait à son poôme, il resta calme et paisible en son petit jardin du Luxembourg, n voulait bien célébrer ces vieilles murailles, et jeter sur ces ruines un pli de son manteau de prophète, à condition que lui et les siens resteraient blottis bourgeoisement dans une maison riante, et dans un jardin verdoyant, où tout chante, où tout bourdonne, et pépie et rossignolle à l'avenant. Aux corbeaux funèbres de Notre-Dame et de la tour Saint-Jacques, il préférait, pour son charme et son

plaisir, la fauvette à tête noire. C'est beau, la splendeur gothique... . et c'est charmant, l'art moderne 1 £t voilà comment il laissa inacheté, à son propriétaire au désespoir, ce clocher silencieux.

Voici pourtant, par cette suite infinie de changements universels, de démolitions, de constructions et de tant de révolutions dont nous parlions tout à l'heure, que cette ruine, au milieu de ruelles sauvages, étoufTée, ou peu s'en faut, par des masures sans nom, la tête au sommet des nuées et les pieds dans la fange, la tour Saira-Jacqites-la'Boucherief une abomination de la désolation, exhalant je ne sais quelle odeur de cercueil et de corbeau.... la voilà ressuscitée ! Un coup de baguette, et soudain tombent les murailles d'alentour, disparaissent ces maisons pleines de terreurs ; les antres et les bouges rentrent dans les abîmes de quatre ou cinq siècles, et la voilà rendue au séjour des vivants, cette ruine dont le poète ne voulait plus.

Elle eût fait pour sa fortune, autant qu'elle avait fait pour sa gloire. Aujourd'hui dans le ciel réjoui, la tour Saint- Jacques a retrouvé ses dieux et ses héros, ses blasons et ses emblèmes, ses arêtes et ses blancheurs. Le chaume devient or, la fange est un jardin ; le suintement est une fontaine; où coassaient les corbeaux insatiables, nichent là-haut les hirondelles^ contentes d'un insecte.

En ce moment, si tu l'avais voulu, si tu avais eu plus de foi dans les œuvres par toi sauvées, tu te promènerais sur ton donjon, ami poète, et saluant à ta droite la cathédrale, objet glorieux de ton cantique, et contemplant à ta gauche TArc-de-Triomphe, où ton ode, armée du poinçon de diamant, a gravé le nom du général qui fut ton père.

Elle serait toute une fortune aujourd'hui, cette tour Saint-Jacques, qui fut proposée à Victor Hugo pour quelques louis d'or!

C'est ainsi que les romanciers de chaque siècle ont à leur ordre, et pour dénouer le nœud de leur fable une surprise, un coup de théâtre, une machine à leur usage ; un nœud gordien tout particulier, qu'ils font et défont d'une façon qui leur est toute personnelle. Tantôt la conquête, et tantôt l'invasion; tantôt la croisade, et tantôt l'autorité de Rome ; un peu plus tard, le nouveau monde à peine découvert, ou plus simplement encore, un banquier nonuné Law, deviennent autant d'explications acceptées de ces fortunes soudaines dont la comédie et le roman ont souvent grand besoin pour

marier une fillette ou tirer d'affaire un brave homme. Plus tard encore, la révolution française, abaissant les superbes,, élevant ce qui gémissait au fond des abîmes, apportait mille imprévus dénoûments à l'action dramatique, à la curiosité de rhistoire, à Tintérêt du roman. Aujourd'hui, que nous n'avons plus les oncles d'Amérique et les biens nationaux pour enrichir nos héros en vingtquatre heures, nous avons les terrains à bâtir, les emplacements traversés par les voies nouvelles, les morceaux de gazon dont l'annexion s'empare, en les faisant passer.... de rien, à tout!

Tel sera, s'il vous plaît, le sujet du présent récit; nous en avertissons le lecteur, d'abord pour ne pas le prendre en traîtrise, et parce que enfin, le sachant averti, nous voilà forcés de remplacer, par la grâce et l'esprit du détail, ce qui va nous manquer du côté de la surprise et de l'invention.

Dans la région anneocèe^ en un coin de cette étrange et nouvelle Cité, qui n'est plus, tant s'en faut, la libre campagne et qui n'est pas la ville encore, existait, avant 1848, un grand espace appelé

laFolie-Ârmont, du nom de l'ancien propriétaire, qui avait plan té dans ces terrains ingrats, des hêtres, des charmes et des tilleuls mal venus, autour d'une pièce d'eau où barbotaient deux cygnes mêlés aux canards domestiques, non loin du tombeau de quelque Héloïse imaginaire, et des remparts renversés d'une antique Salente, empruntée- au Télémaqûe de M. de Pénelon. Je ne sais pas si c'était fou tout cela, mais c'était béte ; on y cueillait la noisette en automne, et la violette au mois de mai, l'ennui en tout temps. La maison, mal bâtie, était plus naturellement une ruine que tout le reste, et dans la fabrique anglaise, à peine si Ton entendait le chant mélancolique de quelques poulets déplumés.

Cette folie était contenue entre quatre murailles : trop vaste pour une habitation ordinaire, elle eût fait une triste maison des champs. Cette étrange machine à surprise, où se retrouvait à chaque ortie, à chaque buisson, le bon goût de quelque Ouvrard subalterne, enrichi clandestinement à la suite de nos armées, s'était vendue, il y avait déjà une trentaine d'années, aux criées publiques, pour un peu moins de quatre-vingt mille livres ; dix ans plus tard elle s'était donnée pour soixante ; à l'heure où commence enfin notre histoire, on ne l'estimait guère, dans tout le canton, qu'au prix de vingt sous le mètre, à savoir quarante mille mètres de chardons, de mousse et lichen de murailles moisies et

d'eau croupissante. Ce beau domaine appartenait au baron d'Avrecourt, général de cavalerie, et retiré du service depuis la révolution de juillet.

Ce baron d'Avrecourt n'avait rien, sinon sa rosette militaire, qui le fît distinguer des autres hommes; il avait ses heures de bonhomie et ses heures de tinesse ; il était tour à tour un rustre et le plus poli du monde ; il saluait en gentilhomme et se fâchait comme un manant. En ses colères, il vous eût tué d'un coup d'épée ou d'un coup de poing, à son choix. Bien qu'il ne fût plus jeune, et depuis longtemps, il était ce qu'on appelle « un dur à cuire I » un : qui s'y frotte s'y pique, et même il n'était pas nécessaire de l'approcher, pour sentir les rudes aspérités de cette nature hautaine et de cet esprit habitué à commander. Au demeurant, un brave homme, aussitôt que rien ne l'inquiète ou ne le gêne, et qu'on fait place et silence autour de lui. Sa femme (il était veuf) avait été de son vivant, fière jusqu'à l'insolence. En revanche, il y avait dans cette maison, une fille à demi majeure, et toute charmante. Elle était pâle et blonde, et languissante.... Une sensitivel Un rien la faisait pâlir et rougir tout ensemble. Autant son visage était doux, autant ses yeux étaient durs, si par hasard elle oubliait d'en amortir l'expression presque sauvage. Un corps frêle, une grande volonté, beaucoup d'i- . ronie et de bon sens. Enjouée et prudente , elle

mentait souvent, même en disant vrai; coquette au degré suprême, elle rencontrait des naïvetés qui la faisaient adorer. Elle était avare et dépensière ; elle était ambitieuse avec des formes très-modestes. Si son rire était doux, sa repartie était implacable. Ah! le joli monstre 1 Elle était patiente.... Ah! le monstre dangereux !

Le général d'Avrecourt, qui était non moins avare et non moins ambitieux que sa fille (avec moins de persévérance), avait acheté la Folie-Armont dans l'espoir d'une spéculation prochaine qui ne s'était pas réalisée ; après avoir, pendant dix ans, célébré la vie heureuse à la campagne, les bonheurs du silence et de la méditation, et cultivé ses champs en véritable soldat laboureur, il avait fini par trouver que son attente était vaine, et cherché, coûte que coûte, un acquéreur de ce domaine improductif. Mais la place était mauvaise encore, les constructeurs et les spéculateurs en terrains ne voyant aucun jour à revendre en détail ce jardin enclavé de toutes parts. — Bref, la Polie-

^l'mont, qui ne menait à rien, semblait condamnée

à Tsolement perpétuel, pendant qu'à Tautre extrémité de la même banlieue, se faisaient pressentir trois ou quatre projets, plus plausibles celui-ci que celui-là, de places, de rues nouvelles, de squares et de boulevards.

A la fin, quand il eut bien cherché, et qu'il eut été maintes fois, marchandé sans résultat, le général d'Avrecourt rencontra un acquéreur timide, il est vrai, mais sérieux. C'était un habitant de cette même banlieue, à demi citadin et rustique à demi, qui vivotait dans ces régions perdues sans trop d'inquiétudes, attendu qu'il vivait dé très-peu de chose. Il étaitarrivé, très-jeune et très-pauvre, à cette extrémité de la grande ville, où il s'était marié avec une fille du pays, qui lui avait apporté en dot certaines pâtures, louées à des faiseurs de lait, de fromages et de primeurs. Comme ils étaient mariés sous le régime dotal, M. Henry Pagon (c'était le nom de notre homme) et son épouse avaient gardé ces propriétés qui les aidaient à vivre, et, pour le reste, ils redoublaient, la femme d'économie, et le mari d'activité. Henry Pagon prêta d'abord, au petit commerce d'alentour, quelque argent que luimême il avait emprunté ; plus tard, il prêta son propre argent. Sur Tentrefaite, un accident, heureux pour lui, avait fait que les fortifications traversaient ses propriétés^ et sa fortune en fut triplée. En même temps, cet heureux exproprié venait de corn-

prendre à quelle destinée était réservée cette herbe sans emploi dont la ville était entourée.

« A coup sûr, se disait-il, tous les dix ans la ville augmente, et maintenant que la voilà bornée à ces fossés qui m'ont enrichi, il faudra bien que jusqu'à nous elle monte ; or, si seulement tous les dix ans mes terrains doublent de valeur, au bout de trente ans je suis riche. ». Il se disait cela tout bas à soimême, redoublant de prudence, achetant çà et là des languettes de terrain k bon marché, jetant des jalons pour sa ville à venir. Trop heureux si maître Henry Pagon n'eût pas démasqué sa batterie, et s'il fût resté un acquéreur modeste, inconnu, presque anonyme, éparpillant ses petites économies dans les endroits qui semblaient les plus inaccessibles au genre humain parisien !

L'imprévu a toujours joué un rôle immense en ces spéculations pleines de songes et de mensonges. Le spéculateur sur ces parcelles inaperçues est un joueur jetant çà et là, sur des chiffres, un peu d'argent ; un seul chiffre, en sortant de la roulette, a souvent amené trente-six fois la somme hasardée. Ainsi de la terre à bâtir. Il n'est si petit fragment qui ne puisse, en un tenants donné , devenir tout une richesse; un bout de champ, un sentier, le gazon sur lequel broute une chèvre, en voilà assez pour entrer d'emblée au conseil des prud'hommes. Notez bien que Henry Pagon, l'acheteur et le reven-

deur de terrain, restait toujours le préteur à la petite semaine. On ne disait pas positivement, dans le pays, qu'il fût un usurier, mais il était assez approchant de l'usure.... On convenait généralement qu'il ne dépassait le taux du commerce, mais Ton ajoutait qu'il était impitoyable, et qu'il faisait payer cher les billets renouvelés. Du reste, il était rangé, bon père et bon mari, bon voisin, et faisant l'aumône assez volontiers. Il n'était pas dur, il était strict; il Hait aimé de sa femme, honoré de sa fille, et c'est tout au plus, si les gens qui avaient affaire à lui, se plaignaient de ses duretés.

Son grand malheur lui vint justement de cette Folie-Armont, qui avait été déjà une vraie pierre d'achoppement pour tous ses anciens propriétaires, à commencer par le munitionnaire général qui l'avait fait bâtir. Cet homme ayant triché, la veille d'une bataille, tout un corps d'armée à qui l'empereur accordait vingt mille bouteilles de vin.... une bouteille par soldat, fut convaincu d'avoir supprimé le vin, condamné et fusillé. Comme il allait au supplice, il pensait que si sa petite tricherie eût réussi, il eût ajouté un pont rustique aux Folies de la Folie- Armont. Le second acquéreur de cette Folie extra rrmros s'était ruiné pour avoir établi, dans ce lieu de plaisance, un bal champêtre où les coquettes et les beaux messieurs de la ville avaient refusé de mettre le pied. Le troisième acquéreur était juste-

ment le commandant d'Avrecourt, trop hâté de doubler son argent, et qui s'estimait un homme heureux de rencontrer M. Henry Pagon pour le délivrer de son importune acquisition. Donc, après de longues hésitations pour et contre, la Polie-Armont fut vendue un peu moins cher qu'elle n'avait été achetée, et l'acquéreur et le marchand se séparèrent, celui-ci peu content d'avoir vendu, et celuilà assez peu content d'avoir acheté.

On a vu souvent, dans Paris même, plus d'un mariage accompli sous de pareilles conditions. — « Au fait, se dit le mari, j'aurais mieux fait d'attendre. — Euh? se dit la jeune femme, on a vu de meilleurs maris que celui-1^ I Les maladroits! »

L'un et l'autre, ils ont de justes motifs pour n'être pas contents.

Ouand il rentra dans sa maison de Paris, ses terrains étant vendus et le marché accompli, le général d'Avrecourt était d'une humeur massacrante. H disait qu'il était la dupe de son bon cœur, que M. Henry Pagon avait fait un marché d'or, et qu'il ne se consolerait jamais, cette fois encore, d'avoir

été si facile en affaire. Au même instant, le nouvel acquéreur de ce terrain voué à tant de disputes, entrait sur son terrain par le plus long sentier, et voyant cette désolation, ces chemins non pavés, ces fossés dégradés, cette incurie et ces masures, plus semblables à des huttes de sauvages qu'à des maisons, il se disait qu'il venait de faire, lui aussi, une folie, et qu'avant un siècle il n'y aurait pas de civilisation assez puissante pour combler ces abîmes de poussière en été, de boue en hiver. « Que deviendrai-je, se disait-il, pour peu que ces quarante mille mètres de terrain me restent encore dix ans sur. les bras? Comment retrouver cette somme énorme, à laquelle il faut ajouter les frais d'achat, d'impôt et d'entretien ? » Telles étaient ses réflexions, lorsqu'en passant sur la place de la Mairie, il rencontra justement l'employé aux naissances, qui était un de ses amis.

« Que me donnerez-vous, lui dit celui-ci pour une assez bonne nouvelle, en supposant que vous ayez acheté, comme on le dit, la Polie- Armont?

— Ma foi, dit l'acquéreur, une bonne nouvelle à propos de mes terrains serait la bienvenue, et je n'y regarderais pas à offrir au nouvelliste un coup de bon vin.

— Tôpe-là! dit l'autre. En même temps, il montrait à M. Henry Pagon l'avis de M. le maire, annonçant à messieurs ses administrés que, par or-

donnance de M. le préfet, sur l'avis conforme de soi. conseil municipal, la « butte aux Cailles » allait dis < paraître, et serait remplacée par une église, à laquelle on arriverait par quatre rues tracées sur le projet, lequel projet resterait exposé pendant huit jours dans la salle de la mairie, afin que chaque intéressé en prît connaissance. Après avoir lu et relu le présent avis, Henry Pagon avec un sourire:

« Ami fortuné, dit-il au secrétaire de la mairie, il faudra venir tantôt dîner avec nous, vous serez le bienvenu. » Puis il rentra dans sa maison, plus considérable et léger qu'il n'en était sorti.

Cette butte aux Cailles y qui allait disparaître enfin, séparait en deux parties inégales ce village à qui l'adjonction devait donner plus tard une si grande importance. Or justement, la butte aux Cailles servait de limite à la Folie-Armont, et la limite semblait infranchissable, Otez la butte, en même temps vous ouvrez la voie large et facile aux terrains d'alentour, vous les unissez à la ville, du côté même où la ville était inabordable, et si désormais quelque avantage appartient à l'un des deux points de cette banlieue, il appartiendra à la part la plus voisine de la nouvelle église et des rues projetées. Ce projet était toute une révolution pour ces terres déshéritées, et tout de suite, en moins de vingtquatre heures, ce mètre, acheté vingt sous, valait,

pour le moins deux pistoles. Malgré tout son sangfroid en affaire, Henry Pagon fut ébloui de celle qu'il avait faite, et, moins prudent que d'habitude, il disposa son vaste jardin de façon à attirer, voire à séduire les acquéreurs à venir.

Donc voilà notre homme amoureux de sa tâche, et, toute affaire cessante, il ne songe plus qu'à tirer de son nouveau terrain tout le parti possible. Il renverse, à grand renfort de travailleurs, les murailles, la maison, l'écurie et le chenil.... toute la Folie, Il ne respecte ni les ruines, ni les arbres, ni les statues; il nivelle, il arrache, il comble, il trace au cordeau la cité nouvelle. Il fait plus : pour n'être pas au dépourvu quand la butte aux Cailles aura disparu, quand la ville aura tracé, éclairé et pavé son sentier, notre homme élève, en avancement d'hoirie, aux quatre coins de sa cité, sur les plus beaux emplacements, quatre maisons en belle pierre meulière, laissant à la spéculation tout un vaste espace, où les plus beaux hôtels trouveront place, entourés d'une grille et d'un trottoir. Pensez donc si chacun félicitait cet heureux possesseur de ces quarante mille mètres qui semblaient transportés tout d'un coup, par la baguette de la fée, aux plus beaux emplacements de la ville de Paris! C'était à qui dirait la gloire et chanterait le cantique de maître Henry Pagon. Tout son voisinage était dans l'extase et ne jurait que par son génie.

LBS HARPAGONS. 107

Il avait tout deviné, prévu, compris; il était,

par excellence, un habile, un sage, un prévoyant;

sans compter que Mme et Mlle Pagon, de cette

louange et de cette fortune, avaient leur part.

Mlle Henriette Pagon venait d'avoir ses dix-huit ans, mais elle n'en montrait guère plus de dix-sept; elle était tout à fait une ingénue, ignorante de toutes les choses de la vie, et ne connaissait rien de plus beau, dans ce petit coin du monde oii le sort Tavait fait naître, que ces arbres, ces jardins, ces gazons dévastés par son père. Enfant, elle avait fait de la Polie-Armont son école buissonnière , et, toute petite, elle se glissait par une brèche de la muraille, attentive aux moindres accidents de ce terrain plein de caprices. Ces fausses ruines imposaient à ce jeune esprit autant de vénération que les ruines de Ninive ou de Memphis. Dans son enfance elle prenait au sérieux tous tes mensonges de ce jardin anglais. A ce tombeau vide, où la mort était une fantaisie, elle s'agenouillait pieusement, en disant des prières pour ce mort qui n'avait jamais vécu ; elle suivait, toute pensive, les bords de ce canal, où les ruines faisaient entendre un cri lugubre; elle avait peur des fantômes de la tourelle, et des revenants du château. Seule, elle déplora la dévastation de cette enceinte. En vain les flatteurs (tout le monde en a) lui disaient que désormais elle était riche, et déjà les grands partis se proposaient

pour cette héritière que pas un épouseur ne regardait la veille encore, elle était restée une artiste ignorée! Elle n'avait rien vu que le Louvre I Elle n'avait rien étudié que ses chefs-d'œuvre et les maîtres anciens; à douze ans, sa mère l'avait conduite à l'atelier de Paul Delaroche ; à quinze ans, elle avait pris les leçons d'Ary Scheffer. Elle savait peindre et dessiner à J'heure où les rapins charbonnent les murailles. Elle était modeste et sérieuse, et cachée. De son entourage, elle ne connaissait que deux ou trois garçons pour les avoir rencontrés allant et venant de la cour dans la rue, et de l'église à la danse, et, laborieuse, elle travaillait toujours. Figurez-vous la fleur des champs dans le coin de la muraille où le vent la touche à peine en passant.

Pendant que florissait dans ses rues, dans ses places, dans ses jardins, entre ses quatre rangées de grilles, d'asphaltes et de pierres de liais, dignes soutènements des parapets de sa villa, M. Henry Pagon ; pendant qu'il explique à ses architectes , le futur emplacement de ses places, de ses fontaines, de ses plantations; pendant que tout rit et prospère autour de cet homme heureux et bientôt riche, on ne saurait dépeindre et concevoir la douleur, la honte et le désespoir jusqu'à la rage de M. le général d'Avrecourt d'avoir pris l'ombre, et laissé la proie. Un voyage qu'il avait fait avec sa fille et sa

femme, dans une terre qu'il possédait au fond de la Touraine, avait empêché le malheureux général d'être au courant des grandes révolutions dont son ancien jardin était le théâtre, et lorsqu'au bout d'une année il revint à Paris, et que passant, par hasard, dans cette banlieue où il avait fait tant de rêves inutiles, il ne trouva plus la butte et les fossés bourbeux, mais au contraire une ville habilement tracée et des rues au cordeau, un emplacement immense, un million de plus-value, il pensa en suffoquer de désespoir et de rage.

« Ah! disait-il, malédiction sur ce Pagon maudit I Je le disais bien que c'était un traître, et qu'il me volait ma fortune I II savait, le brigand, la valeur de ces terrains que je lui ai cédés pour un morceau de pain. Le voilà riche, me voilà pauvre; il va rouler en carrosse, et, dépouillé par lui, je suis forcé de vendre ma berline. De toutes parts, les grands avocats, les grands médecins, les jeunes seigneurs, les riches héritiers, demanderont la main d'Henriette Pagon, dédaigneux de Mlle Aglaé d'Avrecourt.... » Telle était sa rage en revenant de cette excursion lamentable. En même temps, il rentrait en son logis avec le bruit de la tempête, et trouvant dans le salon le jeune vicomte André, qui faisait la cour à sa fille :

«Ah pardon! disait-il, monsieur mon neveu, vous nous la donnez belle avec vos façons élégantes

110 LES fiARPAGONS.

et votre bouquet de chèvrefeuille. 11 «•agit bien de Mlle Aglaé 1 Allez-vous-en, croyez-moi, chez la demoiselle Henriette 'Pagon. Elle est riche, elle a déjà quarante mille mètres à vingt francs le mètre, et même plus. Elle a déjà quatre maisons, construites aux quatre angles de la cité Pagon. Imbécile et malheureux que je suis! J'avais tout cela, je rai vendu. Si j'avais attendu vingt-quatre heures, j'aurais le revenu d'un maréchal de France. Oui-da, tu me le payeras, misérable Henry Pagon!...» Bref, sa fureur était extrême; il se levait, il s'asseyait, il s'agitait dans ce salon, où sa fille, étendue à demi sur une bergère, regardait ce maniaque avec une curiosité qui n'avait rien de filial.

« Prenez donc garde, dît-elle à son père, vous allez déchirer mes volants, et vous ne m'avez pas fait« assez riche pour m'en acheter tous les jours. C'est bon pour Henriette Pagon. »

Elle disait cela demi-souriante , à demi fâchée, avec un dédain suprême, en regardant les ongles de ses deux mains rosées. A peine une légère rougeur, d'un regret bien naturel, avait monté à sa joue.... Un coup d'œil jeté sur son miroir la rassura bien vite. Au fait, deux beaux yeux comme efeux-là, tout remplis de flamme bleue, valaient bien les quarante mille mètres de Henriette Pagon!

Le vicomte André, notre héros, car nous n'avons

pas la prétention que tous les acteurs de ce petit drame aient l'allure des héros, était, au commencement de ce très-simple et très-véridique récit, ce que les gens du beau monde appellent un homme à la mode, et ce qu'un poète ingénieux de notre temps appelle : Un jeune homme qui ne fait rien.

11 était fils de bonne mère et bon gentilhomme. A vingt-huit ou vingt-neuf ans qu'il pouvait avoir, le vicomte André avait acquis plusieurs sciences futiles et sérieuses, qui ne se rencontrent guère dans le raéme esprit. Il était bon cavalier, docteur en droit, amalcur de tableaux, versé dans l'histoire ; il aimait les vieux livres et les jeunes femmes. Chose rare! Il recherchait la bonne compagnie; il s'y plaisait, et n'en savait pas d'autre. On le citait, dans les meilleurs salons de la ville, pour l'élégance de son style et de ses habits. Il n'était pas nonchalant à tenir une épée, il n'était pas malhabile à rimer une élégie, à tourner un couplet de chanson. Volontiers il jouait à tous les jeux; à tous les jeux il défendait son argent, sa bonne renommée et sa gaieté. S'il était riche ou pauvre? on ne s'en inquiétait guère, et lui-même il ne comptait pas le fond de sa bourse. Il avait toutefois le grand art de trouver toujours un peu plus d'argent qu'il n'en avait besoin. Il gagnait tous ses paris; il n'eût jamais changé son cheval borgne contre un cheval aveugle, et le Molière ori-

ginal de 1675, contre le Molière de 1735, orné des

gravures de Boucher.

C'était un homme heureux non moins qu'habile : il était discret dans ses bonnes fortunes, il respectait les femmes qu'il aimait, il honorait les femmes qu'il avait aimées; aux subalternes, il eût volontiers jeté sa bourse, comme on fait dans les comédies; enfln, tout oisif que le voilà, le jeune homme était tout disposé' à adopter quelque honnête et grande profession dans les hauts grades. Lui parlait-on de l'armée? il répondait : « Faites-moi colonel; » de la magistrature? « Oui, disait-il, pourvu que je sois avocat général; » diplomate? il voulait être ambassadeur à Londres ou à Pétersbourg, pour commencer. Notez bien que ce n'était pas vanterie; il avait en lui-même le sentiment de sa propre importance. Elle était digne du vicomte André, cette réponse du chevalier de Grammont, à qui le roi demandait :

« Grammont, savez-vous jouer du violon?

— Je ne sais pas, sire, je n'ai jamais essayé. »

Nous donnerons ici, pour l'édification de nos lecteurs, l'emploi de la journée entière, ou peu s'en faut, d'un jeune homme habile à toute chose et qui ne fait rien. Il dort vite et bien jusqu'à sept heures du matin ; à peine éveillé , le voilà hors de son lit, achevant la lecture qu'il a commencée la veille. Une heure après, notre homme a fait sa toi-

lette, et, vêtu en matin, il descend à son écurie, où deux ou trois beaux chevaux le saluent d'un joyeux hennissement. Sous ses yeux, on les panse ; il a vu d'un coup d'œil sa sellerie et son équipage ; il a reçu le bonjour de ses chiens. S'il a encore sa mère ou son père, et qu'on lui dise qu'ils sont éveillés, il va leur souhaiter toutes les prospérités d'une journée heureuse. Il embrasse, il amuse ces deux bonnes gens, dont il est toute la joie, et quand il a bien taquiné sa mère ou grondé son père , il redescend en toute hâte à son entre-sol.

Dans l'antichambre, il trouve un tailleur pour son nouvel habit, un relieur qui lui rapporte avec soin les derniers livres qu'il lui a confiés, ou bien c'est un marchand de bric à brac : une porcelaine ancienne, un vieux bahut, quelques jolis tableaux de Boucher ou de Fragonard. Vite, il choisit et se décide, et vite il paye. 11 sait que la dette est une gène, et, de gène, il n'en veut pas. A ce galant homme, il faut une sonnette obéissante à l'ami, à la maltresse, aux billets doux ; mais fi ! des notes à payer et des créanciers mal vêtus qui viennent rayer de leurs souliers ferrés une élégante antichambre ! Aussitôt que son monde est congédié, que ses lettres sont lues et qu'il a parcouru son journal, juste à l'endroit où la nouvelle est digne qu'on l'écoute, où l'écrivain est digne aussi qu'on le lise, il déjeune ; un repas léger d'un instant, sur le coin de la table ;

et si quelqu'un vient partager avec lui, tant pis pour l'ami s'il est gourmand. Petit déjeuner , grande actioii dans le jour. Il est midi, notre homme est vêtu d*un habit simple, élégant, de couleur sombre* Il sort plus souvent à pied qu'en voiture, et va saluer quelques hommes considérables^ dont il accepte hautement la protection. Celui-ci lui donne un bon avis relatif à sa fortune présente^ et celui-là un bon conseil pour l'avenir. Laissez-le faire, il tire un sage parti de cet avis dont il comprend toute la portée; il met ce conseil en réserve, afin de s'en servir quand l'heure sera venue. Il dépêche ainsi plus d'une affaire avec son agent de change, avec son notaire, apportant à celui-ci l'argent que lui a donné celui-là. Il s'inquiète aussi de l'argent rentré, des sommes prêtées. Il a, dans Paris même, une maison d'uti bon revenu devant laquelle il passera quatre ou cinq fois par semaine, disant que sa maison a cela de commun avec Rome : tout chemin mène à Rome, et chaque rue à sa maison. Quand il a bien tourné dans ce petit cercle (et Dieu sait qu'il ne cherche pas à l'élargir), il est quatre heures ; il revient chez lui, défendant sa porte aux importuns, et jusqu'à six heures , livré à lui-même, il étudie, il songe, il poursuit ses projets commencés. — Ou bien si le soleil l'attire aux clémences d'un beau jour, il &e pare et se feit beau ; le plus beau linge et les cheveux bien peignés, vif, 16-

fWj eharmanty le voilà dans une voiture à son gré, fermée en hiver, ouverte en été.... Ces instants qui précèdent le diner (en passant par les Champs-Ély« iées et le bois de Boulogne), il les donne ordinairement à quelque honorable dame, en douillette feuille morte, assise au coin de son feu, qui tient chaque jour une petite réunion d'hommes d'État : anciens ministres, députés, membres deTAcadé^ mie. Il est le bienvenu parmi ces grands personnages, qu'il écoute avec une attention mêlée de respect. H est la jeunesse de ces vieillards, il est le rayon de ce lieu sombre, et Técho léger de ces paroles sérieuses. Son esprit sagace a bientôt deviné les petits mystères de cette causerie intime.

Aussi bien quand il arrive à dîner chez son père, ou chez quelque personnage de son alliance, il est plein de récits, de faits nouveaux, d'inventions. On l'écoute en oracle, on retient ses bons mots, son silence a des interpi êtes. S'il n'a rien à dire, il se tait ; il écoute à son tour. Sitôt le dîner commencé, il appartient à sa voisine, et laisse au lendemain les affaires sérieuses. Rien de plus gai que sa soirée : et qu'il la passe avec de jeunes femmes bien parées, qui s'amusent à être belles, à plaire, ou dans un théâtre ouvert à la musique, à la danse, aux beaux vers» notre homme est tout entier à ce qui se dit/ se chËinte ou se fait autour de lui. Il est bon juge, et juge avec bienveillance.

11 est galant homme ; il sait comme on est jeune ; il danse assez volontiers; il est toujours dispos, tantôt parce qu'il a fait des armes avec les maîtres, tantôt parce qu'il a tenu tête à M. Bar, le célèbre pauraier. Il rentre ordinairement d'assez bonne heure, avant minuit, et cette heure est employée à la lecture de tout ce qui vaut la peine qu'on le lise. A cette heureuse existence, ajoutez un honnête et sincère amour pour une illustre coquette, ou pour une aimable ingénue, et vous aurez toutes les occupations d'un homme qui ne fait rien.

Telle était la façon de vivre et d'être heureux du vicomte André, que nous venons de rencontrer près de sa cousine Aglaé, chez son bon oncle, le furieux baron d'Avrecourt.

La belle Aglaé, qui n'était plus une enfant, mieux qu'une enfant, dans tout l'éclat de sa beauté, de sa jeunesse et de son bel esprit, était fière, en son pardedans, d'être aimée et courtisée avec tant de soins, tant de petits soins et de constance, par ce jeune homme accompli en toutes les perfections désirables. Elle le voyait tel qu'il était, de belle taille et de bon goût, chantant bien, parlant mieux, trèsécouté des plus belles dames ; adopté par les anciennes, et plaisant à tout le monde. Elle aimait le piquant de ses reparties, l'imprévu de ses arguments, la tournure originale de ses paradoxes. Au bras de son cousin, elle était fière et contente d'un

juste orgueil, mais voilà tout. Elle ne l'aimait guère plus que les autres jeunes gens de sa cour habituelle. Absent, elle y pensait une ou deux fois par semaine; et si par aventure, il semblait courtiser quelques femmes à côté d'elle, elle ne connaissait pas la jalousie. Elle savait qu'à son premier désir, le vicomte André l'épouserait; mais d'abord elle ne le trouvait pas assez riche , ensuite elle avait d'autres projets qui la poussaient vers des hommes peutêtre un peu moins jeunes, mais qui se tenaient sur un grand pied dans le monde. On disait à celui-là : Monseigneur! à cet autre on disait : Votre Excelknce! On appelait de l'antichambre : les gens de M. un tel ; tel autre disait : « ma terre et ma meute, mon château. »

Les moins avancés portaient de grands cordons autour du cou et des plaques à leur habit, pendant que les très-riches disaient entre eux : le petit vicomte! en parlant de M. André. La vanité de Mlle Aglaé souffrait parfois d'être aimée d'un si petit monsieur : pas une plaque et pas un cordon ; rien que cette vicomte sans terre et sans château.... et des parents bien portants ! Ce n'était pas assez vraiment pour une si grande dame en expectative, et qui se sentait digne des plus hautes destinées. !

lld LES HARPAGONS.

Cependant, faute d'un prétendant plus empressé, elle acceptait le vicomte ; et quand ils étaient seuls, on eût dit, à les voir se souriant Tun à Tàutre, une entente des plus cordiales. D'ailleurs, ils se réunissaient pour tenir tête à ce général toujours furieux, dont le geste attestait l'univers tout entier des injustices qui lui étaient faites. M. d'Avrecourt, à l'entendre, était le plus méconnu de tous les hommes; le roi, pour qui il s'était sacrifié, n'avait pas tenu compte de ses services ; les princes qu'il avait couverts de son corps, dans leurs combats contre l'Arabe, étaient des ingrats qui ne méritaient pas les services d'un homme tel que lui. Malheur au ministre de la guerre ! si jamais il le rencontre en son chemin, il saura bien lui dire un peu- plus que toutes ses vérités. Puis, dans ses exclamations, dans ses injures, il revenait toujours à ce misérable Henry Pagon, à ce cuistre, à ce coquin du plus bas étage, qui l'avait indignement dépouillé d'une fortune si bien préparée ! Au nom seul d'Henry Pagon, c'était, dans la maison du général, un tremblement des tremblements.

Seuls, la cousine et le cousin, par leur petit rire iÉftperôeptible, attestaient que cette grande colère était pour eux non avenue, et véritablement, au fond dé l'âme, ils pardonnaient ses prétendues trahisons à Tinnocent Henry Pagon.

Le jour dont je parle, André et sa cousine étant plus joyeux qu'à l'ordinaire, furent un pfeu moins attentifs aux déclamations du général, et celui-ci, naturellement, n'avait jamais été plus furieux, se voyant si mal écouté.

« Vous avez beau dire, mon oncle, disait le vicomte André, il ne m'est pas démontré que maître Henry Pagon soit un ambitieux de cette force, et qu'il ait si tôt gagné la grande fortune que vous dites. Ces grandes entreprises ont besoin d'être adievées, pour savoir, au bout du compte, ce qu'elles rapportent, et votre acquéreur est loin d'en avoir fini avec les architectes^ les maçons, les tailleurs de pierre et les égoutiers. Lui et nous, nous ne serons édifiés, à ce sujet, que dans vingt ans d^ci. Tenez-vous donc en repos, mon oncle, et croyez-moi.

— Mais, malheureux, reprenait le général, quand on Vous dit que le mètre a déjà doublé! Quand on vous dit que tout Paris se porte en ce moment vers ta Mîe-Aï^môht ! Quand on voua ait Que là Ville â lé pfb]ét flè îàirè ùA fhtc àft^âîs dé te vîlaih bôîfe sans ombre et sans èàu ! Quand ôil vous dît enfin

que ce Pagon ténébreux tire, à toute heure et chaque jour, un profit de la position qu'il m'a volée.... »

Au même instant, le général posait sous les yeux du vicomte André un numéro du ConstitiUionnely en lui disant :

« Mordieu I soyez juge entre cet honune et moi, monsieur mon neveu I... »

Le jeune homme, à ces mots, prit le journal, et dans un coin très- sombre, il épela Tannonce que voici : A vendre : le droit de donner son nom à un passage du nouveau Paris; s* adresser à Folie-Armont^ au propriétaire^ Henry Pagon. Il fallut que le jeune homme s*y reprît à deux fois, pour bien s'assurer que cette annonce était exacte. Il avait vu certes bien des nouveautés sur les affiches, il s'était moqué bien souvent des plus étranges propositions faites dans les journaux, sur la page des annonces, mais il n'eût rien imaginé qui se pût comparer à cette incroyable invention de céder, au premier venu, à prix d'argent, le droit d'imposer son nom à la nouvelle rue, au nouveau quartier de la ville! Après s'être assuré du fait, il arrangea dans sa tête ingénieuse un certain plan qui devait réussir.

« Holà I mon oncle, apaisez, s'il vous plaît, cette grande colère ; ayez confiance en votre beau neveu, laissez-moi faire, et vous verrez si je sais tirer bon parti de la folie de Henry Pagon.

— A la bonne heure, et je te reconnais pour mon digne neveu, reprenait le général. Va, pars, arrive et triomphe à la manière de Jules César, de glorieuse mémoire. Il me faut une vengeance et le châtiment de ce traître, et si tu la trouves, il y aura pour toi de belles chances dans la maison du gé* néral d'Avrecourt.... N'est-il pas vrai, ma chère Aglaéî.

£n même temps, il prenait la main de sa fille, et la voulait donner au jeune homme.... Aglaé retirant sa main, toute honteuse, et, toujours superbe, se contenta de dire au vicomte avec une belle révérence qui ne promettait rien :

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix !

Puis elle quitta la place en partant d'un grand éclat de rire. Le général accompagna son neveu, non pas sans lui donner toutes sortes d'instructions sur la façon dont il devait, disait-il, enfumer le renard dans son terrier.

Pendant que le vicomte se prépare à cette importante négociation, nous entrerons, s'il vous plaît,

ch«a ce terrible Henry Pagon. Le bonhomme est bien loin de se douter des dangers qui le. menacent; il a tant d'autres sujets d'inquiétude et de malaise 1 En vain chacun lui dit qu'il est le maître absolu d'une très -belle affaire, et que désormais sa fortune est faite; il n'est rien moins que rassuré. Certes, son terrain est en progrès dans l'opinion publique ; il n'y a plus à douter que la butté aux Cailles disparaisse de là surface de Paris ; -^ les chemins sont tout tracés autour de la Folie-Armont.

«c Hais enfin, disait Henry Pagon à son ami et confident maître Alavoine, l'employé de la mairie (il avait en lui toute confiance, depuis le jour où son ami Alavoine lui avait annoncé la grande nouvelle), il s'en faut encore dé tant de mois, de tant d'années, pour que ces grands projets se réalisent! Un brigand qui va tirer sur le roi notre sire, une émeute (et Dieu sait qu'elles ne manquent pas de nos jours), une simple émeute, et me voilà perdu. Soudain tout croule autour de moi ; les travaux s'arrêtent en même temps que la confiance ; à découvert comme je le suis, je serais un homme perdu. On sait ce qu'on sait, maître Alavoine ; on ne sait jamais au juste ce que l'on a. J'avais quelques ressources, elles s'épuisent. Pour que je continue et que je tôtichè à môft feût, il (àtit, de tôUlé nèèè^Mté, que mes Quatre màisohè soient lôùèes, et qtiê je

vende une part de mes terrains. Heureusement les maisons se louent, et j'ai traité^ pas plus tard qu'hier, pour trois mille mètres de terrain à cinquante francs, payables en cinq ans. Ceci vendu, et rassuré désormais sur mes rentrées, je payerai les travaux de voirie et le tracé de mes rues ; les loyers de mes maisons serviront à l'amortissement de ma dette avec les entrepreneurs, mais il me faut absolument toutes ces ressources ; qu'une seule vienne à manque!*, tout manque et tout périt. Donc, vous le voyez, si je m'inquiète, ce n'est pas sans cause, et plus que jamais me revient en esprit le sage proverbe : qui trop embrasse mal étreint. »

Ainsi causant et devisant, ce brave homme soulageait ses ennuis. Timide il était de sa nature ; il sentait que sa nacelle avait une humble voile, et n'était pas faite pour affronter la haute mer. A chaque instant, il regrettait d'avoir quitté le chemin de traverse et les petits sentiers, qui mènent plus lentement, il est vrai, mais sûrement à la fortune. < Ah I mes petites affaires, mes petits gains, mes petites fractions de terrain, mes jardins marîrfchers qui se sont si bien vendus ! Tout au moins (disait-il encore), aurais-je bien fait de ne pas toucher' à là Folie^ où ma fillette aimait tant à se promener parmi les grandes herbes; où elle allait libre et contente, à travers les ruines, étudier le paysage^ dont elle rapportait de si beaux aspects. >

Ainsi se plaignait ce brave homme en son patois; assez souvent il se consolait en vendant un vieil arbre, une poutre, une grille, un fragment de Tancienne Folie. Il y trouvait tantôt des pierres, tantôt des médailles, ce qui faisait dire à trois lieues à la ronde : « Voyez, compère, à tous coups de bêche, on trouve un trésor dans ces ruines. » Grande augmentation des envies et des rages mal contenues du terrible général d'Avrecourt.

Ce pauvre riche, Henry Pagon, habitait, non loin de sa future CUéf une espèce de maison que luimême avait bâtie à côté d'un jardin que son grand père maternel avait laissé à sa petite-lille Henriette, à condition qu'elle le garderait au moins jusqu'à sa majorité. Ce jardin était encore un terrain posé à la traverse du village ou de la ville à venir; la fillette y plantait des roses et des tournesols, la mère y faisait venir des pommes de terre et de la chicorée, en attendant que l'on y vît pousser des maisons et des hôtels. Un vieux hêtre abritait toute la maison ; le rez-de-chaussée, seul, était habité durant séjour; le père et la mère, la fille et la servante dormaient au premier étage. Un grenier plein de débris couronnait l'édifice ; un pot de réséda sur la fenêtre, et deux de ces miroirs qu'on appelle « un Judas » indiquaient à l'observateur la place habituelle où se tenait la petite Henriette. La fenêtre était au nord. Une attique en briques rouges ser-»

vait de marquise à la porte en bois de chêne à têtes de clous. Peu de chose eût donné à cet abri l'aspect d'une prison, peu de chose aussi Taimable apparence d'une cliaumière. Au demeurant, tout Tensemble était austère et manquait de bienveillance.

Un voyageur égaré n'eût pas. frappé à cette porte pour demander son chemin..., un pauvre affamé n'eût pas hésité à tendre la main à cette fenêtre où brillait un pot de réséda. De cette maison, nous l'avons dit, maître Alavoine était le visiteur unique, et chacun, le père et la mère et la fillette, le recevait de son mieux.

En sa qualité de chef de bureau à la mairie, Alavoine était l'oracle des Pagons. De son crâne fécond, en miracles, était sortie, il y avait peu de temps, l'étrange annonce que le vicomte André avait étudiée avec soin, et dont il sut tirer son plan de campagne, une des plus heureuses campagnes qui aient été jamais entreprises contre un ennemi désarmé. Pour être juste, il faut reconnaître que le bon sens de Henry Pagon avait résisté longtemps à cette annonce malheureuse :

« A qui donc en avez-vous, disait-il à son ami Alavoine, de vouloir me persuader que je puis tirer un certain parti du nom à donner à ma Cité, et faites-moi l'amitié de me dire, avant que je me décide à mettre en vente un pareil privilège..., à quoi donc il peut servir?

— Mon ami, reprenait Alavoine en buvant à petits traits, certain vin que Pagon récoltait dans ses vignobles d'alentour, on voit bien que vous êtes un homme des champs, et que vous ne savez pas encore la grande autorité de l'annonce . Vous ignorez aussi l'envie et la passion des hommes, quels qu'ils Soient, à graver leur nom quelque part. Vousmême, quand vous étiez à l'école, avez-vous assez bravé la férule et le pain sec, pour inscrire avec un mauvais couteau les noms du polisson Henry Pagon sur les bancs et sur les tables ? Vous étiez sûr que chaque lettre vous vaudrait une férule, et pourtant vous n'hésitiez pas : Henry Pagon! le nom et le prénom en toutes lettres; quelquefois vous ajoutiez Tannée, à vos risques et périls, pour bien constater à quel âge avait commencé tant de gloire. Un peu plus tard, malgré les défenses de l'autorité, vous écriviez au charbon, sur toutes les murailles nouvellement recrépies, à la craie autour des portes fraîchement peintes : Henry Pagon, arec un grand parafe. Pas un propriétaire et pas un portier qui n'envoyât ce gamin-là à tous les diables. A vos premiers amours avec Mme Pagon, née Rossignol, vous graviez, je n'en sais rien, mais j'en suis sûr, dans les jeunes écorces les deux noms accouplés : Henry, Aurore, VH et l'A et toujours là date : mat 1822. Le voici justement, ce chiffre afnoUreux, profondément inscrit dans le cœur de ce vieux

hétrô un peu racorni parles années. Levez Técorce, et vous retrouverez l'H et TA primitifs, et le beau mois de mai.

«C'est l'histoire universelle. Érostrate est partout. Il n'y a pas longtemps, rappelez-vous l'ardeur de ce jeune artiste appelé Créde ville. Il voulait se faire, à tout prix, ce qui s'appelle un nom, et pour attirer l'attention sur ce nom sans gloire, il écrivait sur toutes les murailles : Crédeville voleur , bien qu'il fût un très-honnête homme ; voleur était là pour at tirer Foeil du passant. Crédeville voleur est inscrit sur la plus haute des pyramides, entre les noms de Kléber et de Napoléon* Pourquoi donc a-t-on bâti rArc-de-Triomphe, et pourquoi ces trente millions d'argent dépensés dans la construction d'une montagne?... Uniquement pour graver sur ces pierres le nom des capitaines de la grande armée ! En fait de récompense, il n'y en a pas de plus grande (et vous allez en convenir) que le nom d'un grand homme imposé à la rue où ce grand homme a vu le jour ; à moins qu'on ne le donne à la rue où il est mort. Ceci est la gloire suprême ; il n'y a pas d'autre origine aux grands tombeaux, porteurs de grands noms. Que de chefs-d'œuvre accomplis dans la guerre et dans la paix, afin d'arriver à cette illustre récompense! »

Et comme Henry Pagon et sa famille ouvraient de grands yeux éblouis par ces soudaines clartés....

« Pourquoi donc pensez-vous, reprenait Téloquent Alavoine, que le grand Corneille ait fait le Cidf Polyeucte et Cinna? Tout simplement pour qu'un jour on désignât aux passants la rue Corneille; au même prix, la rue Racine. A-t-il coûté assez cher à nommer, le quai Voltaire? Hélas! que de sueurs, que de sang, que de meurtres, pour les hommes, pour les chevaux, pour les héros, qui seront les parrains des rues ^Una^ de Rivoli^ de Wagram ou d' AusterlUz? Des milliers de soldats ont payé cette gloire, et voyez si c'est vrai, ceux qui sont morts à Waterloo, dans les neiges de la Russie, au passage de la Bérésina, ceux-là ont perdu leur gloire et leur peine. Il n'y a pas de ruelle assez humble et de quartier assez perdu qui consente à porter ces noms malheureux. « Auvergne, à moi! voilà l'ennemi ! » Pour payer ce grand cri, une si petite rue au chevalier d'Assas, pendant que vous avez dix mille mètres de terrain à baptiser!

Quoi donc (maître Alavoine, une fois lancé, parlait toujours), les rues de Buffon, Cuvier^ Grétry, sont presqu'autant d'impasses, et vous ne pensez pas qu'un inconnu, parmi nous, dans une fièvre de gloire et d'ambition, soit tenté de donner son nom à toute une cité ! Une seule rue à tous les Saints- Pères^ une seule aux Martyrs, une place unique à M. de Louvois, pendant que Mme de Sévigné n'a pas de rue I II a fallu tracer tout un quartier nou-

veau, pour donner sa rueàM.de Lafayette : ilafallu détrôner M. Goguenard, pour donner sa rueàM. de Lamartine, en récompense dé tant de génie, et de Paris sauvé des horreurs de la guerre civile.

Et quand ces grands hommes se trouvent, à ce prix, récompensés au delà de tous leurs mérites, par quelle magie ou quel malentendu, répondez ! de si petits compagnons que vous et moi, ont-ils imposé leurs noms à des places, à des carrefours, à des passages superbes ? De quel droit Véro-Dodat? ' De quel droit le passage Sandrié?..., du droit même que j'implore ici pour la Polie-Armont! Du droit des conquérants maîtres du sol. Le superbe et Timprévoyant y met son nom souvent ridicule, pendant que Fhabile et le prudent, tel que vous, cède à prix d'or, au premier venu qui le paye argent comptant, un privilège improductif. Comptez donc sur celte annonce, et soyez sûr qu'à peine annoncée, une pareille situation amènera quantité de fous amoureux de la gloire, ou de spéculateurs qui ne seront pas fâchés d'inscrire, au coin d'une rue passagère, le nom de leur enseigne : « la rue du Chat qui pelote^ ou de la Truie qui file! »■ Il peut se faire aussi que des amoureux nous apportent le nom de leur maîtresse : la rue Amanda, Adeline ou Victorine. Il y aura plus d'un malade, heureux de payer son médecin de cette monnaie, et le médecin en remerciera son malade. Avant huit jours, vous verrez chez

130 LBS HARPAGONS.

VOUS une émeute, ou tout au moins, au feu des enchères, au plus offrant, seront cédés la gloire et rhonneur de nommer ces beaux lieux de votre découverte et de votre création. »

Telle fut la suite ingénieuse du discours de maître Alavoine en l'honneur de cette admirable spéculation. Le bientôt converti M. Pagon ne trouva rien à répondre à cette éloquente dissertation, dont la vanité humaine était la base, et,comme après tout, il ne courait pas grand risque à tenter cette aventure, il finit par mettre en vente, à des conditions débattues, le droit de donner son nom à la Folie-Armont. De son côté, sitôt qu*il eut dressé ses batteries en Thonneur de sa cousine , et même un peu de son oncle impatient du bien qu'il avait perdu, le vicomte André qui riait volontiers de la sottise d'autrui, s'aventura dans ces parages lointains. Il choisit un beau jour, et dans son tandem, attelé de deux chevaux pie (ils sortaient d'une grande écurie), il se dirigea sans trop de hâte dans l'antre abominable des Pagons. Il les jugeait sur ouï-dire et sur les fureurs de son oncle; il lui semblait qu'il était de bonne guerre de châtier ce maître usurier, ce marchand et ce vendeur de mauvaise foi, qui avait abusé de Vinnoeence du général d'Avrecourt, et dérangé toutes les espérances de sa cousine Aglaé. Telles étaient les pensées du vicomte en quittant l'hôtel de la rue de Tournon, habité par

son père ;... mais bientôt, si mobile et si droit était

ce jeune esprit, il en vint à se demander ce qu'il

allait faire, et s'il lui était bien permis de se jeter à

la traverse d'un homme qui lui était inconnu, qui

ne lui avait fait aucun mal, et qui pouvait tomber

dans ses pièges ? Plus il songeait à cet obstacle de

sa conscience, et plus il rcftenait ses chevaux, qui ne

demandaient qu'à marcher. Ce fut en ce débat entre

sa conscience et son bon plaisir qu'il traversa la

longue avenue, entre deux rangs de curieux, qui

réunit l'Àrc-de-Triomphe au palais des Tuileries ;

si, par bonheur, il eût rencontré, chemin faisant,

Un ami ou quelque dame à saluer dans sa calèche,

il eût renoncé sans peine à ses vastes projets.

Mais rien ne vint l'en distraire, et, tournant à sa droite, à travers des contrées inexplorées jusqu'alors, et qui commencent à peine â se manifester de nos jours, il finit par gagner les terrains en litige. Il n'était pas fâché de s'en rendre compte , avant d'aborder le nouveau propriétaire. H vit en effet que plusieurs ouvriers travaillaient, mais en petit nombre et sans trop de sueur, à renverser la butte aux Cailles, et bientôt, à peu de distance de la butte, il découvrit les deux maisons bâties, le terrain aplani, les lots divisés; sur un de ces lots une pancarte annonçait qu'il était vendu. Bref, l'affaire avait bonne apparence, et ne justifiait que trop les regrets et la fureur de l'oncle d'Avrecourt.

Quand il eut parcouru toute l'avenue et dépassé les deux autres maisons qui la bordaient de chaque côté, André entra dans un terrain vague, et ne s'arrêta qu'à la maison des Pagons, située entre le village et la lisière des emplacements à bâtir. Nous avons dit comment la maison était faite ; entre les deux fenêtres qui semblaient le mieux habitées, le jeune homme serra ses guides, et d'un coup d'œil se rendit compte de la maison et de ses alentours. Il ne vit rien d'étrange et qui méritât son attention; mais à l'instant même où il allait descendre et chercher la porte, il découvrit, sous le porche à clairevoie, un spectacle inattendu qui le maintint dans ses plus mauvaises dispositions. Sous ce porche étaient deux hommes, une femme et deux enfants ; les deux enfants dans la rue et la femme hors du seuil. L'un de ces hommes, tête nue, dans une attitude humiliée , implorait l'autre , et lui demandait une grâce énorme, à en juger par sa voix pleine de larmes. Le vicomte, à demi tourné vers le porche où se passait ce petit drame, en saisit les moindres détails.

L'homme à la tête nue avait sans nul doute amené sa petite famille, afin d'attendrir, par la présence de ces trois affamés, l'autre honmieau cœur de rocher :

«Je ne puis pas vous payer, disait-il, je n'ai point d'ouvrage. Employez-moi , donnez-moi

du temps; n'envoyez pas mon billet chez Thuissierl

— Ton billet est chez Thuissier, disait Tautre, et c'est avec lui que tu dois compter. Il me faut mon argent, j'ai besoin de mon argent. Vous êtes ainsi faits; à vous entendre, il faudrait vous loger, vous habiller et vous nourrir.» Parlant ainsi, il enfonçait ses larges mains dans ses gants de filoselle, il affermissait son chapeau sur sa tête, et, sa canne à la main, il s'éloignait d'un bon pas. Ces pauvres gens le regardaient s'éloigner, la femme et les enfants d'un regard effaré , le mari d'un œil menaçant. Sitôt que l'homme eut disparu, il montra le poing, et lui-même il s'éloigna du côté des cabarets, sans trop se souvenir qu'il avait à sa suite une femme et deux enfants.

« Voilà qui va bien, se dit le vicomte, et cette fois je tiens mon ladre. » A la fin il descendit de sa voiture ; il aida son cocher à étendre une couverture à ses armes sur les deux petits chevaux; il fit signe à son chien de l'attendre avec un petit geste amical, et, du même pas, il frappait à la porte de la maison Pagon. Tout ceci avait demandé quelques instants, et Mlle Henriette Pagon, tout à l'aise, avait pu voir sans être vue, en son judas y ce fringant équipage et ce beau jeune homme. Pas un détail de cette petite scène, intéressante aux yeux d'une fille à marier, n'avait échappé à Mlle Henriette.

Elle eût dessiné, de souyenir, ces chevaux bien peignés , dont les pieds étaient vernis ; ces harnais dorés, ces mors brillants comme Targent; ce carrosse ou plutôt ce fauteuil doublé de soie amarante, à plus forte raison avait-elle remarqué le jeune homme. Il était vêtu à ravir; ses cheveux blonds sortaient à profusion de son chapeau à petits bords : il portait une barbe à la Henri IV, une cravate en satin, rattachée par une épingle en rubis, semée de diamants. Le gilet, Thabit, la chatne et les gants de peau de daim, tout l'ensemble, elle avait eu le temps de tout voir. Cependant, comme s'il eût dédaigné de tirer le cordon fané de la sonnette, le jeune homme, à petits coups de sa badine à pomme d'Or, frappait à la porte. Enfin, la servante ouvrit la porte à ce personnage éblouissant.

VIH

Quand il entra dans cette vaste salle du rez-dechaussée , où il comptait bien déployer toute son insolence acquise et naturelle, le jeune homme resta très-étonné de se rencontrer, non pas comme il l'attendait dans un salon vulgaire, entouré de quelques fauteuils couverts de hausses grisâtres,

mais dans un Vrai Musée, àbendamia^nt rempli de tableaux, de sculptures et ôJd dessins. Ces murailles reo^épies à la chaux viVe^ étaient garnies des fragmente les {)lu^ étranges et les plus divers.

Bien peu de tableaux étaient entiers; il fallait même une certaine attention pour se reconnaître au milieu de ces toiles attestant Tincurie et Tignorance des temps passés. Évidemment ces lambeaux avaieilt appartenu à des chefs-d'œuvre, ils en avaient gardé l'énergie et le coloris. C'étaient, tout ensemble et tour à tour, des lèvres souriantes ou féroces, des regards pleins de tendresse et de pitié; le front dévasté du vieillard se heurtait à lacrinière ardente du jeune homme. Ah 1 que cette femme était belle qui portait ce voile enchanté ! voici la main d'une reine ^ et voilà la main d'une enfimt! L'une commande encore et l'autre est encore à son jouet. Tel fragment parmi ces précieux fragments représente un éventail, tel autre une épée. Admirez les pieds nus de la nymphe et le sein delà déesse ; ici, Niobé laissait tomber sa couronne ; un peu plus loin^ la Psyché brisait son miroir.

C'était un mélange exquis, ravissant, douloureux des plus vives couleurs, tous les âges de la peinture et tous lei^ mattres étaient représentés dans ces lambèauk.... Quand le vicomte, oublieux des'an-^ nottôèi', eut bien considéré ces richesses mutilées :

« On se connaît en peinture ici ! s*écria-t-il avec l'accent de la plus grande surprise.

— Ou du moins, monsieur, reprit une voix d'un beau timbre, on aime ici les belles choses, d'une telle passion , que l'on s'efforce de n'en rien perdre. »

A ces mots, le vicomte André, retirant vivement son chapeau qu'il avait laissé sur sa tête :

c Je vous demande pardon, madame, il m'avait semblé que j'étais seul. »

A peine il eut dit madame! il se reprit :

«J'ai fait une mauvaise entrée, et je vous en demande humblement pardon, mademoiselle ; c'est que moi aussi, je suis fou de peinture, et que me voilà pris de regret de l'avoir honorée un peu moins que vous ne le faites. J'ai possédé, moi aussi, bien des fragments que je regretterai jusqu'à la fin de mes jours.

— Monsieur, reprit Henriette en souriant, la pauvreté est plus ingénieuse que la richesse : on se contente d'un lambeau, quand on ne peut atteindre à la toile complète. L'oncle de ma mère était un antiquaire en plein vent et très-pauvre ; il m'apprit de bonne heure à ne rien dédaigner des moindres lignes sorties de la main et du génie d'un grand artiste. « Une relique est une relique après tout, me disait-il, il n'en faut pas plus long pour reconnaître un Titien, un Rambrandt, un Raphaël. Ce mor-

ceau, dédaigné par les maladroits, est souvent tout rempli de la plus belle couleur. Ce morceau peut faire juger un peintre. Ayons le respect, mon enfant; le respect, c'est la foi, c'est le commencement de toute science.... » Ainsi, ce brave homme honorait l'ancienne peinture; il n'a peut-être pas possédé, dans toute sa vie, un tableau complet, mais il disait qu'il n'y avait pas un seul peintre dont il ne possédât un bel échantillon. 11 m'a donné grand nombre de ces précieux fragments ; j'en ai acheté beaucoup.

« Chaque dimanche, en venant du Louvre, où nous allons ma mère et moi, après la messe, nous entrons chez quelque ancien ami de mon vieux parent ; je monte au grenier, je cherche et souvent je trouve. Ah ! c'est une grande joie I et songez que parfois, dans un coin de ces tableaux mutilés , tout à coup le nom du maître éclate et brille à vous éblouir! »

Elle disait cela très-geijtiment, sans emphase, et le vicomte à l'entendre oubliait l'objet de sa mission.

« Voici cependant, lui dit-il, des fragments qui sont presque des tableaux complets, et d'un autre âge, à coup sûr ?

— Vous avez raison, monsieur, reprit-elle, ils sont d'hier. Ils appartiennent au petit art, aux petits artistes, qui plaisaient tant à Mme de Pompa- * (iour. Ils viennent de Luciennes, ils viennent de

Trianoh. C'est moij personnellement, qui les ai

rencotltrts et sauvés de la ruine; ils appartenaient

à cette pauvre Polie-Armont , ma voisine et mon

berceau. Je la regrette 5 il n'y avait rien de plus

charmant.

— Vous âveî: bien de la bonté, reprit le vicomte ; autant qu'il m'en souvienne , il n'y avait rien de plus triste. On y voyait des arbres qui ressemblaient à des poisisons, des rochers taillés en géants, des oubliettes remplies de sable et des tombeaux pleins de Hens. Gomment feites-vous, mademoiselle, pour regretter tout cela?

— C'est que je suis patiente et studieuse. Un jeune homme est trop pressé de tout voir et de tout savoir; une jeune fille a du temps devant elle ; elle interroge, elle devine. Ainsi j'ai deviné cette balançoire de Lancret, sous le badîgeonnage d'un barbouilleur. Cette jolie tête où Boucher a laissé sa fleur, servait à cacher l'œil-de-bœuf de la salle à mangfer. Ces grands seigneurs d'autrefois ne savaient rien garder et regarder; celui-ci défaisait ce que l'autre avait fiait. C'est en vain qu'ils o.nt tout bouleversé dans ma chère FoUe, ils ont laissé les merveilles que vous voyez : ce Flùteur de Clodion, cette Ariane de Houdon, cette Ëgérie de Coysevox. C'est briàé, c'est mutilé, mais ça respire. Ils ont même négligé d'emporter ces médaillons de leurs rois, de leurs ancêtres, de leurs amours.

« Je les ai ramassés, je les ai réparés ; les voilà renaissants. Ne dirait-on pas qu'ils me remercient de les avoir retirés de la poussière et de l'oubli? »

Voilà comme elle parlait; le jeune vicomte la trouvait charmante et ne se trompait guère.

«Ah! disait-il, quel goût, quel esprit et quel bon sens! »»

Malheureusement, pendant que ces jeunes gens commençaient à s'entendre, le père Henry Pagon rentra, accompagné de son inséparable ami et con* seiller Alavoine, et, tout d'abord, chacun de ces trois hommes s'inquiéta du rôle qu'il allait jouer. Bientôt remis, le vicomte, en sa qualité de Parisien qui ne doute de rien :

« Monsieur, dit-il, à M. Pagon, j'ai lu avec le plus vif intérêt votre annonce dans le Constitutionne/ d'avant -hier, et je viens pour traiter avec vous.

— Monsieur, reprit le bonhomme Pagon, je ne vous cacherai pas que je ne m'attends guère au succès de cette annonce, et qu'elle s'est faite un peu malgré moi, parla volonté démon ami, M. Alavoine que voici. Même, en ce moment où vous me parlez en personne, il me semble douteux qu'un monsieur tel que vous, ait quelque intérêt à donner son nom à des projets en l'air; cependant, comme il ne m'appartient pas de résister à un désir que j'ai provoqué, faites-moi s'il vous plaît vos offres, et

tâchons de nous entendre, avec le conseil et par

rintermédiaire de M. Alavoine, mon ami. »

Alavoine alors prenant la parole, et ces messieurs s'étant assis, chacun sur un siège de paille (il n'y en avait pas d'autres dans rétablissement) :

« Monsieur^ reprit Alavoine, en mettant, comme on dit, les points sur les î, monsieur est venu, sans doute, pour acheter le droit de donner son nom aux deux rues et au passage que nous sommes en train de construire et de tracer dans la cité Pagon?

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