LE VICOMTE ANDRÉ
C'est cela même, monsieur; et vous, monsieur, étant consentant de me céder ce privilège, et moi de l'acheter, quel prix en voulez-vous?
ALAVOINE
Je le disais, il n'y a pas longtemps, à mon ami Pagon, nous vendons une fiction; ce n'est pas à nous à en fixer le prix, c'est à celui qui l'achète. Ainsi, monsieur, faites vos oflres, vous nous trouverez très-faciles à les accepter.
LE VICOMTE
Mon Dieu, messieurs, si c'est la première fois que vous vendez ces sortes de fictions, c'est aussi la première fois que j'en achète. Enfin, coûte que coûte, à la guerre comme à la guerre, et si vous voulez vous obliger, par acte authentique, à donner à vos immeubles, présents et à venir, les noms
que j'apporte... . cela vaut bien pour moi, dix mille francs.
ALAVOINE
Dix mille francs !
HENRY PAGON.
Dix mille francs!
LE VICOMTE
Eh bien messieurs, si ce n'est pas assez, ditesmoi votre prix à votre tour, et je verrai si j'en veux passer par là.
HENRY PAGON.
Vraiment, monsieur, ça me semble assez bien payé, ce que vous m'achetez là, et si j'étais que de vous, j'aurais commencé par en offrir la moitié : pensez-y I
ALAVOINE
Est-ce que vous avez, maître Pagon, des conseils à donner à monsieur? Il vous offre un prix, vous signez le contrat, on le paye et tout est dit, moins les épingles de rigueur.
Ce mot d^épingles eut bientôt gâté, dans l'esprit du vicomte, la bonhomie apparente de M. Pagon ; il pensa qu'il jouait une comédie avec son compère Alavoine, et bien qu'il y sentit une certaine répugnance, il donna suite à son projet.
LE VICOMTE
Va donc pour dix mille francs, messieurs, plus
Ceë éping:le&; il ne s'agit plus que de passer lé fdfc double entre nous, et je pense bien que c'est M. Alavoine qui aura la bonté de le rédiger. »
Sur quoi maître Alavoine tira de sa poche tin grand étui; cet étui contenait à son extrémité un cornet plein d'encre, et dans son intérieur, deux belles feuilles de papier timbré. Ainsi le vicomte dictait, Alavoine écrivait, Pagon doutait, Henriette et sa mère écoutaient.... comme on écoute un conte de fées :
« Entre les soussignés, le vicomte André, propriétaire à Paris, et M. Henry Pagon, propriétaire à la Polie -Armont, il a été convenu ce qui suit : M. le vicomte André s'engage à compter sur table, en billets de la Banque de France, une somme de dix mille francs à M. Henry Pagon, à condition que M. Henry Pagon donnera au passage et aux rues de là cité qu'il fait bâtir les noms de : Grande rue Harpagonne, Petite rue Harpagonne^ et passage des Harpagons, lesquels rues et passage étant nommés, ledit sieur Henry Pagon ne pourra, sous aucun prétexte, effacer les noms susdits; lesquels noms seront inscrits en lettres d'or, de vingt centimètres de hauteur, sur une table en marbre noir, d'un mètre de longueur.
— Ajoutez, s'il vous plaît, maître Alavoine, reprit M. Henry Pagon, qui prenait goût à ce jeu-là, que céB tWls tables de marbré noir seront gravées,
LSS HARPAGÛNS. 143
posées, et entretenues aux frais de M. le vicomte André.
— Soit, reprit le vicomte; et, s'il vous plaît, monsieur, ajoutez que si par une intervention quelconque,' ou par une cause inattendue, ladite souscription c rue Harpagonne, et passage des Harpagons, » était effacée par le fait dudit sieur Henry Pagon, ledit sieur Pagon payerait, au comptant, un dédit de 100 000 francs. Fait double entre nous, etc. »
Ici M. Pagon se frotta. les mains d'une joie asae^ mal contenue. Ici maître Alavoine eut un éclair de trionapbe, et Dieu sait s'il se hâta de tran^rire la seconde copie I Ses deux copies étant bien et dûment relues, furent signées par les hautes parties contractantes; chacun semblait heureux de cette aventure inespérée. Henriette était la seule qui cherchait en tout ceci un mystère qu'elle pressentait et qu'elle ne pouvait pas comprendre.
c Et les épingles? reprit l'opiniâtre Alavoine.
— C'est vrai, monsieur, reprit le vicomte. En même temps il tirait de sa cravate le bijou qui la retenait.
•-* Mademoiselle, acceptez, disait-il, cette épingle en échange de la vôtre; » et, sans mot dire, il prenait Tépingle du fichu d'Henriette, et la remplaçait par ce rubis qui brillait comme le soleil.
Rattacha l'épingle de la jeune fille à sa cravate, une petite épingle en .or, qui avait pour tête un
fruit rouge comme il en vient encore d'Amérique, et qui valait bien un petit écu. Puis, ayant relu et plié rengagement de Henry Pagon, il l'enferma avec soin dans un portefeuille à ses armes, non pas sans avoir compté les dix mille francs auxquels il s'était engagé. V acquit était au bas du billet. Il partit en saluant Mlle Henriette uniquement, et pendant qu'il allumait son cigare à la porte, Henry Pagon, maître Alavoine et Mme Pagon croyaient rêver.
« C'est un foui disait l'employé de la mairie.
— Ou peut-être un amoureux d'Henriette, reprenait la mère.
— Ah ! pour le coup, ma femme a raison, s'écriait Pagon tout joyeux, c'est un amoureux d'Henriette; et voyez s'il est charmant : payer dix raille francs le plaisir de donner notre nom à notre cité! Quoi de plus simple, en effet : Henry Pagon, Henriette Pagon et Mme Pagon, cela fait bel et bien le passage et la cité des Harpagons. Que dites-vous de cela, ami Alavoine? Et toi, ma petite Harpagonne, et toi, ma grande Harpagonne, qu'en dis-tu? »
Dans sa joie, il eût voulu saluer une dernière
fois le jeune vicomte le vicomte était déjà
bien loin.»
LES HÂRPA6019S. 145
Sur Tentrefaite, un grand bal fut donné, dans feu le Jardin d'hiver, au bénéfice des employés de la liste civile de S. M. le roi Charles X. Quand, par malheur, elle tombe, une vast§ monarchie entraîne en sa chute une suite de ruines et de misères I Comme on va vite, en ces siècles changeants !
La liste civile et le Jardin d'hiver sont déjà au rang des fables. Le bon roi Charles X a rejoint les Capétiens, ses ancêtres ; vous ne trouveriez pas un arbre, une fleur du Jardin d'hiver. Il a vécu ce que vivaient ses roses. Oasis d'un jour, paradis d'une lieure I En ce beau lieu s'étaient donné rendez-vous les arbres des tropiques et les plantes de la Sibérie. Un printemps éternel régnait sur ces gazons toujours verts, au bord de ces eaux transparentes. Plaine, vallon, montagne, sentier, forêt, nous n'étions pas dignes de votre abri si doux et si rare. Une fée, en ces lieux, les avait portés d'un coup de sa baguette, une sorcière avec sa verge d'airain les remporte. Une ville entière a grandi sur ces doux espaces. perte irréparable I II est resté sous les pierres taillées, le Jardin d'hiver!
146 L6S HÀRFÂGOKë.
Plus de tièdes journées pour nos jours chargés de neige, plus de soirées splendides pour nos fêtes du soir.... Cette fête était la dernière, et Ton eût dit que chacun voulait assister aux derniers moments de rÉden parisien.
C'était la mode alors et le grand bonheur des danseurs et des danseuses de l'Opposition^ de danser pour le roi que son peuple avait abandonné; c'était l'usage aussi que plusieurs braves gens eussent un regret pour le roi qui n'était plus* Si bien que, les uns par vanité, les autres par attachement^ le grand nombre pour voir et pour se montrer^ souscrivirent au bal du Jardin d'hiveri Le vicomte André, sa cousine Aglaé, l'oncle d'Avrecourt, trois royalistes de l'ancienne roche^ ne furent pas les derniers à accepter la fête de la bienfaisanee et de la fidélité. U y avait même assez longtemps que la cousine et le cousin n'avaient été si complètement, celle-ci la cousine de celui-là, celui-là le cousin de celle-ci. Cette intimité^ dont le jeune André s'étonnaitj datait justement de l'heure où il était venu apporter à son oncle l'engagement souscrit par M. Henry Pagon, et si l'oncle était resté sérieux^ ne comprenant guère cet étrange moyen de rentrer dans ce qu'il appelait sa eité, la cousine, habituée aux représentations du Théâtre-Français^ et qui souvent avait vu M* Provost jouer VAvaret un de ses bons rôles :
• Mon cousin^ ëit-elle, en effet vous êtes charmant. Ge « passage des Harpagons i vaut une comédie, et, pour un rien, je vous embrasserais. » Ceci disant, elle tendit sa joue...; un peu plus que sa joue à son digne cousin. Puis, voyant la petite 'épingle :
* Ah mon Dieu ! fit-elle avec Fàcèent du plus profond mépris, que que ça, mon cousin?
— Que que ça, ma cousine? c'est les arrhes du malthé.
— Et si TOUS thé donniez cette épingle?
— Bien volontierâ, ma cousine^ eti échàiige donnez-moi la vôtre, i
Elle en avait une âsseiî jôliëj uiié perle nolré^ et qui faisait ressortir là blâneheuf de soti coU.
Elle la tira de sa collerette, mais quand elle l'eut rdgardéë à deun fais^ elle la remit bù elle Tatait prise :
« Non, non J'y perdrais ti-op ; pas de çâ, Lisette ! > Et le sôfurlre disparut;
Admirez cependant le caprice ingénu du cœur hutoain! Oe refus d'Une épinjjle était chose assez dure à qui venait d'accorder un baiser j la cousine était^ en ce moment j la véritable Harpagonne.,.. eh! bien^ ce i^efiis inespéré rendit tout Content notre vicdint^. Il venait de àe rappeler le beau sein que la modeste épingle protégeait naguère, et la roU^ geur charmante de la iSllettej en rechangeant.
Ce jour-là, maître André quitta sa cousine un peu plus tôt que d'habitude; il tremblait pour son épingle, et, rentré chez lui, il la piqua en grand triomphe au beau milieu d'un coussin brodé par les fées, où tourbillonnaient, dans une ronde à tout éblouir, la séduisante à côté de la coquette^ la mar-^ quise et la baladiney la ronce et la tubéreuse^ avec tant de : Louise, Agathe, Anna, Pichenette. Ici, chaque épingle avait son nom, presque sa date, et.... Oui* y frotte s'y pique. Il admira, pendant dix minutes, cette humble églantine d'un autre monde, au milieu des topazes, des opales, des roses, des nœuds, des chiffres, des rubis de ce monde-ci.
Cependant revenons à notre bal du Jardin d'hiver. Les petites gens arrivèrent de bonne heure, heureux. Dieu le sait, de s'emparer des belles places, et de se donner de la danse à cœur joie. Il n'était pas tout à fait onze heures quand M. Pagon, madame et mademoiselle Pagon (ils faisaient volontiers ronfler leur nom propre depuis leur concordat avec le vicomte André), suivis de maître Alavoine, qui commençait à dessiner ses prétentions, entrèrent dans la rotonde, où déjà les danses étaient animées. Les Pagons n'étaient rien moins que des Parisiens; ils ne connaissaient personne à cette fête ; ils s'amusèrent volontiers à ce mouvement, à ce bruit, à ces concerts de voix et d'instruments, mêlés aux murmures des sources jaillissantes.
Tout jasait, murmurait, causait. Cachée en son coin de fleurs sauvages, Henriette obéissait au pressentiment qui lavait conduite en ce lieu charmant. Non pas, certes, qu'elle espérât revoir si vite et si bien ce jeune homme élégant qui lui inspirait peu de confiance à vrai dire, et pourtant le rencontrer n'était pas impossible. A tout hasard, elle s'était parée de son rubis; puis, comme elle se savait très-jolie, et qu'elle était plus qu'à demi coquette, elle s'était arrangé une toilette exquise, moitié dame et moitié peintresse, où la mode et les beaux-arts, mademoiselle Ode et dame Nature avaient fait des prodiges. Ses beaux cheveux semblaient plus légers sous cette couronne empruntée aux Moissonneurs Ae Léopold Robert : épis, bluets, coquelicots, diadème champêtre, et digne accompagnement d'une robe en tulle, à la grecque, et telle que la portait Mirto, blonde comme les blés, lorsqu'elle disputait le prix de la lyre à Pindare. Ah ! qu'elle était jolie, et johment enrubannée au souffle harmonieux de ces brises légères! Les bras charmants, les mains charmantes, la main droite un peu plus forte et plus vaillante que la main gauche, habile à tenir le crayon I L'Atalante d'Allegri, ornement des jardins de Choisi, eût envié la jambe et le pied de la belle artiste* Ses deux yeux, clairs et brillants, voyaient toute chose. Elle ne perdit pas une des splendeurs de ces jardins d'Armide.
Là fête, h minuit, tournait presque au vertige, et pourtant, dans cette foule, en ce moment suprême, à travers le tourbillon, elle vit entrer (la sensitive !) Aglaé, la belle et la superbe, Aglaé d'Avrecourt au bras du vicomte André. Elle était vêtue à ravir, d'une façon splendide, en tulle, en dentelles, en fleurs de toutes les saisons de Tâge d'or et du printemps. Elle était vraiment flamboyante, et les bras nus, l'épaule nue, et toutes les nudités décentes que montre hardiment une belle personne à son zénith. Elle marchait dans un concert d^admiration, d'adoration, de murmures, la tète haute, un bouquet à la main, un collier de perles à son cou. Les amoureux euxrmémes, et leurs amoureuses s'effacèrent, laissant passer cette beauté. Elle acceptait ces hommages et ces admirations comme une dette ; et, sans accorder un regard à personne, elle voyait toute l'assemblée : à la fin, son regard s'arrêta sur les yeux brillants de la jeune Henriette qui la contemplait avec une admiration mêlée de terreur. Et de même qu'elle n'avait pas compté sur la présence en ce lieu du vicomte André, Henriette avait compté moins encore que le jeune homme aurait à son bras cette muse insolente.
Ainsi , son étonnement était double. A voir ces deux jeunesses se regarder, interroger et deviner sa rivale, on eût dit deux statues dont les deux cœurs battaient profondément.
LB8 HÂBPAGONS. 151
Mile d'Avrecourt ftit la première à se remettre ; elle avait plus d'tiabitude et de savoir-vivre ; elle avait appris, de bonne heure, à cacher ses plus vives sensations sous un rire affable et dédaigneux. Sans mot dire,elle se laissa conduire à la place qui lui était réservée au milieu de la rotonde. Elle fit asseoir son père à sa droite et quand son cousin fut à sa gauche, et qu'elle se fut bien assurée qu'il n'avait pas vu, et que maintenant il ne pourrait pas voir eette inquiétante vision, son beau visage reprit sa sérénité. Les danseurs alors de se produire autour de la belle, et d'implorer l'honneur d'une valse, EUe promit à celui-ci, à celui-là, sans trop songer àson cousin, quilaissaitle champlibre. Elle accorda sa première valse au jeune prince d'Oronzoff, attaché de l'ambassade russe. Il dansait à merveille, elle valsait à ravir, et tous les deux disparurent dans le tourbillon. Ce fut alors que le vicomte se vitabordar par M. Pagon. Il était partout, M. Pagon, très-curietix, très-attentif, très-jaloux de tout voir, pour son argent.
« Vous voilà, mon parrain, dit-Il au vicomte, en appuyant sur ce mot parrain; je suis content de vous rencontrer, pour vous dire que nous avons quelque chose à changer au traité de l'autre jour. Oui, monsieur, après un jour ou deux de réflexions, aveeles bons conseils de ma fille et de ma fenune, j'ai pensé que nous avions vendu un droit qui ne
doit pas se vendre, et que je vous ai pris un argent qui me gêne et m'attriste. Ainsi, c'est convenu, je vous rendrai vos 10 000 francs, pas plus tard que demain, et vous garderez le droit de baptiser ma rue et mon passage, à condition que vous resterez notre ami. »
Ces paroles, pleines de bonhomie et de naturel semblèrent atterrer le vicomte. Il avait bien voulu tendre un piège à cet usurier.de village, mais il avait honte de voir ce pauvre homme avec si peu de défense,* et tendant le cou au lacet. Le remords de sa méchante action avait déjà pointé dans son âme, et maintenant que sa victime innocente s'en rapportait à sa bonne foi, il fut sur le point de lui expliquer ce dangereux problème. Il en fut empêché par l'apparition de sa cousine, la valse étant achevée, et son danseur s'étant incliné devant sa brillante partenaire, qui lui fit un beau salut.
« Eh! justement, voilà maître Henry Pagon, s'écria le général.
— Pour vous servir, mon général.
— Que je suis content de vous voir! reprit M. d'Avrecourt. Et vos dames se portent bien?
— Vous leur faites trop d'honneur, les voici làbas qui ouvrent de grands yeux, pour savoir avec qui j'ai l'honneur de causer. »
A ces mots « les voici là-bas ! » Mlle d'Avrecourt tourna la tête.
« Ah! se dit-elle, mes pressentiments ne m'avaient pas trompée ; » et comme en ce moment le vicomte était, lui aussi, dans une contemplation muette, admirant la petite Harpagonne et la trouvant charmante en ses frais atours, relevés de bonne grâce et de bonne humeur :
— Vous ne m'aviez pas dit, mon cousin, reprit Mlle Aglaé, que Mlle Harpagonne fût si belle.
— Et moi, reprit le vicomte André, je suis sûr que je n'en savais rien ; je l'avais très-mal vue, et je me repens. . .
— De quoi, s'il vous plaît, vous repentez-vous, monsieur le vicomte, et ne jugerîez-vous pas à propos de porter à miss Harpagonne tous vos repentirs?
— Je me repens, ma chère cousine, d'avoir porté dans cette famille et dans cette maison d'honnête apparence un grand trouble, et peut-être un déshonneur immérité. Mais il est temps encore de prévenir tant de malheurs, et j'atteste ici le général qu'il ait à me confirmer la validité de ses accusations contre M. Pagon? A ces mots, le général qui se sentait soutenu par sa fille, se répandit en mille imprécations contre ce faiseur d'affaires qui l'avait ruiné sciemment.
— Sans nul doute, Henry Pagon savait à l'avance les projets de la ville sur les terrains qu'il m'a escroqués; vainement j'avais sollicité, moi qui vous
parle, la plus légère indication qui me fit persister à conserver la Folie-^Armont, les bureaux de la ville ont été sourds; je le crois bien, ils avaient été soudoyés par ce Pagon de malheur, que j'aurais traité tout à l'heure selon ses mérites, si je n'attendais pas ma vengeance éclatante, avant midi prochain. Soyez donc en repos, mon beau neveu, et laissez reposer messieurs vos remords. »
Cette déclaration, si formelle qu'elle fût, ne semblait pas avoir convaincu le jeune homme , et Mlle Aglaé eut grand tort, quand elle aurait dû calmer ce faible esprit par un semblant d'amitié, de le rudoyer impitoyablement.
« C'est bon, dit-elle; allez, mon cher cousin, à la plus riche. Ici, tout au plus on vous ferait heureux; là-bas on vous offre une fortune ; et tenez, sotte que je suis, je ne veux pas d'autre preuve de votre intelligence avec Mlle Harpagonne, que cette aimable entente entre le joyau quelle porte, et le bijou que vous portez. Elle a votre épingle, vous avez la sienne, et je ne sais rien de plus piquant que cet accord parfait de deux cœurs à l'unisson, n
Elle disait tout cela, toujours sous le rire et sous l'éventail, en levant la tête, et ses beaux yeux, à demi fermés, qu'elle ouvrait parfois tout chargés d'étincelles. Hélas ! l'adoirable et la cruelle, on eût voulu la battre.... et l'adorer!
Le fait est qu'elle tenait dans ses serres de tour-
terelle ce bel oiseau bleu, qui se laissait torturer à plaisir. Il Tavait t^nt aimée, et tant il l-aimait encore! Et pourtant, rien n*était plus vrai; sur le point de se rendre à ce bal, lorsqu'il aurait dû choisir sa p}us brillante épingle, et la moins compromettante aux yeux de sa cousine, il en avait pris une au hasard. Le hasard le servant bien, le poussa sur la plus modeste, et sa cousine avait bien le droit d'en être un peu jalouse ou mécontente. Il se regimba cepeikdant contre cette remarque assez désobligeante : « elle est riche 1 » et, mécontent, il se leva et quitta son siège, sans trop savoir de quel côté diriger ses pas, lorsque sa cousine, l'arrêtant d'un geste :
«Écoutez-moi, lui dit-elle à voix basse; allez prendre un peu d'air là-bas, dans le premier salon, et remettez-vous, en causant avec vos amis. Mais si vous allez du côté de la sirène. ... si vous franchissez le flubîeon de cinquante chaises qui vous séparent, elle et vous, renoncez, mon beau cousin, à la conquête de votre cousine. Avant que vous ayez touché la robe de la petite Harpagonne, Mlle Aglaé d-Avrecourt aura donné sa parole au prince d'Oronzoff. »
Comme elle achevait sa menace, Torchestre préhidait au cotillon, et le prince, en grand triomphe, arrivait pour réclamer la promesse de Mlle Aglaé d'Avrecourt.
Sur quoi le vicomte André, très-décidé à ne pas déplaire à cette belle personne qui le traitait déjà en fiancé, et dont il pardonnait la colère, en songeant que cette colère était de l'amour, allait chercher un peu de calme à l'entrée du premier salon, lorsqu'un sourire échangé entre le prince et sa cousine, l'avertirent qu'il faisait faussie route; ou plutôt c'est l'instinct, c'est la passion qui le veulent ainsi. Donc le jeune homme eut bientôt franchi « le Rubicon, » sans trop savoir ce qu'il allait dire et ce qu'il allait faire, et quand il se vit en présence de l'aimable Henriette, il oubHa toutes les défenses de la superbe Aglaé. D'ailleurs comment résister à ce contentement, à cette joie, à cette intime reconnaissance, à ces regards qui disaient tant de choses? En voyant son humble épingle au col de ce beau jeune homme, Henriette en fut éblouie; elle n'avait jamais rêvé tant d'espérance et tant d'orgueil. De son côté, le vicomte obéissait au charme ; il s'abandonnait à l'enchanteresse, et tout de suite Henriette, avant que le jeune homme eût offert son bras, et peut-être aussi, le jeune André, avant qu'Henriette eût accepté son invitation, les voilà qui se mêlent à la foule des danseurs. Ils n'avaient pas dansé de la soirée ; on eût dit qu'ils s'étaient réservés l'un pour l'autre. En ce moment le cotUUm conunençait.
L'origine du cotillon se perd dans la nuit des
temps; c'est une invention galante, assez semblable au labyrinthe de Tile de Crète ; une suite de tours et de détours, où deux amants se perdent et se retrouvent, se quittent et se reprennent, fiers et contents. Dieu le sait! le danseur de montrer sa danseuse à ses rivaux, pendant que la danseuse oppose à ses rivales ce Don Juan de sa fantaisie. 11 n'y a rien de leste et de plus joli que le cotillon, bien dansé par la jeunesse élégante. Il admet toutes les intentions, toutes les grâces, toutes les coquetteries; c'est à qui parmi ces jeunesses amoureuses, augmente en ses espiègleries les contentements de cette réunion de tous les bonheurs.
Après s'être un peu contenus dans leur joie, et quand ils eurent laissé leurs voisins donner la vie et le mouvement à la danse, Henriette et son camarade André s'abandonnèrent librement à toutes les inspirations de cette fête aux mille aspects si divers. Ils dansaient, ils valsaient, ils exécutaient les plus galantes figifres, et tour à tour séparés, réunis, leurs regards se faisaient toutes les promesses que fait le doux avril au mois de mai. Ils furent bien vite un spectacle : on les regardait, on les admirait, on finit parles applaudir. Les honi^êtes femmes disaient : « Le joli couple 1 »
« Ah ma chère, disait à sa camarade une célébrité parmi les femmes compromises, quel parfait cavalier; comme il mettrait une coquette de profession
à la mode, et quel dommage qu'il ne hante que les femmes comme il faut ! »
Cependant, quand ils virent quils étalent seul» à être regardés, et quand ils entendirent qu'on les applaudissait, soudain la fillette et le garçon s'arrêtèrent, quelque peu honteux, mais bien contents. Le vicomte André était à mille lieues de sa cousine et de ses premières amours.
« Tant mieux pour elle et pour moi, se disait-il, qu^elle devienne une illustre princesse ! >
Henriette, la triomphante, eût donné le bras à quelque élève lauréat de l'atelier de Paul Delaroche ou d'Eugène Delacroix, qu'elle n*eût pas été plus à son aise. Ahl le beau rêve I... Et voyant sa modeste épingle à la cravate du jeune homme, elle comprit qu'elle ne rêvait pas.
Un nouvel incident très-inattendu mit le comble au triomphe éclatant de Mlle Pagon. Cette fête de la bienfaisance, après le bal, se composait d'une exposition de tableaux, offerts par les \)eintres mo" dernes, à ces royalistes déshérités de leur roi légitime. C'est l'usage en ce monde enchanté des beaux-arts, où chacun vient en aide à son voisin, en songeant qu'il peut être aidé à son tour : à la moindre prière, ils sont prêts, Vhisunn aussi bien que le genref et le pm/^age avee la oho^rge. lù l'on pleure, on rtt plu» loin : fiaites ves adieux au seleil couchant; saluez le doux lever du soleils
L'œuvre achevée est exposée aux yeux des amateurs, elle est mise en loterie, et qui la gagne en va décorer sa maison.
Tout le salon carré du Jardin d*hiver était rempli de ces esquisses, de ces images, de ces fantaisies ofTertes par les jeunes peintres à Texposition de la liste civile. Beaucoup de médiocre, un peu de mauvais, d'assez jolies choses; tout le niveau du petit art qui se fabrique, à tout heure, aux deux extrémités de la grande ville. Aussitôt que le salon fut ouvert, les curieux s'y portèrent, et des premiers, Henriette et le vicomte, en vrais camarades. L'un et l'autre étaient habiles, et savaient comment se regarde un tableau. C'est vu tout de suite, ou bien Ton n'en finit pas de le regarder. Ils allaient donc, sans trop s'arrêter, d'une toile à l'autre, quand tout à coup le vicomte André tombe en arrêt (c'est le mot) sur un ravissant paysage où Ton eût dit que Claude le Lorrain avait jeté les plus vives et les plus douces couleurs de sa palette. Au premier abord, ce paysage était peu de chose : une île au milieu du flot qui court, un saule aux branches étendus, le dernier rayon se jouant çà et là.
On voyait, sur les bords du fleuve, un bateau sans avirons, qui semblait échoué dans les herbes fraîches. Tout au loin, s'étendait la campagne, à travers les gazons bpûlé». C'était triste, agreste, bien senti; très-calme, avec un profond senthnent
de la nature et de sa douce majesté. Pas un homme, et pas même un troupeau dans le lointain : rien que la vie universelle, ingénument répandue. On voyait que le peintre était resté seul, entre Teau, la terre et le ciel, et son idée, errante du nuage au flot qui jase.
« Ahl que c*estjblil s'écria le vicomte, et ne seriez-vous pas de mon avis, mademoiselle, vous qui êtes si habile à distinguer sur des fragments, grands comme la main, Raphaël du Corrége, André del Sarte du Parmesan? »
La jeune fille écoutait et regardait sans mot dire; une aimable rougeur était montée à sa joue, et si elle était contente, ce n'était pas tout à fait du tableau qu'elle avait sous les yeux.
« Vous êtes vraiment, disait-elle au vicomte, en vos moments d'indulgence. On vous accorde assez volontiers que ce tableau est heureusement copié dans un espace étroit, sous un ciel qui manque à la fois de vie et de chaleur. Mais quelle inexpérience en tout ceci ! Que d'hésitations puériles, que ce peintre est loin de l'idéal I »
Cependant, le jeune homme était loin de se rendre à toutes ces bonnes raisons ; il discutait avec sa voisine, il la trouvait injuste.
« Jalousie de métier, disait-il; la main qui a dessiné cette barque est une main puissante, et je m'y connais.
Ds parlaient un peu haut : leurs voix d'abord, le tableau ensuite, eurent bientôt attiré une certaine foule. •
« Or, n'en déplaise à madame, je suis tout à fait de ravis de monsieur, s'écriait un jeune ébouriffé de blond, digne élève de Jules Dupré; ceci est bel et bien de la peinture en belle pâte, avec un ragoût dltalie; un filleul de Claude Lorrain. M. Jules Dupré mettrait dix ans à effeuiller ce saule, il n'y parviendrait pas. »
Ce rapin (c'en était un) fut suivi de plusieurs autres, dont les peintures, plus ou moins enfantines, étaient appendues à ces murailles. Quand ils eurent sans envie étudié l'œuvre en litige, «ils partirent tout d'une voix, et tout haut, sans se gêner, disant:
« Voilà enfin une belle chose, et l'oeuvre excellente d'un vrai peintre, un vrai Louis Gabat, un Marilhat, un Rousseau. »
Plus ils parlaient, plus Henriette semblait confuse, et plus le vicomte était content.
« Heureux le billet gagnant, disait-il ; je donnerais mille écus de ce petit tableau.
— Vraiment, monsieur, reprit U. Dubois, mille écus! j'en donnerais cinq mille francs, moi qui vous parle. >»
H était grand connaisseur en peinture, ce M. Dubois, très-brave homme et très-bon acheteur.
Les peintres l'aimaient, parce qu'il avait toujours beaucoup d'argent à leur service; ils le craignaient aussi, parce qu'en fin de compte, il faisait toujours avec eux un bon marché pour sa galerie. A ces mots : cinq mille francs ^ la curiosité toucha au délire ; chacun voulut voir le chefd'œuvre.
« Retirons-nous! » disait Henriette; et son visage était plein d'angoisse.
Le vicomte pensa d'abord qu'elle avait peur de sa cousine et de son oncle, qui venaient d'entrer tous les deux dans le salon, suivis du prince Oronzoff. Elle ne voyait ni le prince, ni le général, ni Mlle Aglaé ; elle ne s'occupait que de son père et de sa mère qui étaient à deux pas d'elle. Elle n'eut pas le temps de les rejoindre et de leur dire : « Taisez-vous! »
« A la fin, s'écria M. Pagon, je retrouve à la fois le peintre et son tableau. Eh bien! ma fille, il me semble que ta petite composition a bien felt son chemin dans ce monde ?
— Sur la terre et sur Fonde, ajouta M. Alavoine.
— Eh quoi? c'était vous! s^écria le vicomte, en pressant la main d'Henriette avec un respect, rempli de la plus douce émotion.
— Amis, je savais bien que je la connaissais, s'écriait un des rapins à ses camarades, e'est la jeune fille du Louvre, elle y vient tous les diman-
LES HARPAQONS. 163
ches, 0t H. Ingres lui a fait un jour compliment de son dessiQ de la Belle Jardinière. ^
Alors les voilà qui s'inclinent, les voilà qui Tadr Bairent et qui lui disent : < mon confrère ! » Heu-? reuse, honteuse, elle Tétait.
c Ce n'est plus cinq mille francs que je donne, s'écriait M. Dubois, va pour six mille.
^ Et moi, dix, reprenait le vicomte, en plaçant sa carte au bas du tableau.
— Allons, ma fille, il est temps, partons, disait H. Pagon, qui pleurait de joie ainsi que Mme Pagon et ce brave Alavoine; il est temps, la carriole est làrbas qui nous attend, n
A ce mot : la oarnolej il y eut bien des seigneurs et ]}ien des petites dames qui se fussent moqués volontiers, à commencer par le prince et la belle Aglaé; mais les rieuses furent contenues par le vicomte, et les rieurs par les rapins.
«Quoi donc, mademoiselle et cher confrère, vous avez à peine une carriole, lorsque tant de gredins ont un équipage? Une carriole, au propriétaire de ce coucher de soleil I Vous auriez droit à monter dans le char du soleil 1 » Ainsi disaient les rapins tout joyeux.
Et du même pas, ils conduisirent la fille du Louvre à son char de triomphe. Il est vrai que le vicomte André la tenait toujours par la main.
Bans le vestiaire, il l'entoura de petits soins.
comme ferait un père pour son enfant bien-aimée. En vain les rapins lui voulaient mettre ses mules qu'elle avait brodées; il les délivra de cette peine. Il lui présenta son manteau, puis sa capeline. Avec elle, il descendit lentement les quatre ou cinq marr ches qui séparaient le Jardin d*hiver des Champs- Elysées. La pluie à torrents tombait, mêlée à la bise. Hélas ! la carrriok était ouverte à tous les vents : c'était un vieux landau de la banlieue, et qui ne fermait plus.
« Mais vous allez périr de misère et de froid, làdedans, dit le vicomte à la dame un peu confuse. Acceptez, s'il vous plaît, ma berline. Il fit avancer sa voiture ; il y fit entrer cette protégée de la lampe merveilleuse. Il posa sur ses membres délicats, la peau de tigre dont il se servait dans les plus rudes hivers; puis la petite Harpagonne et sa mère, et le père Harpagon avec son ami Alavoine, étant bien installés dans ce carrosse, le cocher, qui savait le chemin, toucha du côté de la Polie-Bremont. Les rapins applaudissaient à Faction du vicomte, et la douce Henriette, fermant ses yeux, se laissait aller nonchalante à ce beau rêve.
— Ah! tu portes de pareilles artistes; nous te louons pour le reste de la nuit, dirent les rapins au cocher de la carriole, et tu souperas avec nous.»
Pendant que le vicomte remontait au vestiaire,
OÙ il avait laissé son manteau,.Mlle d'Avrecourt, au bras du prince, et suivie de son père, descendait les marches couvertes de tapis, avec la majesté de Junon, lorsqu'elle descend des nuages de Flda.
Elle avait tout vu, tout compris; elle n'était pas indignée ou méprisante; elle n'était pas triste. Il lui suffisait que sa rivale fût une artiste, une faiseuse de tableaux, pour que soudain s'évanoutt toute sa colère. Hors de son monde, Aglaé ne s'inquiétait guère, et son cousin eût donné le bras à quelque saltimbanque de la foire, à quelque danseuse du tas de la danse, elle ne s'en serait pas émue davantage. De son côté, soit qu'il ne l'eût pas vue, ou n'eût pas voulu la voir, le vicomte André laissa passer sa cousine, et, pendant qu'on lui cherchait son manteau dans ce vestiaire en désordre, voici 1^. conspiration qui fut ourdie, au bas du vestibule, entre une douzaine de petites dames et de petits messieurs, plus sérieux cependant que la compagnie à laquelle ils prêtaient main-forte.
C'est l'attrait et le malheur de ces bals par souscription : chaque femme y peut aller pour son argent, les honnêtes et les perverses, la duchesse et la fille. Il y avait beaucoup plus de celles-là que de celles-ci, dans ce bal du Jardin d'hiver, et comme les dames du demi-monde avaient été tenues toute la nuit en respect par les honnêtes femmes, elles n'étaient pas fâchées d'avoir leur revanche, en pre-
166 LBS HÂRPÂGONSé
nant jusqu'au lendemain^ aux mères^ leur gart^fi; aux femmts^ leur mari; aiîx jeunes filles^ leur fiancé. C'est la coutume et la rengeance de ces drôlesses ; elles n'y manquent guère. Il faut dire aussi, tant les hommes sont lâches et vicieux^ que rien n'est plus facile à prendre que cette revanche du carton sur le fer^ du plâtte et du Ternis sur les beaux visages^ des filles de portier sur lei^ grands noms qui viennent des croisades; Mais èpioi I le bel enjeu de la soirée^ entre ces dames qui so ëônnaissaient toutes, et qui savaient à quelles lâchetés elles avaient affaire, était justement de séduire et d'enlever le Vicomte encore tout rempli du génie et de la beauté de son amoureuse. Il méprisait, nous l'dvoiis dit$ ces Pasiphaë des imaginations perverties; il ne voyait nulle gloire à les Soumettre, et nul plaisir à les suivre. Il trouvait que la plus belle entre ces infantes de rebut ne pouvait lutter, feous aucun t^apport, avec Id plus simple et la moins coquette des honifiêles femmes; Mais c'est le penchant de ees têtes fêlées : pliis il les tenait à distance, et plus elles se faisaient un point d'hormmr de lui faire porter? même un instant, leurs chaînés vénales.
^ Je parie avec vous^ disait la petite Fariny à la grande Lâùrà, que tout à l'heure, ici, je l'invite Je l'enlève, et je le fais souper, avec nousj à la Maison d'Or?
LES RAl^ÂtiiONS. 16 ï
=- fôpé là ! féptii Lâlift, ef titë ', fei tôiiSj stit Vos garies ffieurtrièfes;*.; Toîlà rentiemi I *
Alors Panny Mercier (c'est son nom de demoiselle; elle avait commencé par être la baronne de Guérande); en tonte hâtè^ se blettit dans le carrosse de M. de Ganonvilley et le vàlct^ s^adressant au vicomte André^ qui cherchait une voiture déplace:
« Si monsieur le vicomte voulait entrer dans le carrosse de Monsieur, Monsieur lui offre une place de bon coeur. «
André qui connaissait la voiture-, entra sàni^ méfialice, et foiietlè cochei* !i.< Le coupé partît au trot de deux graiids ebetaux^
« Enlevé! i^'éeîiat Fanny Meroier, le vioemte est à moi!
— Pardieu! dit*-il, vouei avëi! fait là une belle trouvaille !
~Ahl rëprit-elle^ eii fiiadt sur lui des yelix pleins de lài^mes (elle |)leurait à volonté^ si J'étais digne encore de l'attention dii vicomte, et s'il voulait se rappeler qu'il m'a fait la cour autrefois, quand j'étais la baronne de Guérande !.<. Hélas! faites cela pâr|)itié^ mon cher André. Tendez une main secourable h la malheureuse qui s'est perdue. Me est au fond de l'abimèj aideé-k ! Peut->ètre un jour, glorifiée el sa^tifiée par l'amour véritable, serez-vous fier de votre ouvrage.... »
Elle débitait ces belles choses, les mains jointes, à ' la lueur des lanternes, dont le reflet animait son visage. Un autre eût été pris à ce requiem de la Bohême galante.
« Ah I disait André, la bonne farce, et la grande comédienne! £s-tu donc assez amusante, avec tes lon-lan-laire, et que ne dis-tu, tout de suite, avec ta cousine Marion de Lorme :
Ton amour m'a refait une virginité !
Elle alors, comprenant qu'elle était devinée, elle se mit à rire, à son tour.
« Corne de cerf, vous n'êtes pas facile à prendre, André, mon mignon, et vous êtes rude à la tentation I Je vous ai cependant vu si tendre et si soumis, à genoux, vous qui baisiez le ruban de ma ceinture.... Ah! c'était le bon temps!
— La ceinture en valait la peine, ô mes amours ! Elle était nouée en façon de nœud gordien. Un plus heureux que moi, a tranché ce nœud-là. Mais s'il vous plaît, Panny, où me conduisez-vous?
— Choisissez, dit la baronne avec sa voix de mystère, ou de souper tête-à-tête avec moi, chez moi, ou de souper en grande compagnie à la Maison d'Or?
— Va pour la Maison d'Or, ma petite baronne, et « plus on est de fous, plus on rit I » disait la chanson. J'aurais cependant donné quelque chose pour rentrer tout bêtement chez moi.
— Donnez-moi ce brimborion d'épingle, André, vous êtes libre, et je vous fais reconduire à votre hôtel, sans souper.
— Non, reprit le jeune homme : à la Maison d'Or! » Et comme si le cocher Teût entendu, le coupé s'arrêta sur les marches de la Maison d'Or.
La compagnie était attendue en ce lieu de plaisance, et déjà tout était prêt à la recevoir. André et la dame entrèrent dans un petit salon où flambait un grand feu.
« Personne encore? dit-il; voilà un souper qui commencera de bon matin.
— Vous verrez que ces dames auront été faire un bout de toilette à leur visage, répondit la baronne en s'installant au coin du feu. On ne reste pas impunément au bal, quand on n'est plus de la première jeunesse, et nos danseuses n'ont pas été fâchées :
De réparer du bal le réparable outrage.
— Ah! que je m'ennuie, ajouta la baronne, un pied sur les chenets, quel métier! Une honnête femme, à cette heure, est retirée honnêtement dans son alcôve, elle dort; les autres veillent. Sur ma parole, mon cher vicomte, vous faites bien de ne pas nous fréquenter.
A cette morale inattendue, en lieu pareil, le vicomte cherchait une réponse qui ne fût pas ridi-
170 L'BS HAI^PASOKS.
cule, lorsqu'il tit entrer une dame, en ce moment célèbre au delà même du monde étrange doùt elle était la reine. On l'appelait, de son surnom,- la Topaze; elle arait commencé par être une basse courtisane, et de chute en chute, à trayers ces fanges mêbtides^ effrontée et babillarde, à force d'entasser les mépris sur les insolences^ elle était devenue une quàsi-reinCi Sans esprit^ elle avait Souvent des reparties piqùatltes, qui feisâiënt drter a^ iniracle. Elle était sotte et vaine, adroite âii besoin; une âme de boue^ im corps de fet^ lâchëj et tie redoutant aucune aventure; dtare^ atide^ et cèpèndôrit préférant souvent son caprice à l'argeiit. Cette femme-là est vieille bdmffië le monde ; lés Athéniens l'appelaieiit Phryflé ^fe Cribiéi
il Uti tête-à-tête? îin rendez-vous? dit-elle m entrant. Recevez, chère baronne,^ les compliments âe votre humble servante.... »
Et comme elle vit qu'elle n'avait pas frappé juste :
« Excusez-moi, dit-elle^ si je porte un jugement ténébreux. »
Alors, s'adressant plus directement au vicomte :
« Il ne faut pas' en vouloir, mon cher monsieur de la Vertu, à madame notre nouvelle amie, si elle vous a tendu un piège mal tendu ] il n'y a que ces baronnes pour tout de bon^ ces dames du vrai monde, ces pêches à quinze sous, pour enlever à
LES HABPA0ON8. 171
une heure du matin, et pour le conduire à la Maison d'Or, un iiinocent qui toute la nuit s'est amusé honnêtement à danser avec une fillette, pour le bon motif. Ces dames mariées avec un vrai mari, au véritable arrondissement, qui ont habité toute leur vie une maison bourgeoise, et qui se jettent, à l'étourdie, en nos accidents, ne savent jamais l'heure et le bon moment de la pèche aux amoureux. Les maladroites qui vont sur nos brisées sans savoir le premier mot de notre profession !
— Quelle pitié! Tantôt leur ligne est trop tendue et se brise.... ou bien les mailles du filet sont trop lâches, et le poisson pris, leur échappe. Il faut apporter une grande prudence en tous ces manèges. Quant à moi, tout bien posé que vous êtes, monsieur, pt toute fière que Je serais de rencontrer un cavalier tel que vous, dont pas une de mes amies ne saurait se vanter, ce n^est pas moi qui vous aurais enlevé dans mon carrosse, après toutes les extases dont vous vous êtes enivré cette nuit.... Pardonnez, chère baronne, cette petite leçon, que je vous donne en passant, et tâchez d'en profiter.
— Certes, reprit la baronne en retirant son pied dont l'étalage était inutile, le résultat de mon enlèvement vous donne tout à fait raison, Mlle Topaze; j'ai pris uq hibou croyant prendre un merle
blanc... Mais qui diable aussi se serait douté, même vous, Topaze, avec toute votre habileté et votre prudence, que ce même jeune homme ici présent, ce Joseph du Jardin d'hiver, se trouverait mal à la seule idée de souper avec nous à la Maison d'Or, parce qu'il aura dansé le cotillon avec une jeunesse ? Et si vous saviez que cette jeunesse à laquelle monsieur veut rester fidèle en ce moment, et fidèle à tout prix, il a fait naguère, le complot de la déshonorer publiquement, et de barbouiller sa maison de façon que le père, la mère et la fille aient sur les bras, pas plus tard que ce matin, toute une émeute.
— Eh quoi! vous savez toutes mes trahisons?
s'écria le vicomte.
— Mon Dieu oui, dit la baronne, le général d'Avrecourt me dit tout, d'autant plus que j'ai quelque intérêt à le savoir riche. Il m'a raconté les écriteaux qui seront posés demain, sur la maison de votre amoureuse ; il nous a même invitées, moi et mes camarades, à venir, sur les quatre heures, dans nos calèches, pour jouir de ce charmant spectacle ; et pensez donc si nous y manquerons 1 »
Il n'en fallait pas tant, pour que le jeune homme, en ce moment, comprît tout son crime. Il en avait eu le pressentiment cruel lorsqu'il tenait dans sa main la main d'Henriette, et maintenant que la vengeance de son oncle allait s'accomplir :
« madame, dit-il à Topaze, il faut que j'empêche un grand malheur! Prêtez-moi votre voiture, et je vous donnerai demain, tout ce que vous voudrez. »
A ces mots, ses yeux éperdus se portaient sur la glace de la cheminée. surprise I il y vit une image couverte de la pâleur de la mort. C'était son propre visage I En même temps, il sentit un grand frisson qui circulait dans ses veines, et bientôt la fièvre ardente s'empara de son cerveau. Il était si malheureux, qu'il fit pitié même à Topaze : elle lui offrit son bras pour descendre.... A peine assis, il s'évanouit dans la voiture qui l'emportait.
C'était la fièvre et c'était la fluxion de poitrine ! A passer par tant d'émotions et de remords, le vicomte André fut vaincu. Il fallut réveiller son père et sa mère, et le porter dans son lit, sans trop savoir quels ordres il donnait d'une voix confuse. Il remerciait Topaze , appelait Henriette ; il maudissait son oncle, il avait des moqueries et des rires qui s'adressaient à sa cousine. Il fut entre la vie et la mort pendant neuf jours. Il pleurait, il se lamentait; il demandait grâce! il suppliait son père et sa mère :
« Allez près d'elle et sauvez-la ! Dites-lui que je l'aime.... invoquez mon pardon! »
Ces pauvres gens éperdus, qui n'avaient que ce fils, qui le croyaient frappé de folie, écoutaient ses
discours sans y rien comprendre. Il y avait longtemps qu'ils ne voyaient plus le général et sa fille Àglaé : ils éloignaient de toutes leurs forces, cette alliance dont ils étaient menacés. Ils ne savaient pas quelle Henriette invoquait leur pauvre enfant. A la fin, quand la fièvre eut cessé et quç cette àme en peine se calma, le^ jeune homme expliqua à ses bons parepts, très -étonnés et très -heureux, toutes les confusions de son cerveau.
Voici cependant ce qui s^était passé dans la maison menacée, et comment s'était accompli jusqu'au bout le crime du jeune André. Le lendemain du bal au Jardin d'hiver, la famille Pagon, réunie au déjeuner, repassait les incidents de la veille, et le père et la mère uq tarissaient pas en éloges sur l'esprit, le dévouement, la grâce et la beauté du jeune valseur.
« J'ai vu le moment où il m'embrassait, disait la mère.
— Et moi, donc, reprenait le père Pagoq, je ne sais pas ce qu'il a voulu me dire, mais il m'a com-
mencé un petit discours qui ressemblait fort à une demande en mariage. »
Ils s'extasiaient Tun l'autre sur l'admiration du vicomte pour ce tableau dont l'auteur était encore inconnu. Que d'éloges, que de succès, et quel prix il offrait de ce chef-i œuvre!
« Et toi, ma fille, tu ne dis rien? reprenaient le père et la mère. Ah I comme il te regardait; comme il t'a reconduite au bas de l'escalier, dans la rue et sans manteau, par une pluie à torrents! »
Henriette écoutait toutes ces louanges sans mot dire, et cependant elle repassait dans sa mémoire, elle aussi, toutes les choses qu'il avait dites et qu'elle avait ressenties; elle revoyait, dans son propre triomphe, la défaite de mademoiselle Aglaé tfAvrecourt; elle entendait retentir à ses oreilles charmées, cette voix d'un si beau timbre et qui disait tant de choses ; elle se rappelait tant de précautions qu'il avait prises à la mettre en son propre carrosse, à relever les glaces de la berline, à Fabriter sous la peau de tigre... Et pourtant sa joie était troublée ; elle n'y pouvait rien comprendre ; elle savait confusément qu'il y avait un mystère en tout ceci, mais quel mystère... un danger, peut-être..., et quel danger?
« Soyez sûrs, disait-elle à son père et à sa mère, que ce jeune homme est venu chez nous, avec des intentions méchantes; toutes les propositions qu'il
VOUS a faites étaient faites pour vous nuire, et (j'en ai peur!) les amitiés d'hier cachaient un grand piège.
— Fille méfiante ! disait le père.
— Ahl que te voilà bien, à n'être jamais contente, ajoutait la mère. »
Et, comme ils achevaient de déjeuner, mattre Alavoine accourant :
— Eh vite, eh vite! criait Alavoine; on est en train de poser là-bas, trois belles tables en marbre noir, en lettres d'or. On lit déjà, avec une curiosité que je ne saurais vous dire : Petite rue Harpagome et Grande rue Harpagonne! Il y en a dans la foule qui rient et battent des mains, en signe de joie ; il y en a d'autres qui sifflent et qui grondent. A chaque instant, cependant la foule augmente, et pour peu que cela dure encore dix minutes, vous aurez une émeute. Ils en sont maintenant à poser la plaque principale, avec des crochets qui représentent cinq griffes acérées. Venez avec moi; ça vous regarde, et ça vaut la peine d'être vu.
Inquiets déjà, sans trop se rendre compte de leur inquiétude, les deux Pagons, suivis d'Alavoine, se hâtaient pour saluer les trois tables noires.
» Viens avec moi, disait le père Pagon à la triste Henriette.
— Avec votre permission, mon père, je reste ici; au moins quelqu'un gardera et défendra la maison,
— Nous allons et nous revenons! dit sa mère. Et les voilà partis, poussés par une curiosité que rien ne pouvait retenir. »
Ils n'étaient plus qu'à une centaine de pas de Texcité Pagon, lorsque soudain les grands murmures qui se faisaient entendre s'arrêtèrent. Alors s'étant avancés jusqu'à la première maison, qui faisait le coin principal du passage, ils virent qu'en effet, deux ouvriers en blouse attachaient solidement, par des crampons de fer, le marbre où se lisait en gros caractères :