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GRAND PASSAGE DES HARPAGONS

Quand le marbre fut posé, l'ouvrier narquois essuya l'inscription avec sa blouse, et fit un grand salut de sa casquette; alors des cris, des huées, des bravos ironiques, tous les mépris d'une foule ameutée,

« Harpagon, disait la foule. Harpagon! que les voilà bien nommés ! A bas les Harpagons I » et les huées, les quolibets, et bientôt les menaces.

Épouvantés et comprenant enfin que ce mot Harpagon^ qu'ils avaient pris pour leur nom propre arrangé pour la circonstance, était une violente injure, et les désignait à toutes les fi^eurs populaires, dans ces lieux écartés où le peuple était pauvre, et jaloux de toute espèce de prospérité,

179 LES lIARPAaONS.

Pagoo lf\ p^re et Pagon la mère se tenaient immo-

bUes, et frappés de cette subite lumière.

c Hélas! disaient-ils, nous sommes perdus! Ma fille a raison, ce jeune homme était notre persécuteur. Que lui avons-nous fait? »

Alavoine en vain les voulait calmer.

f Mon pauvre Alavoine, disaient-ils, c'est pourtant vous, qui nous avez donné le conseil de mettre en vente le droit de baptiser ces maisons de malheur ! Dure est la leçon, mais nous l'avons méritée! »

Et la foule, toujours croissante, entraînait ces malheureux après elle. Ainsi, sans le vouloir, ils traversèrent la grande rue Harpagonne, et la petite rue Harpagonne,

« Et notre fille aussi, notre innocente fille, si généreuse et si bonne, elle est exposée aux quolibets de cette populace. Ah! mon Dieu, que dira-t-elle, et qu'allons-nous devenir? »

Tel était le désespoir de ces pauvres gens; Alavoine les suivait tout alarmé. En effet, dans cette foule, il suffisait d'un gamin pour tourner le rire en violence. Or voilà soudain plusieurs débiteurs passés et présents du malheureux Pagon qui s'écrient : « Aux Harpagons I aux Harpagons ! > Et la foule ardente arrive en courant sur l'humble maison de cette famille au désespoir.

Voilà la maison ! La porte est fermée, les fené-

très sont fermées! Seule à sa table de teirailj Henriette est assise, attendant et pressentant le tumulte. De si loin, elle avait entendu ces cris féroces; elle aussi, elle avait fini par s'expliquer ces huées; elle avait compris ces fureurs sans nom et toujours croissantes, et quand elle vit la îôùlé armée de pierres :

t Tant mieux, dit-elle^ ils me tueront, et fc*est lui qui viendra me relever morte. Ah! c'est Meri fait; il sera chfltié de sa trahison.... il en mourra! î

Et comme si âon vœu eât été entendu par cette foule obéissante à ses mauvais instincts^ le^ pierres tombèrent dru conmie grêle, sur la maiâdri dês Pagons. En un instant lés vitres furent brisées; Henriette, atteinte au front d'un silexj tomba évanouie au pied de là fenêtre, sa chute la sauva. Véhsèt donc à la douleur de ce père et de cette mère; accourus trop tard pour sauver leut* enfant !

« A Taide ! au Secours ! » criait le pauvre Afeivoihè, et sa voix fut entendue, enfin I

Atcoururent alors les voisins; les hbuhêtèà gêna; les terrassiers et les maçons qui avaient tt*availlé sur le terrain des Pagons, et comme au fond dé cbtte êtoêtlte il y avait peu de colère, Témeutè fut bientôt dissipée; Ainsi passe, EU dessous d'un ciel serein. Un grand nuage; il pleut.... le iluage en frissonnaht se brise cdntrë Un vieux chèné;;.. alors te ciel reparaît calme et serein.

Dans la maison, tout était brisé; la pauvre Henriette, au milieu de ces débris, fut relevée. Le sang coulait à ilôts de sa blessure, et cependant la blessure était peu dangereuse. En vain le médecin commandait qu'elle gardât le lit, elle n'en voulut rien faire; et, sa blessure étant pansée, elle se tint debout, fière et superbe, à sa fenêtre ouverte, regardant venir, chose inaccoutumée en ce lieu, tous ces beaux carrosses que le baron d'Avrecourt avait invités la veille, comme on invite à quelque spectacle gratis. Mais ces curieux vinrent trop tard pour que leur curiosité fut satisfaite; après le premier étonnement de ces plaques de marbre au mot :

Harpagon! dont il avait fallu lui expliquer le sens, le peuple, honteux de sa violence, avait passé outre, et les belles dames qui s'en vinrent pour visiter la rue Harpagonne, ignorantes autant que le voyou de la rue, essayèrent en vain de rire de cette plaisanterie qu'on leur disait si plaisante.

Henriette eut donc cette consolation de savoir que ces huées ne recommenceraient pas ; mais ce qui la consola tout à fait, et ce qui changea sa peine en victoire, ce fut de rencontrer (la baronne allait devant) les regards joyeux du baron d'Avrecourt et de sa fille. Ils s'attendaient à voir une personne humiliée.... ils trouvèrent une tête blessée; ils croyaient à deis larmes.... ils virent du sang; ils attendaient une plainte, ils restèrent atterrés sous le regard

dédaigneux de la fUle du Louvre. EnGn, comme elle était entourée en ce moment de ce musée en débris dont elle ornait sa maison, ils pensèrent que la foule était entrée hurlante, et qu'elle avait déchiré les tableaux dont voici les fragments épars. — A cet aspect, le général et sa fille baissèrent les yeux; pleins de honte, ils rentrèrent dans la ville ; il leur semblait lire, à l'avance, sur ces marbres vengeurs : Passage des Meurtriers!

Donc le baron d'Avrecourt s'en revint, de cette expédition, moins content qu'il ne Teût espéré : non pas qu'il s'inquiétât beaucoup des accidents arrivés chez les Pagons, et de Mlle Pagon meurtrie. ... il avait bien vu d'autres accidents à la guerre : il s'inquiétait du triste effet qu'avait produit l'espièglerie de son neveu.

« C'est trop loin de Paris, se disait-il, et de la cité des badauds; avant huit jours, ce peuple de là-bas ne s'inquiétera guère plus du passage des Harpagons, que l'on ne s'inquiète ici des rues Beaubourg, Tiquetonne, Goquenard ou Thibeautodé. Ils trouveront même un certain agrément à contempler ces beaux marbres et ces belles lettres d'or; et me voilà bien avancé avec mon compromis de cent mille francs! Mon neveu est un maladroit; ce qu'il a fait de mieux dans tout ceci, c'est de tomber malade, et d'être à la mort, juste au moment où son amoureuse a la tête fêlée. Il se fût jeté à ses pieds

pour lui demander pardon, il eût brisé Tinsolente enseigne, et j'en étais pour mes espérances. »

Au milieu de ces méditations, M. d'Avrecourt fut rejoint par ce même banquier, acheteur de dix mille mètres de terrain dans la Folie-Armont.... Nous avons déjà dit que M. Pagon n'avait que la parole de l'acheteur, et que le contrat était encore à passer.

A peine ces deux hommes, le banquier et le général, se furent abordés, qu'ils s'entendirent l'un l'autre, à demi-mot :

« Je vais de ce pas, disait le banquier, chez M. Pagon, puisqu'il m'a donné un si bon prétexte à rompre notre marché. J'espère un peu que ces dix mille mètres de terrain lui rentrant à Timproviste amèneront quelques sages réflexions en votre faveur. Suivez mon conseil, monsieur le baron, rentrez dans cette affaire, à tout prix. C'est un million que vous gagnerez en dix-huit mois ; mais, comme en toute chose il faut un courtage, vous me passerez à 30 fr. le mètre, la portion de terrain que M. Pagon m'avait vendue à 50 fr» » Là-dessus, ils se donnent leur parole ; mais ils échangent un petit engagement; en double partie : — Onne sait ni qui vit ni qui meurt, dit le proverbe normand.

De son côtéj M. Pagon se tenait en repos...* c'était le repos d'un homme éveillé, et sachant parfaitement son véritable intérêt. — Il attendait la vi-

site inévitable de M. d'Avrecourt.... Il vit entrer le banquier Daniel. Celui-ci, très-eflfrontément, expliqua à son vendeur comment il se croyait bel et bien dégagé de sa parole avec ce passage des Harpagons ; comment la grande rue et la petite rue Harpagonne avaient perdu en moins d'une heure, une bonne partie de ce qu'elles valaient avant d'être ainsi dénommées. H était donc tout à fait dans son droit, lui, Daniel, lorsqu'il renonçait à une entreprise commencée sous de meilleurs auspices, et môme il conseillait, en ami, à M, Pagon, d'effacer au plus tôt cette insolente épithète, ou de renoncer à ses vastes projets pour Tavenir.

Le même jour, à peu d'intervalle, Henry Pagon vit entrer dans son logis où les vitriers n'avaient pas encore remis toutes les vitres, plusieurs des locataires de ses quatre maisons, qui venaient lui signifier leur congé, et lui demander une indemnité pour le tort que ses marbres leur avaient causé. De bonne foi, pouvait-on se rendre au café des Harpa^ gons? A ces réfractaires, M. Pagon répondit qu'il était prêt à résilier le bail, et qu'il s'entendrait avec eux, sur une juste indemnité.

Cette conversation entre les divers intéressés fut rapportée fidèlement à M. d'Avrecourt, qui semblait déjà fatigué de son rôle :

« Vous n'avez donc pas dit à cet entêté, mon cher Daniel, qull ne s'agit pas ici de mon neveu, que

j'ai son dédit entre les mains, et que c'est avec moi seul qu'il peut traiter?

— Pardon, général, je l'ai dit, reprit le banquier, il m'a répondu qu'il était content de vous avoir pour adversaire, qu'il savait bien que votre neveu n'était qu'un prête-nom, et que pour rien au monde, après sa trahison inexplicable, il n'eût voulu lui demander grâce et merci.

— J'irai le voir dès demain, reprit M. d'Avrecourt. Hâtons-nous, si nous voulons réussir, tandis que mon neveu est encore entre la vie et la mort. Une explication avec sa belle Henriette pourrait tout perdre, et cette affaire est de celles qu'il faut brusquer.

—- Bonne chance, mon cher général, et si vous avez besoin d'argent, rappelez-vous que j'ai cent mille écus à votre disposition! » reprit Daniel en s'éloignant.

Le surlendemain, vers une heure après-midi, les Pagons étaient réunis, selon leur habitude, en leur salle basse : Henriette, assise dans le fauteuil de sa mère, Alavoine attendant un mot de son ami Pagon, et la grande Harpagonne (ils lui" donnaient ce nom-là en riant) tricotant des bas pour son Harpagon. Après un silence, où chacun de ces personnages songeait, maître Henry Pagon :

« Je suis sûr, dit-il, que vous verrez tantôt le général frapper à cette porte. Eh ! bien, qu'il y vienne,

et laissez-moi faire : ou je ne suis qu'un maladroit, ou je vous montrerai cette fois, un homme habile, et qui sait mener sa barque à travers les écueils. — Oui, reprit-il, cette fois je vais mériter mon surnom. Le général est jaloux de ma cité, il la prendrait d'assaut, si c'était une ville ennemie. Il la veut à tout prix ; qu'il soit content, je la lui cède à bon compte. »

Et comme Alavoine ouvrait de grands yeux :

« Aurez-vous donc toujours des yeux pour ne point voir, Alavoine? Et n'avez-vous pas vu que cette affaire est au-dessus de mes forces? Ne comprenez-vous pas que depuis longtemps déjà, elle me gêne et m'inquiète? Où donc relrouverai-je, en vingt-quatre heures, ce banq^jier Daniel, cet acheteur de dix mille mètres qui m'a manqué de parole, et par quel moyen, dans mes maisons désertes, remplacer des locataires qui ne demandaient qu'un prétexte à s'en aller? Certes, l'affaire est bonne; elle n'est pas mûre, il faut l'attendre. Enfin, quelles menaces dans l'avenir, quels bruits de mauvais présage? Il y a trois jours, sous un vain prétexte, une émeute à ma porte ; aujourd'hui de tous côtés ces cris dangereux : néformel Ils parlent déjà, ces amateurs de réforme, de se réunir en famille et de se compter dans un banquet. Croyez-moi, laissons venir le général, il sera le bienvenu. »

En effet, après un débat de trois heures, il fut

convenu entre Henry Pagon et le général d'Avrecourt, que M. Henry Pagon, moyennant quatre cent mille livres, argent comptant, et cinquante mille écus pour l'entrepreneur des terrassements déjà faits, cédait à M. le général d'Avrecourt les quatre maisons, et le terrain compris sous cette désignation : Passage des Harpagons : le dédit de cent mille francs étant compté pour somme réelle et reçue. D était reconnu que les fragments de terrain, non contenus dans le tracé de la cité, restaient la propriété dudit sieur Henry Pagon.

« Lequel dit acte, étant réalisé le surlendemain par le payement intégral de cent mille écus, sera passé en bonne et due forme chez le notaire dudit Henry Pagon. » Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Le banquier Daniel intervint pour la moitié de la somme à payer ; le reste, moins les cent mille francs du premier dédit, qu'il gagnait sur le marché, fut payé par le général.

« Cette fois ma fortune est faite I disait-il à Daniel en se frottant les mains.

— Notre fortune, s'il vous plaît, mon général, reprenait Daniel, et si vous le vouliez, je sais un bon moyen de confondre en un seul, ce double intérêt »

Ainsi furent employés les trente jours que dura la maladie et la convalescence du vicomte André. — A peine il av^t eu la conscience des tortures qu'il avait subies, et la santé lui revint avant que

lui revint le souvenir. Le temps qu'il avait mis à se guérir, Henriette l'avait mis à le juger. Elle le savait malade ; il y eut un moment, quand elle comprit Finsulte faite à son père et à sa mère, où elle le trouvait indigne de pardon.... Un jour suffit pour la ramener à des sentiments meilleurs, et, tout d'abord, elle voulut lire, à tète reposée, la comédie où Ton voit Harpagon dans l'exercice de son abominable passion. Elle ouvrit V Avare avec haine, elle referma le livre avec joie. Elle avait commencé par s'indigner contre ce malheureux, ennemi de sa famille, ennemi de soi-même, elle finit par en rire, et par son rire, elle fut désarmée.

« Hélas! se disait-elle, ce n'était qu'une espièglerie, elle a mal tourné pour ce pauvre André. Qu'il vienne implorer mon pardon.... je lui pardonne. »

Au même instant, bonté du ciel I elle vit se dessiner, une seconde fois, la silhouette des deux chevaux gris ; elle revit le jeune homme, affreusement pâle, et recouvert de cette même peau de tigre où elle s'était blottie. Aux côtés du vicomte se tenait un vieillard aux cheveux blancs; il descendit le premier, et tendant les mains à son fils, il le déposa sur le seuil de la maison. Ils entrèrent, celuici appuyé sur celui-là. — Le jeune André, s'inclinant, comme il eût fait pour notre sainte reine :

« Acceptez, disait le vieillard, mademoiselle, les excuses et les repentirs d'un étourdi qui a pensé

mourir de douleur en apprenant les dangers que vous avez courus par son crime. Acceptez en même temps les regrets de son père et de sa mère, et faites grâce à son repentir... »

Elle tendit sa joue au jeune homme, qui la baisa juste à Tendroit où la pierre avait laissé sa cicatrice. Ainsi furent-ils fiancés, et la famille dans laquelle entrait, par une si belle porte, la jeune Henriette s'étonna quelque peu de la fortune de ces Pagôn, que le vicomte André croyait avoir ruinés. Il y eut des récits bien divers de ce mariage, et bien des ricanements, mais Tatelier de Paul Delaroche et celui d'Eugène Delacroix battirent des mains au bonheur de la fille du Louvre!

Aglaé d'Avrecourt, pour ne pas demeurer en reste avec son cousin, accorda sa main au banquier Daniel, propriétaire de vingt mille mètres de terrain dans la cité des Orphéons, C'était le nouveau nom du ci-devant passage des Harpagons, De cette façon, ils conservaient les tables de marbre et plusieurs des lettres d'or que le vicomte avait payées. Le soir de leurs noces, M. et Mme Daniel donnèrent à toute la fashion un grand bal dans leur hôtel de la rue de Provence, où ils oublièrent dinviter Harpagonne. Le soir de leurs noces, le vicomte et la vicomtesse André s'en furent, en petite loge, au Théâtre-Français, où l'excellent combien Provost jouait VAvare,

Ah! comme ils s'amusèrent, et comme ils se félicitaient, en se serrant la main, de ce pauvre Harpagon qui, sans le savoir, les avait mariés !

Un an après ces justes noces, à l'heure où la Folie-Armont trouvait enfin des acheteurs sérieux, où les travaux de la bulte aux Cailles étaient repris avec une ardeur inaccoutumée....

" Ah ! le coquin I ah I le brigand 1 le traître, et THarpagon des Harpagons! » s'écriait le général d'Avrecourt....

La révolution de 1848 venait de remettre en question la paix de TEurope, ainsi que Tavenir de la petite rue Harpagonne, et du passage des Harpagons.

Le jour où le jeune comte Ernest de Caradeuc fut présenté à Mlle Théodora, fut, sans doute, un des plus beaux jours de sa vie. Il avait vingt ans, rien à faire , il se croyait riche avec trente mille livres de rente que lui avait laissées son père. D venait du fond de la Bretagne à Paris, où l'envoyait sa mère elle-même, afin, disait la bonne dame, que son fils unique eût tout loisir de parcourir le cercle accoutumé des folies de la jeunesse.

Alors il reviendrait dans le château de ses pères, où il devait épouser, quand il aurait ses trente ans, une riche héritière qui grandissait paisible et sans ambition, dans un vieux château entre un étang et une forêt. Il est juste, en effet, disait la dame à son fils, que vous sachiez les vanités de ce bas monde. Il partit, pleuré des serviteurs, béni par sa mère, et content. Dieu le sait, d'être un peu libre, à son tour.

Gomme il représentait un des grands noms de sa province, il eut bientôt rencontré dans la grande ville un ami pour le présenter en quelques bonnes maisons, et même à Mlle Théodora.

Vous l'avez connue. Elle approchait déjà de la trentaine. Elle était célèbre, entre toutes les parisiennes galantes, pour sa suprême élégance en meubles, en bijoux, en équipages, en toilettes. Elle était, en sa gloire de Niquée, une arbitre de la mode, et plus d'une fois, les marquises des grands faubourgs, s'étaient (j'en suis fâché pour elles) informées tout bas, du nom de sa couturière?— On racontait, dans un certain monde, que la dame ne portait guère que cinq ou six fois une robe nouvelle. Elle faisait, les jours ouvrables, deux toilettes par jour, complètes; plus une toilette supplémentaire pour les jours de bal ou d'Opéra. Les lingères ne prononçaient le nom de Théodora qu'avec respect ; elle était traitée en reine au Page, et les Villes de France, quand elle daignait les honorer de sa présence, la reconduisaient jusqu'à son carrosse. Elle avait inventé, la première, le grand art d'assortir la robe au chapeau; la bottine au jupon, et les gants à l'ombrelle. Elle avait mieux que le goût de la parure, elle en avait le génie, et si loin elle poussa ce grand art pour lequel elle était faite, qu'un théâtre habile imagina d'engager, pour remplacer la grande coquette,

cette élégante Théodora. C'est notre sottise et notre habitude aujourd'hui, nous nous éprenons de la comédienne à Tamorce de ses dentelles, de ses rubans, de ses fanfreluches. Fantaisie est le nom de Célimène, et Caprice est le nom de la belle Armande.

On n'a plus nul souci du talent, de la beauté. Que nous fait le charme? A quoi bon le sourire? Il suffit que le jupon soit de la bonne faiseuse. On n'en veut pas davantage. Et voilà comment miss Théodora avait été bombardée en plein drame, où chacun l'admirait pour sa façon de porter les bottes et de tenir l'éventail. C'était son talent et sa renommée, n n'y avait pas jusqu'aux titis du boulevard, qui ne fussent très-sensibles à ces anneaux, à ces bracelets, à ces carcans de pierreries. L'un à l'autre, ils se disaient, en se montrant la rivière et les pendeloques : Diamants fins! Et pas un, la voyant si riche, qui ne se mît à verser les larmes les plus amères, lorsqu'apparaissait, au quatrième acte, cette beauté, au milieu des dangers et des douleurs de toute sorte. On n'entendait que des gémissements dans toute la salle. ciell est-ce possible, est-ce vrai? Ces diamants fins poursuivis par tant de bandits !

Tout comme un autre, Ernest de Caradeuc avait gémi plus d'une fois, sur les destinées de cette belle au riche écrin ; il ne savait rien de plus touchant que ce beau front orné d'un diadème, et ce beau

COU ruisselant de perles. Il ne mettait pas en doute un seul instant, que ce corsage en rubis ne cachât un cœur sensible. Il faut dire aussi ce miracle : un jour que la dame oublieuse de sa richesse et de sa parure, appartenait tout entière au drame où elle jouait un rôle, elle poussa un cri si naturel, avec un geste si vrai, un regard si profond, qu'à Tinstant même elle passa grande comédienne. On ne parla pendant six semaines, que du talent qu'elle avait déployé, et de l'énergie avec laquelle elle s'écriait, aux pieds de sir Arthur : « Au nom de votre mère, au nom de votre enfant, voyez, je prie et je supplie ! Ayez pitié, milord, de la triste veuve de votre ami.... — Elle a vraiment ressuscité la Dorval I » s'écriaient les petits messieurs de l'orchestre. « Elle a vraiment l'accent de Mlle Mars I » disaient les amateurs du balcon.

Le moment était donc bien choisi et mal habile pour se présenter à Mlle Théodora. Bien choisi, parce qu'en cet éclat inattendu , la dame jettera, certes, quelques rayons au front du jeune homme honoré de ses bontés ; maladroit, car avec cette augmentation de gloire et de renom, Mlle Théodora, la célèbre, augmentera ses prétentions, qui déjà n'étaient pas minces, avant qu'elle franchît le seuil des grandes comédiennes.

Mais quoi, le jeune comte était tout nouveau venu dans le pays de Tendre ; il ignorait le grand

art d'arriver, comme on dit, par quatre chemins. Il fut reçu.... comme un ancien ami. C'est la formule usitée en ces régions galantes, où Ton est tout de suite, un ancien ami. Seulement, la dame a grand soin de vous prévenir que jamais, au grand jamais, vous ne dépasserez les strictes limites de Tamitié, soit qu'elle ait vidé, jusqu'à la lie amère, la coupe ardente des plaisirs ; soit, le plus souvent, que son innocence ait grand'peur des peines et des félicités de l'amour : « Non, non, dit-elle, et n'allons pas plus loin que la sympathie et le dévouement ! » Insistez ; la dame, en hontoyant vous dira, eussiez- vous cinquante ans, comme autrefois Suzanne à Chérubin : « Taisez-vous, enfant, il n'y a pas un brin de raison dans tout ce que vous dites I » Plus il est blasé, plus l'homme, ici présent, est touché de ce mot tendre : enfant !

D'autant mieux que Mlle Théodora excellait à le dire ; on le mettait dans tous ses rôles : « Enfant que vous êtes !» Ou pour changer : « Enfant que tu es I » Une comédienne de ses amies qui la connaissait bien, l'appelait : une grande faiseuse d'enfantillages. Bref, elle était avide, habile, ignorante, intéressée et pleine de ressources; mélange infini de comédienne et de courtisane; elle avait la vanité de la première, et l'intrigue de la seconde, On disait aussi qu'elle avait appartenu, dans sa première jeunesse, au monde honnête, et qu'elle en

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gardait le vernis, ce qui ajoutait à tous les dangers de cette intrigue en point d'Alençon.

Dès qu'elle sut, de ce nouveau prétendant à ses belles grâces, tout ce qu'elle en voulut savoir, Caradeuc fut classé parmi ces amoureux qu'on aime dans Tentr'acte, et qui jamais n'occuperont la scène entièrement. Lui, cependant, que son ingénuité rendait le plus impatient des hommes en général, et des Bretons en particulier, il résolut de brusquer l'aventure, et, malmené le matin, bien venu sur le tantôt, repoussé le soir, il fit, à ses dépens, un rude apprentissage du caprice et de la vanité des coquettes. Aujourd'hui on lui disait : « Prenez patience, attendez, votre heure arrive ! » et le lendemain : •« Laissez-moi, vous m'ennuyez ! » Il arrivait tout content, le sourire à la lèvre, le bouquet à la main.... Paf I on lui jetait la porte au nez. Trois jours après, il recevait le billet que voici :

« Je vous pardonne, et je vous attends à quatre heures. Nous irons dîner 2m Moulin Rouge^ et vous me conduirez à l'Opéra. »

On dînait, on allait à l'Opéra, puis, au moment où Valentine prête une oreille attentive à Raoul : Tu Vas dit! Voilà Théodora qui s'écrie : « Ahl je suis perdue ! » et qui s'en va, son visage dans ses mains, laissant Ernest dans la rue, et s'enfuyant au galop de ses chevaux. Ces petites scènes qui se re nouvelaient trop souvent, indignaient le jeune Bre-

ton. « Pardieu, s'écriait-il, si je n'étais pas si avaDcé! » Notez bien qu'il n'était guère plus avancé que le bonhomme Alceste avec Célimène, ou le vieil Arnolphe avec la jeune Agnès. Il y a toujours de la Célimène et de l'Agnès dans toutes ces princesses de comédie. Écoutez-les; laissez^les dire, elles vous diront niaisement : le petit chat est mort!

Un sien ami, très-parisien, très-versé dans les petits mystères des coulisses, du bois de Boulogne et des petits boudoirs : « Mais, disait-il à M. de Caradeuc, comment faites-vous? Vous frappez humblement à la porte, et vous n'avez pas agité la grande cloche I » Il est écrit sur le calepin de ces dames : DonneZy c*est la grosse cloche en amour.

« Vous vous trompez, reprenait le comte, j'ai fêlé la cloche et n'ai rien obtenu — par-ci parlà, un sourire, un bonjour, un coup d'œil, moins que rien. J'en suis déjà, en six mois, pour toute une année de mon revenu.

— Ah ! vous m'en direz tant, reprenait l'ami du jeune homme; en six mois, trente mille livres, c'est bien peu. Croyez-moi, vendez votre terre, et mangez-la. Vous verrez le profit du conseil que je vous donne aujourd'hui. »

Heureusement que ce bon conseil tomba, comme on dit, dans l'oreille d'un sourd. Miss Théodora eut bientôt épuisé , avec ce timide amoureux", toutes

les rengaines de sa coquetterie, et, tout son rôle étant joué, elle tenta, mais en vain, une seconde représentation de six mois, qui eut beaucoup moins de succès que la première. Il advint en effet, que M. de Caradeuc savait par cœur toute sa Théodora, et que, n'étant plus étonné, il se trouva tout à fait dans Tétat d'un spectateur vulgaire qui veut assister à toute force à quelque première représentation de TAmbigu-Comique ou du Théâtre-Français. D'abord, on lui dit : « C'est impossible, attendez. » Il attend, il s'intrigue, il se pousse, il arrive enlBn par de grands sacrifices, à l'orchestre.... Il regarde, il siffle, il applaudit, puis l'œuvre achevée : « Ah I dit-il, c'était bien la peine !» A son réveil, le lendemain, il lira, tout charmé, dans le feuilleton de M. Théophile Gautier, de M. Paul de Saint- Victor , l'analyse exacte et rapide, avec toutes les explications nécessaires de ce triste chef-d'œuvre I

c Au fait, se dit-il, étais-je assez béte et maladroit de tant me hâter, lorsque de si beaux esprits ne demandaient pas mieux que de me raconter cette intime comédie ?» Si bien que, peu à peu, le jeune homme oublia les chemins qui menaient chez la dame ; et pour le coup, ils en vinrent à beaucoup moins que la bonne amitié. La dame était fière et très-courtisée ; elle ne s'aperçut guère que ce timide amoureux.... manquait à sa collection.

Sur l'èntrefaite, l'heure des vacances étant venue.

et sa mère aussi le rappelant, M. de Garadeuc prit congé de Mlle Théodora. Avant de se séparer, ils se dirent encore quelques bonnes paroles :

« Vous reviendrez, mon ami, vous m'écrirez; vous aurez toujours un souvenir dans mon esprit, une place dans mon cœur. Maintenant que je vous perds, je comprends que vous m'étiez cher. » Bref, toute la comédie. Il y a mille années que ce duo de la séparation se chante absolument sur la même note. Une fois séparés, bonsoir la compagnie; on s'écrit une ou deux fois, et bientôt Ton ne s'écrit plus. C'est fini,, bien fini.

Deux ans se passent. 11 est difficile à Paris, quand une dame à la mode a tenu le haut du pavé, quelle s'y maintienne sans beaucoup d'efforts. Chaque jour rendait plus difficile la tâche de Théodora. Le talent lui manquait ; la mode est capricieuse ; on ne trouve pas tous les jours des jeunes gens désintéressés, timides et généreux. Surtout le dernier hiver avait été funeste à notre artiste, et comme elle n'était pas femme à s'avouer vaincue, elle se mit en quête, au retour du printemps, des grandes villes de la province, qu'elle voulait soumettre à sa beauté. Elle était encore belle et superbe, et les engagements ne lui manquèrent point, pour les plus grands théâtres, en deçà de Paris.

Donc, toutes ses mesures étant prises, et ses préparatifs étant faits , elle se mit en route, et se

porta de sa personne, en véritable conquérante, sur une de nos cités de la Bretagne. . . . Elle était sûre, au premier coup d'œil, de voir tomber la ville à ses pieds. Que de beaux rôles, mais surtout que de beaux costumes elle emportait avec elle I Elle sera tour à tour la dame aux doigts de fée et la darne aux Camélias; elle sera Lisette et Sylvia : elle traîne après soi le Demi-Monde et Diane de Lys; Marquise et grisette, et bergère, elle allait de Dancourt à Marivaux. Quand elle approcha de la ville où elle était impatiemment attendue, elle se mit sur ses gardes meurtrières dans un habit de campagne, où Paris avait semé toutes ses grâces, Lyon toutes ses fleurs. Peu s'en faut, qu'elle ne réclamât les arcs de triomphe, et les jeunes filles en robe blanche, qui la devaient recevoir. Un petit bailli qui eût préparé un compliment, ne Veut pas étonnée; elle eût trouvé réponse à l'orateur du conseil municipal. Ma foi! rien ne vint; seulement, sur la muraille, elle entrevit son nom en grosses lettres, mais plus d'une affiche était déchirée; elle ne comprenait rien à cette négligence. Elle avait eu pourtant lé grand soin de manquer à la parole qu'elle avait donnée au directeur du théâtre, et d'arriver huit jours plus tard qu'on ne l'attendait. Le calcul était bon ; l'attente irrite l'impatience, et l'impatience est le vrai commencement de ^enthousiasme. D n'y a pas de comédienne ignorée ou célèbre, qui

reste étrangère à ces petites habiletés; c'est TABC de la comédie errante. Et lorsque enfin la voyageuse se fut installée, elle et son bagage, à l'hôtel du SokU d'or, dans le plus bel appartement; quand elle eut disposé sur les tables, tout l'attirail de sa toilette, elle se mît à sa fenêtre, où l'attendait un spectacle attristant, dont elle s'amusa.

Il n'y avait pas trois jours, après une répétition générale de quelque féerie, où le feu d'artifice, à défaut d'esprit, jouait un grand rôle, le théâtre avait brûlé. C'était à vrai dire, un édifice assez médiocre, où le bois de sapin remplaçait le fer, le moellon remplaçant la brique.— En quatre ou cinq heures, tout avait flambé : banquettes, rideaux, plafonds, décorations, la scène entière. On n'avait sauvé que l'entrée des artistes, et les loges dans lesquelles s'habillaient ces messieurs et ces dames.

Par malheur, ce que le feu avait épargné, avait été endommagé par l'eau des pompes , et c'était tout un drame, en effet, de voir ces pauvres comédiens, ces malheureuses comédiennes qui venaient disputer à ces ruines, le héros, son armure et son épée, la coquette, son éventail et ses falbalas. C'étaient des cris, c'étaient des rires et des désespoirs 1 D'Artagnan déplorait sa casaque de mousquetaire ; Agnès sa ceinture et Mme Pernelle, sa canne à pomme d'ivoire. Un comédien plus hardi que les autres, s^était hasardé dans ces

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décombres, et jetait par la fenêtre, à ses camarades, les manteaux, les clamydes, les pourpoints, les bouquets de roses, la tragédie avec le vaudeville en bloc. La duègne se lamentait de son chapeau en bouillie, et la coquette eût ri volontiers de sa guipure à demi brûlée. £h! pensez donc, si Mlle Théodora, à Taspect de cette ruine, se félicitait de l'avoir évitée. dieu que fût-elle devenue en perdant tout son attifage? £t voilà comme elle se consolait du malheur de ces pauvres diables, en songeant à ses propres félicités.

Elle eut donc grand soin de garder l'incognito, de se faire humble et cachée, et de bonne heure, elle s'endormit en se demandant : de quel côté elle porterait son luxe et son talent? Elle dormit d'un bon somme ; elle se releva fraîche et reposée, et parfaitement oublieuse du malheur d'autrui. Sur le midi, comme elle était enfin décidée à chercher fortune ailleurs, elle voit arriver toute joyeuse sa servante, une vraie soubrette de comédie.

<Ahl madame, disait la soubrette, attendez avant de partir. Vous savez bien, votre attentif de l'autre hiver, M. le comte Ernest de GaradeucI Nous sommes à trois lieues de son château. Tenez, voyez : sa voiture est là prête à rouler, qui nous attend I »

En effet, deux beaux chevaux attelés à une belle calèche piaffaient dans la cour, et le cocher, un

enfant de Paris, saluait la dame, en lui faisant signe qu'il était à ses ordres. .

« Ah ! ce pauvre Ernest, disait-elle, va-t-il être heureux et content I »

En même temps la voilà qui s'habille en costume printanier; on entasse à plaisir malles, coffres, coffrets, portemanteaux, sacs de voyage, cartons et cartons à chapeaux; le coflfre aux bijoux, le nécessaire et le buvard, rien n'est oublié. Cette femme après soi traînait un monde ; elle était de cet avis, que les beaux ajustements ne gâtent rien aux belles femmes, et que les belles plumes font les beaux oiseaux. Quand donc tout est bien disposé, arrangé et ficelé dans la calèche , on part. Tout allait vite et tout allait bien ; les chevaux étaient contents de regagner la maison, le cocher, lorgnant la soubrette, était joyeux de cette parisienne éveillée et babillarde, la dame était heureuse de l'heureux qu'elle allait faire. Elle se voyait déjà en pleine chasse, au milieu du parc, cueillant les fruits du verger, coupant les fleurs du jardin. C'est si bon la vie à la campagne, et dans un têteà-tètedehuit jours? Ainsi bercée elle arrivait, se contemplant elle-même des pieds à la tête.

« Ah 1 se disait-elle, en s'adorant, les pieds d'enfant, la belle t^lle et les belles mains I »

Pendant qu'elle allait ainsi dans ce beau paysage, à travers les plus charmantes visions, le jeune

comte, sur le perron de son château, attendait sa belle-mère et sa belle-sœur. J'ai bien dit sa heUesœur.,.. Dans Tintervalle, il s'était marié avecla jeune voisine que lui destinait sa mère^ une Bretonne bretonnante, et sa femme était, il en faut convenir, un peu vive, un peu jalouse, et tenue en éveil par toutes sortes d'histoires de Parisiens, de Parisiennes et de Paris. Jugez donc de Tétonnement de la jeune femme et de l'épouvante du mari, lorsque, par la grille entr'ouverte, ils virent arriver, dans tout l'attirail des grandes coquettes habituées à tout brûler, cette merveilleuse attifée, enrubannée, éclatante et fraîche comme une tulipe empanachée. M. de Caradeuc, qui depuis longtemps avait renvoyé toutes ces dames dans le pays des songes, et qui n'avait plus d'autre ambition que de passer doucement sa vie entre sa femme et ses enfants à venir, fut comme attéré à l'aspect de ce fanfôme. Au premier coup d'œil, il avait reconnu la dame ; il se demandait : de quel droit, elle le venait relancer sous son toit domestique? Elle, ignorante du danger, et qui n'avait pas douté un seul instant des empressements du jeune homme, elle arrivait, les yeux à demi fermés, assise, ou pour mieux dire, étendue en cette calèche armoriée, les yeux baissés, les deux mains jointes, dans une chaste attitude. On Teùt prise, à la voir de loin, sous son voile, pour une jeune pensionnaire qui revient dans

la maison paternelle. Âh i pensait le vicomte, en quel guêpier me voilà, et comment faire pour m'en tirer?

Au même instant, s'arrêtait la voiture au pied 4u perron. Cependant au sommet de Tescalier, se tenait, accourue au bruit de la roue en plein sable, la jeune comtesse, et deux ou trois vieilles parentes, attirées en ces lieux hospitaliers par la belle saison, et par certaine rencontre de deux alliances projetées, qui devaient avoir lieu le même soir. Que disons-nous? c'était pour ramener sa bellesœur et sa mère, que le carrosse avait été envoyé à la ville prochaine, et M. Jean, le cocher, avait mal rempli sa commission, lorsqu'il ramenait une si vive comédienne et sa soubrette, aux lieu et place d'une sérieuse marquise et d'une belle jeune fille de dix-huit ans. Bon cela! vous voyez d'ici la surprise et l'étonnement d es hommes et des femmes, quand ils virent arriver cette enrubannée, accompagnée d'une fillette, attifée au dernier goût de Dancourt et de Marivaux.

« Grand dieu! s'écrièrent les dames en levant les mains au ciel, qu'est-ce que cela ? Voilà deux intrigantes qui nous tombent des nuées.

— Quelle surprime heureuse I murmurèrent les hommes qui se trouvèrent à la fenêtre du salon. Voilà enfin deux demoiselles de bonne volonté. »

Pais, il se fit un grand silence, et chacun attendit l'événement.

De son côté, miss Théodora réveillée en sursaut, quand elle eut vu, d'un coup d'œil, ces trois grandes figures inquiètes, et, surtout, ce visage assez joli, très-jeune et soupçonneux qui la regardait de toute cette hauteur, sans mot dire et sans sourire, et comme elle vit, en même temps, que le jeune marquis la contemplait d'un air effaré, plutôt prêt à s'enfuir qu'à venir au-devant d'elle pour lui offrir la main, à la descente de la voiture. « Allons I,c'est pour le coup, se dit-elle, qu'il faut être un fille inventive. » Et tout de suite, elle eut trouvé la seule combinaison qui les pouvait tirer, elle et lui, de ce mauvais pas.

Elle attendit sans hâte, et très-calme en apparence, que les gens de la maison vinssent ouvrir la portière et décharger la voiture. Elle fit déposer avec soin, sur un banc de pierre, ses malles, ses caisses, ses cartons, tout l'attirail d'une ingénue et d'une grande coquette en voyage! Elle-même, après avoir demandé tout bas au cocher qui donc étaient ces dames ? elle monta lentement ce perron solennel, et quand elle eut fait une belle révérence à la jeune marquise :

« Madame, lui dit-elle, j'arrive un peu tard pour vous faire mes oflres de service; et cependant je vous apporte, à votre choix, ce que nous avons de mieux dans nos magasins.

— Mademoiselle , reprit la dame d'un petit ton

TflËODORA. 209

sec, il faut que vous soyez dans une grande erreur, car je n'ai rien demandé, je n'ai besoin de rien, et d'ailleurs j'ai mes faiseuses et mes fournisseurs. »

En ce moment, Théodora désappointée, et comprenant qu'elle allait rougir, jeta sur le marquis un regard plein d'ironie à la fois et d'intelligence. Cela voulait dire : à votre tour, marquis, et tirezvous de ce mauvais pas comme vous l'entendrez. Mais quoi, ce n'était pas pour rien que le jeune homme avait hanté, pendant tout un hiver, les comédies et les drames du demi-monde ; un instant déconcerté par cette apparition inattendue, il fut bientôt à sa réplique :

« Ma chère amie, dit-il à sa femme, je vous présente Mlle Théodora, la plus élégante de nos Parisiennes ; la confidente, l'amie et le conseil de toutes les femmes à la mode. Il n'y a pas huit jours que nous lisions dans le salon la charmante comédie de MM. Scribe et Legouvé : eh bien ! Mlle Théodora est une fée; elle en a la grâce et le goût, le talent et l'esprit; sa baguette est une aiguille, et chaque jour elle compose une foule de petits chefs-d'œuvre à l'usage des jeunes mariées du lendemain, ou de la veille. C'est pourquoi vous voyant, votre sœur et vous, un peu trop vêtues à la mode de Bretagne, plus jeunes certes que vos habits, et plus jolies que vos chapeaux, j'ai écrit, en grande cachette, à ma-

demoiselle que voici, la priant d'apporter chez nous, ses robes les plus élégantes, ses chapeaux les plus frais, ses rubans les plus nouveaux. J'ai voulu qu'elle vous montrât ses broderies, ses dentelles, son point d'Angleterre, et ses mouchoirs à mille écus la pièce; oui, mesdames, trois mille francs!

« Vous verrez aussi des jupes brodées par les fées de la rue Vivienne ; des toiles semblables à du vent tissu; des souliers, mais là, des souliers.... (la marquise avait un pied charmant), qui n'iront qu'à vous, madame la marquise. En même temps, j'ai prié Mlle Théodora de vous offrir des colliers, des bagues, des bijoux, avec les échantillons les plus suaves de nos meilleurs parfumeurs. Bref, si vous voulez le permettre, elle remontera toute votre garde-robe, elle parera votre toilette, et pensez donc si vous serez jolie ainsi parée, au grand bal de l'Impératrice, à Brest ! »

A ce discours très-bien dit, que Théodora appuyait d'un regard et d'un geste assurés, voilà soudain que toutes les glaces sont fondues. Autant ces quatre dames avaient été rogues et rèches, pour la nouvelle arrivée, autant soudain elles furent avenantes et polies. On la fait entrer;' on la fait asseoir; on fait monter avec le plus grand soin ces précieux cartons.

« Est-ce là tout, mademoiselle?

— Non, dit-elle, j'en ai d'autres, mais je les

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ai laissés, pour d'autres clientes, à la ville voisine. »

En même temps, elle faisait signe à sa servante d'ouvrir ses cartons et d'offrir à ces dames ce qu'ils contenaient de plus précieux. Comme tous les regards étaient fixés sur les merveilles qu'on allait déballer, le bruit criard d'une voiture se fit entendre, et, cette fois, la politesse l'emportant sur la curiosité la plus vive, la marquise, le marquis et les trois dames sortirent pour saluer le nouvel hôte qui leur arrivait.

Dans un carrosse de louage, étriqué et couvert de poussière, que traînait un vigoureux cheval, mené par un homme en blouse, arrivait une dame en cheveux blancs, en robe puce, d'un visage respectable. Elle avait à ses côtés une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, longue et mal vêtue, mais son regard était si content, et tout son air était si plein d'aise et d'esprit, que tout de suite on oubliait cette disgrâce assez facile à réparer. Si l'équipage était mince, le bagage y répondait tout à fait par sa maigreur; une caisse, un sac de nuit, un seul carton, composaient tout l'attirail des deux dames; certes nous étions bien loin des fastueux colis de la première arrivée.

« Ah ma mère! ma sœur! pardonnez-moi, le cocher s'est trompé et ne vous a pas attendues. »

En même temps arrivaient les tantes, et voilà

toutes ces braves dames qui se jettent dans les bras Tune de l'autre, et de se sourire et de s'embrasser, et d'oublier le reste du monde, jusqu'à ce qu'enfin ces bons cœurs s'étant calmés, la marquise désigna Mlle Théodora, qui s'était éloignée par discrétion. Elle était, de sa nature, une fille patiente ; une fois son filet tendu, elle attendait sa proie. Ainsi, quand l'attention de ces danies fut revenue de son côté, et quand, de nouveau, elle se fut emparée de ces âmes curieuses, elle ouvrit lentement, d'abord la caisse aux chapeaux; des chapeaux tout neufs, qu'elle avait à peine essayés sur sa tête mignonne.

Il y en avait un rose orné de blonde, un blanc garni de fleurettes. Le chapeau de paille d'Italie était orné d'une plume noire à la Diana Vernon, le chapeau lilas se recommandait par une guirlande de violettes de Parme.... on était tenté d'en respirer le parfum. Notez que chacun de ces chapeaux avait sa parure exquise. En même temps, apparurent les guirlandes, les bouquets de corsage, les ceintures, les voiles entiers, les voilettes, le chapeau de cheval et le chapeau de jardin. C'était si frais, si joli, si charmant, que ces dames tombèrent en extase. Quand elles eurent bien contemplé ces belles coiffures, elles voulurent, et tout de suite, ouvrir le coflre aux robes, et ce fut, pour le coup, des étonnements et des exclamations sans fin : « Que c'est joli ! que c'est charmant ! »

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Avec Mlle Théodora, chaque heure de la journée avait sa robe indiquée à Tavance. Il y avait le peignoir du matin, à manches flottantes garnies de plissés. Pour le déjeuner, trois ou quatre petites robes printanières, qui laissent tout deviner, sans rien montrer. Après le déjeuner, troisième toilette : robes en soie légère ornées de tous les agréments, ces robes sans conséquence autorisant tous les essais. Mais, plus tard, quand le dîner réunit une société parée, il faut nécessairement des toilettes vigilantes, pleines de richesse et de goût : la mousseline brodée et garnie de dentelle, la tarlatane mousseuse, que rehausse une fleur au corsage, ou des nœuds savamment fanfreluches, devenaient alors indispensables.

Cette robe du dîner est, comme on sait, le critérium de Télégance. Une élégante peut obéir à sa fantaisie en toute espèce de vêtements, excepté pour la robe habillée. Or, la dame en avait deux ou trois des plus belles qui se puissent voir. Ajoutez, si vous voulez, à toutes ces parures la collection inépuisable : écharpes de toutes couleurs, mantelets blancs et noirs, en velours, en cachemire, en dentelles et mille choses dont quelques femmes, choisies dans le monde entier, savent seules Tusage et le nom.

Pour être exact, il faudrait décrire aussi la lingerie, une merveille, et je l'aurais essayé, si le

vieux salon ne se fût rempli peu à peu des dames et des messieurs du voisinage, qui venaient dîner au château. — Plus il en venait, plus Tétonnement redoublait. La plupart de ces dames étaient jeunes encore, et, tentées, elles se mirent à faire un choix dans toutes ces magnificences.

Ces chapeaux trouvèrent une acheteuse, ces robes furent enlevées à prix d*or. En vain, Mlle Théodora, pour sauver ses chères toilettes, en avait demandé un prix fabuleux, ce prix fabuleux n'avait épouvanté personne, à la veille des fêtes de Brest, et Témulation s'en mêlant, il ne resta bientôt plus à la marchande malgré elle, une jupe, un canezou, une paire de manchettes. Ses gants de Suède et ses gants de bal furent enlevés par douzaine; bref, elle vendit tout ce qu'elle ne voulait pas vendre. « Ah I se disait-elle en faisant son compte, si Mlle Ode ou Mlle Félicie pouvaient voir comment j'entends le commerce, et que je gagne sur elles quatre capitaux pour un, la profonde admiration qu'elles auraient pour moi! »

La seule personne qui ne se fût pas empressée autour de la belle marchande, et qui contemplât ces parures sans regret et sans envie, était justement la jeune demoiselle si simplement vêtue, qui était arrivée avec la vieille dame. Elle disait, de tout ce que lui offraient son beau-frère, sa mère et sa sœur :

« Vous avez raison, c'est très-joli, mais c'est trop joli pour moi, je ne saurais comment porter ces belles choses-là. »

C'était, en effet, un esprit honnête et tendre, une fille heureuse et modeste, et qui ne comprenait pas encore la nécessité de parer sa charmante jeunesse* Enfin, le dirai-je? elle était occupée autre part. On lui avait parlé d'un jeune homme qui la demandait en mariage, et justement il venait d'arriver parfumé, brossé, ciré, frisé, bien serré dans son habit et dans sa cravate. En un mot, un véritable Apollon du Journal des Modes y un Breton bourdonnant qui se mit soudain (l'imbécile 1) à bourdonner autour de Mlle Théodora, non pas sans que la jeune Bretonne en ressentît un grand malaise au fond du cœur.

Quand tous ces ajustements furent vendus, moins une grande caisse à son nom, que Théodora défendit comme elle eût défendu la prunelle de ses beaux yeux, ces dames et ces messieurs voulurent voiries bijoux.... La dame, en effet, leur en montra de toute espèce. Il y avait des chefs-d'œuvre signés à chaque plaque, à tout chaînon des plus grands joailliers de l'Europe. Anglais, Russes, Français étaient représentés dans cet écrin, où brillaient de leur splendeur les plus belles pierreries.

Disons tout, plusieurs bracelets portaient des images différentes, et comme, au fait, ces dames

curieuses voulaient savoir le nom de tous ces visages, Mlle Théodora leurtmprovisait toutes sortes de généalogies. Ce jeune homme en habit de souslieutenant, était le propre fils du grand-duc Constantin. Cet autre, une rose à la boutonnière, était le prince de Galles. Un troisième, armé d'une cravache, était le prince Esterhazy; ce quatrième, déjà grisonnant, mais décoré de la croix des commandeurs, devenait soudain le prince de Metternich.

Écoutez la dame,' tous ces bracelets étaient des bracelets historicpies ; il y avait même un Humboldt, un Buffon, un prince de Conti, voire un Meyerbeer, sous les traits d'un. jeune homme blond, aux moustaches frisées, et chevelu.

Le dernier écrin fut ouvert par la jeune marquise, et jugez de sa joie et de son étonnement, lorsqu'au milieu de huit perles et de quatre diamants de la plus belle eau, dans un ovale ciselé, elle reconnut, 6 bonheur! la tète de son mari, plus jeune, il est vrai, et cent fois plus souriant qu'elle ne l'avait jamais vu. Il était là sur cet émail, dans tout l'épanouissement de la jeunesse abandonnée aux plaisirs.

« mon ami, s'écria la jeune femme, les yeux pleins de joie et mouillés des plus douces larmes, que je vous remercie et que vous êtes bon! »

En même temps, elle plaçait l'agrafe à son corsage, et pendant qu'elle s'admirait elle-même à la

glace du salon, Mlle Théodora écrivait sur son agenda au compte de M- le marquis : — item, mon agrafe en perles et diamants, représentant M. le marquis : 20 000 francs. « Pauvre marquis, pensaitelle, c'est 39 000 francs que lui coûte cette agrafe, et c'est bien cher ! »

Ces bracelets, ces bagues, ces bijoux se vendirent comme tout le reste ; à grand'peine si, dans ce salon rempli de tant de passions inaccoutumées, on entendit sonner le premier coup de cinq heures.

< Allons, mesdames, dit la marquise, allons nous parer de ces belles choses I » puis, se tournant vers Mlle Théodora, « mademoiselle, lui dit-elle, j'ai des remercîments et des excuses à vous faire. Je vous avais prise pour une intrigante, et maintenant que vous vous êtes si bien acquittée des commissions de mon mari, je comprends que vous étiez digne de toute sa confiance. Nous ferons notre compte entre nous, ces dames et moi; M. le marquis sera, s'il vous plaît, votre seul débiteur. Si vous voulez rester ce soir au château, je vous invite; à moins que vous ne préfériez partir dans une heure, par le prochain convoi.

— Oui, dit-elle, je partirai dans une heure, madame, si vous le permettez. »

A ces mots, la marquise salue, et Théodora jetant un regard attristé sur ces belles parures qui n'étaient plus siennes :

« C'est dommage de les vendre à ce prix-là l » fitelle avec un grand soupir.

Un domestique vint pour la conduire dans la chambre où Tattendaient quelques rafraîchissements. Comme elle montait le grand escaher, toute pensive, elle sentit qu'on lui glissait un billet dans la main. C'était le jeune homme bourdonnant, qui lui écrivait au crayon une déclaration d'amour, comme cela se faisait dans les romans d'autrefois.

« Quelque sot, dit-elle ; on le veut fiancer à cette fille charmante, et c'est à moi qu'il écrit ! »

Comme elle traversait le corridor, sur le seuil d'une chambre entr'ouverte, elle vit la jeune Bretonne qui l'attendait. La jeune fille était triste et toute sa joie avait disparu.

< Hélas! mademoiselle Théodora, disait la pauvre enfant, je suis bien fâchée, à cette heure, de n'avoir pas profité de ces belles choses que vous apportiez. Je me trouve, en effet, bien simple et je ferai une sotte figure au milieu de ces dames si parées. >

Ainsi elle parlait ; elle ne disait pas toute sa peine; heureusement que Théodora était une femme intelligente, et comprit tout ce qu'on ne lui disait pas.

« Çà, mademoiselle, hâtons-nous; j'ai conservé justement, tout exprès pour vous, la caisse que ces dames voulaient ouvrir et que j'ai arrachée à leurs empressements. Permettez-donc, pour ma récom-

pense, que j'aie Thonneur de vous habiller moimême. »

En même temps, elle tirait de la caisse une parure complète, éclatante, et toute jeune, la parure même de la fille d'honneur ou de la demoiselle à marier. Ainsi vêtue, et parée à ravir, avec tant de grâce et de fraîcheur, la jeune Bretonne obéit gentiment à la métamorphose. Elle était une rustique il y avait une heure encore!... elle était devenue • une demoiselle du plus grand monde; le faubourg Saint-Germain n'a rien de plus parfait, l^i Chaussée-d'Antin de plus charmant.

En moins d'une heure s'était accompli ce chefd'œuvre. Alors Théodora, bien contente, descendit, donnant la main à la jeune fille, et la montrant à son fiancé stupéfait, elle avait l'air de lui dire : Admirez ma réponse !

En même temps, elle remit à M. le marquis la petite note, dont le total représentait une petite fortune, et, remontant dans la calèche qui l'avait amenée, elle prit congé de tout ce monde qui la voulait retenir.

« Restez, mademoiselle, disait la marquise, vous dînerez avec nous !

— Restez, disait la jeune Bretonne, je vous en prie, et vous verrez que vous aviez raison de me faire belle. »

On eut beau dire et beau faire, elle comprit que

son rôle était joué;.... une autre plus belle , et cent fois plus digne d'être aimée, avait pris sa place en prenant ses habits.

Telle est mon histoire ; arrangée avec art par un poète comique, elle fournirait le sujet d'une agréable comédie, intitulée : la Marchande sans le vouloir.

Qui la voudra, la prenne, on lui dira : grand merci!

LE

LE

Je m'appelle Innocent-Modeste-Armand Blugard , mon père ayant voulu corriger, par ces douces vocalises, ce que son nom patronymique avait de terrible et de trop flamboyant. — J'appartiens, par la flûte et par le tambour, à la gloire, à la danse, à la victoire, à la chanson. Mon grand-père était ce qu'on appelle un « dur à cuire.» Il avait commandé la Grande Armée en sa qualité de tambour-major, et se vantait souvent d'être entré le premier à Pampelune.

Après tant de victoires et de combats, le roi Charles X, les rhumatismes et le maréchal Soult le mirent à la retraite avec cent écus de haute paye, et je ne crois pas qu'il ait béni bien sincèrement les dieux qui lui faisaient ces loisirs. Il était vaste et colossal, même parmi les tambours-majors. Quand

il s'en revint, non pas dans ses foyers, mais dans ceux de son fils, qui était mon père, il rapportait un habit galonné sur toutes les coutures, trois chemises chamarrées de reprises perdues (c'est le cas de le dire), et sa canne à pomme d'argent, insigne héroïque et fabuleux de ses commandements. S'il faut tout dire, il ramenait aussi une ex-cantinière appelée Mme Bérésina, parce qu'elle avait fait, avec sa mère, toute la campagne de Russie. Il l'avait élevée à la dignité de son épouse de campagne. Il disait qu'elle s'était attachée à lui, par vanité.

Au fait, c'était elle (au moral) qui portait le grand sabre et la badine des géants portés (au physique) par ce grand homme. Ainsi l'on a vu, plus d'une fois, un chien barbet se jouer dans la crinière du lion.

Je serais à côté de la vérité, si je disais que le retour inespéré de mon grand-père amena chez nous une joie ineffable. On ne l'attendait plus guère, et quand il apparut sur l'humble seuil de notre maison, qu'il avait cherchée assez longtemps dans les faubourgs de Paris : « Ah mon Dieu! » s'écria mon père. Il y avait dans cet : c Ah mon Dieu! » pour le moins, autant de gêne que de contentement. Mon père était un esprit pacifique, un bonhomme, ami de la solitude et du silence. Il avait échappé à la conscription, qui n'était pas complaisante en ce temps-là, grâce à sa taille et à son épaule droite, un peu moins haute que l'autre épaule.

« Ah mon Dieu ! » cela voulait dire aussi: « Voilà le héros dont je suis sorti!... » Depuis plusieurs années mon père était veuf ; j'avais perdu ma mère en venant au monde ; il avait été pour moi une seconde mère, un bon père, un bon maître. 11 m'avait enseigné toutes ses douces vertus ; il m'avait appris la musique. Innocent était mon vrai nom ; je n'en méritais pas d'autre. Une vie à l'ombre, une étude à la légère, et pas d'autre ambition que d'être un premier violon quelque part, voilà tout mon rêve. « Ah mon Dieu ! » mon grand-père était donc devant moi ! Voilà donc sa canne et son bonnet de grenadier surmonté d'un plumet tricolore, et ses bottes rouges brodées d'or, et les breloques de ses deux montres! Quand je dis : ses deux montres, il n'avait que les deux breloques, attachées à deux balles de mousquet. Ces deux balles lui rappelaient qu'il était toujours l'heure et le temps de mourir pour son Empereur. Pour embrasser mon père à son aise, il fut obligé de s'asseoir sur un banc, devant la porte, n mit son bonnet à ses pieds, il me prit sur ses genoux, et frôla ma joue avec ses moustaches grises qu'elle en fut tout en sang. « Parbleu ! disait-il, sacrebleu ! me voyant prêt à pleurer : c'est donc une demoiselle que ce petit mioche-là? »

Quant il eut expliqué à mon père l'ingratitude et la mauvaise conduite des Bourbons à son égard, ses états de service, sa pension et son attachement

pour Mme Bérésina, il entra sans façon dans la maison, et, voyez le malheur I il ne s'en fallait que d'un pouce , tout au plus, pour qu'il enfonçât le plancher de sa tête. « Ah mon Dieu I » reprit mon père. Il avait fait bâtir la maison à son usage, et peut-être, en son for intérieur, il espérait qu'elle ne serait pas habitable à ce phénomène. Mon père, heureusement pour lui, n'avait rien d'héroïque. Il ignorait toute espèce de résistance. Il s'était habitué à considérer un tambour-major dans la garde impériale comme un necjD/u5wi«ra de l'espèce humaine. Il était d'ailleurs bon fils comme il était bon père, avec moins de plaisir peut-être. Il est écrit que la tendresse est descendante : elle ne remonte guère plus que le flot, à sa source.

Donc on déposa dans le plus bel endroit de la salle basse, où fut dressé le lit du major ^ sa canne et son sabre, et tout son fourniment. Dans un cabinet à côté, la Bérésina fut logée. Au deuxième et dernier étage, qui avait été fait uniquement à la taille de mon père, lui et moi nous nous trouvions comme en citadelle où les grandeurs d'icibas ne pouvaient nous atteindre. Au bout de huit jours, les nouveaux habitants s'étaient tassés dans la maison où rien n'était changé, sinon qu'il y avait de plus, une aimable cantinière, un fabuleux tambour-major.

Malheureusement, la guerre . et le tambour, la

gloire et la victoire et le bruit des camps, rien ne les apaise, une fois qu'ils ont rempli Tâme et Tesprit d'un simple mortel. L'enfant qui joue en posant sur son oreille un coquillage où murmurent tous les bruits de la vaste mer, comme si l'Océan tout entier était enfermé dans cette coquille aux bords ciselés, est assez semblable au vieux soldat revenu de la plaine et du mont, de l'abîme et du danger. Rien ne saurait calmer cette furie intime, où le bruit du canon se mêle aux plaintes des mourants, pendant que la voix qui commande excite et soulève au loin ces courages amoncelés dans l'espace.

Au bout de huit jours, qui furent assez calmes, mon grand-père et sa dame de compagnie en revinrent à chanter leurs plus belles chansons. Ils buvaient, en deux heures, plus de vin que mon père et moi n'en buvions dans la semaine ; ils fumaient plus de tabac qu'on n'en fumait dans toute la banlieue ; ils jouaient aux cartes, etse les jetaient par la figure. Ils riaient, ils criaient, ils se disputaient ; et même, haut la main I plus d'une fois la cantinière d'Italie a frappé son major. Alors c'étaient des rires, des gaietés, des bombances I A table, ils n'avaient jamais faim ; ils ne se couchaient pas avant minuit, et ronflaient dix heures de suite à renverser les murailles.

A dix heures, ils dormaient encore. Au beau

temps, tout allait assez bien : ils sortaient pendant de longues heures pour se promener au Champ-de- Mars, où Ton passait des revues, et sur le côté Est de rÉcole militaire, à l'angle du fossé. Là, ils s'asseyaient et causaient avec les hommes aux arrêts, dont la chambrée était à leurs pieds. Pensez donc si cette naine et ce géant, qui venaient des batailles lointaines, étaient écoutés par ces conscrits! Quand la sentinelle en avait assez, elle finissait par leur dire : « Au large! » Ils couraient la bordée et cherchaient fortune au carrefour de Saxe ou dans l'avenue Lowendal, qui les menait aux Invalides.

Là, nouvelle fête ; on se retrouvait, on se reconnaissait, on s'embrassait, et souvent on s'abreuvait. N'avait- on pas servi sous le même drapeau et porté le deuil du même empereur?

Peu à peu, ces heures de répit, que donnaient mon grand-père et sa compagne à mon humble père et à monsieur son fils, diminuèrent à mesure que disparaissaient les beaux jours. La pluie au dehors, le rhumatisme au dedans. Force alors fut de garder la maison. Nos deux captifs, pour se distraire, imaginèrent, un jour qu'ils avaient reçu leur paye (elle avait aussi, en sa qualité de cantinière, une petite pension), d'acheter chacun un tambour pour s'entretenir la main et se distraire au coin du feu. Ils firent un bruit à tout briser ; mon père en pensa mourir d'épouvante. Alors je me dé-

vouai au repos de la maison. Mon héros de grandpère, outre la passion du tambour, avait la rage aussi de m'apprendre l'escrime et la charge en douze temps. J'avais d'abord témoigné une horreur profonde pour tout exercice guerrier ; à ce seul mot: une épéel il me semblait que j'étais mort ; toucher un fusil, et manier une épée était pour moi même chose. Au seul battement du fer, j'étais prêt à me trouver mal. Mais ces odieux tambours nous poursuivant de leurs tempêtes, nous murmurions mon père et moi : Tambours ! Tambours! Tambours!

c Allons, dis-je à mon grand-père en détournant la tête, apprenez-moi à tenir une épée. »

Aussitôt il laissait ses baguettes, et sa camarade emportait la peau d'âne. Avec une grande patience, il faut le dire, et toute paternelle, il m'enseignait, d'abord avec des bâtons, plus tard avec des fleurets, les secrets de l'épée. Il y était très-habile. A Berlin, il avait donné un assaut d'armes, et tenu tête aux plus grands tireurs de l'Allemagne. Il était très-renommé pour ses attaques et ses parades. Il se plaisait à assouplir mes membres rebelles ; il me tenait des heures entières à sa démonstration et quand enfin je demandais grâce, il avait un bon rire. «Et le fusil? » disait-il ensuite. Il m'avait acheté un petit fusil ; il m'avait fabriqué de petites cartouches et je faisais feu par la fenêtre.-— 11 me forçait à

respirer la suave odeur de la poudre, ajoutant que le cerf Coco n'en faisait pas d'autre à Franconi.

Non-seulement la Bérésina était de moitié dans ces leçons militaires, mais encore elle avait voulu m'enseigner une science à laquelle elle tenait presque autant que mon grand-père à ses armes. Bérésina était une danseuse admirable ; elle avait poussé l'art de la danse aussi haut qu'il pouvait aller. L'avant-deux, la gavotte et le rigodon n'avaient point de secrets pour elle. On la citait dans toute la quinzième demi-brigade pour les enjolivements de son entrechat. La première, elle avait montré à porter : Harme ! avec sa jambe gauche, à présenter Harme! avec sa jambe droite. Elle avait fait danser le cotillon, même à messieurs les sapeurs. Sa taille était petite et cambrée, au dire de messieurs les voltigeurs. Bref, elle m'apprit tout ce qu'elle savait, dans le déploiement des belles grâces applaudies au bal du Sauvage ou du café des Aveugles. L'avouerai-je? Après les premières timidités, je trouvais à cette danse extraordinaire un vrai charme, et Ton m'eût pris pour un désossé, tant je bondissais agréablement. « Ça va bien I disait la dame ; il est déjà bon valseur.— Ça va bien ! reprenait le major, il a le coup d'œil et la main d'un saint Georges, et ça n'a pas quinze ans.... » Si leur admiration était naïve, elle était sincère. Ils s'attachèrent à moi tous les deux, comme on s'attache à l'héritier

de tous ces petits biens qui ne coûtent guère et que rage emporte ; et moi, qui en avais d'abord si grand'peur, je commençais à m'y faire, et j'en oubliais parfois. Dieu me vienne en grâce ! ma rêverie et mon violon. Soyons justes pour Tun et pour Tautre : ils avaient les meilleurs sentiments du monde. Ils nous aimaient, mon père et moi, mais à leur façon brusque et bruyante. Honnêtes cœurs, mal élevés. Ajoutons, à leur mémoire, une heureuse louange: ils étaient simplement de braves gens. Ils avaient mené une vie honnête et courageuse ; ils avaient payé de leur personne aux plus cruels et solennels moments de notre histoire.

Leur dépense était peu de chose; ils rapportaient fidèlement à la maison leurs économies ; ils contaient de bonnes histoires, ils riaient bien. On ne pouvait s'empêcher de respecter ce vieux débris des anciennes batailles, qui prenait déjà la majesté des fables dont le bruit se perd dans la nuit des temps. On ne pouvait s'empêcher de sourire à la bonne grâce, au* dévouement de cette femme encore jeune et si vaillante : un lion quand elle n'était pas la plus forte, une enfant sitôt qu'il fallait venir en aide à quelque souffrance. Elle était cantinière et dame de charité tout ensemble. Enfin, s'ils avaient été moins bruyants, si mon père avait eu moins peur des jurons et des tambours, rien n'eût manqué au bonheur de notre humble maison.

Ce bon père était plus qu'un homme.... une sensitive. Il haïssait le tapage, autant peut-être que Bossuet haïssait Thérésie. Il était né petit, caché, humble, avec des sens si parfaits ! Un bouton de métal blessait sa vue, un son criard déchirait son oreille. Il aimait Tombre et la paix, comme un rossignol caché dans Tarbre : il parlait à voix basse et de la voix la plus égale, et comme il parlait, il fallait lui répondre. Il fuyait la rue et son bruit, la plaine et son soleil; voilà pourquoi il s'était bâti, sur la lisière où Paris s'arrête enfin, où va commencer la campagne, une maisonnette à l'écart: un jardin sur le devant de la maison, à la suite un jardin, disons mieux, une double tonnelle où la vigne folle et toutes les plantes grimpantes étalaient confusément leur feuillage et leurs fleurs. Là, jusqu'au retour de son père, il avait vécu doucement, simplement, d'un aimable et doux travail dont il avait le monopole. Il excellait à tourner, à évider, à parer une flûte; il en jouait d'une façon charmante, et les instruments sortis de ses mains étaient recherchés par tous les amateurs de l'Europe. Ah 1 que de soins, que de zèle, et quelle intelligence exquise à tailler dans le bois le plus doux, le plus sonore et le mieux choisi, ce frêle instrument célébré par Virgile, également cher à l'idylle antique, à la tribune, à la tragédie. Euripide et Sophocle ajoutaient le son de la flûte aux saintes évocations des chœurs thébains;

Aristophane appelait la flûte en aide à sa malice immortelle. Au pied de la tribune où Cicéron devait parler, tantôt pour sa maison à défendre et tantôt pour attaquer Verres, une flûte, au ton juste et bref, indiquait au maître orateur le diapason que sa voix devait prendre. Une flûte était le don précieux qu'échangeaient entre eux les bergers de Virgile. Sur sa flûte enjouée, à Tombre heureuse du hêtre, ornement des campagnes, Tytire célébrait Amaryllis. La flûte accompagnait les chansons de Théocrite et Fode inspirée de Pindare ; Anacréon l'invitait à ses festins; Horace, en son Art poétique, a célébré le doux instrument avant qu'il fût doublé de cuivre et d'airain, et plus semblable à la trompette guerrière qu'au chalumeau du jeune et beau Dametas.

Mais voyez si je suis savant, quand il s'agit de cet ami et consolateur de mes beaux jours!

Mon père était donc un grand flûtiste \ il avait le souffle et le doigté, il avait l'inspiration, le contentement, l'écho mélodieux des fêtes anciennes ; il en eût remontré au grand Frédéric lui-même, un terrible Auteur. Quand il était son maître et que, àa flûte achevée, il l'animait d'un souffle ingénu, corrigeant, ajoutant, retranchant, il était le plus heureux de tous les hommes. Il était vraiment ce qui s'appelle un grand artiste ; il l'était pour lui seul, non pour la foule ; il jouait d'abord pour lui-même,

et puis pour moi, son fils, pour les oiseaux du jardin, pour Talouette matinale et le pinson, pour le merle et le rouge-gorge.

Et quand venait avril, plein de feuillées, à la pure clarté de l'étoile , et provoqué par le chantre amoureux des doux rayons, mon père, de sa flûte enchantée et digne des mélodies de Mozart, luttait, d'un souffle égal, avec Foiseau.... Toiseau lui répondait Les muses se plaisent à ces demandes, à ces réponses, dans le calme heureux d'un beau soir.

Je n'ai pas dit encore en quel lieu mon bon père avait posé son tabernacle. Il l'avait choisi convenable à sa fortune, assez loin du centre, et dans un quartier malheureux, où la prison, l'hôpital, les fabrications bruyantes, appellent incessamment ou retiennent jusqu'à la fin une foule de petites gens, qui se contentent de contempler, de loin, le Louvre et les Tuileries, l'Arc de Triomphe et ses splendeurs. De la dot de ma mère et de ses ipropres deniers, mon père avait acheté, sur la limite extrême du Paris des puissants et des riches, cette humble maison au milieu d'un grarià jardin plein de vieux arbres. Mais le digne artiste était, sans le savoir, un si vrai poète, il savait si bien arranger et parer sa pauvreté décente, qu'il avait, pour ainsi dire, isolé ces vieux arbres et son toit paisible de toutes les tristesses d'alentour.

Son domaine innocent était posé sous un pan du ciel bleu et transparent : qu'on se virât à gauche, à droite, au levant, au couchant, au midi, on tournait le dos à l'hôpital pour saluer I^l Porte d'Italie et la Porte de Gentilly. Choisi! — le bien nommé, n'était pas loin ; des deux côtés de la route, on rencontrait les plaines d'Ivry^ où flotte encore un souvenir du blanc panache. A l'extrémité du jardin s'ouvrait la Poterne des Peupliers ;l2i Fontaine Malaret nous donnait le restant de ses eaux limpides. Nous avions sous les yeux les Deux-Moulins^ non loin du Moulin des Prés^ sur la lisière du petit Champ de VAlouette. Ah I les jolis noms que c'étaient là I

Sans compter que la rue du Génie avait son débouché dans la rue de la Reine-Blanche, On eût dit vraiment qu'un digne édile et conservjateur des temps d'autrefois s'était complu à parer de ces chères désinences les ruines, les tristesses et les misères du faubourg. C'est là, pourtant, dans ce beau lieu, que mon grand-père , après ses caravanes , était venu nous rejoindre avec sa digne associée, et qu'ils s'étaient fait si vite adopter.

Hélas ! quand nous pensions, mon père et moi, que Tun et l'autre étaient apaisés par le calme et la paix de nos solitudes, soudain la révolution de Juillet, terrible explosion, vint soulever ce quartier des misérables. Les Gobelins, la Salpêtrière et la Pitié, la Bièvre et son cloaque, et tant de greniers,

de masures, d'ateliers pleins de jeunesse et de pauvreté, ameutèrent autour de nous des colères, des vengeances, des folies. Mon père et moi pensâmes en mourir d'épouvante ; en revanche, à cette révolution terrible, on eût dit que le grand-père puisait une nouvelle existence. Il criait: «Victoire! »

Il jetait en J'air sa béquille inutile; et plus de rhumatismes, et plus de goutte ; au contraire^ il se parait de nouveau comme aux jours de grandes revues. Oui dà, les vieilles culottes brodées étaient bien un peu justes; le bonnet à poil en avait beaucoup perdu, mais la toute-puissance et l'autorité du plumet tricolore faisaient un point de ralliement de la tète qui les portait. Puis, le'sabre était intact, le ceinturon se serrait encore à la taille, et quand notre major eut repris sa grande aventurière de canne, emblème auguste de ses bruyantes fonctions, le peuple entier de 1830 le vit avec orgueil, parcourant la rue avec ses bottes de sept lieues, en criant : « Aux armes I aux armes I »

Trois jours après les trois jours, mon grandpère était redevenu le major d'une vingtaine de tambours. Qu'il était superbe alors I II avait vraiment vingt coudées, et s'il passait sous l'Arc de Triomphe, il baissait la tête , comme s'il eût redouté de se briser le crâne à ces hauteurs. Vous n'avez jamais vu plus de zèle et d'activité, plus d'énergie et de dévouement à la chose publique;

on le rencontrait à tous les postes difficiles : à la Chambre, aux Tuileries, au Luxembourg, sur les marches del'Hôtel-de-Ville. Il restait, d'habitude, harnaché pendant deux fois vingt-quatre heures, et c'était pour mon père et pour moi des heures de repos. Mais quand il rentrait au logis, il se posait sur le seuil de la porte, en faisant un moulinet jusqu'aux toits (les petites hirondelles en piaulaient dans leurs nids), et ses vingt tambours ne le quittaient pas, sans lui donner une aubade. Ah I que Béranger a fait une belle chanson avec le refrain, que nous avions inventé mon père et moi r

Tambours, tambours, tambours, tambours I

11 fit plus, le grand-major; aussitôt qu'il eut définitivement aubade la révolution de Juillet, et quand fut revenu le rhumatisme expiateur de tant de gloire, il établit chez nous, le malheureux ! une école de tambours, si bien que la maison ne fut plus habitable à mon doux père. Il la quittait dès le matin, portant avec lui le pain de son déjeuner, et quelque flûte ou flageolet tourné par lui, tout empreint de l'odeur de la cire vierge. Ainsi, dans la campagne, aux beaux jours, ou, s'il pleuvait, sous quelque maisonnette du Jardin des Plantes, notre voisin, il se consolait en composant ses charmantes mélodies.... Quand il rentrait, tout était calme,

et je transcrivais, sur un grand cahier de papier rayé, les compositions de la journée.

Au bout d'un an, mourut mon grand-père; il mourut comme un autre homme, avec patience, et malgré les soins, l'attachement, les larmes de sa chère Bérésina. Il nous dit adieu à tous les trois, d'un regard tendre, en murmurant quelques vieilles prières qui lui revenaient du temps où il était petit. C'était Théritage de sa mère. Il fallut fabriquer un cercueil pour ce géant. Quand on le transporta au cimetière , il fut impossible de le faire entrer dans notre caveau de famille. A ses obsèques silencieuses, nous assistions tous les trois. Je portais sous mon bras trois couronnes ; je donnai Tune à mon père et l'autre à Bérésina, qui en parut tout heureuse. A mon tour , je déposai la troisième sur la fosse à peine fermée. Il me sembla que mon père, en lisant sur la croix noire ces paroles sacramentelles : « Qu'il repose en paix! » se sentit soulagé par ce mot : la paix! Puis nous revînmes en notre logis, où s'étaient réunis tous les tambours du quartier, pour faire honneur à leur major. Nous rapportions la canne et le sabre, ornements de son cercueil. Par une ruse innocente, et la seule qu'il eût imaginée en toute sa vie, mon père avait avancé de deux heures les obsèques du major, pour éviter la dernière aubade. Il n'en perdit pas un coup de baguette.... Dieu merci, ce fut la dernière!

Il resta seul avec moi (Bérésina était partie on ne sait où), jusqu'au jour où lui-même, à son tour, il perdit le souffle inspiré qui Tavait fait vivre. Il n'y eut rien de paisible et de si doux que cette mort, avant Theure. On n'entendait aucun bruit, du côté de la rue et sur le jardin. Je venais de jouer en pizzicato sur mon violon, à la sourdine, un fragment de la Symphonie pastorale^ et mon père marquait la mesure de sa main mourante. Il me dit adieu sans se hâter, me recommandant trois choses : de garder ma fortune ; de me marier de bonne heure, et surtout d'éviter les abîmes et les hontes du treizième arrondissement. Le treizième arrondissement était, avec le bruit, la seule horreur de mon père, et je lui promis, à genoux, d'observer ses commandements. Il mourut en me bénissant. Un roitelet chantait sur le saule au momenj où j'enfermais dans le tombeau tout ^ce que j'aimais ici-bas I

Le treizième arrondissement, l'épouvante et l'horreur des honnêtes gens, représente à Paris une espèce de terrain neutre, où viennent se réfugier incessamment les faiblesses, les vices et les corruptions de la grande ville. Il n'est pas de bonne mère, au souvenir de ce terrible arrondissement, qui ne pousse un profond soupir de regret du fils qu'elle a perdu, ou de pitié pour le fils de sa voisine. En ces lieux des joies passagères et des ténèbres que

rien ne dissipe, arrivent, imprudents, les enfants de la joie. Ici la dette, ici le jeu, ici surtout les unions du mariage libre, avec toutes ses conséquences d'enfants sans nom, de parents sans pitié, d'infortunés traînant leur chaîne à travers ces domaines sans limites. Le mariage libre est la plaie inguérissable du treizième^ — ainsi Ton parle; — quiconque une fois a franchi le seuil formidable où le sans-gêne est roi, où Ton ne connaît plus ni le remords des actions coupables, ni la honte des liens passagers, l'homme est perdu, la femme est perdue. Aux yeux de mon père agonisant, le treizième arrondissement apparaissait semblable à ces lieux d'asile où la dette, et le vice, et le crime échappaient, dans les temps anciens, au châtiment, à la surveillance, à la loi.

Même, en pensant aux défenses de mon père, "^ux serments qu'il avait exigés, de sa voix mourante, il me semblait qu'il avait méconnu la chasteté de ma vie, et le respect de mes travaux. Je l'ai dit : sa mort me laissait seul au monde; il était tout pour moi; il avait été mon père et ma mère, et mon maître ; il restait mon exemple ; sa pensée errait, paternelle et souriante, autour de mon toit domestique. Aux jours d'été, il me semblait entendre encore sa flûte adoucie, inspirée et suave. Il avait écrit, modeste, et sans autre ambition que de mettre au dehors ses émotions les plus intimes,

LE TREIZIÈME ARRONDISSEMENT. 24i

une suite de mélodies et de chansons ; c'était ma fête et mon plaisir de les redire à Técho du petit jardin; je les chantais à l'oiseau volage, à Tabeille errante, à Tinsecte heureux, bruissant et caché dans rherbe. Ahl le doux musicien, le doux rêveur, l'aimable et sympathique inspiration I

Un jour que la bise était rude aux petites gens comme moi, je jouais de mon mieux dans la salle basse, et sans y rien changer, les dernières compositions de mon père; j'y mettais tout mon zèle, et le son le plus juste. Ainsi j'étais tout absorbé dans mon étude et ma contemplation.

Soudain, sans que j'eusse été averti par aucun bruit du dehors, et comme j'attaquais ce que mon père appelait un rondeau brillant ^ j'entendis, à mes côtés, chose incroyable I un son léger de cor ou de cornet à piston, qui m'accompagnait avec un respect voisin de l'extase. A coup sûr, l'homme ici présent était un habile artiste, et d'un bon naturel. Avec toutes les puissances bruyantes dont son instrument disposait, il s'effaçait devant le violino-primo écrit pour la flûte : et tant de zèle, et d'attention I Nos deux instruments réunis produisaient un effet ravissant et tout nouveau.

J'en étais tout charmé, et comme on fait en un rêve, où l'on entend des voix qui nous plaisent, pour retenir les chanteurs invisibles, j'hésitais à me retourner, de peur que l'apparition disparût I

Cependant j'allais toujours, tournant la page, et pénétrant dans cette musique bien comprise, et pourtant si nouvelle pour mon accompagnateur inconnu. L'œuvre achevée, alors je tournai la tête, et je vis près de moi, tout souriant, tout bouclé, jeune et beau, bien fait de sa personne, avec toutes les apparences les plus heureuses de la force et de la santé, un jeune homme, un voisin. Plus d'une fois, au bout du jardin, sous les arbres, ou longeant, sur le minuit, le seuil de ma maison, il m'avait entendu me récitant ces mélodies à l'infini, et (îomme il était lui-même un bon musicien, il avait fini, soit pure fantaisie ou soit Toccasion de ma porte ouverte, par entrer chez moi.... et voilà comme il s'était présenté.

Nous échangeâmes, sans mot dire, une poignée de main, et tout de suite, et tout à son aise, il me raconta qu'il était, comme on dit, un enfant de la balle. Son père était un musicien, disons mieux, un ménétrier de village. En vain le brave homme avait passé par toutes les épreuves: concours du Conservatoire, accessits, premier accessit, deuxième, premier grand prix, concerts, musique gravée, et son portrait aux carreaux du célèbre éditeur Maurice Schlesinger, dont le père avait été le premier éditeur du Freyschutz, Le talent seul avait manqué à tant de renommée, et, de succès en succès, papa Bernard en était arrivé à montrer la musique aux

jeunes demoiselles des environs de la Salpéjrière, aux jeunes seigneurs de la rue de la Clef.

Même il avait peine à vivre, et, pour ajouter quelque provende à toutes ces besognes, il devenait chef d'orchestre, en été, du bal de Flore; il conduisait la fête, en hiver, du bal des Lavandières. Du reste, un brave homme. Il s'était plus tard expliqué à lui-même que la société n'était pas injuste envers son génie, et qu'il était payé selon ses mérites. Voilà ce que disait son propre fils, mon nouvel ami, jusqu'à présent mon seul ami. Quant à lui, tout au rebours de son père, il était né musicien, mais il avait beau faire et tenter l'aventure, il restait un musicien sans nom et sans emploi dans l'orchestre ingrat de ce bas monde. Il jouait volontiers de tous les instruments..., jusqu'au point où la difficulté commence. Il s'arrêtait prudemment au bord de l'abîme, et laissait sauter, disait- il, les martyrs de la flûte et du violon. Mais aussi, conséquent avec sa prudence, il s'était gardé de rien demander, qu'un peu de joie, au trombone, à la trompette, au cornet, à tous les cuivres.

Il se rendait à l'orchestre en amateur; au bal, il était payé par le sourire des plus belles danseuses. Musicien le dimanche, il était financier le reste de la semaine; il s'occupait du Trois pour cent et des Quatre-Canaux, qui lui donnaient, bon an mal an.

trois à quatre mille livres. « Chez moi, disait-il en faisant le gros dos, il y avait l'étoffe, à la fois, d'un Paganini et d'un baron de Rothschild, mais Tobstade et le guignon!... »

Tel il était, un vrai boute-en-train, bon enfant, bon compagnon, toujours le mot pour rire, et c'eût été d'un vrai sauvage, de repousser cette main joyeuse et bienveillante. Il allait et venait, une fois le jour, de la maison de son père à la Bourse; il appelait cela les deux antipodes. S'il était pressé d'arriver, il me disait bonjour en frappant à ma vitre ; il entrait le plus souvent, pour m'apporter les bruits de la ville, et sitôt que nous avions le temps, vite au pupitre ! Alors, je reprenais mes droits de maître absolu*, et M. Jean Bernard redevenait mon esclave ; il me suivait d'un souffle obéissant. Autant il était superbe en sa vie, autant il s effaçait dans son jeu ; ses yeux brillaient à m'entendre ; rien qu'à lire avec déférence ce qu'il appelait les silences de mon père, il sentait pétiller entre ses deux sourcils comme un éclair de génie. Il avait trouvé dans ses rires, pour mon père et pour moi, deux jolis noms : « les Cachottiers. »

Que de peine avez-vous prise, messeigneurs, s'écriait-il dans le véritable accent de Frederick Lemaître à la Porte-Saint-Martin, pour rester inconnus? Avec la moitié moins de soucis, vous seriez célèbres ; ton père eût régné sur les concerts du

Conservatoire, et tu serais aujourd'hui chef d'q;rchestre à l'Opéra !

Je riais avec lui ; je le laissais dire. Il était ironique et plaisant, de bonne grâce et de bon conseil; enfin sa profonde admiration pour mon talent ne gâtait en rien les belles qualités dont il était doué. Bien vite, il devint mon guide et mon conseil, hormis en musique, et je ne faisais rien sans le consulter.

Un jour, je m'aperçus que ma chère maison était vieille et menaçait ruine ; un des murs était plein de lézardes, l'autre avait tassé. Il y avait vraiment péril en la demeure^ et quand mon ami Jean Bernard me vint voir le dimanche, il me trouva en grande conférence avec moi-même, et avec mon architecte. Bonté divine I il ne fallait pas moins (te deux fois mille écus, pour remettre en ordre toutes choses, et c'est en vain que je me brisais la tête : où donc trouver tant d'argent?

« Te voilà bien embarrassé d'un fétu, s'écria M. Jean, mon conseil. Donne-moi ta rente; avec vingt-cinq mille francs que cela peut valoir, je t'achète une vingtaine d'actions, dans ma compagnie ; elles te rapporteront, volontiers, tes douze cents livres de rentes, et nous réparerons largement ta maison, avec les sept mille francs qui restent. »

Ainsi fis-je, oublieux des recommandations de mon père, qui m'avait bien dit : « Veille sur ta for-

246 LE TREIZIËME ARRONDISSEMENT.

tune! » Oui, mais il m'avait dit aussi : « Garde bien la maison! ■ Mon ami Jean m'acheta fidèlement les actions qu'il m'avait promises; il me rapportâtes sept mille francs de surplus, mais, la maison étant réparée, il se trouva que je devais un millier d'écus ajoutés à ce que j'avais dépensé déjà. J'en eus la fièvre.

« pauvre esprit! s'écriait M. Jean. Tu avais une ruine, on te fait un château, te voilà logé conmie un prince, et tu pleures! Allons donc, prends ton violon, je t'ai déjà trouvé de bonnes leçons; dans huit jours, je te fais entendre à quelqu'un.... tu m'en diras des nouvelles; bref, dans six mois, tes mille écus seront payés. »

Cependant les deux écoliers que Jean m'avait trouvés, et qui me rapportaient déjà deux fois cinquante francs par mois, étaient gens de peu de génie et me donnaient bien de la peine. Âh! que je revenais attristé de ces leçons ! Il me semblait que je volais leur argent à ces tristes sires. Ils tenaient le violon d'une main pesante; ils appuyaient sur ces cordes légères; ils faisaient de leur archet un instrument de supplice.

« Ami Jean, c'est impossible, on perdrait sa main et son âme à ce métier.

— Eh bien! reprenait Jean, laissons le violon; enseignons le contre-point.... »

Donc il me trouva deux élèves de contre-point,

ce qui fut, pour moi-même, une grande occasion de rapprendre. On ne saura jamais de quelles tristes inventions, mes élèves et moi, nous avons gâté un si beau papier de musique.

« Ami Jean, ton contre-point est un métier d'idiot que tu m'imposes ; autant vaudrait enseigner aux jeunes demoiselles Tart de composer les poëmes épiques et les tragédies.

— C'est vrai, disait Jean; mais rassure-toi, j'ai trouvé ta fortune et ton repos. »

Ce qu'il avait trouvé, c'était une vieille dame, au beau milieu du faubourg Saint-Germain, dans un vieil hôtel dont les voûtes se souvenaient encore des œuvres de Gluck et de Rameau. La damé était ancienne et malade, impotente, aveugle à demi; l'ouïe et le goût de la musique étaient seuls restés à ce doux fantôme.

Elle avait tout d'abord adopté mon ami Jean, pour son musicien de chambre ; il lui jouait sur un piano d'Érard, qui s'indignait de ces frivolités, toutes sortes de contredanses et de polkas de sa composition. Bientôt le piano l'avait fatiguée, et mon ami Jean lui avait proposé d'entendre un brin de violon, joué par un sien camarade.

« Oh que non pas ! s'il est aussi fort que vous sur le piano, disait la dame.

— Il joue un peu mieux que Paganini ! » s'écriait M. Jean.

248 LE TREIZIÈME AtoONDISSEMENT.

Bref, je fus accepté, je fus introduit, et je jouai de mon mieux ces petites compositions paternelles auxquelles je revenais toujours. Bientôt la dame y fut sensible : elle y retrouvait, disait-elle, un accent du bonhomme Grétry. Elle aimait mon violon, et plus d'une fois, d'une voix fluette, elle accompagnait mes chansons. D'ordinaire elle était seule, ou bien un sien ami, qui paraissait m'entendre avec plaisir, s'asseyait près d'elle, au pied de sa chaise, et m'encourageait du geste et de la voix. Cela dura trois mois de suite ; hélas 1 peu à peu, l'ouïe, à son tour, disparut de cette frêle existence. Il fallut que messire Jean m'accompagnât de son cornet, pour que la bonne dame eût encore quelques perceptions de nos élégies. Une fois, que j'appuyais sur la quatrième corde, et que Jean soufflait d'une force inaccoutumée :

« Ah ! dit la dame en sanglotant, pourle coup, je suis morte! Hélas! je n'entends plus rien. Jen'.avais plus que ce plaisir pour vivre encore!... »

Elle nous tendit la main, et nous fit donner à chacun cent écus, puis, détachant de sa robe, une épingle en émeraude, elle me la tendit, sans mot dire. Arrivés au seuil du salon, et la porte étant fermée :

« Adieu, madame! Adieu, m'écriai-je, esprit bienveillant , intelligence exquise , âme innocente.

— Adieu, reprenait Jean, chère âme en peine, bienveillante aux pauvres artistes.... »

Lui et moi, nous étions tout en larmes. Le surlendemain, la dame était morte. On ne pensa pas à prévenir de pauvres diables tels que nous.

Pensez donc si j'étais triste, et si mon ami Jean se reprit, de plus belle, à me consoler.

« Voici pourtant que tu as acquitté le tiers de ta dette, me disait-il ; il faut un peu te reposer. »

Je ne demandais pas mieux que de revenir à ma vie errante et d'aller, çà et là, tout au loin, dans la vallée aux Loups, par exemple, à la poursuite de quelque idée au gré de mon caprice, en attendant que le dimanche eût rendu mon ami Jean à mon oisiveté. Il me semblait que ma maison réparée était moins gaie, et que le souvenir de mon père était moins vif sur ces murailles récrépies. Je trouvais l'écho moins joyeux, l'air moins léger.

Certes, je ne disais ma peine à personne, et pourtant elle avait été devinée.... Une invisible main avait profité de mon absence pour décorer ma muraille attristée, avec un soin pieux qui me toucha jusqu'aux larmes. Les tambours, les fusils, les armes de mon grand-père, avaient servi, moi absent, à composer un trophée en l'honneur du major, et de notre gloire militaire. Le manteau du major était, sur la muraille, suspendu, en guise de rideau, à la canne à pomme d'argent.

Des deux côtés, les tambours qui faisaient tant de peur à mon père ; au milieu, encadré dans les épées de combat, les fusils, les sabres, les fleurets aveclesquels mon terrible grand-père aimait à mlnstruire.

On n'avait oublié ni les baguettes, ni le cor de chasse. Au sommet de Fceùvre , en guise de couronnement, s'élevait le bonnet, surmonté de l'aigrette. Une place était accordée, en ce trophée, à la flûte, au flageolet, aux outils de mon père, et moi-même étais-je représenté par un archet et par le manche d'un violon. C'était superbe, et je fus tout charmé de cette parure domestique.

Il me semblait que la maison était pleine de ces splendeurs. Je pensai d'abord que mon ami Jean n'était point étranger à cette aimable surprise..., il me jura ses grands dieux qu'il eût voulu, pour beaucoup, être l'inventeur de cette heureuse décoration, mais qu'il ne pouvait accepter cette gloire, et je vis bien, par plusieurs détails, qu'une main plus savante avait présidé à ce pieux souvenir que je saluais de l'âme et du cœur.

Mon histoire est monotone; attendez, la voilà qui se manifeste, et vous verrez si j'avais le droit d'écrire les mémoires que voici :

Jean me dit un jour :

« Tu t'ennuies; il n'est pas bon que l'homme soit seul, c'est écrit dans le saint livre. Un bon violon d'Amati, un archet souple, une maison neuve,

un grand trophée, un vaste jardin, douze cents francs de rente, et de quoi payer ses dettes, c'est joli, tout cela. Mais, que diable I on est en pleine jeunesse, et Ton n'est pas sorti de son trou, voilà le mal I Tu es un homme, un grand artiste, et tu n'as rien vu ! Tu ne sais rien de rien, ni des passions, ni des amours, ni des intérêts et des douleurs de ce bas monde. Halte-là, mon maître! (il parlait comme Buridan) pas tant d'égoïsme, amusons-nous.... »

Et comme il me voyait hésiter :

« Voulez-vous du moins, reprit-il de sa voix solennelle, rendre un service au père lamentable de votre ami Jean Bernard? »

Alors il m'expliqua pourquoi donc et comment son père était le Strauss d'un bal plus que champêtre. Il conduisait, dans une vaste salle ouverte à toutes les beautés peu farouches de la grande ville, un immense orchestre, un tourbillon plein de fièvres, où la danse ardente allait sans cesse et sans fin. Or, son père était malade; il n'osaitguère confier son bâton de mesure à quelque intrigant, convoiteur de ce poste envié, et c'est moi que la famille Bernard, après ample déUbéré, avait bombardé jusqu'au pupitre I

En vain je voulais me récuser, disant que j'étais peu propre à conduire une pareille armée.... Jean répondit qu'à tout prendre , elle allait toute seule

une fois lancée, et que lui-même il la conduirait sans peine, s'il était seulement un second violon, et non pas un infime cornet à piston.

« Tu verras, tu verras, reprenait-il, de quelle hauteur nous dominons toutes ces folies; tu seras au premier rang pour tout entendre et pour tout voir, en même temps que, si haut posée, ta sagesse est à Tabri des tentations. Enfin, que t'importe? Ou cela t'amuse, et tu gardes le sceptre ; ou bien cela te gène et te fatigue ! à bas la dictature I et, disait, feu Talma :

c J'ai gouverné sans peur, et j'abdique sans crainte, i

n était si gentil, si plaisant, si gai, disant toutes ces folies, que, ma foi I je me laissai faire, et je consentis :

« Tu le veux, lui dis-je, eh bien I me voilà chef d'orchestre, et je te suis dans ce carnaval, à condition que, par respect pour mon violon, je le laisse au logis.

— C'est bien, » reprit-il avec joie..., et le surlendemain (c'était, il m'en souvient, un vendredi, treizième jour du mois) mon ami me présentait aux confrères concertants du père Bernard.

A ma grande surprise, il me sembla que je n'étais pas inconnu de cet orchestre placé sur les limites des deux mondes, TOpéra-Comique et l'Opéra. Ils savaient, je ne sais comment, que j'étais un habile

arlisle et plus d'un, parmi les musiciens, me vint saluer, tenant à la main un des instruments de feu mon père.— Ils applaudirent, quand je montai au pupitre, et comme si quelque mot d'ordre eût été donné à mon intention, les instruments étant accordés, et pendant que le public entrait dans la salle, ils jouèrent^ sans trop de bruit, une innocente ouverture de Dalayrac. Si bien que je me sentis tout de suite à mon aise, et me voilà conduisant l'orchestre en maître qui n'aurait fait que cela toute sa vie.

Un murmure d'approbation, et le bruit redoublé des archets sur les violons, signala ce premier effort. Peu à peu se remplit la salle, alors le bruit vint . avec la foule ; en ce moment disparaît Dalayrac, la Belle et la Bête faisant place aux Huguenots. Bientôt les femmes en falbalas, la gorge nue et les épaules nues, montèrent comme une marée. Ahl pauvre de moi, quelle épouvante ! et que j'avais de peine à me reconnaître en ce tourbillon tout paré, tout brodé, ambré des femmes à la mode, accompagnées, les unes de quelques gros messieurs sur le retour, les autres de petits jeunes gens, leurs danseurs 1 La htanie étrange, accrochée au nom de ces nymphes de la Grande-Ghaumière I Sur mon estrade, et tout en jouant chacun sa partie, il y avait des exécutants qui se disaient l'un à l'autre, et sans trop se gêner : « Voilà Florinde avec son quart d'agent de

change, et la grande Ariane avec son étudiant en droit. Ces dames portaient, en effet, des noms qui disaient leur vie entière : il y avait la Voyageuse, la Tarlatane, la Gypsy, le Cricri, TÉtourneau, la Besoigneuse et la Paméla. Au premier abord, elles se ressemblaient toutes : le même air, le même habit, la môme insolence aux regards ; des fanfreluches, en veux-tu? de la gaze, en voilà! Du rouge un peu, de la nudité beaucoup. Celle-ci jouait à Tennui, celle-là visait à la majesté.

J'avais si souvent entendu l'ami Jean proclamer ces beautés féroces, raconter leurs appétits insatiables, leur luxe et leur dépense, et tant de pièges, et d'amorces aux innocents tels que moi, que je fus ébloui et tout tremblant des abîmes où j'allais tomber. Mais quoi, je me rassurai bien vite : elles étaient, les unes et les autres, beaucoup moins jeunes et moins belles que M. Jean ne l'avait dit. D'ailleurs^ tout entières à leur proie, à leur curiosité du moment, elles n'avaient pas un seul regard pour Torchestre, et pour l'humble chef d'orchestre. Il semblait à ces infantes que cette musique était là, de toute éternité, pour servir à leurs évolutions. Quand elles eurent bien tourné autour de la salle, elles se mirent à danser tout simplement, comme des honnêtes femmes, la contredanse et la valse, allant d'un bon pas, c'est vrai, mais qui n'avait

rien d'extraordinaire. Ici s'arrêta la première partie, et dans Fentr'acte :

« Au fait, dis-je à mon ami Jean, je me ferai volontiers à mon orchestre, et même à ces danseuses. Ça n'est pas plus amusant et plus dangereux que je ne pensais.

A mon discours, Jean se prit à sourire :

« Attends , me dit-il , la deuxième partie, et tu verras si ça brûle! »

A la deuxième partie, en effet, jugez de mon étonnement et bientôt de mon épouvante, lorsqu'en lisant la partition que j'avais sous lesyeux, je reconnus que mon ami Jean avait composé, à Fintention de ces jupes incendiaires, un pot-pourri plein de tapage, à tout brûler, des plus douces et des plus chastes mélodies de mon père. Il avait entremêlé, dans un tintamare ineffable, h prairie au ruisseau^ Vétoile à la fleur, le rêve au sommeil^ avril au mois de mai; mon père appelait ainsi ses élégies. pauvre homme I qu'aurait*il dit voyant ses rêves charmants, transposés par une plume infernale, à Fusage de la famille hurlante des saxhorns, des saxtrombas, des saxophones! — Son « Alouette « roucoulait^ avec accompagnement de saxophones-baryton; son merle sifflait en saxophones-ténor; son « aurore » s'éveillait au fracas du trombone saxchromatique à six pistons! Plus j*avançais dans cette épouvantable lecture, et plus

VOUS m'eussiez vu pâlir, trembler et chercher une fuite.

« Allons, courage! as -tu peur? me disait Jean, son piston à la main. Ne vois-tu pas tous ces messieurs qui te regardent, et qui te ménageaient cette surprise? Allons, hardiment, et ceci fait, ça ira tout seul! »

Plus mort que vif, je donnai le signal, et tous ces cuivres, d'abord très-doux, commencèrent, mêlés à la flûte, aux violons, qu'ils laissaient rire et jaser entre eux. Bientôt, à la quatrième ou cinquième mesure , il y. eut dans tout l'orchestre un sauvequi-peut universel, et la tempête, un instant comprimée, envahit toutes les âmes d'alentour. Cette fois, toute la danse était changée; la foule, emportée à ces bruits voisins du tonnerre, était à nos pieds, se démenant dans une espèce de convulsion pleine de furie. On voyait briller ces regards, on entendait râler ces poitrines ; les pieds ne touchaient plus à la terre ; un mouvement unique enroulait ces groupes sans nom. Moi-même, en cet instant, je perdis la tête, et, plus violent que la musique hurlante sous mes yeux, je donnai le signal à tous les cuivres, à l'ophicléide, à la basse, au tam-tam, au chapeau chinois, à la grosse caisse, aux cymbales. Ah ! que de bruit ! J'étais fou, j'étais enragé; je ne voyais rien, je n'entendais rien.... Quant tout à coup, dans un grand silence, au milieu de ce tu-

multe, apparut une femme.... On rappelait la Véronèsel Alors, Jean me dit à Toreille :

« Ami, voilà le danger, soyons aveugles, et frappons fort! »

Je frappai si bien, qu'à mon appel répondit un beuglement parti du trombotonar, un instrument de Satan. A ce signal furieux, nos cuivres à dents de serpents, de toutes leurs gueules ouvertes, poussèrent un hurlement digne du chien aux trois têtes. Que dis-je? Il y avait des musiciens qui cassaient des chaises; il y en avait d'autres qui tiraient des coups de pistolet; un carillon sonnait en faux bourdon. Tous les bruits étaient déchaînés sur notre estrade; à nos pieds s'agitaient toutes les passions. Mais la plus belle et la plus vivante entre toutes, une flamme au milieu des tempêtes, c'était sans cesse et sans fin.... la Véronèse 1 Elle arriva, déjà triomphante, et soudain sa beauté se fit place au milieu de la foule ébahie. Elle avait Tépaule nue, et le sein nu paré d'un bouquet de tubéreuses. La ceinture était relâchée et la robe flottante; on voyait les deux bras, semblables à deux serpents, parés d'un collier d'or. Qu'elle fût belle ou laide, à tout prendre, on n'en savait rien; mais elle était légère, et bondissait comme une panthère.

Une fois dans la danse, elle attira tous les regards; elle fut l'incendie, on ne vit plus que ce brasier; elle avait une façon de se virer de tout le

258 LE TOBIZIÈME ARRONDISSEMENT.

corps, de s'arrêter net, en levant la jambe avec une cambrure indescriptible ! Alecto, Mégère et Tisiphone en robe de bal, voilà toute la Véronèse! Elle était palpitante aux pieds de notre Etna déchaîné 1 Je me mis à la contempler de toutes mes forces, oubliant de conduire.... oui-da l'orchestre, obéissant à l'impulsion de cette Atalante, allait toujours.

Elle avait inventé je ne sais quelle danse à son image, un véritable tohu-bohu de pas perdus, tantôt dans les airs, tantôt sous sa robe aux plis lascifs; elle était le frémissement même. Et pensez donc si je restai confondu, quand je découvris que ses yeux étaient fixés sur les miens. A droite, à gauche, en avant-deux , elle ne me perdait pas de vue; un instant même elle me fit, de son petit doigt, un signe imperceptible. «Ahl cette fois, m'écriai-je, allons-y, c'est décidé. J'obéis, tu m'entraînes, me voilà I » Et d'un bond je tombai, de l'orchestre, en plein bal. Il m'a semblé que la musique, en ce moment, redoublait d'ironie et de rage. En vain l'ami Jean s'écriait : « Où vas-tu?. . » J'étais ivre et fou. Un danseur tenait ma danseuse et l'entraînait dans la valse ardente.... il tomba sous mon étreinte, et je m'emparai de la Vénonèse au moment où des voix humaines, des basses-tailles ajoutaient leurs vociférations aux beuglements universels.

C'était la première heure, en toute ma vie, où je

m'étais vu si près d'une femme ; elle exhalaît., sous le féu de sa double prunelle, toutes les senteurs dangereuses; elle était pour moi la surprise et Tenivrement. Sitôt que je la tins dans mes bras, bondissante, je me rappelai les leçons et les danses que m'avait enseignées la Bérésinadans ses instants de bonne humeur, et je fus tout de suite un bon grotesque, un gai compagnon, un taille-vent de barrière. On m'admirait (j'étais nouveau) presque autant que tna danseuse; en un clin d'œil j'avais conquis l'âme et l'esprit de toutes ces dames.

Ces filles du hasard riaient de ma folie; elles ap* plaudissaient de la main, du regard, de Téventail, pendant que les hommes entouraient ma danseuse d'un concert de louanges. Elle et moi, cependant, nous étions tout entiers à la danse ; elle me riait d'un rire éclatant, puis soudain elle me dit :

« Donne-moi ton épingle.

— Elle est à toi, repris-je, en échange de ces fleurs qui nous montent au cerveau. » Elle prit l'épingle.

« J'y consens, prends mon bouquet, » dit-elle en se cabrant.... Dans un transport frénétique, je le pris avec mes dents. Là s'arrêta la chanson, la danse et la musique.... Il était temps I

L'ami Jean était près de moi et me regardait plein d'inquiétude; il me fit asseoir en médisant tout bas : « Tu es fou, tu as perdu le bon sens. Où

diable as-tu donc pris ces danses d'Idalie et de Paphos! Quelle infante en savait assez long pour si bien t'instruîre? Ainsi, je suis ta dupe et tu m'en peux remontrer?... Cependant, calme-toi, contiens-toi! Prends garde à ces entraînements! Voyons, souviens-toi que tu es un grand artiste, et reviens à toi-même. Il n'y a ici qu'illusion, mensonge et vice : pas une de ces femmes qui ne soit destinée à l'hôpital ; bien peu parmi ces hommes qui ne soient voués à la honte, ou tout au moins à la ruine. » A ces paroles je n'attachais pas encore un sens bien distinct, tant mon esprit était troublé. Il faut dire aussi queTodeur des tubéreuses mêlées aux violettes, quej'avais passées dans ma boutonnière, ajoutait à mon spasme. Enfin, j'étais ivre; je voyais tourner devant moi toute chose, je succombais sous cette immonde tentation.

Un certain bruit qui se fit dans l'assemblée, un murmure plein d'agitation, me tira quelque peu de ma torpeur. En tournant la tête, je vis venir, traversant la foule en toute hâte, un homme hors de lui, menaçant, furieux. Le passions précoces avaient dévasté son visage; à sa démarche, à son geste, et même à son habit, on voyait encore le reste et le souvenir lointain de la bonne compagnie... Hélas! tout cela était ravagé, dévasté. A mesure que cet homme avançait, la Véronèse, attachée à ses pas et tremblante, le retenait avec des larmes et des

plaintes. Peine inutile ; il s'avança jusqu'à moi et, d'un geste insolent, il m'arracha violettes et tubéreuses en lesfoulant à ses pieds. Certes, je courais un grand danger en ce moment ! L'amour, l'orgueil, la vanité, remplissaient cette âme usée au contact des plus mauvaises passions. La Véronèse était sa danseuse, il était son danseur; il avait été, jusqu'à ce soir, le héros de la danse échevelée et sans vergogne. Je lui avais tout pris en dix minutes, sans le vouloir, et sa maîtresse, et sa renommée, et ce qu'il appelait sa gloire. Il m'eût déchiré sur l'heure, s'il m'avait tenu à l'écart, de ses mains tremblantes de fureur.

Insulté par lui, je cherchai d'abord à me rendre compte de son offense. Il était devant moi, plein de menaces; je le regardais comme on regarde un fantôme en rêve. A la fin, poussé par un instinct irrésistible, et tremblant de peur, j'allais fuir; le regard de mon ami Jean me contint; je m'arrêtai, en faisant volte-face : « Misérable I... » et le frappant d'un revers de ma main... Il tourna sur luimême et tomba!

« C'est bien fait! s'écria mon aihi Jean, c'est bien fait; voilà comme il faut traiter ces tyrans de tabagie. Il sera moins superbe une autre fois, et ces dames en auront moins peur. »

Il me donna le bras, et sortit en disant à ce triste héros :

« Nous sommes à vos ordres, monsieur. »

Je passai une mauvaise nuit. Ce moment d'énergie avait usé tout mon courage, et, né poltron, je dormis comme un poltron, parmi toutes sortes d'images confuses : des pistolets, des violettes, des écharpes, des épées, du vin de Champagne et du sang, des chansons, des blasphèmes. Je revoyais tour à tour la Véronèse et son danseur, puis tout d'un coup je fus réveillé par le trombotonar. Je poussai un grand cri... Mon ami Jean était à mon chevet et me regardait avec compassion.

« Tu as peur? me dit-il, ça n'est rien, ça se passera. Lève-toi, et préparons-nous comme pour une fête. Il faut qu'on nous voie en bon état, calmes et sérieux. »

Grâce aux soins de ce fidèle ami, je fus bien vite un homme présentable ; à sept heures frappantes, nous vîmes entrer mon adversaire et ses témoins. Il avait changé de costume ; il portait une longue redingote à brandebourgs ; dans sa poche de côté, s'étalait un foulard rouge qui sortait par un des bouts, ce qui produisait, de loin, l'effet du ruban de la Légion d'honneur. Bref, il était tout semblable à ces bretteurs que l'on appelait, en 18U, les raseurs, et qui se vantaient volontiers des hommes qu'ils avaient tués.

Ses deux amis ne valaient guère mieux; c'étaient deux chevaliers de la même espèce, et vraiment,

tous les trois étant sous mes yeux, je les regardai sans peur.

Je n'en saurais dire autant de leur contenance. Ils parurent plus que surpris, quand ils virent mon trophée au beau milieu de la muraille, et cette étrange collection, chez un simple musicien, de fleurets, de sabres, d'épées, de couteaux et de tambours. H fut convenu, après quelque avant-propos, que l'on se battrait au bout du jardin, près d'une porte cachée dans la haie. Elle donnait sur la campagne; il serait très-facile d'y traîner celui des deux antagonistes qui serait tué. Quant au choix des armes, ce fut à peine une question» Il fut laissé à ce terrible monsieur.... Je ne sais plus que son nom de danseur, il s'appelait l'Etourneau. Af. de rÉtourneau. Il restait là, tout surpris de m^ trouver si calme, et, de son côté, Jean se frottant les mains :

« Que vous faut-il, monsieur, l'épée ou le pistolet? Choisissez.

— L'épée est l'arme des gentilshommes, » reprît M. de rÉtourneau.

Il parlait encore, et déjà je décrochais les épées, en homme habitué à les bien tenir. Mon mouvement imprudent n'échappa ni à M. de l'Etourneau, ni à maître Jean, et quand ces messieurs se furent écriés :

n Non, non, pas d'épée, un sabre suffira. »

Jean décrocha les sabres.

« Allons, messieurs, dît-il, aux témoins. Je suis seul, vous êtes deux, mais entre gens d'honneur.... » et nous entrâmes dans le jardin.

En ce moment toutes les leçons du major, mon mattre et mon grand-père, me revinrent en mémoire. Il me semblait que, la veille encore, j'avais fait un assaut d'armes avec lui, et j'entendais sa grosse voix : Çà, monsieur, bon pied, bon œil, qu'on se fende, et de façon à se relever bien vite ; les yeux sur i'épée opposée à la vôtre, afin de porter de bons coups et de tromper les feintes. Et n'oublions pas qu'il y a le fort et le faible à toute épée ; avec le fort, qui s'étend de la garde au tiers, on doit se défendre ,et parer les coups ; avec les deux autres tiers de la lame, on attaque, on riposte et l'on tue...

Avec moins de soin il m'avait expliqué le sabre. Il appelait le sabre* un bâton aiguisé.» Telles étaient mes pensées en me posant dans une longue et vaste allée, au milieu du potager, et tout de suite, mon adversaire et moi, nous voilà, fer contre fer. Il était habile et peu brave; il avait le coup d'oeil rapide et la main lourde. Il était traître aussi, et me poussa tout à coup une botte à vous percer le flanc. J'enveloppai son fer, et, du même revers que la veille, avec le plat de mon arme, je lui coupai la figure. Il avait le nez brisé ; il crachait ses belles dents,

dont il était si fier. Il avait lâché son arme inutile, il pleurait sur sa beauté perdue.

- Ahl mon Dieu I » disait-il.

Sa colère même était tombée ; ah ! vraiment le pauvre homme ! - Et comme on était en train de le ranimer avec de Teau fraîche et du vinaigre, apparut dans le jardin, échevefée, au désespoir, appelant son cher Auguste, devinez qui? la belle Véronèse ! Elle se jeta dans ses bras, elle l'embrassa à l'étouffer, puis, se tournant vers moi, qui avais encore le sabre à la main, elle me dit mille injures : que j'étais un lâche, un meurtrier, un royaliste. A la fin, tous les quatre, on les emballa, tant bien que mal, dans le carrosse qui avait amené la dame, et messieurs les témoins semblaient assez mécontents, non pas du résultat de ce beau duel, mais de rentrer en ville à jeun! Restés seuls, avec une suffisante envie de goguenarder :

« Pardieu, monsieur, me dit Jean, tu nous la donnes belle avec ta peur ! Tu t'es conduit comme un héros. Tudieu ! quel sang-froid, quel soufflet , quelle blessure, et danser comme tu danses! Sans compter l'art de converser avec les dames, et de cueillir à belles dents les fleurs de leur sein 1 Mais toi-même. Ingénu numéro deux, tu es la violette de ces campagnes I Et moi qui tremblais pour ta vie 1 et moi qui pleurais le grand artiste, mort d'un coup d'épée à la fleur de son âge I

« Jupiter, roi dés dieux et des hommes^que j'étais simple et naïf I «•

Ainsi plaisantait ce brave garçon, le rire aux lèvres, une larme dans les yeux.

« Et la Véronèse? As-tu vu la Véronèse? H n'y a pas de tragédienne égale à celle-là !

— Ne ris pas, lui dis-je, elle est très-belle, et j'en suis fou.

— Avec ton épée et ton sabre, et cette balafre et ton émeraude, et ta façon de danser, sois tranquille.... elle est à toi ! »

n ne croyait pas si bien dire. En effet, le lendemain, pas plus tard, sur les quatre heures de l'après-midi, et comme j'étais encore à me reposer des émotions de la veille, un grand chariot, plein de meubles, s'arrêtait à la porte de ma maison. C'est en vain que je voulus renvj)yer les deux hommes qui retiraient les meubles du chariot pour les déposer chez moi, ils me répondirent qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient; — et tout le rez-de-chaussée, en un clin d'œil, fut rempli d'un mobilier du plus étrange aspect. Le luxe et l'indigence étaient mêlés dans ce Capharnalim misérable et chatoyant. Des fauteuils couverts de soie et de taches; des chaises brodées et boiteuses; des porcelaines ébréchées; un tapis fané, une causeuse où le cigare avait laissé tomber ses flammèches, un tas de brimborions gagnés à toutes, sortes de lo-

teries et de petits billards, telle était cette ménagerie.

Une glace en deux morceaux, une pendule arrêtée à minuit, sur un cadran rayé par les mains du valet qui la monte; une douzaine de vilaines lithographies, représentant la veille et le lendemain des noces, le coucher de Margot, le lever de Jeanneton; le portrait à Vhuile d'un vieux général étranger, chargé de ses croix et de ses cordons omnicolores. C'était lugubre, abject et drôle à la fois.... Surtout la toilette était un morceau curieux. Quand elle fut chargée de ses ustensiles : éponges, pinceaux, peignes édentés, cheveux blonds, cheveux bruns, eau de perle, eau de Jouvence, et toute la pharmacie à Tusage de ces dames, mon logis en fut infecté. On li'avait pas même oublié de vieux bouquets, de pauvres arbustes morts dans leurs caisses, un serin dans sa cage, des bouteilles en vidange, des rideaux de satin, et des malles bourrées de linge» de dentelles et de friperies. Bref, j'en avais jusqu'au plafond, et j'allais crier : à Taide, au^ secours! quand enfin apparut la dame et maîtresse de tous ces biens.... C'était Mlle Véronèse en personne !

« A coup sûr, dit-elle, vous ne m'attendiez pas, monsieur. Il est écrit par je ne sais quel empereur, sur un carreau de vitre : Souvent femme varie^ bien fol est quis'y fie. Eh bien oui, j'ai varié ; je ne veux plus

d'un danseur camus et brèche-dent ; je vous adopte, et me voilà, moi, mes meubles et mon chien. »

EUp tenait, en effet, un vilain griffon chassieux sur ses genoux, et, sans attendre une réponse, elle congédia son monde et sinstalla chez moi. Je vous ai dit toute ma faiblesse. Il n'en fut jamais dé plus grande. En ce moment, je voyais ma faute, je comprenais toute ma honte; et quand j'aurais du mettre le feu à la maison et m 'enfuir sans détourner la tête, je restai misérablement en proie à cette indigne créature! Ahl déjà comme il y avait à déchanter! Comme elle était peu semblable à son masque! Elle n'était que mensonge et friperie! comédienne I

La Véronèse avait perdu toute la beauté qui m'avait frappé ; sa friperie et ses habits dfe tous les jours, ses cheveux mal peignés, l'accent de sa voix, pleine de notes aiguës, l'aspect de ce mobilier qui attestait toutes lesturpitudes, et que dis-je?unpiano, que j'oublie! un piano de pacotille, où clapotaient les cordes détendues, et cinquante ou soixante volumes des cabinets de lecture, tout souillés de la graisse des cuisines et de la pommade infecte des boudoirs....

Elle n'avait pas d'autre fortune. Abjection! était son nom.... Et moi, le fils innocent de ce père innocent, dont le devoir eût été de jeter à la porte à coups de pied cet abominable échantillon du

treizième arrondissement, Thorreur de mon père et mon déshonneur, je me laissai, ô lâche! envahir par cette ignoble compagnonne, et librement elle installa ses crimes et ses corruptions dans nos douces murailles I Bien plus, elle fît de moi son complice! Elle me mit à l'œuvre, et je rangeai en maugréant tous ses vieux meubles. L'heure du dîner était venue : elle s'asssit à ma table, et mordit à mon pain d'une dent superbe. Elle mangeait peu, elle buvait beaucoup; elle me fit boire, et puis sa causerie et ses chansons, les menus propos, les quolibets, la nuit qui tombe, et Jean qui n'était pas venu ce soir, et qui me croyait bien tranquille, en pleine méditation, essayant sur mon violon quelque innocenle cantilène... misère, ô vaine recommandation de mon père au tombeau ! Une voix me disait, implacable, ironique : « Innocent, mon ami, te voilà pour le coup dans les abîmes et dans les hontes du treizième arrondissement ! »

Rassurez-vous, je ne vous dirai pas toutes mes misères ; elles sont notées, depuis la première de ces unions lamentableis. Yingt-quatre heures ne s'étaient point passées, que. j'avais déjà reconnu la sagesse des conseils paternels. Esclave! je portais un fardeau plus lourd que l'Etna.

Cette fille était naturellement méchante et stupide. Elle changeait, à la même heure, de pensée et de visage.

Aujourd'hui je la voyais sous son aspect féroce; elle n'eût pas hésité à mettre le feu aux galeries du Louvre pour cuire son déjeuner du matin.... le lendemain elle faisait la bonne et la niaise. Elle parlait, d'une petite voix languissante, de ses heures d'innocence et de vertu. Elle appartenait, à l'entendre, à la race antique; elle était encore au berceau quand elle avait perdu son père, un gentilhomme, et sa mère, une fille des croisés I Bientôt mariée, à seize ans, avec un indigne mari, elle avait vu passer son héritage en fumée, et l'horrible pauvreté l'avait perdue. Elles ont toutes la même chanson à leurs lèvres flétries, le même rouge à leurs joues ridées. Cependant j'en avais peur : j'avais compris, en moins de huit jours de ce mariage au treizième, qu'il n'était pas de violence et de lâcheté dont mon aimable épouse ne fût capable, et voilà justement pourquoi je Técoutais avec patience et prudence, et mon grand air de bonhomie.... Un seul doute, un haussement d'épaules, elle eût brisé tous mes meubles. Ah! l'ennuyeuse et la honteuse vie I II y avait dçs moments où madame était, disait-elle, une grande artiste ; alors elle tapotait, sur son piano sans accord, des billevesées de couturière ; elle chantait, à vous briser le tympan, les grands airs de l'Opéra ou du café-concert. Elle était tour à tour, une Malibran, une Damoreau, une Sontag, toujours un phénomène.

Elle savait aussi barbouiller sur des toiles impossibles des châteaux, des ruisseaux, des ormeaux. Elle en remontrait, pour la peinture et le paysage, à Jules Dupré, à Gorot^ à Louis Cabat. Je la haïssais au bout de huit jours, je l'exécrais au bout du mois. Dieu me pardonne, elle m'a fait songer au meurtre.... Au bout d'un an, je l'aurais tuée en holocauste sur les autels du treizième arrondissement.

A chaque instant, je sentais la honte et l'abandon tomber et m'envahir, comme un voile funèbre.

Moins reclus est le lépreux dans sa vallée. On évitait de frôler la muraille de mon jardin ; le seuil de ma maison était désert. Une vieille servante qui m'avait élevé comme une mère, voyant mon logis si misérablement envahi, avait pris la fuite en pleurant. Les pauvres gens ne s'arrêtaient plus sous ma fenêtre; ils ne me tendaient plus leur main bienveillante. Et plus de sourires, plus de saints dans tout le quartier : les jeunes filles qui m'étaient naguère avenantes et souriantes, m'évitaient en revenant de l'ouvrage; les vieillards me regardaient avec une pitié dédaigneuse. Autrefois, si quelque étranger demandait ma demeure, c'était à qui se hâterait de répondre : « Il est là-bas, sous ces vieux arbres! » J'étais pour eux le poôte et le musicien, le propriétaire, le brave homme. Aujourd'hui, même dans ma rue, on ne me connaissait pas.

Je n'avais plus de nom, de profession, plus d'état civil. — Qu'un petit enfant du quartier, au temps des abricots et des prunes, s'avisât d'en cueillir dans mon jardin plein d'abondance , aussitôt une voix rèche appelait etrappelait l'enfant ; le fruit qu'il avait cueiUi chez moi, sa mère irritée le jetait à la rue, et le mendiant osait à peine le ramasser. Du. haut en bas la réprobation était unanime, universelle I Les marchands, si l'on venait de ma part, refusaient un crédit de vingt-quatre heures ; il fallait les payer à l'instant même, eux qui naguère prenaient mon argent avec regret. Plus de crédit, plus de repos, de respect, de bon voisinage. Eh! plus de liberté, plus de loisir. J'appartenais, de l'âme et du corps, aux gémonies de l'arrondissement déshonoré. chaîne impitoyable, et comment la briser? Jean Bernard fut le seul qui ne m'abandonna pas. Le premier jour, il avait froncé le sourcil, quand il vit cette aventurière apporter chez moi ses guenilles.

« Tiens-toi bien! me dit- il; fais le tendre et le passionné, persuade à ses beaux yeux qu'ils sont charmants. Ta seule chance heureuse, à présent, serait de persuader à ton épouse que tu ne peux pas vivre sans elle, et qu'elle est une déesse à tes yeux.... Nescio vos! Elle disparaîtra comme une fusée, avec cet espoir que peut-être on dira le lendemain sur le boulevard : « Il s'est brûlé la cervelle pour la Véronèse * »

A coup sûr, le conseil était bon : j'eus le malheur de ne pas le suivre ; il me semblait que Jean, parlant ainsi, se moquait de moi. Jean avait raison. Sitôt que cette malheureuse, avec la finesse aiguisée du sauvage, eut compris quelle était ma haine et mon opprobre, elle s'attacha comme une teigne, à ma personne. On eût dit qu'elle s'était juré à elle-même de me châtier pour ma résistance à ses abominables lois.

« Eh! pardieu, disait Jean, voilà le chiendent! Par les épaules, et jette-moi ça à la porte.... »

faiblesse inexcusable I elle m'avait dit qu'elle se tuerait, si je Tabandonnaisl Un jour même elle avait voulu se frapper d'un couteau sous le sein gauche, et ces violences auxquelles je ne croyais pas, m'arrêtaient dans mes meilleures résolutions. Puis, elle jouait à la petite santé ; elle était malade; elle se plaignait de sa poitrine ; elle avait (disaitelle) une hypertrophie du cœur. Elle répétait souvent, en levant ses yeux au ciel, sa patrie :

fatal oracle d'Épidaure !

Tu ne m^as pas cackéqxie les feuilles des bois,

A mes pauvres yeux touilleront encore,

Et que ce sera pour ia dernière fois.

Voilà comme elle arrangeait et gaspillait les plus beaux vers. Elle savait, de la même façon, deux ou trois fables de la Fontaine ; voici comme elle décla-

mait le rôle de Phèdre (elle voulait débuter au Théâtre-Français) :

soleil, je te viens saluer pour la dernière fois.

Chaque jour, je sentais grandir mon secret désespoir. Chaque jour le mur d'airain qui me séparait du monde civilisé, grandissait de vingt coudées. Hélas I que j'étais à plaindre ! mon père, en quel bourbier est tombé ton malheureux fils I... J'étais comme un voyageur qui a perdu sa voie. Un immense dégoût de moi-même avait remplacé la joie intime et légère d'un artiste heureux de tout, content de peu 1

—Tant mieux, donc ! te voilà malade, et tu mourras bientôt, disait Jean ; c'est encore une façon de te sauver.

Véritablement j'en serais mort, si je ne m'étais point aperçu que la créature avait, de son côté, la nostalgie. Elle était fille de la fange, et brûlait d'un secret désir de rentrer dans le sein de sa mère. Il y avait sous mon toit trop de silence, et trop de solitude au fond de mon jardin, pour que cette malheureuse en pût supporter davantage. En même temps, que de déceptions sur mon compte! Elle m'avait rencontré dans une fête échevelée... elle ne trouvait qu'un ami de la solitude : elle me croyait riche... et j'étais pauvre; elle m'avait pris

pour le chef de ces trompettes, de ces violons, de ces danses sans nom... à peine on entendait ma musique 1 Elle m'avait vu comme un héros, le sabre à la main, et le bourreau des crânes... j'étais un pauvre être incapable de mal, incapable de bien, rougissant comme une pensionnaire, et quand elle me lançait à la face une gaillardise, un mot à double sens, restant bouche béante et sans rien comprendre !

« Ahl qu'il est bête, et que je m'ennuie I » écrivait-elle à son amie Hortense de Navarin, car ces drôlesses prennent volontiers le nom de nos victoires, et depuis longtemps je l'aurais quitté, si j'en avais tiré quelque chose.... Il n'a rien, qu'une maison que je ne puis emporter. » Ce billet fut pour moi un salutaire avertissement. J'avais mon projet. Je priai donc mon ami Jean de venir, un jour d'échéance, m'apporter le revenu de mes actions, d'en faire sonner bien haut la valeur, et de bien me recommander de ne pas égarer ces billets au porteur. Jean fut un instant à me comprendre.

« Hum! disait-il, tu veux donc qu'elle te vole?... Ahl c'est très-fort, ce que tu fais-là ! Pardieu, je te comprends. C'est écrit : Plaie d' argent n*est pas mortelle. Allons, sois tranquille, on fera ce que tu veux. »

En effet, le surlendemain, vers midi, c'était le

30 du mois, mon homme arrive avec un grand sac d'écus sous le bras :

« Mon ami, me dit-il, je te félicite, et tu seras riche avant peu. Nos actions montent, que c'est une bénédiction. Voici ton semestre. »

Et faisant sonner ses écus, il me compta douze cents francs que j'enfermai dans mon tiroir.

« Je te prie en même temps, ajouta mon trésorier, de te charger désormais de ces actions. Elles valent trop d'argent pour que j'en réponde, et puis quelle faute de garder des actions au porteur!

— Qu'est-ce à dire : au porteur ? demanda Mme Véronèse en chiffonnant un sourire, et déjà ses yeux convoitaient ces précieux papiers.

— Madame, une action au porteur, cela veut dire qu'elle n'a pas de maître. Elle appartient à l'occupant. Au contraire, l'action nominative^ pour être transférée de vous à moi, par exemple, a besoin d'être signée. On la perdrait dans la rue, elle ne profiterait à personne, et l'on pourrait toujours mettre haro sur le faussaire qui se présenterait en signant un faux nom.... »

Telle fut la très-nette et très-claire explication de l'ami Jean.

Il partit. Je priai Mme Véronèse de serrer mes actions dans^on secrétaire, qui fernaait mieux que le mien, et elle ne se fit pas prier. Même il me parut qu'à partir de ce jour où elle se sentait nan-

tie, elle fut moins aigre et moins violente ; elle me laissait respirer.

« Dis donc, mon fils, me dit-elle, quelques jours après, j'ai rêvé que les voleurs forçaient mon secrétaire et qu'ils emportaient nos actions.

— J'en serais fâché, lui dis-je; elles représentent toute ma fortune.

—Et ça vaut donc gros, ces morceaux de papier?

— Dame, à cette heure, ça vaut... vous le voyez, deux mille quatre cents francs de rentes.

— Et pas moyen de les reprendre au voleur?

— A moins de le prendre la main dans le sac.

Mais je crois que vous avez raison, il est dangereux de garder chez soi, de pareilles valeurs. Je les veux porter chez mon notaire, ou les mettre à mon nom.

— Comme tu voudras! fit-elle... Elles sont cependant diablement cachées, et toi-même, si je le veux, tu ne les retrouverais pas. »

Au bout d'une heure, elle reprit la parole en me disant :

« Si tu étais bien gentil, nous irions consulter une somnambule ; elle nous donnerait peut-être un bon conseil.

— Sur quoi? lui dis-je.

— Ohl sur quoi?... sur tout. Sur ma santé, sur la tienne, et sur nos actions. Ces gens-lâ, ça voit

tout, et ça ne sait rien. D'ailleurs, elle loge ici près

dans une maison qu'on m*a montrée. »

En même temps, elle mettait son châle et son chapeau, elle prenait mon bras, et nous voilà partis. Jamais elle n'avait été si modeste, et si câline avec tant de bonhomie. Elle avait tout à fait le calme et le contentement d'une honnête bourgeoise qui s'en va grossir son pécule et celui de ses enfants à la caisse d'épargne. On pressentait à son pétillement qu'elle était en quête d'une mauvaise action.

Le taudis de la sorcière était semblable aux des- , criptions de ceux qui les savent faire. Il y avait, dans le coin d'une salle obscure, une humble vieille, en jupe sordide, la tête chargée d'une longue coiffe, et les genoux appuyés contre une table en noyer. Elle ne dormait pas ; c'était, bel et bien, une sorcière. Elle avait, soiis sa main mal lavée, un jeu de cartes, empreint de toutes sortes d'images,qu'elle agitait d'un geste convulsif.A peine elle accorda un regard à ma compagne; au contraire, ses yeux restèrent fixés sur moi.

« Vous ! dit-elle à la Véronèse attentive, en lui désignant du doigt je ne sais quel mélange de valet de pique et de roi de carreau, votre destinée est si simple, qu'il ne faut pas être un grand sorcier pour vous la dire. Dans la rue en ce moment passent vos destinées. Regardez bien.... »

LE TREIZIÈME ARKONDISSEMENT. 279

Dans la rue, en effet, du côté de la porte d'Italie, arrivait dans un magnifique landau à deux chevaux, conduits par un postillon en grande livrée, une belle demoiselle. Elle était fière et superbe; sa robe de velours, son chapeau, couvert d'une plume noire et son voile en dentelle, les bracelets dont ses bras étaient chargés, la chaîne d'or qui flottait à son cou, son pied qu'elle appuyait, bien chaussé, sur le devant du carrosse, enfin tout l'ensemble éclatant, frais, splendide, indiquant une des reines éphémères de la mode. A ces côtés se tenait, plus modeste et moins triomphant, un pâle jeune homme.... une ruine 1 Ils venaient, elle et lui, d'assister aux courses de la Croix-de-Berny, sur les confins de la vallée de Bièvre. Il semblait fatigué; elle était triomphante, et la Véronèse, à ce beau spectacle, à ce grand rêve, applaudissait du fond de l'âme. Elle ne vit pas, tant elle était occupée, une autre femme à pied, dans la rue, et traînée avec mépris, par un chenapan du plus bas étage, au cabaret du coin. Plus loin encore, une autre errante, un balai à la main, nettoyant le ruisseau fangeux. La sorcière m'avertit d'un coup d'œil, comme si elle m'eût pris à témoin des trois destinées de la femme abandonnée à tous les vices.

« Des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne rien voir! » dit-elle à voix basse; enfin quand la Véronèse eut suivi jusqu'au bout du sen-

tier le léger équipage, elle parut fort aise et contente des destinées qu'on lui montrait.

Ce fut mon tour d'interroger l'avenir. La sorcière y mit beaucoup d'insistance. Elle tailla les cartes à quatre ou cinq reprises, marmottant des noms entrecoupés : gloire et salut; bataille el spoliatim; vie heureuse. Enfin, quand elle se fut bien parlé à elle-même, elle me dit :

« Il y a dans tout ceci une obscurité profonde ! Un grand soldat qui vous aimait, une femme qui veille sur vous et qui ne vous abandonnera jamais (Ici se rengorgea Mlle Véronèse); un héritage... un vol très- profitable ; une bataille; vous serez général .. Vous abattrez une citadelle... Ici du sang, mais vous vivrez longtemps... Je vois, en effet, que vous serez le dernier à payer le passage sur le pont du Carrousel... »

. Elle agita encore une fois les cartes , en murmurant : Bon musicien, bon ami, bon soldat, brave homme, imprudent^ fortune perdue, amour, fidélité, beaux enfants. Puis enfin, elle poussa un grand cri:

•« Ah I malheureux I Insensé ! triple ingénu I Le sort en est jeté! Rien ne peut t'arracher aux malheurs de ta destinée... Hélas! tu mourras comme tu as vécu, dans le treizième arrondissement ! »

Ici, Véronèse se prit à sourire, et je fus sur le point de me trouver mal. De tout ce que m'avait

dit la sorcière, je n'avais guère entendu que ce mot terrible : Treizième arrondissement! Au milieu de plusieurs choses assez vraies, elle en avait proféré qui me semblaient stupides. Moi, un général d*armée, un héros, et voyant la fin de soixante-dix ans de péage, accordés au pont du Carrousel I Je revins tout pensif; ma compagne, au contraire, était légère et gaie. Il lui semblait déjà qu'elle traversait la ville émerveillée, en carrosse à la Daumont, et que le vainqueur de la course déposait à ses pieds la coupe d'argent toute remplie de belles pièces d'or.

Le lendemain, l'ami Jean, qui passait, m'appela d'un geste, et quand nous fûmes au détour de la rue :

« Eh bien 1 me dit-il.

— Ça marche, elle y mord. Je suis volé I

— Bon cela! mais, crois-moi, le plus tôt sera le meilleur. En rentrant chez toi, tu diras d'un air négligent : « L'ami Jean et moi, nous passons la journée, après-demain dimanche, à Meudon, et nous reviendrons un peu tard. Si vous voulez venir avec nous, ça nous fera plaisir. »

— C'est comme fait, répondis-je.

— Alors, tu la verras toute joyeuse. Elle acceptera subitOj cette aimable partie.

« Aller à Meudon! Je n'y suis pas retournée depuis le jour de ma première communion ! » dira-

t-elle de sa petite voix. Donc elle accepte; mais l'instant d'après : « Mon cher ami, je suis un peu souffrante, et le vent est aigu. Ouant à votre ami Jean, je ne sais pas ce que vous lui trouvez d'aimable. Il est brutal, mal élevé, de mauvaise compagnie, il sent le tabac. Allez ensemble, allez; vous vous amuserez beaucoup mieux qu'avec moi. M. Jean ne m'aime guère, et je le lui rends bien. Cependant, si ça vous fait plaisir, je lui ferai bon visage au retour; vous trouverez le dîner prêt, mais pas avant six heures. »

c Voilà, mot pour mot, ce que dira la belle, et demain, de bonne heure, elle sera sortie. Elle ira prendre un bain, c'est le prétexte de ces dames.... elle ira bel et bien chercher un logement pour ses meubles, pour les tiens.... tout sera prêt le samedi, tu seras dépouillé le dimanche.

— dieux et déesses! m'écriai-je en jetant mon chapeau en l'air. Quelle aubaine I Ah I que la dame emporte, à son gré, mon argent, mes chaises, mes râteaux, mes actions, mon petit Auteur, tout mon bien; ça ne sera pas trop cherl Je serai libre, et j'irai, je viendrai, je poserai tout à l'aise! bonheur! Je serai mon maître ici, là-bas, partout. Je parlerai si je veux parler, je me tairai si je n'ai rien à dire, et j'ouvrirai ma porte et ma fenêtre, afin que les passants comprennent qu'ils neuvent regarder dans ma maison!

« Puis, bientôt, quand revient le printemps, je reprends mon violon, mon cher violon.... Caché derrière les charmilles, je joue avec tant de cœur, dans un ton si juste et si vrai, que les fillettes, comme autrefois, se glissent sous ma tonnelle en fleurs, et m'écoutent, si bien cachées, et pensant que je ne les vois pas! ? Ainsi je babillais, j'étais fou, j'étais mieux que fou, j'étais heureux!

Quand l'âme est en joie, alors il faut bien lui demander tout ce qu'elle peut contenir de réel et de charmant. Donc je tenais ma dupe; elle était là qui méditait sa petite infamie, et moi je mis en musique et je chantai à ma Dulcinée cette ronde qiii vaut pour le moins : Nous nuirons plus au boiSy de Mme de Pompadour.

Bergère, bergeronnette, Dansons sur la gaie herbette.

Je m'en vais chercher des fleurs, Et sur ces fleurs sont les cœurs Des aimables pastourelles.

Bergère, bergeronnette, Dansons sur la gaie herbette.

Les bergers les vont cueillant Et hardis les réveillant Se'saisirent des plus belles.

Bergère, bergeronnette, Dansons sur la gaie herbette.

Mais amour qui ne veut pas Qu'on prolonge ces ébats Fait envoler les fleurettes.

Bergère, bergeronnette, Dansons sur la gaie herbette.

Hélas ! les pauvres bergers Aimant des cœurs si légers Sont trompés par les fillettes.

Bergère, bergeronnette, Dansons sur la gaie herbette.

Puis amour qui veut aussi Qu'on leur fasse un peu merci, Vous les remet en courage.

Bergère, bergeronnette.

Dansons sur la gaie herbette.

Ainsi toutes nos amours

Bien ou mal s'en vont toujours.

On les cherche davantage.

Bergère, bergeronnette, Dansons sur la gaie herbette....

Tout se passa, mot pour mot, comme il avait été dit. II faut que maître Jean soit un devin. Il avait deviné la figure et l'accent de la donzelle ; il avait indiqué toutes ses réticences. Le bain même, il savait tout. Il vint enfin, ce jour bienheureux de la délivrance, et, sans nous inquiéter du reste, nous

fûmes nous promener nonchalamment à Meudon, dans ce bas Meudon où Thiver régnait encore. On comprenait cependant que le mois de mars était proclie, et que décembre était loin. Nous étions au 15 février, en plein carnaval La montagne était silencieuse ; on n'entendait que le bruit de Teau claire et froide, on ne voyait personne dans les champs.

Nous allions, contents l'un et l'autre, et sans inquiétude. En ce moment, nous ne le disions pas, mais nous l'aurions pu dire, Mlle Véronèse est bien occupée : elle a pris, chez les déménageurs une voiture à trois chevaux ; elle a commandé quatre hommes. Elle a déjà caché dans sa poche, avec mes actions, tout l'argent que j'ai laissé : car j'ai tout laissé, pour qu'elle ne se doutât de rien. Elle fouille ici, là, partout. Elle emballe en toute hâte ses vilains meubles ; elle emporte, avec le sien, tout mon linge, elle me dépouille, et la voilà partie on ne sait où I Bon voyage à la dame, et qu'elle se fasse pendre ailleurs I

Sur les quatre heures nous étions rentrés, tant nous étions sûrs que cette femme était une drôlesse. Elle avait fait table rase : elle avait pris les actions, elle avait pris l'argent, elle avait dégarni ma commode et mon buffet, elle avait emporté le vin de ma cave et le bois de mon grenier. Bref, elle n'avait laissé que les gros meubles, les chaises de paille et de fer de mon lit. Pillage entier, complet.

L'ami Jean semblait consterné.... j'étais ravi. Que c'est beau, cette nudité décente! Ahl ma chère maison, te voilà donc nettoyée 1 En même temps, je balayais les rubans, les cheveux, les vieux restes de la créature, et j'aurais brûlé du sucre sur ma pelle à demi-rougie.... elle avait emporté la pelle, avec le sucre et le sucrier.

Jean m'embrassa de toutes ses forces.

« Bonne leçon! me dit-il, tu ne l'as pas payée trop cher! »

Et je m'en fus souper chez lui.

Nous entrions alors, sans le savoir, dans les heures sombres de 1848. Peu de jours nous séparaient encore du grand cataclysme, et dans mon désert j'ignorais les menaces du temps présent. Jean, plus que moi, en eut le pressentiment; il vivait dans l'atmosphère intelligente, dans le va-etvient de la fortune publique ; il savait, d'instinct, le contre-coup de toutes les émotions de la tribune et du journal. Un matin, que j'étudiais comme à l'ordinaire, il vint à moi en me disant :

« Je suis ruiné ! Ma maison de banque a suspendu ses payements; j'y perds ma place, et quelques actions que j'avais ramassées. Ce qui me console un peu, c'est de penser à la grimace de Mlle Véronèse, si, dans huit jours, elle se présente à notre guichet pour toucher ses dividendes. Ah! que j*ai bien fait d'insister devant elle sur l'inévi-

table progrès de nos papiers de crédit. Je suis bien sûr que la dame ne s'en est pas défaite.... Il voulait rire, il riait tristement. Quant à moi, je n'étais rien moins que malheureux de cette perte; elle ne me faisait pas plus pauvre, et me vengeait.

« A quoi penses-tu? me dit mon ami Jean.

— Mon ami, je pense à ceci : d'abord à te tirer d'affaire, ensuite aux prédictions que m'a faites une devineresse il n'y a pas longtemps. Tu n'y crois pas, je n'y crois guère, c'est convenu; cependant elle m'a dit : !• Que je serais la dupe d'une coquine; 2*» que je serais volé, et très-content d'être volé. Voici déjà deux prédictions qui s'accomplissent, et j'attends patiemment le reste. Et comme en ce moment Jean était très-attentif, je lui contai que la sorcière avait ajouté : « Tu seras général! Tout couvert de sang, tu prendras une citadelle, enfin beaucoup de fortune et d'honneurs, et longue vie aussi, puisque je serai le dernier à payer mon passage sur le pont du Carrousel. » Malheureusement, la sorcière ajoutait : « Tu mourras dans le treizième arrondissement I »> Voilà ma peine, et je la trouve horrible, à présent que j'en suis sorti.

— Et la sorcière a-t-elle dit aussi que tu étais un grand artiste?

— Elle l'a dit, en propres termes. i

— A-t-elle parlé de tes succès dans le monde? -^ Elle en a parlé.

— Je vois que c'est une vraie sorcière, el puisque tu veux venir en aide à ton ami Jean, Fimprudent,- qui a dénaturé ta fortune et qui t'a conduit aux endroits où se rencontrent les Véronèse, eh bien! je t'en vais fournir le moyen, un moyen qui nous fera vivre à Taise tous les deux, en attendant que tu sois général.

— Et que je fasse un petit héritage, ajoutais-je.

— Ah oui I j'avais oublié l'héritage 1 »

Au même instant j'étais en mesure d'obéir à mon ami Jean, le bon conseiller : il n'y avait rien de si facile à faire. Un grand succès avait accueilli les polkas et les contredanses exécutées dans les salons de Terpsychore ; l'ami Jean avait publié à bas prix cette musique, sous le nom du grand musicien Hermann, qu'il avait inventé, et les marchands de musique écrivaient de toutes parts, à meinherr Hermann, pour, obtenir la suite de ses compositions, qui avaient le plus grand succès sur les deux rives du Rhin allemand.

« C'est peu de chose à trouver, disait Jean, et ça nous donnera le temps d'attendre. En avant donc! Tu me donneras l'idée, et j'y mettrai les doubles croches. Tu ne sais pas à quel point tu es habile^ ingénieux, léger, rêveur, amoureux. L'Europe entière te le dira, obéissante à tes contredanses. Je sais bien que tu rougirais d'être un si petit musicien, de régner dans le salon de Flore, et de faire

tourner Frantz le soldat avec Ketly la laitière, oui; mais qui le saura jamais? Ce n'est pas moi qui veux le dire, et le bonhomme Hermann couvrira de son grand nom notre humble marchandise.

Allons, est-ce fait, est-ce dit?

— C'est fait, c'est dit, mon ami Jean; et je n'eus qu'à chercher dans mes cahiers épars mes petites compositions, printannières. Avril dans sa fleur, mai dans sa joie, et juillet, plein de soleil et de moissons, m'avaient inspiré mille choses oubliées : élégies, aspirations vers l'idéal, rêveries, passions, souffrances.... L'ami Jean, sur son cornet, les tournait en choses dansantes, et tous les mois il composait un cahier de musique nouvelle. On ne se méfiait pas de ce nouveau venu : maître Hermann ; au contraire, comme il était bonhomme, et ne se fâchait ni des emprunts, ni des plagiats, chacun puisait à pleines mains, dans ses Echos du TyroL La Grande-Chaumière et le Vaudeville, et la Closerie des Lilas, voire le mélodrame, eniin tout ce qui chante, hurle ou danse à Paris, mettait à contribution les Ec/ws du TyroL Ça se vendait et ça réussissait, que c'était une bénédiction. Jean raffolait de son maître Hermann. Nous lui devions notre pain quotidien, notre argent de poche, et la satisfaction des petits caprices de deux honnêtes gens qui, volontiei-s, vivent de peu.

— La bonne idée et la bonne invention 1 disais-je

à mon ami Jean. Cette heureuse supercherie eût duré quelque temps encore, si l'équilibre européen l'eût permis.

Mais la révolution de Février éclatant dans un ciel serein , soudain plus de danses, plus de chansons; le grand bruit des tempêtes publiques imposa silence aux Echos du-TyroL Heureusement que nous avions eu quelque prévoyance, et que nous avions devant nous tout un trimestre. Ici je trouve en mon souvemr le mois de juin et ses fatales journées. Partout l'émeute et la menace. Aux confins de la ville, et sur la limite extrême des faubourgs, s'élevèrent, en vingt-quatre heures, des barricades. J'étais en mon logis, lorsqu'au deuxième jour je vis entrer Jean , mon camarade. Il était accompagné d'une vingtaine de citoyens de bonne volonté, résolus à défendre la ville attaquée.

« Il nous faut, me dit-il, tes armes et tes tambours. J'en suis fâché pour ton trophée, on te le rendra plus tard. »

£n même temps , il distribuait mes sabres, mes épées, mes pistolets, le schako même et le manteau de mon grand-père. Il gardait pour lui-même un des fusils, et quant à l'autre :

« Holà l m'écriai-je, holà, mes maîtres I celui-ci, je le garde, et je marche avec vous, messieurs ! »

Jean me regardait, comme il eût regardé un phénomène.

« Ahl reprit-il, c'est beau ce que tu fais là. Sois donc notre chef et conduis-naus. Je me mis à leur tête, l'arme au bras. Au bruit de mes deux tambours, les gardes nationaux, réveillés par notre exemple, ouvrirent leurs portes et nous suivirent en bel ordre. Il me sembla que j'avais grand'peur ; mais mon ami Jean me regardait, et je ne voulais pas lui donner mauvaise opinion de mon courage. Au détour de la rue, une femme en habit de cantinière, et marchant au pas militaire, se plaçait à mon côté, coude à coude ; je reconnus la Bérésina. « Tu es bien le petit-fils du major, me dit-elle; il savait bien ce qu'il faisait, le brave homme, en l'apprenant à tenir une épée, à charger un fusil. Courage, on te regarde, et je marche avec toi ! »

Disant ces mots, son œil était plein de flammes, et, la tête haute, elle en eût remontré au grenadier le plus intrépide. Elle avait encore bon pi^d, bon œil et bonne dent; l'odeur de la poudre et le bruit de la fusillade l'auraient réveillée chez les morts. Elle était née sous la tente, au bruit du canon , aux hennissements des chevaux de guerre. Elle avait eu pour berceau un bonnet de grenadier, et pour langes la flamme d'un drapeau autrichien. Je me sentais tout ragaillardi en la voyant près de moi ; il me semblait qu'un peu de vaillance de mon grandpère avait passé dans mon âme, et pourtant, lorsqu'à l'extrémité du faubourg j'aperçus la barricade

à la hauteur du premier étage de deux maisons que les insurgés avaient changées en citadelles, je pâlis affreusement, je sentis mes genoux fléchir. La Bérésina m'offrit un petit verre en me disant tout bas : « Il n'y a plus à reculer. » Puis elle vida son tonneau autour d'elle en chantant le refrain de Béranger :

J'ai donné gratis à Pantin, Tintin, tintin, tintin.

Sa bonne humeur me fit honte. Un général passait, qui lui dit :

« Gantinière, avez-vous gardé ma part?

— Buvez, mon général.

— Où donc est l'officier?

— Le voilà 1 dit la Bérésina en me montrant ; il nous mènera.

— Gènéraly me dit l'autre avec un bon sourire, il faut donner l'exemple. Attaquez la barricade, et vous serez soutenu par la troupe.

— En avant 1 » cria la Bérésina.

Et nous voilà marchant sous la mitraille. J'avais les yeux fermés, conduit et poussé par la foule. Au sommet de la barricade, un homme orné d'une écharpe rouge commandait ; je le reconnus à sa balafre, il me reconnut sans doute à ma pâleur. C'était M. de l'Étourneau! Il prit le fusil d*undes

siens, et, me visant tout à Taise, il fit feu. Je réponds par un coup mortel.... il tombeaux pieds de la barricade. Hélas 1 la pauvre Bérésina était touchée, et pendant que la troupe, mêlée à la garde nationale, abattait la forteresse et délogeait la garnison, la Bérésina me disait : «Adieu, je m'en vais. Tu trouveras dans mon baril la fortune de ton grand-père et la mienne. Enterre-moi au bruit que nous aimons, au bruit des tambours. » Elle expira. Jean et moi, nous l'emportâmes en mon logis, sur un brancard. Deux jours après, le général, en souvenir de la cantinière, et par respect pour ma gloire , envoyait quarante tambours à ses funérailles. Nous trouvâmes que déjà l'humble fosse était ouverte, à côté des huit pieds de gazon accordés au major. Un formidable roulement retentit sur le léger cercueil^ Heureusement que mon père était trop loin pour l'entendre : « Adieu ! » disais-je à tous ces morts, qui m'avaient élevé, aimé, protégé, défendu.

Je descendais la longue avenue de ces tombeaux, lorsque Jean, me frappant sur l'épaule : « Allons! général^ dit-il, la sorcière avait raison ; tu as pris la citadelle après une affaire sanglante, et maintenant Yhéritage! » En rentrant chez moi, nous trouvâmes l'héritage : il était enfermé dans le double fond du baril de la vivandière. «Bon celai reprit maître Jean ; la rente est à 50 fr.; je rachète avec cet ar-

gent les rentes que t'avait recommandées ton père, et j'ajoute à ton jardin la prairie. Il faut que tu saches aussi que mon banquier va reparaître et nous payerons! Déjà' nos papiers valent quelque chose, et Mlle Véronèse en pourrait facilement tirer quelques louis.

Grâce à Dieu, le temps se calma; les pavés rentrèrent à la place qu'ils n'auraient pas dû quitter. Tout se refait vite en France. On m'appelait, dans mon quartier : « le sauveur! » Un de mes voisins, le propriétaire des madsofts dont Témeute s'était emparée, me vint chercher pour donner des leçons de musique à sa iille. A peine elle avait dix-huit ans, j'en avais déjà trente-six; mais elle me trouvait je ne sais quoi d'héroïque ; elle m'avait vu dans la poudre et. dans la fumée, et puis c'était une intelligence. Elle aimait la musique et la comprenait, si bien qu'elle devint ma femme, et que j'eus pour témoin mon ami Jean, que dis-je? M. le ban^ier Jean Bernard. Désormais, une vie exempte de soucis, la maison bien habitée, les enfants dans le jardin, le pré adjacent changé en verger normand; la flûte et le violon qui font retentir le timide écho des Échos du Tyrol, heureusement ressuscites, vraiment c'étaient là bien des fêtes à l'ombre heureuse et fidèle de cette honnête épouse que l'émeute m'avait donnée.... La sécurité seule manquait à tous ces bonheurs, amoncelés sur ma tête.

Hélas I quand je me rappelais les menaces de la sorcière, et ces mots terribles : treizième arrondissèment! je ne pouvais m'empêcher de frémir. En vain ma femme et mon ami Jean se moquaient de mes pressentiments :

« Mais, disaient-ils, puisque te voilà marié, père de famille, entouré de tes enfants et de tes maisons, comment peut-tu redouter le treizième arrondissement?

— Je n'en sais rien ; cependant, tout ce que la sorcière annonçait, je l'ai vu, coup sur coup, s'accomplir.... Pourquoi donc se serait-elle trompée sur tout le reste ?»

Ils avaient réponse à mon objection, je le sais bien, mais enfin ils avaient beau dire et me calmer, rien ne pouvait apaiser mon inquiétude, ou m'en distraire, et je me forgeais des misères surnaturelles. Je me figurais tout bas que ma femme était frappée , et qu'elle mourait d'une maladie de langueur, me laissant à moimême, sans force et sans volonté, sous le joug d'une nouvelle Véronèse. Un peu de fièvre à mes enfants, j'avais la tête perdue.... Ils mourront, me disais-je, à la même heure que leur mère! Ah! comme j'étais à plaindre et malheureux!

Un soir Q"avais laissé ma femme assez souifrante), je revenais avec le médecin que j'avais été chercher sur le minuit. Nous traversions en cabriolet le pont

du Carrousel, et j'avais payé le passage, à Tinstant même où sonna minuit.

« Ma foi, monsieur, me dit le receveur, une minute de plus, et vous eussiez gagné vingt centimes. Le passage est libre, à Theure qu'il esti »

Le coup fut terrible. Il me sembla que ma femme était morte. '

« Hâtons-nous, disais -je au médecin, je veux Tembhisser une dernière fois. »

Je pleurais, je suffoquais ; il me parlait, comme on parle à un insensé. Le chemin n'en finissait pas.... mais enfin, nous arrivons.

surprise I la maison était illuminée. On eût dit que des voix d'en haut chantaient' le refrain de ma ronde favorite :

Bergère, bergeronnette, Dansons sur la gaie herbette.

A la porte, aux fenêtres, au balcon, des lampions, des guirlandes et des fleurs. J*entre, et je vois.... ma femme en sa robe à retroussis^ et mes enfants tout bouclés; l'ami Jean et sa femme; et ma belle-mère et mon beau-frère, et tous les miens.... les domestiques joyeux, la table servie, une fête....

« mon ami ! me dit ma chère Adèle en m'embrassant , tous les présages sont accomplis. Nous

viyxoQs, c'est honteux à dire, et nous mourrons dans le treizième arrondissement. »

Ce même soir, en effet, toutes les barrières de Paris étaient tombées, et, depuis ce jour. Dieu soit louél renommée intacte, humeur, considération, fortune, et pas une inquiétude et pas un nuage'; en ce paradis du treizième arrondissement.

CJ^

LES

LES

Ceci est une histoire que racontait volontiers Mme du Hausset, la dame d'honneur de Mme de Pompadour :

Mme la marquise était un peu malade et je lui tenais compagnie. Elle habitait, dans les petits appartements creusés sous le trône même du grand roi, une chambre où elle faisait des nœuds en rêvant; vous savez que dans cette haute fortune et dans cet enchantement, voisin des fables, Madame est triste ; elle se dédommage, quand elle est seule, de sa gaieté forcée en présence d'un maître inamusable, qu'il faut amuser à tout prix. Moi qui Taime et qui ne la quitte guère, je lui lisais un livre éloquent de Tabbé Prévost, intitulé : Les Amours du chevalier Desgrieva:. Le livre est charmant comme un livre d'amour; mais ce jour-là Madame était

difficile à distraire de ses ennuis..., ce qui fit que tout d'abord elle n'écouta guère, et que bientôt elle n'écouta plus. « Lis toujours , me disait-elle d'une voix attristée, et ses beaux yeux errants, çà et là, à travers tant de magnificences, avaient fini par se plonger dans la longue allée du tapis vert, au delà de. cette eau plate et sombre, qui sert de miroir au jardin.

— Madame n'écoute plus, lui dis-je ; et cette lecture la fatigue ?

— Non, fit-elle, continue; et cependant, ma chère du Hausset, je pensais que nous étions bien bonnes, toi et inoi, de. nous affliger ainsi, sur le malheur de ce petit Desgriçux et de cette petite Manon qui, certes, ne valent pas la peine qu'on s'en occupe. Enfin, puisque M. le lieutenant.de police entraîne cette fillette et son chevalier dans l'autre moiide, il. sait probablement ce qu'il fait. Ainsi, crois-moi, laissons-les partir, — s'ils s'aiment encore, eh bien, je voudrais être à leur place. Elle est mal vêtue, elle est exilée, elle est malheureuse, mais elle est libre, elle est aimée. . . aimée ! et tu veux que jç la plaigne, et j'ai vu le moment où tu pleuraisl Tiens, je suis folle. Allons, continue.... Au fait cela m'ennuie, et. me fatigue un peu moins d'écouter que de parler. »

A ces mots, je reprenais le livre, et j'allais poursuivre le récit commencé, quand l'huissier de service

annonça, de son, humble voix, la maréchale de Mirepoixî et M, 1q comte de Saint-Germain ! Madame, à ces noms, fit un signe ; elle se leva un peu sur sa chaise longue ; j'ajoutai un coussin, et, voilà Mme de Jttirepoix, accorte et vive, coijime on Test à vingt ans, accourant avec cette vivacité charmante, qui est une de ses .grâces. Elle était en demi-panier.... à peine un œil.dQ poudre sur s^s beaux cheveux bruns; dans son chsipeau de paiUe passé à &on bras, elle apportait de belles cerises, moins fraîches que son visage, qii'elle avait cueillies en traversant Je gentil verger de Trianon.

« Ahl fit-elle, en se jetant à genoux près de Madame, où donc en sommes-nous, aujourd'hui?

Bon Dieul quelle tristesse! et comme la voilà faite! Qu'elle est pâle, attristée et malheureuse, et qu'elle est à plaindre! Bon! bon! ne répondez pas, marquise, on sait tout : U aura grondé ce matin, ou plutôt, disons vrai... quelque nouvelle amourette? Allons, calmons-nous, jalouse; il vous reviendra, si vite et si repentant ! Après tout, le maître est le maître , et nous serons toujours la maîtresse heureuse, enviée et charmante. Ahl fi! la poltronne. Est-ce que rien saurait prévaloir contre ces deux yeux-là? Ne. craignez rien, les caprices de Louis passent comme une matinée de printemps : c'est vous seule qu'il aime. Il aime en vous l'esprit, les belles grâces; il s'enchante à votre sou-

304 L£S FAUSSES GONFIOENGËS.

rire et à votre beauté de Diane chasseresse. Courage , et croquez-moi ces belles cerises, humides encore de la rosée. »

A ces mots elle tendait son chapeau à Madame, qui se prit à sourire, en plongeant ses belles mains dans ce panier enrubanné.

t Bon cela, dit Madame en baisant la maréchale au front, vous avez raison, mignonne. Croquons des cerises, et laissons le chagrin^ il n'est bon qu'à nous vieillir! »

Elle sourit... en soupirant, et, d'un air distrait, elle mangea quelques cerises; la maréchale, à l'œil éveillé, et dans l'attitude exquise d'une admiratiim profonde pour la beauté de Madame, recevait les noyaux dans sa main... Cependant M. le comte de Saint-Germain était resté sur le seuil de la porte, afin ne pas troubler l'épanchement des deux amies; il regardait, avec la réserve d'un courtisan des petits appartements, ces deux femmes d'une beauté si différente. Diane et Flore, la rêverie et la gaieté, la reine et la bergère.... Elle s'aimaient autant.... pour le moins, que deux rivales, très-belles l'une et l'autre, peuvent s'aimer... à la cour.

Ce fameux comte de Saint-Germain, dont on a dit tant de fables, était le bienvenu chez Mme la marquise, et chez le roi lui-même. Il était beau, bien fait de sa personne, et d'un âge à rassurer les jaloux... sans trop effaroucher les coquettes.

Il était beau diseur, doué de toutes les façons élégantes, recherché dans ses habits, dans ses odeurs, dans son linge, dans ses bijoux; pétillant d'esprit quand c'était son tour à causer ; écoutant très-bien, tout bourré qu'il était d'anecdotes les plus incroyables, qu'il racontait de l'air le plus naturel. Ajoutez qu'il avait le grand art de s'entourer d'un prestige étrange, en laissant croire qu'il était, pour le moins, aussi vieux, à lui seul, que la maison de Bourbon tout ensemble. — A l'en croire, il avait été très-lié avec le feu roi Pharamond ; il avait tenu, plus d'une fois, en son petit castel, le prince Henri de Béarn sur les genoux que voUà!

Faut-il vous dire aussi que le grand succès de M. de Saint-Germain, et sa popularité sans égale, tenaient beaucoup à la richesse incroyable de ses dentelles, à cette jactance aventureuse d'une gaieté irrésistible, à la magnificence royale des diamants dont il était couvert? Ce jour-là même il en avait sur sa personne, pour des sommes fabuleuses ; ses jarretières seules valaient plus de cent mille écus ; dans une botte d'or, que surmonte un émail de Petitot, il avait renfermé, en guise de tabac d'Espagne, une poignée de topazes, de rubis et d'émeraudés qui n'auraient pas déparé la couronne de France. Les dames, folles de tout ce qui brille, aimaient à voir resplendir, sous leurs yeux, dans

306 LES FAUSSES COf^EDENGES.

leurs mains y toutes ces belles choses. A toutes ces causes réunies : le désœuvremement de la favorite, l'ennui de la journée, l'absence du mattre, et l'oisi- Teté du lieu, le comte de Saint-Germain fut le bienvenu chez madame de Pompadour.

On causa quelque temps au hasard, véritable causerie entre deux rivales, très-occupées au fond de l'âme, des plus grands intérêts de leur fortune et de leur beauté, habiles à dissimuler la gravité de la situation, sous les grâces légères du discours. On en vint au livre que nous lisions tantôt quand madame la maréchale était entrée, et la marquise elle-même, non pas sans une certaine hésitation, finit par convenir que c'était une histoire attachante, que les honnêtes femmes pouvaient lire, en dépit de l'étrangeté du sujet.

« Je suis de votre avis , madame, et cette petite Manon me paraît avenante, reprit M. de Saint- Germain; son camarade est le plus amoureux du monde, et Tabbé Prévost accomplissait un grand tour de force en rendant supportables, pour les dames les plus réservées, au milieu de la grâce, et des élégances de Versailles, les amours d'un escroc et d'une fille- Oui, la tâche était difficile, et sans nul doute à cette histoire de Manon Lescaut j'aurais été pris, tout le premier, sans une aventure étrange, et qui m'a mis en garde, ô ! pauvre dupe que j'étais! contre les inventions les plus autorisées

de messieurs les romanciers et de messieurs les poëteSy ces sublimes menteurs. »

A ce mot aventure! aussitôt vous eussiez vu ces deux ennuyées dresser l'oreille, à la façon du cheval de guerre, au premier bruit du clairon. « Une aventure! oui-da, mon cher comte, s'écria Madame avec un geste d'une domination irrésistible, prenez garde à vos rêveries. Je suis bien nerveuse, aujourd'hui; je suis peu crédule, et votre histoire, n'eùt-elle que deux cents ans de date, vous ferez bien de la garder, pour un autre jour.

— Oui, oui, s'écria Mme de Mirepoix, en portant à son cou le bras de Madame, vous avez raison , ma chère. Ce vieux comte séculaire , avec ses histoires de l'autre monde, finira par nous donner des attaques de nerfs. Avec cet homme-là on ne sait plus quel âge on peut avoir; il recule, à mesure que nous avançons dans la vie; il gagne un jour, quand nous perdons une journée... et voyezle, souriant, calme, imperturbable, odieux, à force de sang- froid I Laissez donc là vos contes qui sentent le moisi, mon bon seigneur, et si vous voulez nous dire, à toute force, une histoire, eh bien I racontez-nous l'anecdote d'après-demain, mais pas plus tard, j»

M. de Saint-Germain, qui avait su mettre (et même un peu plus) madame la maréchale de Mirepoix dans les intérêts de sa renommée , et partant

de sa fortune, supporta, philosophiquement, cette boutade, et, s'appuyant sur le bord de la fenêtre, où grimpait un rosier du Bengale, chargé de boutons à peine ouverts :

« Hélas I madame, je suis bien à plaindre avec vous ; si je parle à* hier, je ne suis plus qu'un homme de l'autre monde; si je vous raconte une histoire de demain, je suis un sorcier, bon, tou^au plus, à jeter dans un grand feu. Mieux vaut me taire, et d'autant que mon récit, à six mois de date, est d'un médiocre intérêt. ,

— C'est à savoir, reprit Madame, que vous mourez d'envie de raconter votre histoire; eh! dites-la, une fois pour toutes, et si nous sommes contentes de vous, nous vous permettrons de prendre une belle cerise dans le joli panier que voilà. »

Le coijite alors, sans se faire prier davantage : * Madame a connu, dit-il, le marquis de Saint- Gilles!

— Je l'ai connu ; c'était un grand d'Espagne assez beau, pour un Espagnol; deux yeux noirs qui brillaient comme des charbons ardents ; il a été huit jours à la mode, ici ; le roi ne pouvait s'en passer ; je le vois encore avec son froufrou de guitare, et son roucoulement de romances andalouses. Au fait, qu'est-ce que cela prouve que je l'aie ou non connu, et M. le comte de Saint-Germain aurait-il la prétention de me donner un rôle en son récit?

— Nous VOUS avertissons, monsieur le tricentenaire, reprit la maréchale, que nous ne voulons pas être de cette histoire-là.

— Comme aussi telle n'est pas mon intention, madame la maréchale, reprit le comte de Saint- Germain; mais j'ai fait, depuis longtemps, cette remarque : pour peu que Ton ait connu, ou seulement entrevu, de l'histoire ou du roman que Ton raconte, un des héros, aussitôt le récit doublera de valeur. Je suis donc très-content que Votre Altesse ait souvenance du marquis de Saint-Gilles, ambassadeur du roi d'Espagne à la Haye, avec cela : grand d'Espagne de la première classe, et chevalier de la Toison-d'Or, enfin tout à fait incapable absolument de rien inventer.

— Non, certes, reprit la marquise, et pas même ses chansons.

— J'étais donc , madame, à la Haye , en simple curieux, et je dînais, en petit comité, chez M. le marquis de Saint-Gilles ; il était , ce soir-là, aussi préoccupé que s'il se fût agi de la conquête du Nouveau-Monde. Il soupirait; j'ai vu le moment où Son ExceUence était plus pâle encore que de coutume.

— Ici, monsieur, je vous arrête, s'écria la maréchale. Si vous faites jamais pâlir ce visage-là, vous aurez fait une chose aussi difficile que d'ôter sa tache au diamant du roi, comme vous avez fait, l'autre jour.

— Remarquez bien, madame la maréchale, reprit le comte de Saint-Germain, que je suis loin de parler des roses et des lis de cette joue extra-moricaude. Eh Dieu ! vous croyez toujours que l'on jette des pierres dans votre jardin. Cependant rien n'est plus vrai : monsieur l'ambassadeur était fort préoccupé, le soir dont je parle. Après le dîner, nous nous promenions, dans le très-petit salon d'une des plus grandes maisons de la Haye, lorsque monseigneur, me prenant par le bras : — Mon cher comte, me dit -il, vous voyez un malheureux ambassadeur qui se trouve en cruel embarras.... J'ai connu, autrefois, le marquis de Moncade, un des hommes les plus riches et les plus considérés de toutes les Espagnes, l'ami du roi, et, ce qui vaut mieux, l'ami de la reine, le propre neveu du grand inquisiteur de Séville, un de ces hommes qu'on est heureux et fier d'obliger. Or, justement, je me trouve dans l'impossibilité de rendre à M. de Moncade, le service le plus signalé que pût demander un personnage de sa sorte à un homme tel que moi. »

Ici M. de Saint-Germain s'arrêta, et, se tournant vers la maréchale, qui écoutait, bouche béante, la main tendue, et ses précieux noyaux de cerises dans le creux de cette main, faite pour tenir un sceptre :

« Que ne m*interrompez-vous? lui dit-il , ma-

LES FAUSSES G019FIDENGËS. 3 1 1

dame la maréchale, voici déjà cinq minutes que je parle, el vous ne dites mot.

— Si Ton ne vous dit pas encore haUe-là! reprit la dame, il faut vraiment que je ne vous écoute guère. Que vous parliez ou non, c'est tout un; parlez, ne parlez pas, ça vous regarde. Enfin, soyez sûr que Ton vous coupera la parole, aussitôt que vous nous ennuierez, »

M. de Saint-Germain continua :

« Quand M. le marquis de Saint-Gilles eut soupiré tout à son bel aise- et fait deux ou trois tours : « Jugez vous-même, s'écria-t-il, si je dois éprouver un grand ennui I J'ai reçu depuis huit jours, par un courrier à sa livrée, une lettre du marquis de Moncade, et dans cette lettre , écrite à coup sûr, de sa main, ce noble seigneur me raconte, en des termes à fendre un cœur de rocher, qu'il est le père d'un fils unique , le seul espoir de son nom et de l'avenir de sa maison. Ce, jeune homme est un jeune homme accompli, et si j'en crois son signalement, peu de jeunes gens lui peuvent être compar rés. « Il vient d'avoir quinze anis ; son œil est bleu, sa tête est fine et plus jeune même que son âge. Par un caprice, qui lui va bien, il porte ses propres cheveux, d'un blond cendré (beauté rare pour un Espagnol), et qui bouclent naturellement. Il a la main blanche et. vive d'une Andalousç, et le bras vigoureux d'un toréador.

« Que fedirais-je? (de grand à grand on se tutoie) il est bien pris dans sa taille élégante; il est bon musicien et bon poète; dans l'ensemble de ses études et de ses travaux, on reconnaîtrait plusieurs parties de Thomme d'État et du capitaine.

« Â dix ans, il était déjà colonel du régiment de la reine. Il a beaucoup d'esprit, d'éloquence, avec beaucoup de gaieté, d'entrain, de courage et de naturel.... toutes les vertus et plusieurs des vices indispensables au gentilhomme : actif, bon vivant» beau joueur, tenant convenablement une épée, et généreux comme un roi. Bref, un vrai miracle. .. Eh bien! Tamour a démenti toutes ces promesses de la nature , et déjoué les meilleures combinaisons de la fortune. Hélas! ce malheureux jeune homme, héritier d'un si grand nom et réservé à ces illustres destinées , s'est amouraché follement d'une jeune personne qu'il a rencontrée en bonne bourgeoisie, au milieu de Paris.

« Voilà la chose! En même temps (ajoutait notre ambassadeur), ce père, au désespoir, me fait le signalement de la jeune personne enlevée, enlevante, et la dame au moins vaut le monsieur.

« Imagine le plus beau visage.... on dirait une princesse du sang royal déguisée en marquise. (Ici madame a souri de son plus charmant sourire.) Ainsi faites, ces deux créatures du printemps et du bon Dieu, naturellement ils s'aiment, elle et lui, de

toutes leurs forces; jeunes tous deux, beaux tous deux; à eux deux, ils ne font pas trente-deux ans.

c Mais voilà le malheur : le comte de Moncade, épris de cette belle flamme, a tout sacrifié à cette passion insensée ; il a renoncé à toutes les gloires de Tépée; il a déchiré ses titres de noblesse; il a brisé son écusson ; il a vendu meubles, diamants, tableaux ; il a mangé ses terres ; il a mis en gage même sa toison d'or, que le duc Médina-Cœli avait portée. ciel 1 il a renoncé au pardon, à la générosité, aux bienfaits de son père ; enfin, pour mettre un comble inouï à ces incroyables folies, et plutôt que de renoncer aux fantaisies qu'il pouvait accomplir, xe fils ingrat, ce gentilhomme, oublieux de tous ses devoirs, a disparu avec son infante, qu'il doit épouser, si le mariage n'est déjà fait.... il en a signé de son sang la promesse formelle !

t Si bien, ajoutait ce marquis désespéré, que me voilà privé de mon cher fils.... Hélas I oui, privé à tout jamais ! Où donc retrouver Théritier de ma grandesse, et dans quelle misère il est tombé? Je n'en sais rien I En vain, j'ai mis les plus adroits espions à ses trousses; il est habile à tel point, je devrais dire il est si complètement amoureux, qu'on a fini par perdre absolument ses traces. Tout ce que je sais, et j'en suis sûr, c'est qu'il n'est pas en France; il n'est pas en Angleterre, et je le crois .en Hollande.

« Ainsi, je te prie et supplie, mon cher cousin (car les grands d'Espagne sont parents), accepte le soin paternel de faire chercher dans toute la Bollande, et par tous les moyens, mon enfa;nt prodigue et sa maîtresse. Allons! songe à ma peine, et fais cela toi-même, avec le concours de tous les agents de l'ambassade! Il ne faut épargner ni le soin, ni la dépense, et quand tu les auras rejoints, elle et lui, fais en sorte, par tous les bons procédés qu'il te sera possible d'imaginer, qu'ils reviennent à des sentiments meilleurs.

« Sois indulgent et fiacile à l'héritier de ma jeunesse. Représente à cet enfant prodigue et charmant le désespoir de son père, la douleur de sa famille, le chagrin de son oncle , dont la rancune est redoutable ; enfin, s'il le fçiul , parle au nom du roi. A tout prix (m'en tends-tu?) sauve-le de luimême et de sa funeste passion.

« Quant à la jeune fille, elle est, dit-on, si jolie, et je sais, de bonne part, que nous ne devons pas la traiter comme une perdue I Elle appartient à des gens honorables; elle est honnête et chaste, elle l'était, du moins, jusqu'au jour malheureux.... pour elle et pour moi. où elle aima mon fils. Il faut la sauver, pour que l'œuvre de mon fils délivré, soit complète et sans reproche. Ainsi qu'elle renonce à devenir la comtesse de Moncade ; qu'elle remette entre tes mains la promesse imprudente

que, lui a faite son amant de la conduire à Tautel, elle peut être assurée de toutes nos bonnes grâces. Dieu merci, TEspagne et la France ne manquent pas de bons maris pour une âUe de son état, et pour peu que tu la trouves digne de notre intérêt et de notre estime, je t'autorise à lui compter dix mille louis en avance sur sa dot, qui doit lui suffire k épouser un chevalier de Calatrava. Ceci dit, mon cher marquis , je n'ai plus d'espoir qu'en ta prudence, en ta bonté; prends en pitié la. prière d'un père au désespoir. »

Telle était la lettre que le marquis de Moncade écrivait au marquis de Saint-Gilles, et que le marquis de Saint-Gilles me lisait, en s'abandpnnant aux plus amères réflexions.

« Mais, mesdames, reprit le comte de Saint- Germain, après une pause d'un instant, je m'aperçois que mon vieux récit ne vous touche guère, et je pense qu'il serait bon d'en remettre la fin aux premières vapeurs. »

A ces mots. Madame fit un soubresaut.

• Comte, dit-elle, je ne sais personne qui soit aussi taquin que vous. Vous voyez bien qu'on vous écoute, et beaucoup mieux que vous ne le méritez. Fii^issez donc, ou bien pas de cerises !

— Madame, reprit le comte, s'il vous plaisait de m'en octroyer une seule, en avancement d'hoirie, il est sûr et certain quemon récit en irait mieux. »

316 LES FAUSSES GONPIDENGES.

Madame, sans répondre, prit une cçrise, et la posa, de sa main blanche, sur les lèvres du conteur.

« C'est cent fois plus que ne vaut son histoire! » ajouta Mme de Mirepoix.

Le comte alors reprit son discours :

« Quand je vis ce pauvre ambassadeur en si piteux état, vous comprenez bien. Madame, que j'eus grande envie, au fond de l'âme, de l'aider et de le servir.... Cependant, monsieur le marquis, comment retrouver ces deux beaux fugitifs?

— Hélas I reprit le marquis, je les fais chercher partout, dans Amsterdam, dans Rotterdam, ici même; il n'est pas un recoin de la Hollande où je n'aie envoyé.... Point de nouvelles! J'en perdrai la tête. Que vont penser Moncade, et Iti reine, et le roi?... Je suis perdu! »

Moi alors, voyant tout ce désespoir, et touché de cette peine :

« Monseigneur, repris-je, en me levant dans un moment d'enthousiasme et d'inspiration, pour peu que nos deux amants soient à la Haye, ou même à vingt lieues d'ici, je vous réponds que dans vingtquatre heures je les aurai découverts et ramenés dans la bonne voie. Ayons donc bon courage, et s'ils échappent à mon zèle, vojis pouvez répondre : A coup sûr, les deux amoureux que vous cherchez.... ne sont pas chez les Hollandais.

— Faites cela, vous me rendrez la vie et le repos, s'écriait le marquis; j'ai toujours entendu dire que vous étiez un peu sorcier, monsieur de Saint- Germain, mais si vous venez à bout de ce problème, eh bien! vous n'aurez pas de plus chaud partisan que moi. »

Notre conversation se fût prolongée assez longr temps, mais le salon se remplissait de toutes sortes de gens qui venaient pour saluer Son Excellence, et je sortis de ce logis, raisonnablement préoccupé, j'en conviens, de la promesse que j'avais faite, et des insurmontables difficultés que je m'é^^is chargé d'aplanir.

« En ce temps-là le théâtre de la Haye était un vrai théâtre; il possédait une cantatrice, une merveille qui se nommait la Gabrielli. Vous ne l'avez jamais entendue , ainsi vous ne saurez jamais la toute puissance de la musique italienne , confiée à cette voix sans égale! La beauté de la dame ne gâtait en rien son talent; le vif éclat de ses yeux s'accordait, parfaitement, avec Tinspiration dont son âme était remplie. Elle chantait comme on chante dans le ciel.... ou bien comme on chante, ici quand le théâtre est dressé dans le cabinet des médailles, et que Sa Majesté daigne applaudir l'accent, la voix, la taille, les bras divins de la prima donna. »

Ici encore un sourire de Mme de Pompadour.

« Flatteur ! dit-elle au comte ; mais vous méritez bien la seconde cerise. »

Elle se contenta, cette fois, de lui présenter le chapeau. Le comte prit la cerise :

« Elle ne vaut pas Tautre, dit-il.

— Boo 1 dit la maréchale de Mirepoix, vous allez voir, maintenant, qu'il faudra donner à manger à monsieur. »

Le comte s'inclina :

<c Cette Gabrielli, reprit-il, tenait sous le charme et sous Tenchantement de la plus vive admiration, tout ce parterre de marchands et de marins ; les femmes pleuraient, les hommes se taisaient : on eût dit que la salle entière avait un seul cœur, un seul regard, pour mieux comprendre et pour mieux voir le miracle. Et moi-même, incertain de ce que j'avais à faire, et cherchant encore mon plan de bataille, je me rendis au théâtre. On jouait, ce même soir ia Serva Padronnay cette merveille, où brillait naguère Mlle Véronèse, un beau nom en peinture, en chanson, en opéra-comique. La Gabrielli se montrait si vivante et si charmante dans les fanfreluches de Zerbinette que, sac^s songer aux soucis de Theure présente, je m'abandonnais à l'ivresse générale, applaudissant comme un écolier. Bonté divine ! et jugez de ma stupeur, voici tout à coup, par grand hasard, au bout de ma lorgnette, et dans le recoin d'une loge obscure, que je décou-

vre, ô miracle I deux beaux jeunes gens, la fille et le garçon en petit habit, jolis comme deux amours, qui cbvchotaient, qui se regardaient, et qui complotaient, à voix basse, et serrés moi contre toi, toi contre moi, plus loin du théâtre et de tout ce qui s -y chantait, en ce moment, que si la Gabrielli eût été la Guimard, et que Paesiello se fût appelé M. Rameau! Vous jugez de ma surprise et de ma joie à ce spectacle imprévu I Qui donc étaient ces deux amoureux, si jolis, si mignons, si contents, oubliant à se contempler l'un Tautre, de se mêler à l'enthousiasme universel ?

« La jeune dame avait beau se cacher sous de longues coiffes, le jeune monsieur voilait en vain d'une main prudente la moitié de son visage.... Oh! les amoureux, les oublieux, les imprudents!.... Je les reconnus du premier coup d'œil! Voilà qui va bien I voilà qui me charme, et me contente! Il n'y avait que ces deux amoureux, je ne dis pas dans le monde (ici, le comte salua Madame, qui lui rendit son salut), mais dans toute la Hollande, pour se parler de cette voix basse et charmante, avec accompagnement de sourires et d'éclairs dans toute cette frénésie que soulève, autour de soi, la belle voix d'une jeune femme inspirée.*.. En ce moment, toute mon attention se porta dans la loge mystérieuse où cette fillette et ce garçon étaient blottis, comme deux tourtereaux dans leur

duvet; enfin je m'inquiétai de ces deux amoureux à ce point que la Gabrielli fut, m'a-t-on dit, d'assez maussade humeur pendant la dernière moitié du second acte. Elle était un peu semblable à toutes les femmes, qui ne comprennent pas qu'un homme, quel qu'il soit, s'amuse à regarder autre part que de leur côté.

— Vous êtes un peu fat, monsieur le comte, reprit la maréchale de Mirepoix.

— Je ne le suis plus, madame, répondit M. de Saint-Germain, depuis que j'ai l'honneur d'approcher du soleil levant; on est trop humilié par ici, pour être un fat.

— Allons, dit Madame , on sait bien que vous voulez une troisième cerise : eh bien ! prenez-la vous-même, dit Madame, oubliant de présenter au comte le chapeau qui les contenait.

— J'y perdrais trop, s'écria M. de Saint-Germain, en retirant sa main, comme s'il eût été piqué d'un serpent ; la première cerise m'a dégoûté de toutes les autres.

— Que ceci vous apprenne à n'être pas gourmand, reprit Mme de Pompadour, et cependant honni soit qui s'arrête en son chemin.... continuez.

— Donc la pièce était à peine achevée, et la Gabrielli apparaissait au milieu des fleurs (c'est toujours M. de Saint-Germain qui parle), je quittai ma

loge, en toute hâte, et, bien caché dans mon manteau, je me mis à suivre, en rasant la muraille complaisante, le couple fugitif. Le vent était vif; le ciel pluvieux tombait, goutte à goutte; il n'y avait pas une étoile au firmament, à peine une lanterne au coin de chaque rue. Âhl le froid de la bise, et quel chemin ! Les voitures fuyaient au loin ; les fallots des bourgeois attardés disparaissaient, peu à peu, comme autant d'étoiles à pied. J'en ai le frisson, à me rappeler ce froid hollandais; mais quoi? nos deux jeunes gens auraient été bien en peine de dire s'il faisait du vent, ou s'il tombait de la pluie? Ils allaient, se tenant par la. main, courant, s'arrôtant, se regardant, causant tout bas, pour se dire, en mille accents joyeux, toujours les mêmes choses, perdant et retrouvant leur chemin, sans le demander. Enfin ils arrivent dans une assez mauvaise rue, à l'enseigne de r Amiral Tromp, le môme amiral dont Rembrandt a fait le portrait, lequel portrait appartient à S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans. Il eût fallu les voir, ces oiseaux bleus, quand ils eurent trouvé leur porte en courant.... du pas léger du printemps I Lui gai comme avril, elle active et contente comme le mois de mai ! — Allez, allez, leur disais-je tout bas, vous voilà pris, mes pauvres oiseaux bleus. Tenez, madame, en les voyant si contents, si complètement heureux, l'envie me prit de leur dire :

«Enfants, voilà ma bourse, aimez-vous, allezvous-en, bien loin, bien loin d'ici ! »

— Sancte Germamf ora pro nobis! s'écria madame la maréchale.

— Amen! répéta Madame, en chantant d'un ton quelque peu nasillard, pour imiter le cardinal de Rohan, le premier aumônier.

— Mais, mesdames, reprit le comte de Saint-Germain, j'ai appris, depuis cinq ou six cents ans déjà, à me méfier de mon premier mouvement; c'est une science qui convient aux hommes sensés, et que les femmes ont bien tort de ne pas apprendre ; elle les défendrait de bien de sottises. Sauver ces deux amoureux, à quoi bon? C'était les abandonner à la ruine, à l'isolement, aux remords, aux regrets, à toutes les déceptions de l'amour. Les séparer, et les ramener, quand leur tendresse est au comble, dans la voie droiturière, il n'y avait pas de plus grand service à leur rendre I Oui, vraiment, je les sauve, et je les arrête, au moment où ils ne peuvent pas s'aimer davantage I Quelle nourrice eût rêvé une chance plus heureuse, pour son cher nourrisson?

«Voilà quelles furent mes pensées, pendant que je revenais chez M. l'ambassadeur d'Espagne, à cette heure avancée; on me dit que monseigneur était couché, et je crois qu'il dormait déjà, oublieux des saints devoirs de l'amitié. Au premier mot que je

fis de lui parler, ses gens me refusent sa porte; j'insiste, on le réveille, et tout plongé qu'il est encore dans les chastes délices du premier sommeil, je lui raconte ma découverte. Il écoute, il regarde, il se récrie, il se croit le jouet d'un songe.

— Est-ce possible I ô ciel! ô miracle! est-ce bien vrai? Nous les tenons! nous les tenons! Çà, ma garde, mes flambeaux, mon carrosse et ma livrée, et que tout le monde soit sur pied! — On obéit, on accourt, monseigneur passe en riant son habit de gala et se couvre de tous ses ordres. Au même instant, les portes de l'hôtel s'ouvrent à deux battants, nous montons en carrosse, et nous voilà, à deux heures du matin, au grand galop, dans cette ville honnête et si calme, qu'un rien dérange et réveille. Au bruit des roues, à l'éclat des torches, au bruissement de ce cortège inaccoutumé.... les bourgeois , réveillés en sursaut, crurent un instant que la mer rompait ses digues, et que la Hollande en aurait pour six pieds d'eau salée au-dessus du niveau de l'Océan,

« Avec le bruit de la foudre et la vivacité de l'éclair, nous arrivâmes au seuil de F Amiral Tromp^ et nous nous arrêtâmes d'une façon solennelle, à la porte de cette hôtellerie, endormie et ronflante, ou depuis le commencement de la Haye et du monde, on n'avait jamais vu venir si brillante compagnie, à pareille heure, en si magnifique appareil. A peine

arrêtés sous l'enseigne (elle criait, l'enseigne, et l'amiral Tromp, réveillé en sursaut, nous jetait des regards irrités), notre heiduque et nos valets de pied se mettent à frapper de toute leur force.

-— Holà 1 eh ! la maison!... Bref, ils appelaient de cette façon impérieuse qui porte la terreur dans l'âme de toutes les maisons coupables, et plus encore des maisons innocentes.

— Qui va là? dit enfin l'hôtelier, prudemment retranché derrière sa porte fermée aux verroux.

— Ouvrez ! répondent les voix furieuses, ouvrez à monseigneur l'ambassadeurl Aussitôt la porte roule en gémissant sur ses gonds, mal graissés, et l'hôte, son bonnet à la main, l'épouvante sur le visage :

— Que peut un pauvre hère comme moi, pour le service de Monseigneur. »

« L'ambassadeur était descendu de voiture , les hommes de sa suite restaient à cheval ; six heiduques l'entouraient, armés dé leurs cannes à ponmie d'argent.

— Nous savons, m'sieu^ dit Son Excellence à l'aubergiste stupéfait, que vous avez donné^sile au fils de monseigneur lé marquis de Moncade et à sa maîtresse, et je viens, au nom du roi mon maître, tirer iv vos mains et de votre hôtellerie, ce jeune seigneur. Vous êtes, véritablement, un grand coupable, mais je veux bien vous dire que si vous

obéissez, vous éviterez le châtiment qui vous revient. »

L'hôtelier, de pIUs en plus troublé, atteste à deux mains I ses grands dieux qu'il est innocent du crime dont on Faccuse, que sa maison est destinée aux pauvres gens, et aux plus chétifs voyageurs. En même temps il apporte son livre ouvert, et tout couvert de noms inconnus. Parmi ces noms, nous remarquons M. et Mme Benoîty venant de Paris. — Benoît de qui? Benoît de quoi? Ces deux voyageurs, habitaient depuis quelques jours une modeste chambre au troisième étage , et du côté le moins fastueux de la maison.

A ce nom de Benoît, M. l'ambassadeur se met à sourire.

« Ah! mes gaillards, disait-il, monsieur Benoît! madame Benoît!... Je vous tiens I « En même temps, il fait signe, qu'on le conduise, il marche, et nous

le suivons deux torches éclairaient cet escalier

silencieux. Nous montons sans bruit, nous montons toujours, enfin, tout au bout d'un corridor immense, à l'angle où tout finit, l'hôtelier nous désigne une porte basse, et qui disparaît dans la muraille complice du fruit défendu! Chut!...

chut!... nos deux amoureux étaient là!

« Ah ! mesdames , quel silence enchanté dans cette chambre.... et d'autant plus que, dans les chambres voisines, tout ronflait abominablement,

On eût dit d'un nid d'oiseaux, surpris par l'orage. Hélas! maudit que je suis, pour t'avoir dénoncée à ces fils de l'inquisition, pauvre et mignonne chambrette, enfouie et cachée, mystérieuse, amoureuse.... L'ambassadeur lui-même hésitait à surprendre ainsi ces deux pauvres enfants dans le piège où ils étaient tombés. L'hôtelier, qui avait servi sous le roi Guillaume, nous regardait d'un air attendri. A la fin, M. de Saint-Gilles, honteux de sa propre émotion, frappe à la porte, et d'un ton moins sévère qu'il n'eût voulu :

« Ouvrez, monsieur Benoît, ouvrez-nous ; nous sommes des amis qui vous cherchons, depuis huit jours, des amis, entendez-vous, et des serviteurs de la jolie Mme Benott! »

Quel homme câlin, ce monsieur l'ambassadeur!

Cependant, rien ne venait de cette chambre obscure? Pas de réponse, et pas un bruit! Pourtant nous comprenions, tant nous étions éveillés, le drame intime qui se passait daiis ce taudis charmant!

Certes, les pauvres enfants s'étaient éveillés en sursaut! Ils cherchaient à se reconnaître en cette nuit profonde, à s'entendre au milieu de ce grand silence!

« Et qu'allons-nous faire?

— Et que vas-tu devenir? »

— Ouvrez, monsieur Benoît! Ouvrez, niadame

LES FAUSSES GONFIÛfiNGES. 327

Benoît l Évitons lé scandale et le bruit ; croyez-moi, » disait la même voix, qui commençait à s'enfler... Mais rieni Le tombeau n'est pas plus sombre et plus sourd!

A la fin, cependant, la porte, à peine touchée, et frémissante au contact d'une invisible main, s'ouvre, ou plutôt s'entr'ouvre. Alors nous nous précipitons, l'ambassadeur et moi, et nous voyons, bonté du ciel ! un spectacle à fendre le cœur. Le jeune homme, à demi nu, tirait hardiment son épée ; il avait la flanmie à son regard, le dédain était à ses lèvres ; ses beaux cheveux blonds étaient jetés en arrière... image vivante du désespoir.

« Messieurs, dit-il, n'approcher pas, ou je vous tue ! » En disant ces mots, il était très-beau et trèsfier; mais quand il vit qu'il avait affaire à deux hommes de sang-froid, que l'un de ces hommes était un très-grand seigneur, et parlait, au nom du roi son ipattre, il se calma. Puis, abaissant son épée avec une grâce pleine de force, il attendit.

« Monsieur de Moncade, lui dit M. de Saint- Gilles d'une voix calme, il n'est plus temps de feindre, et nous savons qui vous êtes. Je suis, moi, l'ambassadeur d'Espagne, je viens, paternellement, mais aussi très-sérieusement, vous parler au nom de votre père, au nom du roi, mon maître et le vôtre. Un instant d'égarement, jeune homme imprudent, vous a fait oublier ce que vous deviez

au roi, à vous-même, au nom glorieux que vous portez. Vous avez renoncé au nom de vos ancêtres, et maintenant vous voulez les déshonorer par un mariage indigne de vous. Voilà pourquoi je suis venu, moi, le représentant du roi d'Espagne, et l'ami de votre noble père^ afin de vous ramener au devoir comme un gentilhomme; au besoin pour vous y contraindre,-si vous étiez, ce qu'à Dieu ne plaise, assez endurci pour ne plus écouter la voix de l'honneur. Donc, choisissez, ou de me suivre en allié et fidèle sujet du roi, ou d'obéir à la force. If faut absolument que vous soyez, cette nuit même, ou mon hôte, ou mon prisonnier ! »

A ces paroles sans réplique (eh! que répondre à la force, à l'autorité, au nombre enfin?) le jeune homme, éperdu, se demandait s*il était le jouet d'un songe? Il restait là, sur son lit défait, plein de trouble et de confusion. Il hésitait, il regardait, il cherchait à se défendre; il était, tour à tour, hardi, furieux, timide et suppliant.

« Monsieur, disait-il enfin, écoutez-moi, je vais tout vous dire, et vous comprendrez ma peine I Oui, monsieur, vous l'avez dit, je ne m'appartiens plus, je suis l'esclave et l'amoureux d'une aimable fille qui n'a que moi seul au monde, et sur ma foi j'aime mieux mourir, que de l'abandonner. Ainsi il parlait, si triste et si malheureux! Cependant ses beaux yeux se rempjissaient de larmes, sa voix

sanglotait. D s'appuyait sur son épée avec rage et son épée, heureusement pour lui, se brisa sous l'effort.

— Jeune homme (ici vous reconnaissez l'ambassadeur), il n'y a pas de faute sans rémission, pour peu qu'on s'en repente, et Dieu soit loué ! qui n'a pas voulu que votre maîtresse ait porté, même un seul jour, le titre et la couronne des marquises de Moncade. Ah 1 jeune homme, un pareil mariage, y pensez-vous? Un Moncade, un Mendoce, un descendant des rois d'Aragon, qui signe une promesse à quelque aventurière ! Oui-da ! mais cette promesse accomplie était votre perte à tous les deux. Heureusement que je vous tiens, et, par ma toison ! vous ne m'échapperez pas ! »

J'oubliais, madame, en tout ceci, de vous dire (au surplus vous vous en doutez), qu'il y avait dans cette chambrette un lit en serge orange, dans lequel un homme seul eût été mal à l'aise. Les rideaux de ce lit s'étaient fermés à notre approche ; au premier geste de M. de Saint-Gilles pour s'emparer de son prisonnier, soudain les rideaux s'entr'ouvrent, etnous voyons s'élancer, splendide, à travers ses larmes, oh I mais, là, dans l'appareil de la Junie, une jeune femme d'une merveilleuse beauté,

A peine elle songea à se couvrir d'un manteau de nuit, et, les pieds nus, les bras nus, sa belle tête couronnée de ses cheveux noirs, sa fière- poi-

trine haletante et palpitante d'effroi, la voilà qui se jette à nos pieds :

« Non, non, dit-elle, en joignant, Tune à l'autre, une main des petits appartements, une main du grand couvert, deux mains du salon de la Paix, — 6 monseigneur, monseigneur, pas de violence!

Épargnez mon amant, épargnez-le, châtiez-moi; moi seule, hélas I je suis coupable! Hélas! c'est moiqui l'ai perdu, c'est moi qui l'ai entraîné ! »

En même temps elle se relevait comme une lionne blessée à mort, elle se jetait au cou de son £(ïnant, et d'un geste convulsif :

c mon pauvre ange, ô ma chère passion!

mon amour! mon enfant! tout ce que j'aime, icibas, il faut donc nous quitter 1 »

Et pleurante, et les mains jointes, ses beaux cheveux défaits tombant sur sa blanche épaule, elle se jetait à nos pieds :

« messieurs, messieurs! pardon! pardon!

Tenez, je ne l'aime plus, je ne veux plus le voir, je me sacrifie! Adieu, Moncade, adieu, mon enfant, adieu tout ce que j'aime; adieu, laisse-moi! vat'en ! va-t'en, laisse-moi, laisse-moi ! »

Elle le repoussait, le retenait, le reprenait, l'embrassait, Tétoufiait !

Quels sanglots! quels gémissements! Un tigre ou M. le lieutenant criminel eût été touché de ce désespoir.... Nous restions inraiobiles et muets à ces

LES FAUSSES CONFIDENCES. 33 ï

plaintes, à cette voix émue, à ce délire, à ces mots entrecoupés, à ces cris, à ces larmes, à ce geste égaré, à cette innocente beauté qui se croyait à Tabri du regard, parce qu'elle relevait son chaste manteau, qui retombait toujours I En même temps, elle allait à sa cassette, elle en tirait un portrait, des lettres, un parchemin.

« Ornes lettres adorées! et elle les déchirait; ô portrait de mon amant I » et elle le plaçait sur son cœur I

Puis, d'un geste plus calme, elle déployait le parchemin, et elle le lisait tout haut :

« Je jure de te prendre pour ma légitime épouse^ moiy le comte de Moncadeï... Sa femme! Hélas! ô mon cher amant, tnon petit marquis, mon grand d'Espagne! Il faisait de moi sa femme, sa comtesse! Hélas! hélas! ô damnée, ô malheureuse, ô pauvrette que je suis!... »

. Sies belles mains se plongeaient dans sa fraîche et blanche poitrine; sa voix se perdait dans les sanglots, ses yeux pleins de larmes se perdaient dans ses longs cheveux.

Elle pleura longtemps, repoussant son amant qui la voulait consoler! Nous étions tous fort émus! A la fin, quand elle fut calmée, elle se souvint qu'elle était à peu près nue, et, reculant de six pas.

« Voici, dit-elle, le lien le plus cher qui me tenait à la vie; adieu messieurs, soyez contents, tous nos liens sont brisés! »

AvQC un geste de reine, elle nous tendit le parchemin.... Nous hésitions à l'accepter.

Alors ce fut au tour du jeune homme : il se précipita dans les bras de sa maîtresse, et les mots les plus tendres, et les promesses lés plus sacrées, et les serments, et les larmes de la douleur!...

« Un baiser mon ange, un baiser ma vie ! encore, encore! »

Il lui baisait les mains; il buvait ses larmes sur son beau visage; il l'appelait des noms les plus tendres : il disait : ma femme et mes amours! Puis, psn: un effort désespéré, il se précipita hors de la chambre en (Jisant qu'il allait mourir. Déjà même 11 relevait le tronçon de son épée... elle retint sa main vengeresse, elle se blessa à cette lame brisée ! Hélas! madame, j'ai vu couler ce beau sang juvénile ! J'ai vu se rougir cette jambe divine ! A la fin, ^lle tomba dans un fauteuil, mourante, inanimée, oh! morte! et sans pousser un seul cri.

Si bien qu'il fallut entraîner le jeune homme, et le jeter dans le carrosse de M. l'ambassadeur; à peine si M. de Saint-Gilles eut le temps de me dire :

« En vérité, nous sommes bien cruels, et cette fille est digne d'un trône ! Ne la quittez pas, mon cher comte, avant qu'elle soit un peu consolée. Donnez-lui, c'est le vœu du marquis, mille louis pour sa dot, et si ce n'est pas assez, ajoutez cinq

cents louis, je prends tout sur moi. Pauvres en- -fants! pauvres enfants I... Nous avons été pourtant comme cela!... >

A ces mots il me laisse avec la belle, et, suivi de ses gens, il monte en son carrosse, emmenant le jeune homme avec lui.

Le comte de Saint- Germain nous raconta tout ce passage en levant les yeux vers le ciel ; il parlait d'une voix émue, et la marquise, qui pleurait facilement, se mit à fondre en larmes. Mme de Mirepoix, elle-même, se sentait aussi touchée, que si elle eût assité au Père de Famille ^ de notre ami Denis Diderot, mais elle ne voulut pas convenir de son émotion; son rôle, était d'être toujours de bonne humeur. Le roi Louis XV l'appelait sa gaieté! Madame l'appelait son arc-en-ciel. C'était vraiment une aimable femme, espiègle au besoin, prudente et cachée, et ne disant jamais que la moitié de ce qu'elle voulait dire; enfin faite exprès pour vivre à la cour, et pour tirer (pour le moins) son épingle du jeu perpétuel de toutes ces ambitions.

« Mais quelle diable d'histoire vous nous débitez depuis une heure, et dans quel style, seigneur centenaire, s'écria la maréchale : c'est amusant comme un opéra de Marmontel !

— S'il vous plaît, madame, dit le comte, ce n'est pas la fin de l'histoire 1

— Ce n'est pas là toute l'histoire? eh! parlez

donc, malheureux I s'écria Madame, en séchant ses larmesj du revers de sa main I

Ses yeux brillaient d'un feu très-doux, en ce moment,... elle se vit dans une glace qui était en face d'elle, et sourit à ce rêve de sa beauté, qui s'en allait tous les jours.

« Non, mesdames, reprit le comte de Saint-Germain, pour mon propre honneur cette véridique histoire ne s'arrête pas à^es douleurs. Pendant que M. de Saint-Gilles, à force d'avis, de conseils et de tendresse, ramenait un peu de calme «t d'espoir dans l'esprit du jeune amoureux, je consolais, de mon mieux, la timide et très-inconsolable veuve. Elle fut bien souffrante et bien éplorée le reste de la nuit. Il me fallut panser son pied blessé, et elle me laissa faire, hélas! sans trop savoir ce que je faisais. Au point du jour elle se réveilla dolente, mais assez forte pour monter en chaise de poste; elle voulait s'éloigner, au plus vite, de ces lieux, témoins de son triomphe et de ses amours, de sa douleur et de sa honte. Elle me permit, pourtant, de l'accompagner, d'abord jusqu'à Bruxelles, et bientôt de Bruxelles à Paris, où le voyage aidant, l'absence et la causerie appelant l'oubli, qui est le souverain remède à ces grandes passions, j'eus la joie inespérée et l'intime contentement de la laisser plus tranquille, et même, au besoin, consolée- les femmes! les femmes! Je revins à la Haye, en fai-

LES FAUSSES CONFIDENCBS. 335

sant d^ grands : hélas ! sur la fausse éternité et la trop réelle vanité des passions.

A mon retour, je touchais à la frontière de France, lorsqu'il me sembla entrevoir, dans une berline armoriée, emportée à six chevaux, la figure intelligente du jeune comte de Moncade, J'appelle et je crie: Arrête! arrête! la voiture ne passa que plus vite. Notre amoureux courant la poste, et sur la route de Paris?... Il y avait là tout un mystère, que je tentais, mais en vain, de m'expliquer. Le relâcher si vite, est-ce donc là une chose prudente, et H. de Saint-^Gitles ne sait-il pas tous les dangers qui attendent son néophyte? Enfin, j'arrive à la Haye, et ma première visite est pour l'ambassadeur. Certes, après le service que je lui avais rendu, je devais m'attendre à quelque réception royale. On m'annonce.... A mon nom, monseigneur reste muet et silencieux. J'entre, et pas un mot d'amitié.... Je salue.... à peine il me rend un signe de tétel A la fin, toute son indignation se fait jour, avec des cris de possédé :

« Ah! malédiction sur nous, disait monseigneur, quelle école; eh I quelle école I Où donc est-il le vagabond? Qu'avez-vous fait de cette malheureuse? Volés, perdus, pillés, déshonorés 1 »

Il faisait des gestes à perte de vue ; il attestait la terre et le ciel ; il se tordait les mains; il s'arrachait les cheveux.

À la fin, sa colère, apaisée un instant par sa violence même, lui permit de me raconter tout ce qu'il avait tditpour M. le marquis de ifoncade. Il l'avait entouré d'honneurs et de caresses; il l'avait habillé de pied en cape ; il l'avait présenté à tout le monde comme un père son propre fils; il avait traité ce jeune intrigant avec tant de bonté; il avait obéi à ses moindres caprices; il avait confié Mme l'ambassadrice à sa garde ; il avait joué tout le jeu qu'il avait voulu et à tous les jeux, même il s'était laissé gagner tout l'argent que cet aigrefin avait voulu gagner. Bien plus, comme il ne voulait pas que le pauvre enfant fût sevré, tout d'un coup, de ce violent amour qui faisait sa vie, il avait sollicité, lui, l'ambassadeur du roi catholique I la pitié et la consolation des belles dames, pour ce jeune homme pris sans vert.... et ces dames s'étaient montrées miséricordieuses. Que n'avait-il pas fait, juste ciel I Enfin, au bout d'un mois, le jeune homme, repentant, corrigé, et, qui mieux est, consolé, avait senti le besoin de revoir son père et sa patrie.Oui ! son père et sa patrie! A ces mots des plus espagnols, l'ambassadeur avait pleuré de joie, et il avait renvoyé le fils de son ami, le' marquis de Moncade, dans sa meilleure voiture ; enfin il lui avait tant donné en nippes, en bijoux, en argent, en épée, en magnificences, qu'un vrai père, à coup sûr, ne ferait pas mieux, pour monsieur son fils aîné.

« Mais, disais-je au comte, pourquoi tant vous chagriner, monseigneur? Vous avez rendu un fils à son père, un colonel à son régiment, un serviteur à son roi. Tout ce que vous avez fait, vous l'avez fait à la prière d'un ami; toutes vos dépenses vous seront remboursées, si elles ne le sont déjà, et vous avez conquis un ami à la vie et à la mort. »

A ces mots, le marquis se cacha le visage I «Ahl taisez-vous I s'écria-t-il, taisez-vous, un ami de ce petit brigand, un complice amoureux de cette aventurière ne dirait pas* mieux que vous ne dites! Et comme à ce coup-là, j'allais me fâcher, pour tout de bon, il me passa une lettre que j'ai lue, une seule fois, et que je sais par cœur :

« J'ai lu, mon cher marquis, avec un grand étonnement, le très-pathétique récit que vous me faites dans votre dernière lettre, et si je vous réponds si tard, c'est que j'étais dans une de mes terres, en Portugal. Hélas I mon ami, plût au ciel que j'eusse un fils, tel que celui que vous m'avez trouvé I Mais le ciel m'a refusé cette consolation, et j'ai perdu mon fils, bien avant qu'il fût entré dans l'âge des folies. Vous avez donc été, j'imagine, la dupe d'un habile aventurier et de sa complice ; mais il n'est pas juste que vous supportiez tant de pertes. Vous avez voulu obliger le marquis de Moncade, c'est au

338 LES FAUSSES GONFIBENGES.

marquis de Moncade à tout réparer^ et je vous prie, instamment, de m*eovoyer la note des frais que ces dérangements vous ont causés. Je vous connais, vous serez encore assez malheureux de cette mésaventure, à laquelle j'ai: gagné, moi qui vous parle, de ne pas pouvoir mettre en doute votre bonne jet sincère amitié. »

Dans un post-scriptum, le marquis de Moncade suppliait M. de Saint^Gilles de ne pas donner suite à cette escroquerie, U ne faut pas trop la bldmer^ disait-il, sivéritc^lementces deux jeunes gens s'aiment de tout leur cosur.

A cette lecture écrasante, il me sembla {vous allez rire), il me sembla que j'allais me trouver mal. Je fus abasourdi de l'aventure ; je me vis, tout d'un coup, mêlé aux risées de l'Europe, et, laissant monseigneur à ses réflexions désobli-' géantes, je me retirai tout honteux. Six jours après (je n'avais pas revu l'ambassadeur), on me remit une petite lettre d'une grosse écriture. — A M. le comte de Saint-Germain :

« Tu n'es pas habile autant qu'on le croit, mon cher magicien, et cette fois, ta science est grandement en défaut. Que dirait-ron à Paris, si l'on savait que le fameux comte de Saint-Germain a pris Manon pour une princesse, et son ami Desgrieux pour un prince déguisé? »

La lettre était signée Manon^ et, plus bas ^ un

LES FAUSSES C50NFIDENGBS. 339

grand D orné d'un nez^ comme on n'en voit guère qu'aux portraits de Polichinelle.

Je portai cette lettre à M. de Saint-^Gilles, et ma foi I il en rit beaucoup ; ma mésaventure et le mépris de ces petites gens, le consolaient de sa méprise.

« Ah I dit-il, vous aussi,, vous avez donné dans le panneau! Pendant que je me ruinais en festins et en présents pour le prince charmant, vous étiez aux genoux de la princesse, et vous faisiez des folies pour l'infante.... Nous sommes à deux de jeu, mon maître; et cependant, autant que je m'en souvienne, il me semble que je vous dois quelque argent.

— Une bagatelle! monseigneur, Votre Excellence m'avait chargé de donner quinze cents louis à la belle.

— Mille louis, monsieur, et pas un zeste avec, c'est à prendre ou à laisser.

— Va donc pour mille louis, monseigneur, mais je vous jure, sur l'honneur, que j'y perds quatrevingt-dix-neuf louis.... J'y mets du mien. »

Quand l'histoire fut achevée , il y eut un instant de grande hésitation dans l'auditoire; nos deux dames ne savaient pas encore si elles devaient rire ou se fâcher?

« C'est affreux, s'écria Madame, être ainsi trompée, et se voir escroquer ses larmes ! Cette indigne

petite Manon, qui l'eût dit? Cet innocent chevalier!... Qui se serait jamais imaginé?... Et moi qui avais la bonté de m'intéresser à leur sort.... » Gomme elle parlait ainsi, Madame jouait avec la boîte du comte ; la botte s'ouvrit, et voilà toutes ces pierreries qui roulent sur le tapis royal, fleurdelisé aux Gobelins !

A la vue de ces trésors, Mme de Mirepoix pousse un cri, et les noyaux des cerises mangées par Madame , que la maréchale tenait encore dans sa main, vont rouler sur le tapis, pêle-mêle avec les diamants.

M. de Saint-Germain ramassa un de ces noyaux.

« Madame la maréchale , dit-il , je vous donne toutes ces pierreries contre ce trésor. » .

Vous jugez de Tétonnement de ces dames.

« C'est une folie, disait Madame 1

— C'est sublime, ce que vous faites là, » reprenait la maréchale.

Comment eût fini ce débat? On ne sait; mais en ce moment Madame, qui était aux écoutes ( hélas ! la pauvre femme, toute sa vie s'est passée à écouter.... à attendre....), entendit quelqu'un venir!...

Au bruit de ces pas trop connus, elle pâlit, elle rougit, elle repoussa son amie qui était auprès d'elle. Les diamants et les noyaux de cerise, ramassés en toute hâte, furent enfermés dans la boîte d'or. Le comte de Saint-Germain, qui était à ge-

noux, venait de se relever avec la promptitude alerte d'un jeune homme.... Il était temps!

C'était Sa Majesté le roi Louis XV qui montait d'un pas pénible le petit escalier des petits appartements.

Sa Majesté jeta un coup d'oeil assez vif sur ces trois personnes, comme si elle eût cherché à découvrir quelque mystère. Le regard de ce monarque ennuyé offrait un singulier mélange de hardiesse et d'hésitation. Ainsi brille un éclair dans le nuage! Ironie, esprit, confusion!

« Marquise, dit-il en saluant la maréchale , vous voilà bien animée, et peut-on savoir, sans indiscrétion, le sujet de ce grand courroux qui brille en vos yeux?

— Sire ! dit Madame en se levant dans l'attitude heureuse du plus charmant respect, nous dénonçons à Votre Majesté un insigne menteur, nommé l'abbé Prévost, qui nous a fait pleurer comme des femmes de procureurs sur les amours de Mlle Manon et de M. Desgrieux. Voici M. de Saint-Germain qui a connu particulièrement ces deux héros, et qui n'en dit pas grand bien, que je sache. Ainsi l'abbé Prévost nous a trompées, il nous a menti, il nous a volé nos larmes .... et cinq ou six mois de Bastille .... »

On sait que le roi Louis XV recherchait de préférence les plaisanteries funèbres; cela lui plaisait de parler, à tout propos, de morts, de funérailles, de

cadavres, de cimetières. Ces notes lugubres, jptées parmi les chansons de sa vie, produisaient un effet étrange, dont il ne se rendait pas trop compte, mais qui servaient d'affreux soulagement à ses ennuis. Quand donc il entendit parler de Tabbé Prévost, le roi sourit de son sourire le plus lugubre. ',

«Hélas! marquise, j'en suis bien fâché, mais cette fois , malgré toute ma bonne volonté de vous complaire, il n'y a pas de Bastille et de cachet qui tienne, et vous permettrez que Mlle Manon fasse son petit chemin sur l'âne qu'elle monte. L'aU)é Prévost est mort....

— Et enterré, reprit la maréchale en riant aux éclats.

— Et écorché vif^ » ne vous déplaise, madame, ' répliqua Sa Majesté.

Et comme il vit que ces deux femmes, peu habituées à ces frissons de la mort, tremblaient déjà sans trop savoir ce qu'il allait leur dire, il prit place sur la chaise de Madame, et raconta d'une voix aiguë et stridente, avec les plus longs détails, comment l'auteur de Manon Lescaut s'en revenait, tout pensif, à son presbytère, à travers la forêt de Chantilly ; comment le pauvre homme fut pris d'une syncope, et comment il fut transporté sur la table d'un cabaret.

« On envoya chercher le frater du village ; cet homme accourut, et, voyant un cadavre, il se mit

en train de le dépecer, affaire de voir de quelle mort il était mort? Oni-da, nos petites dames, ce monsieur coupe, à tort et à travers poussa son bistouri aussi loin qu'un bistouri peut aller, et cependant l'abbé ne' disait mot ; seulement, quand ce curieux impertinent voulut couper les vaisseaux du cœur, il sentit la main du cadavre qui l'arrêtait! Le mort lui disait : Cor bleu! vous me faites mal! » Le roi parla longtemps sur ce ton-là, s'amusant des terreurs de Madame, et lui-même aussi, pâlissant pour son propre compte, à ces détails funèbres qui le poursuivaient jusque dans son sommeil.

« C'est à en avoir l'eau à la bouche I » ajoutait la maréchale de Mirepoix.

L'après-souper fut brillant (on soupait pour se reposer de l'étiquette du grand couvert) ; il y avait ce soir-là une grosse cour : M. le cardinal de Bernis, M. d'Argenson, M. le comte de Broglie, le duc d'Aumont, le duc de Richelieu, M. de Montmartel, M. et Mme de Gontaut, M. de Marigny, le frère de Madame; le chevalier de Montaigu, M. le duc d'Ayen, qu'on appelait bénévolement le Voltaire de Versailles; le duc de la Vallière, le chevalier Colbert, le comte de Laigle, le chevalier d'Hénin, chevalier de Madame, oui, son . domestique, un prince î de la maison de Chinxay! Il y eut aussi le vieux maréchal de Luxembourg, le chevalier du Muy, M. de la Vauguyon, le docteur Quesnay,

notre ami; M. de Soubise, M. de Saint-Florentin , M. Turgot, un jeune mattre des requêtes de la plus belle figure et des plus grandes espérances.

Les dames n'étaient pas moins choisies': Mmesde Brancas, de Marsan, de Soubise; Mme d'Amblimont, dont chaque dame était jalouse, belle et fraîche.... une Aurore, et qui portait, fière comme une duchesse , un collier de perles donné par le roi; Mme d'Esparbès, une amie de Madame; Mme de Grillon, les deux princesses de Ghimay, Mme d'Estrades, la duchesse de Luynes.

On joua gros jeu ; le comte de Saint-Germain fit des merveilles au pharaon. Il gagnait, en riant, des sommes immenses; le roi, qui se séparait difficilement de ses louis d'or, paraissait très-mécontent de la fortune aveugle qui le laissait, lui, le roi, pour passer à Saint-Germain !

Sur les dix heures entra dans le salon de la favorite M. le duc de Choiseul : il était l'âme et l'esprit de la cour.

€ Sire, dit-il, j'apporte à Votre Majesté de quoi tenir le jeu de M. de Saint-Germain.... deux places de fermiers généraux.

— J'en prends une, dit le roi, et je vous donne l'autre, duc de Chôfseul.

— Vous plaît-il, monsieur de Saint-Germain, dit le duc, de me jouer cette charge contre quelque chose d'ensorcelé ? »

Le comte de Saint-Germain, tirant de son doigt une bague montée d'un noyau de cerise : .

« Ma bague, dit-il, contre ce talisman ! »

M. de Choiseul regardant la bague :

« Qu'est-ce que cela, Sire? dit le ministre à son maître?... autrefois M. de Saint-Germain changeait le bois en diamant, le voici maintenant qui prise un noyau de cerise à l'égal du Régent ou du Sancy! Voilà certes un mystère que votre Académie des sciences aurait peine à expliquer. »

Et comme à ces mots le comte de Saint-Germain remettait précieusement sa bague à son doigt :

« Au fait, reprit le duc de Choiseul , c'est peutêtre là son talisman. Ce diable d'homme aurait gagné. »

La conversation tomba sur ce propos, le comte de Saint-Germain de moitié avec la maréchale, attentive à son jeu, la marquise attristée et pensive, le roi ne songeant à rien, chacun se taisant, l'or circulant (avec l'ennui) de inain en main.

C'étaient là pourtant les journées les plus heureuses du roi Louis XV, et de Mme de Pompadour.

LES

INSOMNIES D'EUTYPHRON

LES-

INSOMNIES D'EUTYPHRON.

« Qui pourrait dire, ô dieux et déesses! tous les travaux accomplis par mon bras, surmontés par mon courage? Hélas! malheur sur moi, qui me meurs enveloppé de ce tissu ourdi par la main des furies ; il s'attache à mon flanc ; il déchire mes entrailles et tarit les sources de ma vie. Ainsi mon sang s'épuise et mon corps se consume ien proie à rhorrible fléau. Tous les efforts des monstres dont j'ai purgé la terre, et le Centaure, et les géants, et tant de nations barbares reléguées aux bornes du monde n'ont pas inventé de supplice égal à cette robe de Déjanire. » Voilà par quels discours, empruntés aux Trachiniennes de Sophocle, un des rhéteurs de la ville d'Athènes, Eutyphron, exhalait sa plainte et s'efforçait de soulager le mal dont il était dévoré. Quand il avait bien épuisé les douleurs

350 LES INSOMNIES D'EUTYPHRON.

d'Hercule au mont (Hta et Téloquence de Sophocle^ il allait au vieil Eschyle, et, rencontrant Prométhée au sommet du Caucase, sous la griffe ardente du vautour, Eutyphron récitait les plaintes de Prométhée : < supplice ! ô misère attachée à mon foie! Il revient chaque jour, le terrible vautour, ressaisir sa proie éternellement renaissante. En vain j'appelle à mon aide la mort toute-puissante, elle est sourde, et mon corps, livré à cette horrible pâture, sous les ardeurs d'un soleil dévorant, trempe goutte à goutte les rochers du Caucase! »

Aux plaintes du malheureux Eutyphron accourut enfin Mercure, le dieu des fôtes et des funérailles. Il avait adopté la maison du rhéteur, son ami, pour y déposer, à son retour des sombres bords, son caducée et ses ailes, de la couleur du Ténare. Aussitôt qu'il avait fait passer le Styx, par qui les dieux eux-mêmes n'oseraient se parjurer, à toutes ces âmes confiées à sa garde, il redevenait moins qu'un dieu, plus qu'un homme, et s'en allait chercher les aventures d'ici-bas, parfaitement oublieux des vents, des nuées, des courants rapides, des flots bruyants de la mer, du fleuve neuf fois replié sur lui-même, et des mauvaises réceptions de Pluton.

« Me voilà, dit le dieu k ce pauvre Athénien tout perclus par le rhumatisme; allons, parle, on

LES INSOMNIES D*EUTTPHRON. 351

t'écoute, et réponds vite ; j'ai hâte de rentrer dans la vie et d'admirer Tédat doré du soleil. »

Alors Eutyphron, retenant sa plainte :

c Âmi, dit*il , tu sais si je suis un citoyen pai* sible, un homme innocent, si j'ai vécu dans une condition privée et loin des affaires publiques, sans jamais songer aux commandements, aux magistratures, aux fonctions d'orateur, à toute espèce de dignités I Voilà pourquoi je ne comprends rien à la mauvaise humeur de Jupiter-Hospitalier, de Jupiter-Conservateur. 11 m'accable en ce moment de toutes les peines; j'étais si libre et si content naguère dans mon petit enclos, parmi mes livres, calme et bien portant, riche et sage à la fois. Tout à coup un dieu ennemi m'a soufflé je ne sais quelle ambition d'entrer, avant de mourir, dans l'Aréopage, et de me mêler à la foule heureuse et glorieuse des poètes, des orateurs, des romanciers, des philosophes, des beaux esprits adoptés de Minerve. Insensé! Malheureux que j'étais! L'Aréopage à mon aspect a fermé ses portes ; il n'a pas voulu m'entendre; à peine s'est-il inquiété de l'humble nom que j'ai gagné par.quarante ans de labeurs, et je suis rentré chez moi plein de honte et de tristesse. Au même instant j'ai senti retomber sur ma tète innocente tous les malheurs que peut contenir ce terrible tonneau de Jupiter, où sont renfermées toutes nos misères, et me voilà, moi.

352 LES INSOMNIBS D'fiUTYPHRON.

rhabitué des fertiles jardins de Cythérée, étendu siir ce lit d'insomnie où je subis, tout ensemble et le vautour de Prométhée et la robe de Déjanire. En vain j Invoque Apollon, qui sait guérir tous les maux des mortels en y appliquant le remède ; en vain j'appelle à mon secours Chiron le Centaure, habile à mêler Thuile aux sucs salutaires; Apollon est sourd à mes vœux ; le Centaure a répondu qu'il n'y avait pas de remède à mon mal. Hélas ! je suis perdu, je suis perdu I Plus d'espoir, plus de récompense, et plus de chansons sur ma flûte ingénue. dieux et déesses ! j'ai perdu le bruit charmant des paroles sonores; je ne re verrai plus Agrigente et ses belles campagnes ; je n'irai plus labourer dans le champ des muses, en marchant vers le temple de Delphes.... Me voilà tout courbé sous la main de fer de la nécessité. »

A ce discours d'Eutyphron son hôte, le bon Mercure se trouva , chose étrange ! attentif et touché.

« Mon pauvre ami, dit-il à l'infortuné qui se tordait sous la douleur, ne sais-tu donc pas que les dieux eux-mêmes ne pourraient dire le nombre infini des maux dont les hommes sont tourmentés? Les deux tonneaux qui contiennent les prospérités et les colères de Jupiter, pas un mortel n'en verra le fond. C'est la volonté des dieux ; à chacun sa peine; ils oht châtié le divin Esculape, qui avait

LES INSOMNIES D'BUTYPHRON. 353

osé ressusciter le jeune Hippolyte. Apprends donc à souffrir avec constance; obéis au temps; évite Fexcè's même de la plainte ; maintiens ton âme, et rappelle-toi que celui-là qui met la mort au nombre des maux se condamne à la redouter toute sa vie. Enfin, triste ambitieux des plus difficiles honneurs, de quel droit as-tu donc oublié cette modération, compagne de la justice, qui jusqu'alors te servait de rempart? Comment donci le sort t'avait fait citoyen d'une ville si grande et d'un si bon renom pour sa sagesse et sa puissance, au milieu d'une patrie honorée, honorable; enfant, tu avais suivi, à la même heure, l'école du Portique et celle d'Aristote, entouré des souvenirs et des exemples de tant de grands hommes : Polémon, Xénocrate et Crantor ; tu vivais en homme libre, uniquement occupé de plaire à peu de gens, de cultiver ton intelligence et d'obéir à tes honnêtes passions.... Tout à coup, tu renonces à tant de bienfaits pour courir après des grandeurs qui t'évitent ; et quand tu rentres en ton logis, au premier mal qui te frappe, en châtiment de ton ambition, on n'entend que ta plainte au fond des enfers 1 N'es- tu pas honteux de ta faiblesse? A quoi donc t'ont servi les leçons de Zenon ton maître? Où donc est ta patience, et qu'as-tu fait de ton courage? Enfin, te voilà bien avancé, quand, tu nous auras rompu la tête à réciter les vers des poètes, ces hommes dan-

354 LES INSOMNIES D'EUTTPHRON.

gereux que Platon chasse à bon droit de sa république I Oh! faible corps I mais surtout esprit malade, âme accablée ! H te manque, Eutyphron, la santé morale ; il te manque une âme incapable de fléchir. Certes Philoctète était malade, et cependant quand tu l'entends se plaindre et pousser des gémissements de Vénus blessée par Diomède, es-tu donc tenté de le plaindre? Il se porte aussi bien que toi, Philoctète ; il ne souffre que d'un pied. Ses yeux, sa tète, ses entrailles, ses poumons^ toutva bien, mais son courage est à bout comme le tien, et lui et toi, vousn'êtesguère dignes de sympathie et de respect-

« Cependant tu n'auras pas invoqué vainement l'amitié que je te porte, et quand je devrais m'attirer la colère de Jupiter, qui n*en saura rien, je puis du moins te donner cette allégeance^ Ëcoute. Avant demain, quand tu auras bien étudié cette douleur triste , dure et fâcheuse, contre. nature, et difficile à supporter, j'en conviens (Mercure, ainsi parlant, caressait ses talons luisants comme un marbre), tu seras le maître de t'en défaire, au hasard, si tu veux, sur le premier venu, ou mieux encore, en choisissant ta victime , et surtout te souvenant qu'il y a quelque chose de pire ici-bas que la douleur : c'est la honte. »

Ayant ainsi parlé, Mercure, ami des vivants, gardien des morts, s'échappe, oubliant dans un coin les attributs de sa dividité.

LES INSOMNIES D'EUTYPHRON. 355

Resté seul, en proie au feu ardent qui le dévore, Eutyphrbn se sent quelque peu soulagé par la permission qui lui est accordée de se délivrer de sa peine, en la donnant au premier qui passe, et il s'en fût délivré à l'instant même, si le dieu prévoyant ne lui eût pas imposé ces quelques heures pour réfléchir :

« Non, se dit-il, je n*irai pas jeter le mal qui me dévore au premier venu, et je veux savoir au moins le nom de ma victime. Il serait injuste en effet de lancer cette flèche empoisonnée au milieu de la foule, et quelles seraient ma honte et ma douleur si, par trop de hâte, j'accablais de mon propre mal mon vieux père, ou ma nourrice, accourus à ma plainte ? la triste et funeste action si je frappais, sans le vouloir, le magistrat qui monte à son tribunal, pour faire à chacun bonne justice ! l'amoureux qui vole à ses amours, rouvrier qui courtà sa tâche, ou le poète, esprit qui donne à la leçon morale une inunortelle consécration 1 Passez, devins;' passez, prophètes; je vous respecte, orateurs; philosophes, aux dieux ne plaise que mon mal injuste vous arrête en vos sentiers ! Je ne veux rien du hasard; même pour être un homme alerte et bien portant , je ne veux pas m'exposér à frapper l'enfant sur le seuil de son école , et la vierge qui porte en procession le voile de Minerve autour de l'Acropolis, dans les grandes Panathénées. Je veux

356 LES INSOMNIES D'EUTYPHRON.

donner ma peine àx[ui la mérite... Allons, j'y suis; je vais réveiller sous sa rude étreinte quelque tyran endormi, qui sourit comme eût fait Hiéron, le bon prince, ami des poètes.... Réveiller le tyran de Syracuse ou le tyran de Phalère, quoi de plus juste?. . . Eutyphron, que vas-tu faire? Il dort; laissons-le dormir. Prends garde qu'à son réveil ne se réveillent en même temps l'intempérance, la cruauté , Tavarice. Il dort; le taureau dePhàlarîs fait trêve-à ses mugissements.... Eutyphron, ne réveillons pas le taureau qui dort. Mieux vaudrait, que t'en semble? affliger de ton mal ton inconstante voisine, la perfide Théoxène, dont la beauté funeste et charmante a perdu tant de jeunes Athéniens et mis à mal tant de vieillards ! Son sourire est un mensonge et sa caresse une menace. Elle écoutait naguère avec son doux rire tes molles élégies, et ses yeux te promettaient la plus douce récompense. Inconstante comme Tonde, elle a changé. Tant pis pour la coquette! Elle va connaître enfin l'insomnie, et les jeunes gens^ et les vieillards la voyant si malade : « Allons saluer, diront-ils, Myrto, blonde comme les blés. » C'en est donc fait, me voilà délivré de ce mal affreux par Tingrate et belle Théoxène.... Vénus! qu'ai-je dit? quelle menace injuste ! Elle est ma voisine, et chaque matin, quand vient le jour, il m'est donné de saluer le front de Théoxène rayonnant de grâce et de beauté. Elle

LES INSOMNIES D'BDTYPHRON. 357

est perfide, elle a raison; elle est parjure, et c'est son droit. Moi , cependant, son voisin dédaigné, j'ai ma part dans les guirlandes que l'amour attache à sa porte, et je puis me chanter tout bas toutes les chansons qu'on lui chante. Ah I Théoxène ! enchantement du toit que j'habite ; aimable aspect et douce voix , digne de se mêler aux chœurs des vierges thébaines, ce n'est pas moi qui veux te réduire à verser tant de larmes, à passer tant de nuits dans l'insomnie et dans la solitude. On raconte que le divin Esculape employait le son des flûtes pour apaiser la fièvre; or, toutes les flûtes de la cité de Minerve chantent en ce moment sous les fenêtres de Théoxène , enguirlandées de toutes les fleurs où le printemps empourpré a déployé ses plus vives couleurs. Donc, vivez et régnez en paix, ma belle Athénienne. On va chercher une autre victime expiatoire à qui donner ces craintes, ces afflictions, ces troubles de Tâme et d'un corps misérable appliqué à la torture. »

Puis se retournant encore une fois sur son lit misérable :

« Heu I disait-il, j'aurai bien de la peine à me défaire honnêtement de ce mal sans pitié. Le dieu a raison; prenons garde à la honte , aux regrets; prenons garde à l'injustice. Il n'est point d'apaisement à la douleur la plus violente qui nous relève à nos propres yeux d'une action mauvaise. »

358 LES INSOMNIES D'EUTYPHRON.

En ce moment, il vint à penser qu'il avait , à lui appartenant, un esclave qui n'avait plus' que le souffle. Il l'avait acheté à* beaux deniers comptants. Cet homme était sa chose ; il pouvait^ volonté l'envoyer chez les morts.

« C'est cela; j'ai ma proie, il me doit son âme et son corps. Donc, cette fois, il n'y a rien à redire. *

Et néanmoins, comme il cherchait en son âme et conscience à justifier la droiture et le caractère par* fait de cette action , il entendit ce pauvre hère, au second chant du coq , sortir de sa couche , et retenant son souille et le bruit de ses pas, entrer dans la salle basse où chaque matin il pétrissait et cuisait le pain de chaque jour. Cet homme était vieux, accablé par les ans et par l'esclavage ; il n'avait jamais connu son père et sa mère. Il avait eu des enfants qu'on avait vendus en bas. âge, avec la ifemelle infortunée qui les lui avait donnés. Jeune homme, il avait servi chez les Spartiates , qui l'enivraient par force et le mêlaient à leurs Ilotes gorgés de vins et de viandes , afin d'être une leçon de tempérance aux enfants de Lacédémone. Il n'y avait rien de plus misérable ici-bas que ce vieil esclave, et lorsque Eutyphron vint à penser à tant de misères :

« Oh! là, dit-il, je n'aurais jamais le courage d'infliger à ce malheureux une douleur qui m'est

LES INSOMNIES D'BUTYPHRON. 359

insupportable à moi-même, à moi qui suis eilcore assez fort pour la porter. »

En même temps il prétait une oreille attentive au travail matinal de ce pauvre hotnme ; il entendait sa plainte involontaire à chaque effort de ce pain qu'il fallait pétrir.

« Et qui donc me nourrira demain? reprit le malade, où donc trouver un autre esclave attentif, dévoué, laborieux î . . . »

A ces mots, Eutyphron se retourna encore une fois sur sa couche , en se félicitant d'être un esprit maître absolu de soi-même.

« Ah ! comme on rirait dans Athènes, et dans le gymnase de Polémon, se disait-il, si Ton savait que je subis cette horrible torture à la place de mon esclave Calliclès 1 »

n avait d'autant plus de mérite en *ceci , que la douleur, devenue intolérable en ce moment, faisait rage autour de toutes ses jointures ; ses os craquaient, ses veines se gonflaient, la sueur ruisselait de son front, son cœur hattait dans sa poitrine à la briser. Cette fois Thomme était vaincu; le philosophe était aux abois. Il fallait se défaire absolument de cet hôte insupportable. Alors , par une inspiration d'en haut, le pauvre Eutyphron se crut délivré de sa. peine et sans être obligé de tomber au rang de ces créatures méprisables (c'est un mot de Zénan) qui ne savent pas commander à la dou-

360 LES INSOMNIES D*£UTTPàRON.

leur. Il y avait sous les toits décriés de la belle . Théoxène un grenier, ouvert à tous les vents, dans lequel se cachait, comme un renard dans sa tanière, ou comme un serpent dans son trou fangeux, un certain Mélitus, biographe de son métier, le digne ami d'Anitus et de Licon, calomniateur de profession, comme avait été son père ; un délateur des plus honnêtes gens ; Mélitus, du bourg de I^thos, aux yeux glauques, à la barbe rare, aux cheveux plats, un coquin, habitué à jeter son insulte et sa bave aux sentines. n n'avait pas d'autre pain que la calomnie, et pas d'autre espoir que le mensonge. Homme habile à dénaturer les sentiments, les espérances, les vertus, même les vices, il était l'effroi de la ville, et la haine des Athéniens.

« Ah I pour le coup, se disait Eutyphron, en menaçant du doigt la fenêtre où vacillait une lueur lugubre, je tiens ma victime, et cette fois je ne crains pas d'être démenti par ma conscience. En voilà un, ce Mélitus, du bourg de Pithos, la patrie des calomniateurs, qui ne saurait échapper au châtiment que je lui garde, non plus qu'aux vengeances de Némésis.* Il va payer enfin tous ses crimes : les honnêtes gens accusés, le peuple ameuté', les supplices injustes, l'honnêteté trahie et toutes les cruautés qu'entraînent après soi la trahison de la plume et les lâchetés de la parole. En ce moment, je ne sais pas quelle est ta victime et quelle bon-

LES INSOMNIBS D'EOTYPHRON. 361

nête vie appartient à ton stylet , honnête Mélitus ; mais je sais bien que tout à Theure, au point du jour, je serai libre, et, senàblable au divin Achille, Achille aux pieds légers, j'irai te contempler sur ton grabat, la face livide, et tout ton corps livré à ces douleurs sans forme et sans nom. Je te tiens! je te tiens !» . .

Et comme en ce moment la douleur semblait exaspérée, Eutyphron riait de la sentir si violente :

« A moi, disait-il , toutes les furies I Ahl qu'on çst heureux de tant souffrir! »

Plus l'heure avançait, plus semblaient certains le triomphe et la vengeance d'Eutyphron le goutteux. Déjà dans le ciel blanchissant se montraient les premières clartés du jour. Mélitus cependant griffonnait paisiblement son injure.

« Encore un instant , se disait Eutyphron , le' destin, de ses clous de diamants, enchaînera ce misérable' et le poignard tombera de ses mains. Ainsi meurent les Archiloque, les Anitus, les Mélitus, les insulteurs publics. »

Mais à rinstant même où le blond Phœbus montait sur son char, une réflexion suprême éclaira la conscience et Tesprit du bonhomme Eutyphron :

« Quoi donc, se disait-il, à Theure où nécessairement il faut que la douleur soit vaincue, à moins que je ne succombe ; au moment où je vais rece-

362 LES INSOMNIES D'EUTYPHRON.

voir la récompense de mon courage et de ma patience, un Mélitus, un coquin du dernier ordre obtiendrait le prix de la douleur, cette douleur sacrée, enfant de mes veilles et de mon travail, qui sort de mes veines et de mon sang! Le rhumatisme insensé, ce terrible gladiateur avec lequel j'ai lutté, non pas sans gloire et sans courage, un Mélitus, peut-être, aurait Thonneur d'en triompher l Quoi donc, toutes ces forces de ma vie et de ma raison s'en iraient là-haut dans ce taudis de la pauvreté malsaine, végéter sans pitié, sans gloire et sans résistance, sur les membres délétères de ce lâche et de cet énervé, qui ne saura répondre à la douleur que par des pleurs efféminés et de honteux gémissements I Ce serait donc en vain que déjà je me suis soumis à l'habitude, cette excellente maîtresse dans llart de souffrir; en vain que j'aurais résisté à toutes ces violences avec une grande énergie, et de façon à conserver ma propre estime ! Je perdrais le fruit de ma lutte énergique, uniquement pour le triste plaisir de châtier un malheureux qui ne sait pas que je le châtie I Au contraire, un hasard nous ferait rencontrer face à face, il aurait le beau rôle, et ce serait à moi à baisser les yeux devant lui.... Voilà ce qui ne sera pas, je Tespère, et je ne laisserai point mon âme abandonnée à ces grandes lâchetés. »

Ayant ainsi parlé, Eutyphron se replia sur lui-

LES INSOMNIES D'EUTYPHRON, 363

même; il retint sa plainte; il contint sa colère; il résolut de laisser son âme en paix, si son corps était en souffrance.

« Et loin de moi la crainte, et loin de moi le chagrin ; je garderai pour mon compte la bonne réputation de ma douleur. Une honnête douleur est un lien entre les hommes ; elle ajoute à l'amitié des amis, à Tintérêt des honnêtes gens, au respect de la cité ; elle honore le travail, elle est une excuse au repos ; plus elle est violente, et plus elle est courte. Bien portée et dignement soufferte, la douleur touche à la dignité de l'homme, et celui-là est un lâche qui la déverse à son voisin, quel qu'il soit. Enfin, quel mot plus horrible, à tout prendre : « Après moi, que tout périsse ! ... »

Eutyphron s'endormit sur ces réflexions salutaires. Il vit en songe un des sages de la Grèce qui lui disait :

« Gloire à toi, qui as vaincu un si grand mal par la modération, la tempérance et la justice ! Honneur à toi, qui n'as pas voulu te garantir par une si triste précaution, et t'es maintenu dans l'honnêteté, dans l'ordre et dans le devoir I »

Sur le midi revint Mercure, et, retrouvant tant de calme et de paix où il avait rencontré tant de fièvre et d'agitation :

« Bon, se dit-il, les voilà qui dorment, Eutyphron et sa douleur; elle et lui, les voilà calmés et

364 LES INSOMNIES D'BUTYPHRON.

contents. Il en sera quitte, à son réveil, pour n'avoir qu'un seul cothurne à ses pieds, comme autrefois le fier Jason lorsqu'il allait à la conquête de la Toison d'or. »

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