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Les oiseaux dans la nature

EMPLIR une lacune dans l’outillage de nos écoles, en les dotant de bonnes planches représentant les oiseaux utiles : telle était à l’origine la seule ambition de Mr D. Lebet, l’éditeur de cet ouvrage.

L’accueil qu’a reçu son œuvre à peine commencée, les hautes distinctions dont elle a été l’objet à l’Exposition universelle de 1878, l’ont encouragé à donner à son entreprise des développements nouveaux. Sans abandonner les planches destinées aux écoles, il a conçu l’idée d’une publication plus étendue, plus complète, moitié artistique, moitié littéraire, s’adressant aux familles et à quiconque s inte-

resse à toute cette gcnt ailée, dont le rôle est si grand dans la nature, dans la

poésie et môme dans la pratique des arts qui assurent à l’homme son pain quotidien. Que de travaux déjà, que d’ouvrages sur les oiseaux ! Des naturalistes exacts les ont observés et classés; des écrivains de premier ordre ont raconté leurs mœurs ; des artistes distingués se sont appliqués à les peindre : le sujet néanmoins est loin d’être épuisé ; il est inépuisable, et plus on l’étudie, plus on y trouve à étudier. Le monde des oiseaux continuera donc à fournir la matière de publications variées. Si l’exécution de celle que nous commençons aujourd’hui répondait à la pensée qui l’a fait naître, peut-être occuperait-elle une place honorable dans cette série queniichua l’avenir. En tout cas, nous osons espérer qu’elle ne fera double emploi avec aucune de celles qui l’ont précédée.

Il est des oiseaux nuisibles ou désagréables; il en est d’autres qui n’ont été créés, semble-t-il, que pom ajouta une grâce à la nature et un charme à la vie; d’autres enfin se comportent comme s ils avaient reçu pom mission spéciale de nous aider dans la lutte pour l’existence. Cet ouvrage est uniquement consacré aux deux dermeres catégories, aux oiseaux utiles ou charmants, surtout aux oiseaux utiles. Tout au plus y trouvera-t-on deux ou trois espèces, telles que le moineau ou le verdier, dont les services sont contestés, mais que nous n avons pas voulu, de notre autorité privée, rejeter dans la classe des nuisibles, et qu’il semblait impossible de passa sous

silence, à cause de la place qu elles ont conquise dans 1 économie animale.

Les oiseaux utiles ou charmants sont assez nombreux pour qu’il soit impossible de les faire cntiei tous dans un ouvrage de goût et de luxe, où chaque espèce a sa notice accompagnée d illustrations coûteuses. Obligés faire un choix, nous avons éliminé d’abord toutes les espèces étrangères, inconnues à 1 Lui ope et a nos latitudes moyennes ; puis, nous avons écarté les oiseaux rares, dont le rôle est nécessairement diminué pai h ui îateté même; enfin, lorsque nous nous sommes trouvés en présence de genres nombreux, nous n en avons piis que les types essentiels. Nous avons été conduits, par ces éliminations successives, a faire choix de soixante especes, toutes importantes ou intéressantes à des titres divers, et qui, réunies, nous paraissent représenter suffisamment

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ande famille des oiseaux auxquels l’homme devrait accorder sa protection en retour des bienfaits qu il en

reçoit.

Notre but serait de faire connaître, de faire apprécier et aimer tous les oiseaux qui méritent de l’être. Il ne serait pas loin d’être atteint si chacune de ces soixante espèces devenait familière à chacun des lecteurs dont nous sollicitons l’indulgence et l’attention.

Il ne s’agit point ici d’une connaissance scientifique, mais, nous le répétons, d’une connaissance familière; il s’agit d’augmenter le nombre de nos amis dans le sein de la création. Nous avons donc pensé que les questions d’ordre et de classification pouvaient être rejetées à l’arrière-plan. Les conditions matérielles de l’ouvrage sont telles que chacun pourra, de volume en volume, ranger les planches et les notices dans l’ordre qu’il jugera à propos. Nous n’avons établi de numérotation que pour les diverses espèces d’un seul et même genre, pour les mésanges, par exemple, les fauvettes, les pinsons, etc. Pour ces genres-là, nous recommandons à nos souscripteurs de suivre la numérotation, parce qu’il nous est arrivé, dans plusieurs cas, de distribuer la matière des notices d’après un plan d’ensemble. Elles font suite, et il y aurait de l’inconvénient à les intervertir. .

L’essentiel, pour atteindre le but que nous nous proposions, était de bien représenter et de bien décrire chaque espèce. C’est à quoi nous nous sommes appliqués. Tous les dessins, sans exception, ont été faits d’après nature, sur le modèle vivant, ce qui distingue, essentiellement cet ouvrage de la plupart de ceux qui ont paru jusqu’à aujourd’hui. L'artiste dessinateur, M. Paul Robert, s’en .est fait une règle absolue ; il n’a reculé, pour y rester fidèle, devant aucune des difficultés dont elle compliquait sa tâche. Ce n’est qu’à grands frais, et avec mille peines, qu’on a pu se procurer tous les modèles nécessaires. Mais nous osons croire que ces peines ne resteront pas sans

récompense, et que les compositions de M. Robert, tant chromolithographiées que gravées, feront sentir la différence qu’il y a nécessairement entre l’art qui s’inspire de la nature vivante et celui qui copie la nature morte.

Les notices sont descriptives. Elles n’ont aucune prétention scientifique, quoiqu’on puisse y trouver des détails peu connus. Mais nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour en assurer l’exactitude et pour leur donner, comme aux dessins, le cachet de la nature vivante. Chacune est un tableau en raccourci des mœurs et de la vie d’une espèce. Chacune réfléchit une individualité, un caractère, une âme. Les conditions matérielles de la publication nous ont obligés à leur donner à toutes à peu près la même longueur, l’espace d’un feuillet. Ce n’était trop pour aucune ; c’était trop peu pour plusieurs. On écrirait des brochures, presque des volumes, si l’on voulait faire 1 histoire complète d’oiseaux tels que le rossignol, la grive, le moineau, l’hirondelle. Forcés de nous réduire, nous avons cherché au moins à dire F essentiel, et nous espérons que ces courtes notices, ces médaillons, suffiront a orienter nos lecteurs et à les mettre sur la voie d’observations plus complètes.

Nous ne terminerons pas cet avant-propos sans protester, pour l’acquit de notre conscience, contre la chasse absuide dont les oiseaux utiles sont encore les victimes dans plusieurs contrées de l’Europe. A mesure que l’insti action se répand et que les mœurs s’adoucissent, ils devraient être entourés d’une protection de plus en plus bienveillante et intelligente. G est ce que sentent et ce que prêchent nombre de personnes. Il n’y a pas de jour que quelque voix autorisée ne s’élève en faveur de ces petits êtres innocents, sur lesquels tant d’honnnes exercent sans pitié leur privilège de royauté. Quelques gouvernements ont eu la sagesse et le courage de les protéger par des lois spéciales. La Suisse a donné, sous ce rapport, un exemple digne d’être suivi. Les petits oiseaux ont un article a eux dans la constitution fédérale. Mais il reste beaucoup à faire, soit pour que les lois protectrices, dans les pays qui en possèdent, ne demeurent pas une lettre morte, soit pour qu’il s’opère, dans d’autres pays, une réaction favorable contre l’insouciance de la loi et la barbarie des mœurs. Les habitants des contrées méridionales, du littoral de la Méditerranée, principalement de l’Espagne, de la Corse et de l’Italie, se distinguent par la froide ciuauté avec laquelle ils tiaitent les espèces les plus charmantes. Ils n’y voient qu’un gibier, et ils en font une destruction impitoyable, par tous les moyens qu’a pu inventer l’astuce de l’oiseleur. Au temps du passage, les marchés des villes italiennes sont encombrés de corbeilles et de paniers pleins de rouges-gorges, d’alouettes, de grives musiciennes, de pinsons, de fauvettes. Ni le talent, ni la grâce ne désarment ces persécuteurs. Le rossignol est de bonne proie, et l’on trouve une saveur exquise aux petits de l’hirondelle. Ce brigandage de quel autre nom le nommer ? — produit des effets d’autant plus désastreux que les presqu’îles et les îles de la Méditerranée sont le chemin naturel que suivent les espèces sujettes à des migrations périodiques. Il est deux saisons par an qii la moitié des oiseaux qui peuplent l’Europe se dirigent vers ces lieux favorisés : les uns s’y établissent, les autres sày reposent des fatigues d’un long voyage. Belle occasion pour les filets ! De toute part on se porte à la curée, et les pauvres oiseaux périssent, non par milliers, mais par millions. Aussi longtemps que ces mœurs n auront pas change, les mesuies que piennent les Etats du Nord pour enipecher sur leur territoire la destruction des espèces utiles ne produiront que des effets partiels. Quand donc verra-t-on la fin de ces massacres? Quand les gouvernements de l’Europe se réuniront-ils pour agir en commun et se lier par une convention que recommandent

également la miséricorde et l’intérêt? Nous aurions eu souvent l’occasion, dans la suite de cet ouvrage, d’insister sur cette guerre impie que l’homme se fait à lui-même, en traitant comme article de boucherie de charmantes créatures, ses aides et ses amis. Pour éviter de fastidieuses répétitions, nous n’en avons profité qu’à propos de quelques espèces, celles qui semblent avoir le plus de titres à notre sollicitude. C’est pourquoi nous tenions à dire ici, dès l’abord, toute notre pensée, en laissant à chacun le soin d’en multiplier les applications.

Les petits oiseaux trouvent un autre ennemi dans cette agriculture même qui leur est redevable de si grands services. Rien ne les attire moins que ces vastes cultures qui mettent la terre à nu ou ne la couvrent que de plantes annuelles, sans qu’on voie nulle part, à plusieurs lieues à la ronde, un arbre ou un arbrisseau. Nous n’avons point l’intention de pousser notre thèse à l’extrême et de fournir des armes à nos adversaires, ne fùt-ce que celle du ridicule, en sacrifiant les intérêts de la race humaine à ceux de la grive ou du rossignol. Nous savons très bien que les plaines uniformes supposent une culture uniforme, et que les champs de blé sont les champs de blé. Mais il est, des contrées accidentées, présentant des expositions diverses, où un verger côtoie une vigne et où les champs s’engagent dans les pâturages. Les haies, les petits bouquets d’arbres, y sont souvent plus utiles que nuisibles, ce qui n’empêche pas le niveau égalitaire d’y passer comme ailleurs. On a, de nos jours, la manie de l’extirpation. Nombre de campagnards se privent ainsi du voisinage de petits jardiniers, toujours en mouvement, qui nettoyeraient leurs arbres et feraient une guerre incessante aux chenilles et aux légions diverses des insectes destructeurs. Cette manie d’extirper, de déraciner, de niveler, n’est pas une des moindres causes de la diminution des oiseaux dans un grand nombre de pays. Ils vont ailleurs. Comment veut-on que la fauvette vive dans une région où il n’y a pas un églantier, pas une ronce, pas une broussaille? Heureux agriculteurs, ne vous croyez donc pas déshonorés parce qu’un buisson d’épine-vinette laissera retomber la pourpre de ses grappes sur la borne de votre propriété, ou parce qu’un mamelon aride sera couronné de quelques taillis d’aubépines ! Laissez à la nature quelque reste de sa liberté gracieuse. Respectez ce sureau, ne coupez pas ce vieux sorbier. N’ayez point honte de planter, à l’ancienne mode, de bonnes haies touffues sur la limite de vos prairies. Vous y gagnerez plus que vous n’y perdrez, et dussiez-vous y perdre chaque année un boisseau de froment ou une charge de foin sec, comptez-vous pour rien le plaisir d’entendre chanter la fauvette et de voir voltiger la mésange? Vos enfants n’ont-ils rien à apprendre dans la contemplation des œuvres du Créateur, et pensez-vous que la joie qu’ils trouveront à vivre de cette saine poésie de la nature, répandue autour d’eux, ne représente pas aussi un capital de jeunesse et de santé? Fils aîné de l’égoïsme, l’ennui solitaire fatigue les corps en pesant sur les âmes. Ne chassez pas la joie, car la joie est une force. Soignez-la, cultivez-la comme la plus précieuse des plantes dont vous confiez la semence à la terre. Si vous voulez voir s’élever une génération vigoureuse, qui fasse honneur à ceux dont elle est sortie, qui relève les fortunes ébranlées et ajoute la prospérité à la prospérité, entourez de joie le berceau de vos enfants!... Laissez vivre les petits oiseaux!

D, LEBET, éditeur .

MÉSANGES

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