LA FAUVETTE GRISETTE
(GURRUGA CINEREA)
Ordre des Insectivores. Famille des Sylviadés. Genre Fauvette. — Longueur ; 14,3 centimètres. Tète et dos d’un roux cendré, un collier plus gris, la gorge blanche et brillante, la poitrine nuancée de rose, les pennes de l’aile et de la queue d’un brun sombre, les trois pennes qui recouvrent l’aile bordées d’un large liséré roux clair, le bec et les pieds couleur de chair, l’œil noisette très clair.
ETTE gentille fauvette est aussi de celles tient la modestie s’accommode f de quelques reflets plus vifs : elle a le dessous du corps plus blanc que celle des jardins, la nuque et le dos d’une jolie couleur cendrée et les plumes de l’aile bordées d’un liséré rouge-clair. Elle habite les mêmes lieux que la fauvette à tête noire, et elle ne contribuerait pas moins à les égayer si elle était plus répandue. Il semble que l’espèce tende à devenir rare. De bons témoignages font craindre qu’il n’en soit de même des fauvettes en général. Friderich, toujours si exact, affirme, dans son Histoire naturelle des oiseaux , que pour la fauvette des jardins la diminution est considérable.
Ce dont il faut s’étonner, c’est qu’il y ait encore des fauvettes, car leur genre de vie les expose à toutes sortes de dangers. Elles ont leurs migrations très régulières. Elles passent l’hiver au Midi, sur la côte africaine de la Méditerranée, quelquefois plus loin. Humboldt a entendu chanter la fauvette à tête noire au pied du Ténériffe. Elles ne se hâtent point de revenir ; elles attendent que le printemps soit bien établi et la campagne fleurie. Les espèces les plus pressées ne devancent guère la mi-avril ; celle des jardins ne se montre parfois que dans les premiers jours de mai. Elles cheminent une à une. Les couples se constituent dès l’arrivée ou très peu après. Elles mettent peu de soin à la construction du nid ; les arts de la patience ne sont pas leur fait : elles ont trop besoin de mouvement. Elles se contentent d’une simple corbeille, eu forme de coupe, dont le tissu, à l’extérieur grossier, est parfois si lâche qu’il a peine à tenir jusqu’au bout. Ce nid est ordinairement près de terre, à portée de la dent et de la patte des rôdeurs La grisette est assez habile à le cacher ; mais il n’en est pas de même de celle des jardins, qui en commence trois ou quatre et n’achève, d’ordinaire, que celui dont remplacement paraît le plus mal choisi. Cette dernière espèce ne fait guère qu’une couvée, à moins qu’il ne lui soit arrivé malheur ; les autres en font deux de quatre à six œufs. Le mâle a pitié de sa compagne, condamnée, la pauvrette ! à deux longues semaines d’immobilité. Il la remplace pendant quelques heures, au milieu du jour. Lorsqu’un danger menace la couveuse, lorsque,
par exemple, un passant vient à fureter trop près de son nid, elle se laisse tomber à terre, avec un cri plaintif ; puis elle contrefait la blessée on la malade, et, au moment où l’on croit la saisir, elle vous glisse entre les mains et disparaît dans le fourré. C’est son moyen de détourner l’attention. Souvent il lui réussit ; mais si elle voit que le nid a été découvert, elle tient ses œufs pour perdus et les abandonne. Ainsi périssent de nombreuses couvées, sans compter ce que dévorent les fouines, les renards et les chats, surtout les chats. Un autre ennemi de la fauvette est le coucou, qui la choisit souvent pour la nourrice d’un de ses enfants. On dit qu’il est très difficile, presque impossible, de faire adopter à une fauvette en cage un œuf étranger. En liberté, elle ne reconnaît pas l’œuf du petit monstre qui, à peine éclos, jettera hors du nid la famille légitime. Le chant de la fauvette lui est aussi un piège ; il la désigne comme une proie de valeur aux amateurs et aux fournisseurs de volières. C’est par milliers que périssent les fauvettes en cage. Quand vient l’automne et qu’elles rêvent voyage, elles s’agitent et battent les barreaux. Il faut des soins minutieux pour qu’elles traversent sans accident cette crise périodique de la captivité. Cependant, celles qui continuent à jouir de la douce liberté ne se refusent point les régals de la saison. Peu à peu les petits baies savoureuses remplacent les insectes, dont, au printemps, elles faisaient leur seule nourriture; comme les grives, elles s’oublient à festoyer, et il faut une blanche gelée d’octobre pour leur rappeler qu’il serait temps de partir. Cette nouvelle expédition se fait à la faveur des longues nuits, par familles ou petites compagnies. Pour avoir moins de mer à traverser, on profite des îles et des presqu’îles : on fait relâche en Italie, en Corse, en Espagne. Pauvres fauvettes ! Elles ne savent donc pas que leur chair est devenue bonne au goût, et que ces îles et presqu’îles sont peuplées d’impitoyables mangeurs de petits oiseaux. Il n’est ni beauté, ni talent, ni art, ni gentillesse qui trouve grâce aux yeux de ces barbares du Sud. Quoi de plus simple que de manger grives, alouettes, fauvettes et rossignols ! On croit encore leur avoir fait
En les croquant beaucoup cVhonneur.
Les vols arrivent plus que décimés. Néanmoins, les voyageuses qui ont la fortune d’atteindre le port ne paraissent pas avoir rien perdu de leur bonne humeur. Les chansons recommencent, car la fauvette est toujours la fauvette, même au pays des figuiers et des dattiers. C’est le propre de cet heureux oiseau de conserver sa sérénité au milieu d’une vie qui n'est qu’une suite d’embûches, de périls et de deuils. Ce n’est point indifférence pour le malheur d’autrui, ce n’est pas légèreté de cœur. Elle aime ses frères et ses enfants, elle est très capable de se dévouer, elle est bienveillante à tous ; mais elle ne compte avec la mort ni pour elle, ni pour les autres. Elle vit, et c’est aux vivants qu’elle est bonne. Qu’est-ce que vivre, sinon aimer, chanter, voltiger ? Elle a reçu du ciel le don de la joie inaltérable, la suprême insouciance de cette gaîté que les anciens attribuaient aux seuls immortels. On dit que la fauvette se fait rare ; mais cette race qui s’en va chante-t-elle moins pour cela ? Si, ce qu à Dieu ne plaise, elle devait s’en aller tout à fait, la dernière fauvette mourrait en chantant sa dernière chanson.
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