FÉCONDITÉ DE LA TERRE
On sait en général que les végétaux sont doués d’une grande fécondité; mais tout le monde ne sait pas jusqu’où elle va pour quelques-uns.
L’année dernière, on a ramassé, sous un gros chêne pédonculé de la forêt de Saint-Dizier, 10 doubles décalitres de glands ; il fallait 160 glands pour un litre ; ce chêne avait donc produit 32.000 glands.
Un hêtre a fourni 57.600 faînes, un aune a donné 2 doubles décalitres de graines ; un frêne, 2 doubles 1/2 ; un charme, 3 doubles 1 /2.
Un orme à l’état d’arbre peut produire, chaque printemps, 500.000 fruits. Un seul pied de pavot somnifère a fourni 3.000 graines (1) ; un grain de blé peut produire 15 tiges , et un épi plus de 60 grains. Un grain de seigle multicaule a donné
(1) Morphologie végétale, d’Auguste Saint-Hilaire, p. 761.
125 tiges à 76 grains chacune, soit 9.348 grains (1).
Tous les végétaux ne se reproduisent pas aussi puissamment les uns que les autres ; mais leur fécondité, est toujours bien plus considérable que ne le réclame la conservation de l’espèce.
De plus, certains d’entre eux conservent trèslongtemps leur faculté germinative, ainsi qu’il résulte des citations suivantes :
« C’est un fait connu que les graines de certains végétaux, enfoncées suffisamment dans le sol pour être à l’abri de l’air et de l’humidité, peuvent s’y conserver pendant un temps souvent très-long, sans perdre leur faculté germinative ; mais, si quelque circonstance fortuite les place dans les conditions nécessaires à la germination, elles se développent et reproduisent exactement les mêmes plantes que les graines de même espèce qui ne datent que de l’année précédente. Aussi, dans les forêts qui s’exploitent en coupes réglées, on voit naître, après chaque exploitation, des espèces d’arbres qui ne faisaient pas partie des essences composant la forêt abattue ; c’est ce qu’on nomme la recrue. Après chaque coupe, cette recrue est formée des mêmes espèces ; il faut donc admettre que les graines de ces arbres se conservent dans le sol pendant la période de vingt, de trente, de cinquante et même de cent ans que peut durer la végétation de l’essence principale. En France , ce sont spécialement les Salix cinerea eicapræa, le tremble, le bouleau, les genêts, les ajoncs, les bruyères, etc., qui caractérisent la végétation temporaire du sol des forêts (2) )>.
(1) Bossia,/iappor^«/rt Société d'agriculture de Na?icg, 3 févr. 1838.
(2) Godron, De l’espèce et des races, t. I, p. 147.
« Il est d’autres plantes dont les graines, profondément enfouies dans le sol, n’ont pu reproduire leur espèce jusqu’au moment où des travaux de terrassement ont replacé ces graines dans des conditions favorables ; ainsi VAtriplex nitens avait été cultivé au Jardin des Plantes de Nancy parWillemet père, mort en 1807, et cette plante n’y reparut plus jusqu^en 1839, époque où le terrain, depuis longtemps inculte, ayant été remué, elle s’y montra en abondance (1) ».
« M. Jacques a vu reparaître, après quarante ans, dans des circonstances analogues, VInula Pulicafia aux environs de Neuilly (2). Suivant Dawies, des graines de Datura - Stramonium ont germé après avoir été enterrées pendant plus d’un siècle, et les plantes se sont bien développées (3) ».
«M. Teinturier rapporte le fait suivant: «A Rouen, « en 1844, on exécuta des travaux de défoncement « le long de la maison de détention et on se servit, « pour remblayer, de terre extraite de la cour de la « chapelle, à 1“ 60 de profondeur. Cette terre faisait « partie de la couche naturelle du sol, autrefois (( marécageux, mais qui, assaini par des travaux de <( dessèchement que fit exécuter le cardinal Georges « d’Amboise, fut converti en jardin, vers Tan 1530. « Lorsque, en 1606, le noviciat des Jésuites fut « établi dans ce local, le jardin fut couvert de rem- « biais sur une épaisseur de0“60. C’est donc après « 242 ans que la terre de ce jardin a été ramenée à « la surface et mise en contact avec l’air, et dès la
(1) Godron, De V espèce et des races, t. p. 148.
(2) Annales de Flore et de Pomone, 1834, p. 193.
(3) Welsh Botamj, p. 23.
(( première année on a vu apparaître des plantes « assez variées, telles que le Matricaria partlienium, (( le Viola tricolor, le Géranium dissectum ; VErige- « ron canadense, le Senebierci Coronopus, VOEthusa « cynapium, le Mercurialis annua, et, qui plus est, « VEpilobium palustre , plantes des lieux maré- « cageux et dont les graines devaient être plus « anciennes encore et remonter tout au moins à (( l’époque du défrichement de l’ancien marais, c’est- « à-dire à l’année. 4 530 (1) ».
« A l’époque de l’introduction du christianisme dans les Gaules, on plaçait dans quelques provinces des graines de végétaux dans les tombeaux ; ainsi l’abbé Croiset a rencontré dans le tombeau d’un diacre, nommé Bardorio, mort vers l’an 500, et inhumé dans le cimetière de Condé en Auvergne, des semences qui ont produit des pieds de camomille et de romarin (2)».
U Charles Desmoulins rapporte que des graines de Medicago lupilina , de bluet et à' Heliotropium europæum, trouvées à Mouzie, canton de la Force, arrondissement de Bergerac (Dordogne), dans les tombeaux romains remontant, suivant toutes les probabilités, au deuxième ou au troisième siècle de l’ère chrétienne, ont non-seulement germé, mais donné naissance à des individus qui ont fleuri et fructifié (3) ».
«Dans la pyramide de Dasbour et dans les ruines de Bamser, remontant à 3. .500 ans avant l’année
(1) Mémoire de la Société centrale d'agriculture de la Seine ^ 6 août 1848.
(2) De Gaumont, Cours d'antiquités monumentales, t. VI, p. 283.
(3) Act. Soc. Liim. de Bordeaux, tr. vu, avril 1833.
DANS LES HARMONIES DE LA NATUKIi:.
actuelle, les briques ont offert au professeur Unger des débris de pailles et de tiges permettant de connaître :
« Le chénépode murs, le radis, chrysantème des moissons, le Un, le teff, le pois, Vorge et le froment.
« Le comte de Sternberg a semé des graines de cette dernière céréale, recueillies dans une momie: elles ont germé, après tant de siècles, et le végétal développé s’est trouvé identique au froment commun,à épis lâches, mustiques, blancs et glabres (1)».
De plus, beaucoup de végétaux vivent longtemps et, en donnant annuellement un nouveau contingent de graines, ils arrivent pendant le cours entier de leur existence à en produire un nombre extrêmement considérable.
L’histoire raconte que le bois qui servit à la construction du Temple de Salomon fut tiré d’une forêt de cèdres du Liban. Un petit nombre de cèdres antiques subsistent encore ; le voyageur admire leur majestueuse beauté, la dimension prodigieuse de leurs troncs ; ces arbres vénérables sont comme des monuments des temps bibliques. Un religieux respect les environne.
Les patriarches maronites ont depuis longtemps interdit d’y toucher, et personne, pas même les Druses , n’aurait garde de manquer à cette injonction.
Mais les ouragans n’obéissent pas aux lois humaines: un coup de vent d’une violence extraordinaire a abattu, sur les hauteurs du Liban, un de
(1) Journal de rinstitut, 24 octobre 18(36.
ces arbres contemporains de Salomon et du roi Hiram, et l’idée est venue à Mgr Debs, archevêque maronite de Beyrouth, d’en offrir, avec l’assentiment du patriarche et au nom de la nation, douze magnifiques planches à l’archevêque de Paris, pour l’église du vœu national. 11 se trouve donc que le cèdre qui a fourni ces planches a vécu au moins 3,000 ans.
La durée de la vie d’un chêne a quelquefois dépassé cinq siècles (1); mais les chênes ne vivent communément que 120 à 150 ans. Or, combien des cèdres et des chênes de ces âges n’ont-ils pas produit de fruits.
Il est donc évident que, dans le règne végétal, la force reproductive est prodigieuse. Eh bien, supposons que rien ne soit venu en modifier les conséquences, les végétaux n’auraient pu prendre aucun développement, et l’on aurait bien plus perdu en qualité que l’on n’aurait gagné en quantité.
§2. — ÉLIMINATIONS FAITES PAR l’hOMME, POUR DONNER AUX PRODUITS AGRICOLES LEUR COMPLET DÉVELOPPEMENT.
Dans les circonstances que nous venons d’énumérer et dans d’autres du même genre, que faisonsnous ?
Si nous voulons ensemencer une planche de jardin, nous commençons par enlever, pour notre consommation, les plantes qui sont arrivées au terme de leur développement ou de leur vie ; en-
(l) Bouillct, Dictionnaire.
suite, et surtout pour nous garantir contre les chances de destruction, nous répandons beaucoup de graines. Il arrive ainsi que souvent notre terrain est couvert de plantes. Alors nous arrachons les mauvaises herbes et même , parmi les bonnes plantes, nous enlevons celles qui ont un air chétif ; souvent encore nous sommes obligés d’enlever celles qui ont bonne apparence. Par cette sage élimination, au lieu de 300 plantes chétives, maladives et inutiles, nous en avons 100 qui ont toute leur valeur naturelle.
Le cultivateur agit comme le jardinier. Il cherche d’abord à ne pas répandre trop de semence, et, s’il le peut, il se pourvoit d’un semoir rayonneur ; quand les plantes lèvent et qu’elles sont trop serrées, il en élimine quelques-unes, ce qui se pratique, par exemple, dans les semis de betteraves ; il passe la herse dans les jeunes blés pour détruire un certain nombre de tiges. Il enlève de ses récoltes non-seulement les plantes qui sont une surcharge pour la terre, mais surtout celles qui sont nuisibles aux animaux ; ainsi, il sarcle les chardons, arrache les sénés qui étouffent les avoines, etc.
Qu’un arbre devienne malade ou qu’il meure, le sylviculteur l’enlève ; il élague même la futaie et les taillis.
L’horticulteur taille ses arbres de manière à faire porter la sève, soit sur les branches qui restent, soit sur les fruits ; pour mettre une quenouille à fruits, il coupe quelquefois plusieurs de ses racines (il est bon de dire que cette pratique est désapprouvée par la science) ; il enlève même quelques pêches, abricots, pommes, poires, des arbres qui en
sont trop chargés, parce qu’ils n’ont pas été ébourgeonnés.
Le viticulteur taille sa vigne d’après des principes analogues ; dans nos vignobles^ en été, il bêche trois fois la terre.
Le pisciculteur aussi, en empoissonnant un étang, a soin d’y mettre un certain nombre de brochets, dans le but surtout d’empêcher la trop grande multiplication des petits poissons.
Par ces exemples, que nous venons de prendre dans les principales branches de l’agriculture, on voit que le travail de l’élimination est absolument nécessaire au développement de la richesse agricole.