I). — VITESSE DU VOL
Une question qui se pose naturellement à la fin de ce chapitre est celle-ci : Quelle est la vitesse du vol des oiseaux ? Quelques faits nous fourniront des éléments de réponse.
Un faucon de Henri II, s’étant emporté après une outarde canepetière, à Fontainebleau, fut pris le lendemain à Malte ; un autre faucon des Canaries, envoyé au duc de Ferme, revint d’Andalousie à Pile deTénériffe en seize heures, ce qui fait un trajet de 250 lieues.
A la Barbade, les mouettes vont se promener en troupes à plus de 200 milles de distance (1).
Le 23 juillet 1872, des pigeons voyageurs amenés de Bruxelles à Lyon ont été lâchés à sept heures du matin dans le parc de l’Exposition universelle. Ils sont rentrés à leurs pigeonniers à cinq heures du soir. Ils ont donc mis dix heures pour faire le trajet de Lyon à Bruxelles.
La distance à vol d’oiseau entre ces deux villes est de 700 kilomètres.
En admettant que les pigeons aient toujours suivi la ligne droite, c^est-à-dire le plus court chemin entre Lyon et Bruxelles^, ils ont donc fait à l’heure au moins 70 kilomètres, soit par seconde 19 mètres 4L.
Des constatations que j’ai relatées dans mon architecture des nids, page 150, 151, 152, il résulte ce qui suit :
Au mois de juin, une hirondelle rustique a franchi, en une heure, 56 kilomètres ; et en chiffres ronds 600 kilomètres, dans sa journée de 21 heures 29 minutes.
Une autre hirondelle prise sur ses petits, portée et lâchée à 13.323 mètres, est revenue près d’eux en trois minutes.
Un roitelet fait en un jour de 15 à 20,000 déplacements.
J’extrais un passage d’une lettre qui m’a été adressée par un de mes jeunes amis, M. E. Joppé, actuellement sous-préfet de Pont-l’Evêque :
«30 septembre â 3 heures 1/2 de l’après-midi,
(1) D’Orbigny, Histoire naturelle, l^c partie, t. IX, p. 24.
traversée d’Alger à Marseille, à bord du paquebot à vapeur Con Cettori, de la compagnie Valéry, capitaine Cambraggio.
« Depuis six heures, nous avions dépassé les îles Baléares, quand nous aperçûmes en arrière un petit passereau accourant à tire d’aile.
« Pendant les dix minutes qu’il passa'à voleter le long du bord, à trois ou quatre mètres du bâtiment, j’eus parfaitement le loisir de déterminer son espèce : c’était un rouge-queue. Il vint bientôt se réfugier dans l’intérieur du navire. Alors j’abordai le capitaine et lui demandai à quelle distance nous nous trouvions de la terre la plus proche, quelle était la vitesse de marche du bâtiment.
« La côte la plus proche était celle de l’île Majorque qui disparaissait à l’horizon, nous en étions à AO milles elle navire faisait 12 milles 4/2 à l’heure. Depuis le matin aucun autre bâtiment n’avait été visible à l’horizon, et le mille marin est de 1852 mètres.
« Ainsi donc, de mon observation résultent ces deux points :
« Un simple petit rouge-queue a pu faire d’une traite , sans se reposer, 40 milles , soit plus de 74 kilomètres (74.080 mètres).
« Même après avoir fourni ce vol et, s’il ne venait pas de Majorque, un vol plus long encore, il lui restait assez de forces pour faire à l’heure plus de 12 milles 1/2, c’est-à-dire plus de 23,144 mètres, puisque telle était la vitesse du navire mesurée avec le loch, et que le rouge-queue, quand il le voulait, malgré un vent contraire, dépassait le bâtiment et en faisait le tour sans se laisser distancer » .
Le 10 novembre 1872, une compagnie de dix perdrix, levée dans la plaine de Saint-Dizier, fut poursuivie avec violence par un faucon crescerelle. Exténuée de fatigue, elle s’enfila dans les rues de la ville. De ces dix perdrix sept tombèrent sur la voie publique , où elles furent recueillies, soignées, et malgré cela aucune d’elles n’a survécu.
Et cependant, les petites perdrix de passage [perdrix damascena) volent parfaitement et trèslongtemps.
On voit le condor planer à un niveau de près de 7,000 mètres, au-dessus du Chimborazo. 11 a son habitat ordinaire à un niveau de 3,300 à 4,800 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les frégates, qui habitent les mers tropicales, peuvent s’éloigner des terres à plus de 1,200 kilomètres.
x\ ces faits ajoutons-en quelques autres qui serviront à les mieux faire comprendre :
La plus grande vitesse de riiomme qui court est de 7 mètres par seconde
Celle d’im vaisseau 6 —
d’un cheval 15 —
d’un vent impétueux 15 à 20 —
d’une balle de fusil 340 —
d’un boulet de 24 494 —
La vitesse du son n’est que de 337 mètres, ce qui explique comment on est toujours frappé avant d’entendre la détonation.
La vitesse de rotation de la terre est à l’équateur de 463 mètres par seconde, et sa vitesse de translation dans l’espace autour du soleil est de 30,000 mètres (7 lieues 1/2) par seconde.
Quant à la vitesse de la lumière, elle est, on le
DA^■S LES HARMONIES DE LA AATURE. 12o
sait, presque instantanée, c’est-à-dire de 300 millions de mètres (75,000 lieues) par seconde.
Le moment est-il venu de déterminer la vitesse du vol? les faits recueillis sont-ils assez nombreux, assez concluants ?
Au moins peut-on constater que le vol répété, rapide, souple, soutenu, est un privilège qui a été accordé à l’oiseau seulement, parmi tous les animaux.
Remarquons-le encore, certains oiseaux ne sont pas moins bien partagés sous le rapport des autres moyens de locomotion.
L’Arabe monté sur son cheval ne peut atteindre l’autruche ; le raie poussin fuit avec tant de vitesse et d’adresse dans les herbages des marais, que les chasseurs lui ont donné le nom de crève-chien ; le cormoran poursuit le poisson au fond de l’eau avec la rapidité d’une flèche.
La mouette rieuse plonge dans l’eau jusqu’à deux minutes.
Grâce à sa vitesse incomparable, l’oiseau peut sans cesse multiplier ses explorations, chercher, trouver et atteindre les animaux qu’il a pour mission d’éliminer aussitôt que cela est nécessaire à l’intérêt de la production.
L’étude de ces faits nous ramène toujours, on le voit, à notre conclusion principale : c’est que l’oiseau est un admirable régulateur de l’élimination et que nous ne pouvons le remplacer par un autre agent.
Il est cependant un genre d’oiseaux dont les ailes sont sans plumes. Courtes et écailleuses, elles leur servent comme une seconde paire de rames. Elles
permettent au manchot de se mouvoir dans l’eau aussi bien que le poisson.
a. — Queue.
En rappelant et en complétant ce que nous avons avancé au sujet des grandes plumes de la queue, il nous sera plus facile de faire apprécier les grandes plumes des ailes et d’indiquer les variétés de rames ou de voiles auxquelles donne lieu l’action combinée des unes et des autres.
La queue, avons-nous dit, complète l’appareil de la locomotion du vol.
Longue chez les passereaux, elle les aide à s’équilibrer quand ils se perchent, et surtout quand ils voltigent de branche en branche. Elle est plus courte chez les gallinacés, les palmipèdes et les échassiers, parce que sa longueur n’est pas utile pour leur marche et leur allure et qu’elle serait un embarras, quand il faut traverser les herbes, beau et la boue ; elle est même à peu près nulle chez les plus faibles voiliers comme les macareux et les grèbes. Pour le vol, elles sont massées et droites ; elles forment avec le cou un indispensable balancier.
Partiellement et momentanément ouvertes ou tournées, elles servent à rétablir l’équilibre de bas en haut et leur action est plus grande quand la queue est échancrée, comme chez le milan royal etl’birondelle.
Entièrement déployées, elles font office de parachute.
La queue servant essentiellement de régulateur, ses plumes sont appelées rectrices.
Grâce à cet appareil, l’oiseau rectifie, en effet, et régularise parfaitement son vol; tandis que la chauve-souris, dont les ailes sont grandes et larges, mais sans le complément de la queue, oscille toujours.
Douze plumes composent ordinairement la queue des passereaux et des oiseaux de proie.
Dans d’autres espèces, ce nombre est sensiblement augmenté, la bécassine ordinaire en a 1 i, la sarcelle d'hiver 16, le canard sauvage et l’outarde canepetière 18, la grande outarde 20.
Chez quelques oiseaux, les rectrices sont résistantes comme la baleine ; 14 plumes de ce genre permettent au cormoran de plonger avec autant d’adresse que d’énergie. Le pic-vert en a 10 sur lesquelles il aime à s’appuyer quand il grimpe.
Enfin certains oiseaux ont les queues parées de plumes d’ornement : le paon en est le plus remarquable, exemple.
b. — Ailes.
L’action des grandes plumes des ailes est principale dans les actes de la locomotion aérienne ; aussi sont-elles au nombre de 36 chez la plupart des passereaux et plus nombreuses chez d’autres espèces. Ainsi, il y en a :
Chez le corbeau mantelé
Chez le grèbe jongris l
— le milan royal
— l’épervier ordinaire (
— la chouette effraie
— le héron /
— la bécassine ordinaire
— la sterne épouvantail (
— le chevalier gambette
— le goéland à pieds jaunes
— le canard morillon
— la grue
— le cygne
Rangées parallèlement sur la charpente des ailes comme les dents d’un peigne sur sa tige, les grandes plumes se superposent de la pointe de l’aileron à la base de l’aile et forment ainsi une surface aussi continue que la peau de la chauve-souris. Un recouvrement de moyennes plumes s’étend de ces grandes plumes au corps, de manière à produire entre eux une adhérence complète, malgré les mouvements si variés que nécessite le vol.
Les plus importantes des plumes des ailes sont les primaires. Fixées à une espèce de main trèssouple elles servent de raifies.
Dans aucun des genres d’oiseaux que nous possédons en Europe, le nombre de ces pennes n’est inférieurs à dix. Chez quelques espèces il peut s’élever à 11 et même à 12 fl).
Celles qui les suivent sont appelées secondaires ou cubitales. Placées entre la rame des primaires et la voile de la queue, elles servent de complément à l’une et à l’autre.
Le nombre des remiges de l’avant-bras ou secondaires est bien autrement variable que celui des primaires. Chez les espèces les moins bien partagées, comme les martinets, l’on n’en compte que huit, tandis que les oiseaux grands voiliers en ont jusqu’à 25 (2).
L’humérus étant sans grandes plumes, conserve sa liberté d’action pour imprimer à l’aile ses impulsions principales et surtout l’action du pivotement.
Quelles dimensions présentent les ailes ? Dans
(1) Gerbe, Bulletin de la société zoologique, 1077, p. 288.
(2) Ibid.
notre région, la plus petite aile est celle du roitelet moustache; elle a 19 centimètres 25 millièmes de surface. Une des plus grandes, celle de l’aigle jeanle-blanc, a 2143 centimètres. Il est à remarquer que la voilure du petit oiseau est proportionnellement plus étendue que celle des plus forts. Ainsi un roitelet pesant 5 grammes 10 centigrammes a, comme équivalant à un gramme de son poids, pour chaque aile, 3 centimètres 83 millimètres de surface et 1 centimètre 41 millimètres de longueur. Une hirondelle de rivage pesant 11 grammes 95 centigrammes^ a, par rapport à la même unité de son poids et à chaque aile, 3 centimètres 71 millimètres de surface et 1 centimètre 139 millimètres de longueur; tandis que nous ne trouvons à l’aile d’un jean-le-blanc pesant 1702 grammes, toujours pour un gramme^ du poids de l’oiseau, à chaque aile, que 1 centimètre 259 millimètres de surface et 5 millimètres 52 millièmes de longueur.
Mais les battements d’ailes sont souvent d’autant plus multipliés qu’ils ont moins d’amplitude. Ainsi le canard en agitant ses ailes décrit des angles de 90 degrés ; c’est pour cela qu’il fait tant de bruit en volant et qu’il a les muscles pectoraux si développés.
Les dimensions en largeur sont également bien différentes selon les espèces. Elles se caractérisent par la longueur des plus grandes plumes qui sont rangées sur la charpente des os.
Une grande longueur d’ailes eût gêné les palmipèdes, les gallinacés et les pics. Chez ces oiseaux, l’aile n’atteint pas ou ne dépasse pas une ligne qui serait tirée sur le croupion et perpendiculairement
à l’épine dorsale. Il s’en faut de 10 centimètres environ que l’aile n’atteigne cette ligne chez le grèbe castagneux et d’autres plongeurs du même genre.
Chez les passereaux qu’il fallait alléger, parce qu’ils doivent voler plus souvent ou plus longtemps que d’autres, l’aile dépasse cette ligne du croupion, mais c’est sur une faible longueur.
Cette largeur a plus d’étendue quand il s’agit d’un grand voilier.
L’aile n’olfre pas moins de variété à sa pointe que dans sa longueur, sa largeur et sa surface.
Elle est toujours aussi pointue que cela est nécessaire à la fréquence et à l’amplitude des battements; elle est très-aiguë chez l’iiirondelle, les échassiers, le coucou, elles plus rapides voiliers, moins aiguë chez les passereaux, c’est-à-dire quand il faut au vol plus d’agilité que de rapidité; elle est plus arrondie quand le vol doit être plus soutenu que rapide. Les perdrix, le jean-le-blanc et les chouettes ont ce dernier genre d’ailes.
Enfin, comme la surface, la longueur et la pointe des ailes, la longueur de chaque grande plume est aussi très-variée ; et même les auteurs se sont appuyés sur ces différences pour caractériser des espèces d’oiseaux qu’il est difficile de déterminer.
Un traité ne serait donc pas de trop pour donner tous les renseignements que peut fournir Uétude des éléments constitutifs des appareils de la locomotion du vol (1).
Au moins avons-nous voulu ajouter, comme com-
(1) A consulter Essai sur l'appareil locomoteur des oiseaux^ par Edmond Alix.
plément de ce que nous avons dit des plumes, le tableau des pages 130 et 131.