LÉGISLATION
Sous le régime des lois existantes, le nombre des oiseaux a été en diminuant et celui des insectes en augmentant. Il s’en est suivi des réclamations de plus en plus pressantes et il est incontestable que la société française devait modifier sa législation pour sauvegarder les intérêts de l’agriculture.
Aussi, le Sénat est-il en ce moment saisi d’un projet de loi ayant pour objet d’empêcher l’envahissement des insectes et de multiplier les oiseaux.
Telle est la thèse que, dans son rapport, ses exposés et ses répliques aussi complets qu’éloquents, M. de la Sicotière a surtout plaidée les 12, 19 et 22 février dernier.
On ne peut trop méditer ses dernières paroles.
«Maintenant », dit-il, « qu’il me soit permis d’ajouter que, si l’opinion que je défends estappuyée par les autorités graves que je vous ai déjà énumérées, c’est aussi celle de toutes les sociétés savantes, d’un grand nombre de comices ; c’est l’opinion de
la Société centrale d’agriculture, qui se compose des hommes les plus considérables de notre pays et les plus compétents sur cette matière, de la Société protectrice des animaux, de celle d’insectologie ; c’est celle des conseillers généraux, du gouvernement, du conseil d’Etat; c’est l’opinion d’où sont sorties toutes les législations étrangères et .quelles législations, Messieurs ? Celles de pays de lumière et de liberté : de l’Angleterre, de la Suisse et de l’Amérique.
« Quand on vous dit que la loi de 184i arme les préfets d’un pouvoir suffisant, je réponds que c’est une illusion complète.
« La loi de 1844 existe depuis longtemps, et, sous l’empire de cette loi, nous avons toujours vu décroître le nombre des oiseaux et s’augmenter celui des insectes destructeurs. La loi de 1844 ne suffit pas, parce qu’elle ne donne aux préfet que des pouvoirs facultatifs ; elle ne suffit pas, parce que les préfets se trouvent en présence de certaines exigences locales, de certaines habitudes de plaisir et de distraction auxquelles ils n’osent pas résister, parce qu’ils comptent aussi, — et c’est par là que je termine, — avec ces considérations électorales qu’on évoquait devant vous et que je n’hésite pas à proclamer détestables en cette matière.
« Oui, Messieurs, toutes les fois que des considérations électorales viennent influer sur l’application des lois d’intérêt public, d’intérêt général;, comme celle dont nous avons riionneur de vous proposer l’adoption, elles ne peuvent que fausser toutes les notions du juste et du vrai, peser sur l’administration d’un poids dangereux pour elle-
meme et compromettant pour les citoyens ; et, pour finir par une citation, je dirai Yolontiers que ces considérations électorales sont comme les harpies de la fable qui souillent tout ce qu’elles touclient ».
La question de législation est donc solennellement posée, espérons que ce ne sera pas en vain.
§ 3. — CE qu’est l’ornithologie.
Arrivé au terme de cette étu-de, d’autant plus sommaire qu’elle embrasse tout ce qui a rapport aux oiseaux, je me demande si je réussirai à faire partager toutes mes convictions à mes lecteurs. Malgré l’insuffisance de mon travail, ils reconnaîtront au moins, j’aime à le croire, que les oiseaux sont dans le mécanisme de la terre ce qu’est un rouage principal dans une horloge : que leur suppression serait la cause de perturbations désastreuses pour l’homme ; que la réduction anormale de leur nombre mène à de grandes misères, tandis qiLen les détruisant avec discernement, sagesse et modération, nous nous assurons des bienfaits de toute espèce ; qu’enfin il est opportun et urgent de prendre ces mesures conservatrices.
S’il en est ainsi, on reconnaîtra encore que l’homme a beaucoup d’intérêt à étudier les oiseaux. J’aurais en grande partie atteint mon but, si j’avais fait naître chez quelques lecteurs le désir d’étudier l’ornithologie, et pour cette raison, j’ajoute encore quelques mots.
L’ornithologie, ainsi que l’indique l’étymologie de ce nom, opviç, opv'Goç (oiseau), Aoyoç (discours, traité), a pour objet l’histoire naturelle des oiseaux.
C’est une branche de la zoologie et par conséquent une science. Comme telle, elle recherche les faits et les forces qui se manifestent dans le monde des oiseaux, les détermine et les classe d’après la communauté de leur origine et de leur fin.
Par les principes que j’ai énoncés, on peut entrevoir que l’ornithologie ne manque ni d’étendue, ni de profondeur, ni d’utilité.
Elle a donné lieu aux pages éloquentes de Buffon, à d’autres livres également très-savants, à quelques cours dans les Facultés et au Collège de France ; mais elle ne peut se répandre et se vulgariser de manière à produire quelques fruits, si elle ne prend place dans l’enseignement primaire et secondaire, et surtout dans les écoles d’agriculture, et si on ne crée des livres méthodiques, élémentaires et pratiques.
On doit désirer d’autant plus la diffusion de cette science, qu’elle intéresse les consommateurs, les chasseurs, les sylviculteurs, les horticulteurs, les cultivateurs, beaucoup d’industriels et de commerçants, les législateurs, les conseillers généraux, les préfets, les maires, les gardes champêtres et forestiers, tous ceux qui ne sont pas indifférents aux beautés de la nature, c’est-à-dire à peu près tout le monde.
L’étude de l’ornithologie, indépendamment de son utilité aux points de vue que nous avons examinés, peut être encore avantageuse sous d’autres rapports. Il faut qu’elle soit souvent faite dans les champs, dans les bois et sur les eaux, c’est-à-dire dans le magnifique muséum de la nature, d’où sont sorties toutes les collections, loin de l’air pou-
dreux du cabinet, des vulgarités et des agitations quotidiennes. Elle donne ainsi lieu à des promenades qui sont également utiles au corps et à l’ame.
Elle a pour rintelligence un attrait particulier qu’elle puise en elle-même et dans ses rapports intimes avec la géologie, la botanique, les différentes branches de la zoologie, l’esthétique, la philosophie, la religion, la législation et l’agriculture.
Les plus grands savants ont laissé des erreurs à rectifier, des lacunes à combler. L’application de leur enseignement général à toutes les localités est encore une tâche très-ardue. Le jeune ornithologiste est donc certain de faire quelques découvertes intéressantes pour sa contrée et même pour la science. 11 est assuré de pouvoir goûter ainsi une des joies les plus pures et les plus profondes, la joie de l’homme qui découvre et révèle quelques paillettes de la vérité infinie pour laquelle nous sommes créés et vers laquelle nous aspirons de toutes nos forces. Qui n’a été frappé de l’épanouissement et des transports d’un collectionneur heureux 1
L’ornithologie est, pour l’esprit, aussi fortifiante qu’agréable ; elle donne, en effet, à un haut degré, l’esprit d’observation et d’induction. Il est essentiel, assurément, de lire et d’étudier les livres des savants ; mais il est également nécessaire de suivre leur exemple, de chercher à lire dans le grand et magnifique livre de la nature, et à en extraire les principes. Ce travail n’est jamais sans profit pour la vérité, et surtout pour celui qui la cherche. Sans compter d’autres avantages, il développe son imagination, sa perspicacité, l’esprit d’invention.
En finissant, je ne puis donc que répéter ce que plusieurs fois j’ai avancé. L’ornithologie est une science aussi utile qu’agréable ; elle doit prendre rang dans les connaissances usuelles, dans l’enseignement des collèges, des écoles primaires et des écoles d’agriculture.