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LES INSECTES ET LES OISEAUX

Rapport en réponse à la question adressée par M. le Ministre de V Agriculture et du Commerce au sujet d'une lettre de M. Lambezat, inspecteur général de V Agriculture^ et d'une brochure de M. Perris sur le rôle des oiseaux en agriculture.

SOCIÉTÉ CENTRALE D’AGRICüLTÜRE.

M. Emile Blanchard prend la parole en ces termes, au nom de la section d’histoire naturelle agricole :

« Par une lettre en date du 7 octobre dernier, M. le ministre de l’Agriculture et du Commerce a

LES UJSExVUX

demandé à la Société centrale d’agriculture de lui faire connaître son avis sur Topinion exposée dans une lettre de M. Lambezat, inspecteur général de l’Agriculture, et sur les faits consignés dans une brochure de M. Perris, vice-président du conseil de préfecture des Landes.

« M. Perris conclut des faits qu’il rapporte dans sa brochure que la conservation des oiseaux n’a pas pour r agricidture Vintérèt que généralement on lui suppose. Il prétend que, chasseurs d’insectes sans le moindre discernement, les oiseaux détruisent beaucoup d’espèces utiles, parmi un grand nombre d’espèces indifférentes : il croit qu’en fin de compte les oiseaux font plutôt du mal cque du bien à l’agriculture, en faisant disparaître certains insectes préservateurs des récoltes, parce qu’ils se nourrissent d’autres insectes et de larves nuisibles. La section d’histoire naturelle agricole, après avoir examiné avec attention et le travail de M. Perris et la lettre de M. Lambezat, qui le résume, ne saurait partager l’opinion qui se trouve soutenue dans ces documents.

« Tous les naturalistes, en France, aussi bien qu! en Belgicque, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, s’ accordent pour demander, avec une extrême insistance, qu’on prenne des mesures efficaces pour la protection des oiseaux. Partout, en effet, où disparaissent les oiseaux, les insectes nuisibles à V agriculture se multiplient dans des proportions souvent effroyables. On en a eu des preuves significatives dans les régions où, la culture ayant pris la plus grande extension possible, il ne reste plus ni arbres, ni buissons, ni haies, permettant aux oiseaux de trou-

ver des refuges ou d’établir leurs nids, ün ne trouble nulle part riiarmonie de la nature sans causer des pertubations.

« S’il est vrai que les oiseaux ne détruisent pas tous les insectes nuisibles, s’il est réel qu’ils n’atteignent pas certaines espèces, il ne demeure pas moins avéré que les oiseaux contribuent singulièrement à limiter la propagation de beaucoup d’insectes. M. Perris tombe dans une grave erreur, lorsqu’il admet que les oiseaux détruisent autant d’insectes utiles, c’est-à-dire d’espèces carnassières que d’insectes nuisibles, c’est-à-dire d’espèces phytophages. Les premières ont des moyens de se soustraire bien autrement sûrs que les secondes.

« Des recherches poursuivies pendant de longues années ont fourni mille preuves que les oiseaux ne s’emparent que rarement d’insectes carnassiers. Ces preuves, nous les tenons des observations de Florent-Prévost qui, durant près d’un demi-siècle, a ouvert Festomac d’une multitude d’oiseaux ; nous les tenons encore des recherches plus récentes dues à M. Millet, ancien inspecteur des forêts. Cet habile investigateur, ayant constaté que les oiseaux granivores nourrissent leurs jeunes presque exclusivement d’insectes, sur une quantité d’oiseaux pris au nid, il a été reconnu que l’estomac était surtout rempli de charançons, de clirysomèles, de chenilles^ de larves de tenthrèdes, c’est-à-dire d’insectes phytophages. Les mouches figuraient ensuite pour une part sensible ; les espèces carnassières n’ont jamais été rencontrées que d’une façon exceptionnelle. M. Perris se trompe encore, lorsqu’il suppose que les oiseaux ne savent pas découvrir les insectes

cachés dans le feuillage ; ce sont des chasseurs très-rusés et très-adroits. Les insectes qui leur échappent sont des carnassiers habituellement à l’abri sous des pierres. Seuls, quelques entomologistes amateurs se plaignent encore des oiseaux qui mangent les insectes.

« En résumé, le mémoire de M. Perris ne peut que répandre des idées fausses et produire de fâcheux résultats. Aussi votre section d’histoire naturelle vous propose-t-elle de répondre à M. le Ministre de l’Agriculture qu’il ne saurait y avoir lieu de le répandre comme cela est demandé dans les documents soumis à votre examen ».

Ces conclusions sont mises aux voix et adoptées à l’unanimité.

(Bulletin des séances de la Société centrale d’ Agriculture de France.)

Si je reproduis ce rapport , c’est uniquement afin que les mangeurs passionnés de petits oiseaux soient moins fiers de s’appuyer sur les doctrines de M. Perris pour essayer de justifier la chasse excessive des tendues et même le dénichage.

Au très-précieux document que nous devons à la Société centrale d’Agriculture, je dois en ajouter un autre que je trouve dans le Bulletin de la Société centrale d'Insectologie^ mars 1878, page 43.

Sur la proposition de M. Millet, l’assemblée émet le vœu suivant :

« Considérant que les oiseaux sont les plus puissants auxiliaires de Phomme pour La destruction des insectes nuisibles, et notamment pour celle de phylloxéra ailé de la vigne, qui, par ses dimensions

DAx^'S LES HARMONIES DE LA NATURE.

et ses ailes, échappe complètement à la vue et à Faction de l’homme.

« La Société d’apiculture et d’insectologie émet le vœu que le gouvernement prenne les dispositions nécessaires pour protéger les oiseaux insectivores ».

J’ai lu des articles de journaux dans lesquels les détracteurs des oiseaux prétendent que Taction de ces animaux est, sauf quelques cas, indifférente ou nuisible pour l’agriculture ; mais ils entendent par agriculture simplement la culture des champs ou même celle des céréales. En raison de cela leurs objections n’ont qu’un semblant de raison et reposent sur une équivoque, une confusion, c’est-à-dire sur l’erreur.

Personne n’a prétendu que l’élimination de la plaine incombe au pic, celle des bois à la sarcelle et celle des eaux à l’alouette.

Quand on parle des oiseaux en général, on doit entendre par agriculture toutes les productions de la terre, qu’elles viennent de la plaine, des eaux ou des bois.

Est-il plus rationnel de dire que Faction des oiseaux dans la nature se réduit presque à rien et qu’ainsi elle est indifférente pour l’agriculture ? On aime à ajouter que ces petits oiseaux sont incapables d’arrêter beaucoup d’invasions d’insectes.

D’abord il n’est pas logique de dire qu’il faut tuer : 1“ certains oiseaux, comme les rapaces ou même l’alouette, parce qu’ils sont de trop grands destructeurs ; 2° beaucoup d’insectivores, parce que leur action est trop faible. Invoquer, suivant les besoins d’une cause, l’impuissance ou l’excès des

éliminations accomplies par l’oiseau, est une contradiction qui prouve qu’il y a là au moins une erreur.

Un fait est que les oiseaux ont dans le mécanisme de l’élimination le rôle que remplissent par rapport à une voiture un enrayoir et un cheval de renfort. C’est comme accessoire et complément d’une force principale qu’ils rendent de grands services. Si le Créateur les avait rendus capables d’arrêter toutes les épidémies et surtout celles que peuvent amener l’incurie ou l’aveuglement de l’homme, ils eussent été dans la nature, en temps ordinaire, c’est-à-dire le plus souvent, des perturbateurs de tout ordre économique.

Il s’en faut que les oiseaux aient été chargés de tous les genres d’élimination. On ne peut donc leur faire un crime de ne pas accomplir la tache de tous les éliminateurs et surtout de ne pas réparer tous les bouleversements dont l’homme est la cause.

Pour justifier les plaintes que l’on porte contre les oiseaux ou contre quelques-unes de leurs espèces, on ne cite souvent que ceux de leurs actes qui semblent nuisibles ou insignifiants pour les intérêts de l’agriculture.

Or, il est de bonne justice de produire tous les faits qui sont à leur décharge.

Par exemple, en disant que, dans la première quinzaine de septembre, le chardonneret va quelquefois s’attabler sur des salades et du chanvre, il est juste d’ajouter que, pendant plus de onze mois, il n’est occupé qu’à détruire des semences de chardon ou d’autres mauvaises herbes.

Si l’on constate qu’un oiseau détruit des plantes ou des insectes, dont l’existence semble de nulle importance pour l’homme, on en conclut parfois que cet oiseau est sans utilité, et cependant le laboureur ne conserve-t-il pas, dans la morte saison de riiiver, l’ouvrier qui lui sera indispensable en été pendant les moissons? Il convient également que l’oiseau, dont l’élimination nous sera très-profitable en certains moments de l’année, ne meure jamais de faim.

Enfin toutes les critiques de l’oiseau ne sont faites qu’au point de vue matériel, comme si le beau pouvait être avec avantage remplacé dans la nature par le laid ou le néant, et comme si la grâce, la beauté et le chant des oiseaux ne devaient compter pour rien.

En résumé si, à l’aide des considérations que nous avons souvent exposées, l’on veut apprécier l’opinion de ceux qui contestent l’utilité des oiseaux et, par cela même, les harmonies providentielles de la création , on trouvera , nous l’espérons, qu’elle n’est pas fondée et que les malignités spirituelles par lesquelles elle s’est quelquefois manifestée ne la rendent pas meilleure.

Aussi constatons-nous qu’à très-peu d’exceptions près, les gouvernements, les sociétés savantes, agricoles et protectrices des animaux, les ornithologistes, etc., font de louables efforts pour mieux faire connaître l’utilité et l’importance des oiseaux.

J’ai reçu au sujet de mes recherches et de mes travaux des centaines de lettres approbatives. Je pourrais avec profit pour le lecteur en citer beaucoup ; mais j’ai été déjà fortlong, et je me conten-

terai de reproduire une communication qui m’a été faite en août 1877.

Il n’est pas de naturaliste qui ne connaisse le P. David. Ce savant missionnaire a passé vingt ans en Chine, et il a tellement étudié ce pays qu’il a enrichi notre science de beaucoup de découvertes et notre muséum d’histoire naturelle de précieuses collections. Oi% voici ce qu’il m’a dit et ce que je recommande à la méditation de ceux qui tiennent a s’éclairer :

« Un territoire de votre vallée de la Marne, qui nourrit six ou sept cents habitants, en fait vivre dans une grande partie de la Chine de sept à quinze mille ; et ces Chinois ne se livrent qu’à la culture des terres et des eaux ; mais depuis des milliers d'années ils sont les premiers agriculteurs du monde.

(( Or, ils ne tuent pas un oiseau ; ils respectent même ce qu’en France on nomme oiseaux gibier et leur longue expérience les a convaincus qu’ils ont plus d’intérêt à les laisser vivre tous qu’à en tuer même quelques-uns ».

A cette communication, j’ajoute un extrait d’une lettre que ce savant Père m’a écrite le 20 septembre suivant :

« Mon cher Monsieur Lescuyer,

« Mon grand principe est que la sagesse divine a tellement disposé les choses de ce monde que l’équilibre est maintenu entre ses divers ressorts, malgré les perturbations momentanées , quand l’action surabondante de l’homme n’y met pas obstacle et cela en dépit et même en conséquence de

la lutte que se livrent les milliers d’espèces minérales, végétales et animales qui, composent l’univers. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que ce n’est pas le statu quo perpétuel qui est la règle générale , comme les sciences paléontologiques nous le démontrent au clair, mais un changement graduel de toutes choses.

« Agréez, mon cher Monsieur, mes meilleurs compliments et l’assurance de mon estime et de mon dévouement.

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