CHAPITRE IV
La faune ornithologique des phosphorites compte plus de quarante espèces se rapportant à vingt-cinq genres. Bien que ces oiseaux appartiennent presque en totalité à des genres éteints on peut, sauf quelques exceptions, les répartir assez facilement dans les diverses familles de la faune actuelle. Toutefois, le classement de certaines espèces signalées d'après des pièces insuffisantes, n'est proposé qu'avec réserves et provisoirement, en attendant que de nouveaux documents permettent de rechercher la position systématique de chacune.
Les ossements de Rapaces ne sont pas rares dans les gites du Quercy, mais ils proviennent en majeure partie d'espèces nocturnes. Les diurnes sont représentés uniquement par Aquila(?) hypogea qui a été décrit d’abord d'après un fémur puis, dans le présent travail, d'après un tarso-métatarsien. L'os du pied de cet oiseau de proie ressemble, par la structure de sa diaphyse, à celui des Circaètes, Buses et Busards, mais il se distingue de ce qu'on observe dans cesdivers genres, aussi bien que chez les Milans, Bondrées, Aigles et Pygargues, par la disposition de son articulation distale. Sous ce rapport, il rappelle le genre Polyborus, notamment Polyborus tharus Molina, de la faune vivante du Brésil. Le peu qui nous est connu du squelette d'Aquila (?) hypogea suffit à montrer que ce rapace était bien différent des Falconides de notre époque.
Les oiseaux de proie nocturnes comprennent cinq espèces :
132 LES OISEAUX DES PHOSPHORITES DU QUERCY Necrobyas harpax, Necrob. Rossignoli, Asio Henrici, Bubo incertus el Strigogyps dubius.
Les trois premières avaient à peu près la taille de notre Hibou brachyote, mais la patte des Necrobyas harpax et Rossignoli était plus courte et relativement plus forte. Le tarsomélatarsien d'Asio Henrici est bien plus grêle que celui des Necrobyas, il présente des particularités rappelant les Effraies et les Hiboux.
Bubo incertus à élé signalé d'après un os du bras de dimensions bien supérieures à celles que devait avoir l’humérus des espèces précédentes. Cet os a été comparé par Milne Edwards à celui de la Kefupa J'avensis, de l'océan Indien, dont il offre les principaux caractères.
Strigogyps dubius est une forme tout à fait nouvelle qu'on ne peut classer, pourle moment, d’une façon définitive. Par l'extrémité inférieure du tibia elle rappelle les rapaces nocturnes et les vautours. L'articulation tüibio-tarsienne de Séfrigogyps dubius ressemble, en effet, à celle de quelques Vulturidés tels que Gyps fulous et surtout Otogyps auricularis, mais d'autre part, l'absence de pont osseux sur la coulisse de l’extenseur des doigts, est un caractère distinctif des Strigidés qui oblige à réunir provisoirement l'oiseau des phosphorites à cette dernière famille. Cette espèce avait environ la taille du Gypaète barbu. Le nom de S{rigogyps est proposé pour rappeler simplement les particularités anatomiques du fossile, 1l n'indique pointque nous croyions à des rapports phylogénétiques entre les Vautours et les Rapaces nocturnes.
Plesiocathartes Europæus est la première espèce du groupe des Sarcoramphes qui soit trouvée dans les terrains tertiaires. A en juger par le fossile que nous avons décrit, cet oiseau avait les dimensions de notre Crécerelle : 1l était donc notablement plus petit que les représentants les plus modestes de la faune actuelle, tels que Ænops Falklandica Sharpe, ou /Ænops pernigra, du Pérou.
Le Catharte des phosphorites devait être beaucoup moins
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS 133 rapace que ceux de notre époque. La disposition des poulies digitales de son métatarsien prouve qu'il était mieux organisé pour courir que pour percher.
Tous les Sarcoramphes vivants appartiennent à la faune tropicale de l'Amérique, sauf quelques espèces du genre Ænops qui se montrent depuis le 49° degré de latitude nord, jusqu'au sud de l'Amérique méridionale.
La famille des Serpentaires compte deux représentants dans la faune du Quercy : Amphiserpentarius Schlossert et Tapinopus Elliott Milne Edwards. Le premier est décrit d’après un Libia indiquant un oiseau presque aussi grand que Serpentarius robustus Milne Edwards. de l'Allier. Les caractères anatomiques de l'os rappellent un peu les Sarcoramphes et surtout les Serpentaires. Toutefois, la faible saillie que font en arrière les condyles du tibia autorise à penser que les pattes de l'Amphiserpentaire étaient proportionnellement moins longues que celles du Serpentaire actuel ou de son congénère aquitanien.
Tapinopus Elliott est connu d’après plusieurs tarso-métatarsiens. L’os canon de cette espèce se rapproche également beaucoup de l'os correspondant des Serpentaires. Il s’en distingue avant tout par sa brièveté et par la faible longueur de la trochlée digitale interne. Tapinopus Elliott était à peine plus grand que l'Huîtrier, Hæmalopus ostralequs Linné; il doit être regardé comme un Echassier à courtes pattes, adapté à une existence presque exclusivement terrestre.
Le groupe des oiseaux Ciconiformes qui se compose, comme on sait, des Cigognes proprement dites, des Hérons, des Ibis et des Flamants, est représenté dans les gîtes de phosphates du Quercy par les quatre espèces suivantes : Propelarqus Cayluxensis Lydekker, Pelargopsis Trouessarti, Pelargopsis Stehlini et Ardea amissa Milne Edwards.
La première est aussi grande que Leptoptilus Javanicus Horsfield. Après avoir montré qu'elle diffère beaucoup des Pelargopsis et Palæociconia, Lydekker a proposé de créer pour elle le genre Propelarqus.
Pelargopsis Stehlini et Pelarg. Trouessarti sont des formes voisines de Pelargopsis magna Milne Edwards, des terrains aquitaniens de l’Allier. Elles se distinguent de celle-ci par leurs dimensions plus faibles et par diverses particularités de l’articulation mélalarso-phalangienne.
Enfin, Ardea amissa Milne Edwards, est un héron plus petit que notre Bihoreau ; il rappelle les Aïgrettes par la gracité de son pied.
Pendant les périodes éocène et oligocène, les petits Echassiers de rivages étaient excessivement rares sur les plateaux du Quercy. Leur présence est indiquée par le seul Tofanus Edvardsi, intermédiaire entre Totanus Lartetianus et Tringa gracilis Milne Edwards, des sédiments tertiaires de l'Allier. Totanus Ediwardsi diffère de ces derniers par l'extrémité distale plus étroite et par la diaphyse plus recourbée de son humérus.
Les Rallides étaient également peu nombreux. Ils ne sont connus que par deux espèces : Rallus (?) arenarius et Rallus dasypus. Le premier est plus petit que la Marouette, Rallus porzanus, de la faune actuelle, plus petit même que Rallus porzanoides de lAquitanien. On ne peut le confondre avec ceux-C1 grâce à des caractères anatomiques qui le rapprochent de certains Totanides tertiaires, tels que Tringa gracilis Milne Edwards.
Rallus dasypus est plus grand que le précédent. Son fémur ressemble à celui de Rallus pectoralis.
Nous avons réuni provisoirement au groupe des Rallides, pour nous conformer à l'opinion de Milne Edwards, les genres Elaphrocnemus et Orthocnemus qui sont représentés dans les dépôts du Quercy, chacun par plusieurs espèces de dimen:sions et de particularités différentes. Ces espèces, décrites d'après de nombreux rayons osseux des pattes, ont toutes néanmoins un caractère commun ; le talon de l'os du pied est toujours indivis, 1l n’est traversé par aucune coulisse tubulaire, contrairement à ce qui existe chez les divers Rallides de notre
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS 155 époque. Cette disposition du talon rapproche les Orthocnémides du Kamichi de l'Amérique centrale, comme l'a reconnu le savant auteur cité plus haut. Mais le Kamichi de même que Ghauna chavaria, n'appartiennent point, eroyons-nous, à la famille des Ralles. D'après une étude comparative détaillée du squelette de Chauna chavarta, 11 nous a paru que cette espèce offre des rapports certains, par l'humérus et le sternum notamment, avec les Sarcoramphes. Les Orthocnémides rappelant Palamedea cornuta et Chauna chavaria, nous semblent donc devoir, comme ceux-c1, être rapprochés plutôt des Cathartes, Sarcoramphes et Serpentaires, que des Rallides.
Milne Edwards a constaté en outre, que les os de la patte des Elaphrocnemus et Orthocnemus, le fémur et le tarso-métatarsien principalement, présentent un ensemble de caractères qu’on ne retrouve que chez les Echassiers à ailes courtes et dont l’organisation est modifiée en vue d’une existence terrestre, aussi, quelques-unes de leurs particularités se retrouvent elles chez les Gallinacés. L'illustre paléontologiste du Muséum signale Rhinochetus jubalus, comme l'espèce actuelle dont l'os de la cuisse ressemble le plus au fémur des Orthocnémides. L'examen de l’os du pied de ces derniers conduit aux mêmes conclusions : La conformation des trochlées digitales indique des oiseaux essentiellement coureurs.
Ces diverses observations autorisent à penser que l'aile des Orthocnémides devait être peu développée, l’humérus court et robuste ainsi que chez les Gallinacés ou certains Échassiers adaptés à vivre sur le sol. Il nous a semblé que les humérus décrits sous les noms de }ilholornis paradoxa, gravis et debilis correspondent assez aux indications fournies par les os de la patte des Elaphrocnemus et Orthocnemus. Ces humérus auraient été attribués aux Orthocnémides si la conformation de la crête externe et de la tête humérale ne les rapprochait des Touracos et des Hoazins. Les découvertes futures apprendront si ces divers ossements appartiennent à des oiseaux de familles différentes, ou s'ils se rapportent plutôt à
136 LES OISEAUX DES PHOSPHORITES DU QUERCY certaines formes de caractères mixtes, dont il n’existe plus aucun représentant dans la nature actuelle.
Les ossements de Gallinacés, relativement communs dans les gites de phosphates, proviennent des espèces suivantes de la famille des Perdrix : Palæocryptonyx Depereli, Palæortyx ocyptera Milne Edwards, Palæortyx Cayluxensis Lydekker, Paraorlyx Brancot et Paraorlyx Lortetr.
Palæocryptonyx Depereli avait environ la même taille que Palæocryptonyx Donnezani Depéret, des terrains pliocènes du Roussillon. L'humérus du petit gallinacé des phosphorites est beaucoup plus grêle et recourbé que celui de ce dernier; 1l accuse aussi des rapports morphologiques avec les Roulouls de la région indo-malaise, mais il en est moins rapproché que l'espèce du Roussillon.
Paliæortyx ocyptera Milne Edwards et Palæortyx Cayluxensis Lydekker, se distinguent des Colins de notre époque par la conformation très spéciale de leurs humérus. La tête articulaire de ceux-e1 est creusée d’une fosse tricipitale profonde et il n'existe pas d’orifice pneumatique dans la fosse sous-trochantérienne. Plusieurs particularités anatomiques différencient également les espèces du Quercy, des Palæortyx sionalés dans les divers dépôts tertiaires.
Paraortyx Lortetiet Paraortyx Brancoti sont des Gallinacés notablement plus grands que ceux qui précèdent. La tête humérale de ces oiseaux est creusée, comme chez les Ortyx et les Palæortyx, d'une profonde fosse tricipitale, mais cette fosse se prolonge beaucoup plus bas dans le genre Paraortyx; en outre, la crête pectorale de l'os du bras est plus saillante, moins recourbée en dedans que chez la plupart des Perdrix. Les Paraortyx élaient en somme beaucoup mieux organisés pour le vol que les différentes espèces des genres cités plus haut.
Les Columbides sont représentés par deux espèces de Gangas: Pterocles validus Milne Edwards et Pferocles larvalus du même auteur. Le premier est de dimensions plus élevées que les diverses formes de notre époque ou de l'époque ter-
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS 137 tiaire. Par la disposition de ses trochlées digitales, l'os du pied de Pterocles validus rappelle l'os correspondant des Pigeons. Ces particularités, de même que la conformation du tibia, distinguent nettement le Ganga des phosphorites de (toutes les espèces de mème genre. Pterocles larvalus est un peu moins grand que {erocles validus. Son humérus est plus grêle et moins pneumatisé que celui des espèces actuelles,
Enfin, le groupe des Grimpeurs ou Pico-passeriformes, qui comprend de nos jours plusieurs familles bien différentes d’aspect, comptait déjà dans le Quercy, durant la longue période de la formation des phosphates, de nombreux représentants. Entre autres : Geranoplerus alatus Milne Edwards, Cypselaous Gallicus, Æqialornis Leehnardti, Æqialornis Gallicus Lydekker, de la famille des Coracides et Cypsélides ; Archæotrogon venustus Milne Edwards, Archæotrogon Zitteli et Archæotrogon Caylurensis de la famille des Couroucous; enfin Dynamopterus velox Milne Edwards, Filholornis paradoæa Milne Edwards, Flholornis gravis et l'ilholornis debilis, rappelant les Touracos.
Nous avons dit plus haut, en résumant les caractères ostéologiques des Orthocnémides, que les Filholornis doivent être regardés d’après la structure des os du bras, comme des o1seaux à vol lourd, adaptés à une existence terrestre. L'humérus de ces espèces singulières ressemble à celui de l'Hoazin dont la place paraît ètre, selon Milne Edwards, entre les Touracos et les Colombides. L'os du bras de Filholornis paradoxa nous a paru se rapprocher également, par son extrémité inférieure tout au moins, de celui de certains Cracidés tels que les Pénélopes. Les caractères anatomiques des Filholornis sont donc assez discordants, aussi convient-1l d'attendre la découverte ou l'étude de nouveaux documents pour rechercher la place qu’ils doivent occuper dans la classification naturelle.
Dynamopterus velox Milne Edwards est un Cuculide de position incertaine, rappelant Eudynamis orientalis de l'Inde, ainsi que Musophaga violacea de l'Afrique occidentale.
Les Archæotrogons sont voisins par leurs dimensions de Thogon aurantius du Brésil, mais le tarso-métatarsien d'Archæotrogon Cayluxensis, de même que les humérus d’Archæotrogon Zitteli et d’Archæotrogon venustus Milne Edwards montrent que les espèces des phosphorites étaient bien moins spécialisées que les Couroucous de notre époque.
Geranopterus alatus Milne Edwards était de la taille du Rollier des Indes Eurystomus orientalis Linné. Les Coracidés voisins de Geranopterus habitent les régions tropicales de l'Ancien monde, ils vivent dans les régions sèches ou dans les bois clairsemés.
Les Martinels ont une existence très ancienne, comme le prouvent les restes fossiles attribués à Cypselavus Gallicus. L'os du bras de cet oiseau offre tous les caractères essentiels des Cypsélidés. Cependant l'ancienneté de l'espèce des phosphorites est indiquée à la fois par ses très petites dimensions et par le faible degré de spécialisation de son humérus.
Ægqialornis Gallicus Lydekker, dont les restes se rencontrent très communément dans les gites de phosphates du Quercy, est un oiseau de classement difficile, de même que Ægialornis Leehnardti. L'humérus de ces espèces présente des particularités qu'on observe chez certains passereaux selon Milne Edwards, chez les Mouettes suivant Lydekker. D'après le tarso-métatarsien qui n'était pas connu des illustres paléontologistes de Londres et de Paris, nous croyons avoir montré que les Æqialornis Leehnardti et Gallicus offrent des rapports avec les Cypsélides, les Eurystomes et les Engoulevents.
Nous venons de résumer rapidement les caractères prineipaux de la faune ornithologique du Quercy, en indiquant les rapports des divers fossiles qui la constituent, avec les formes actuelles ou celles des périodes éocène, oligocène et miocène. La liste des oiseaux de l’Europe tertiaire, dressée dans le tableau synoptique suivant, permettra d'apprécier la nature de cette faune et de la comparer dans son ensemble aux faunes qui l'ont précédée ou suivie.