Les ombrages
L'uTiLisME joue un orand rôle de nos jours, et cela devait être ainsi. La théorie abandonnée à elle-même ne peut rien d'immédiatement réel ^ ce qu'il faut chercher , c'est l'alliance de la théorie et de l'utilisme.
Il y a unité dans vme belle statue , un beau tableau , un beau livre , par cela seul
que la statue est belle, le tableau bien peint ^ le livre œuvre de talent. Tout ce qui élargit la pensée, soit réalisée, soit à réaliser; tout ce qui inspire de nobles , de grands sentimens ; tout ce qui rehausse notre nature , est utile.
Il y a une autre utilité plus directe , plus influente, plus sentie, plus appréciable, c'est celle qui conclut , celle qui porte avec ellemême son pourquoi. Ainsi un beau monument , élevé en l'honneur des hommes qui sont morts pour leur pays, est utile à la fois parce qu'il est beau et parce qu'il est un enseignement. Je me suis efforcé de réunir ces deux sortes d'utilités dans le genre de roman que j'ai entrepris de fonder : le roman religieux , qui prend un vaste syllogisme , y promène l'imagination , la passion , les fausses idées même , et les conduit comme par la main à une conclusion rigoureuse-
ment logique : (.'est le mariage du raisonnemeiil et de Fimaginatioii ^ mais il faut que ni l'un ni l'autre n'y perde et ne plaide jamais en divorce.
Yoici encore une tentative : j'ai cherché dans cet ouvrage à faire jaillir une solution philosophique , non seulement d'un conte , mais des divers contes liés entre eux. L'attention dont le public a bien voulu honorer mes essais m^encourage à parcourir, autant que possible , le cycle de mon système. Après le roman et le conte , viendront la poésie , les traités théoriques , Thistoire , et le drame : voilà bien des entreprises ^ mais je les présente comme des espérances, et non comme des réalités que j ai sous la main.
Le système néochrétien me préoccupe aussi bien plus dans son application sociale que dans son développement littéraire. Imparfaitement esquissé, il a du être l objet de
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préventions et de plaisanteries; l'auteur luimême n'a [)as toujours été épargné. Qu'importe ? ces rumeurs passeront ; et si le système , comme j'en ai la conviction , a de l'a- \ enir, si les faits le prouvent et forcent l'attention à se diriger de plus en plus vers les espérances d'ordre , d'égalité , de liberté et de fusion qu'il me semble renfermer , les préventions cpi'il soulève aujourd'hui tomberont d'elles-mêmes, et le serviront.
Je ne dois donc pas me hâter, ni compromettre cet avenir \ le dévouement à des croyances, à des idées réalisables, est la base du système, et je dois en donner l'exemple. Je séparerai désormais la théorie des fictions par lesquelles je la développe : d'ailleurs, ce nouveau monuement social sera l'oeuvre de tous ; ]e veux toutefois résumer encore ici quelques idées sommaires.
Voyons la position des partis en France.
Les légilimisles s'appuient sur Ze droiidwin et l'ordre de succession au trône ; idée que tout le génie de M. de Chateaubriand n'a pu rajeunir. Toutes les fois qu'il a voulu diriger ce parti vers le progrès social qui pouvait le sauver, il a trouve résistance , ingratitude, impossibilité ; toutes les fois que les légitimistes ont été battus, ils ont fait appel à sa noble générosité. Il a été prêt , lui : il a compai u sur les bancs de la cour d'assises ^ son nom a plaidé pour sa cause , qui était aussi celle de la liberté de la presse : 31 . de Chateaubriand a été acquitté avec des acclamations , mais non pas par le parti de la légitimité. Un homme , quelque puissance de talent qu'il ait , ne ranimera jamais un principe mort.
M. de La Mennais s'appuie &wy l'autorité ultramofUaine y' il a voulu la mélanger avec de l'éloquence et de la liberté ^ mais le prin-
cipe de l'autorité, coniinc celui de la liberté, est resté raide et immobile : ce sont deux antipathies. M. de La Mennais en a été pour ses honorables frais d'éloquence et de voyage. Le principe de l'autorité est aussi inflexible que le saint Pierre de Rome, qui est tout en bronze ; on ne le fera pas fléchir, on le brisera : s'il fléchissait , ce ne serait plus le principe de l'autorité.
Le gom>eniementalisme se divise en deux partis : le juste-milieu et l'opposition.
l^e juste-milieu s'appuie sur l'intérêt bien entendu ; il raisonne , il calcule , il arrange des intérêts qui tiennent tant bien que mal les uns à côté des autres *, mais comme il n'a rien pour les souder et leur donner une apparence de liaison , tout peut se disjoindre à la moindre secousse. Le gouvernementalisme ressemble à une maison de commerce qui gère poiu* le compte d'associés qui ne se
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<x)nnaii>vseiit pas : tant que les aftaires vont bien , c'est merveille -, mais s'il y a baisse dans les profits , les associés sont prêts à lasser l'acte de société.
YJopposition part des mêmes principes ^ elle les veut plus larges , plus développés, plus quasi-républicains : c'est toujours le même système d'intérêts juxta- posés, ce sont toujours les mêmes dangers. Elle a de belles et courageuses intentions ^ mais si elle triomphe, si elle travaille à les réaliser, la république ne lui donnera-t-elle pas le crocen-jambe pour la faire glisser et tomber dans sa victoire?
La république, mot vague qui séduit ou épouvante, car il représente aux uns d'importantes améliorations sociales ; aux autres g3 et le Comité de salut public. Ces deux préoccupations , l'une classiquement traditionnelle, l'autre effrayée, sont déjà en
dehors du progrès démontré par Gondorcet et par la raison ; chez la même nation les époques ne se répètent pas. Ce n'est point la forme, mais le fond de la sociabilité qu'il faut étudier aujourd'hui 5 de cette façon, la république c'est l'avenir ; mais , par malheur , quelques têtes ardentes mettent cet avenir à demain.
Tous les partis se heurtent , et pour un qui possède la jouissance et l'usufruit de l'époque, tous la désirent. On se bouscule, on se passe sur le ventre autour des places; chacun demande le tarif et le cours des adhésions, comme à la Bourse. La nation reste dans rindifïerence : elle ne se passionne pour rien. On l'a tant de fois trompée depuis quarante ans.
On a ôté de la société Tâme , l'idée , la religion, la morale ; on en porte la peine. En vérité, les matérialistes de la Chambre
des Députés sont bien inconséquens I Ils plaisantent entre eux , et dans les salons , sur tous les principes conservateurs de la société ; ils proclament , devant qui veut les entendre , que Thomme est un produit matériel organisé par la jouissance , et ils s'étonnent que des hommes qui sont parqués dans l'ilotisme et la misère cherchent à prendre leur part de jouissance, à quelque prix que ce soit , corps pour corps, sang pour sang ! Dieu veuille que de long-temps les argumentateurs du matérialisme n'en soient pas à la dernière conclusion de leur étrange logique, qui est le rappel battu dans les rues et autour des casernes.
C'est un vœu bien sincère que je fais là, car la société sera sauvée par une synthèse religieuse , morale et sociale qui doit se former , au milieu de l'ordre , dans le travail intellectuel qui se fait aujourd'hui. Mais
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quelle sera cette synthèse ? selon moi, V extension et l'application des doctrines du christianisme ^ car, après avoir traversé les époques morale ^ ccltliolique et cntique ^ il est arrivé à l'époque organique ou de réalisation. Cette œuvre immense doit être préparée par un meilleur système d'instruction publique, qui soit l'expression de nos réalités sociales et non des vieilles rêveries grecques et romaines , une instruction où l'on enseigne le bien-vivre et non le bien-parler. Dans le premier de mes essais , Ernest , j'avais signalé, avec quelque énergie peutêtre , les vices du système universitaire, en traçant un plan résumé des écoles intermédiaires ' et normales intermédiaires à venir; mes prévisions se réalisent à la lettre, et j'ai
(i) Il ne fa.it pas cou fondre les écoles industrielles telles que celles de Chàloiis , ùc Met?. , et de Gharonne, habilement dirigée par M. Grandchamp , avec les écoles inleniuduiires , du inoins telles que je les conçois.
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été heureux de t ettouver ces idées daiis le rapport sur le budget de rinstructiou publique. Les idées philosophiques sout des propiûétés dont l'estime publique est le revenu : mais voilà qui me dédommage des ennuis qui s'attachent à nos travaux. Je continue.
Dieu , Fàme , les grandes idées , les sublimes croyances qui en résultent , et qui sont la base du christianisme , soit qu'il se manifeste dans la forme du catholicisme , ou des sectes protestantes, soit qu'il revête la forme nouvelle , seront , avec respect et tolérance , reconnus comme les fondemens de la société.
Le concours de tous les dévouemens, quelque limité qu'ils soient, aura lieu. Chacun prendra sa part d'activité sociale.
Le jury, comme j ai déjà eu occasion de le dire, le jury perfectionné sera l'instru-
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ment à l'aide duquel le principe religieux et moral, qui a tant contribué a bien asseoir les révolutions de l'Angleterre et des États- Unis d'Amérique , se répandra dans la société j un système de jurys s'échelonnera depuis le chef du gouvernement jusqu'à la commune , ou plutôt depuis la commune jusqu'au chef du gouvernement.
La lutte entre ces deux principes, le dévouement et l'égoïsme, est déjà commencée ; elle entraîne les argumentateurs qui la nient : c'est elle qui nous conduira, par des phases qu'on ne peut pas encore apprécier, à la réalisation des idées nouvelles.
On s'est raillé de moi , et surtout de l'application du principe moral à la police : cela devait être, et je l'avais prévu. J'avais dit dans la Préface de Résignée : « Je m'at- » tends à être traité de visionnaire et de ^) fou , sinon publiquement , du moins dans
» les causeries de salon. On ne peut pas » exiger que des hommes qui ont vécu avec )) les idées voltairiennes, d'analyse etd'iro- >' nie , changent soudain de façon de voir : » ce revirement est impossible. Je resterai )) donc sous le coup de leur sentence ano- )) nyme jusqu'à ce qu'une génération adop- » te ces espérances , et surtout les perfec- >i tionne. n
Le christianisme, pour se rénover et avoir puissance , ne doit pas être seulement un rationalisme respectable, mais immobile, ni un mysticisme consolateur , mais individuel ; il doit être mis en action : c'est là le but du MLOCHRiSTiAMSME j ce sont là des principes et des intentions que je m'empresse de dire miens, et que je signe.
Maintenant , qu'on me permette des remercîmens aux honorables suffiages qui sont venus m'encourager , aux jeunes ad-
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hésions qui se sont manifestées à moi, aux feuilles péiiodiques de Paris et des dëpartemens qui m'ont accordé l'appui de leurs critiques et de leurs éloges ^ je dis l'appui de leurs critiques , car dans mon système , rien n'est perdu ; la critique consciencieuse peut prendre place dans les idées à réaliser^ et c'est encore ainsi que tous contribuent au monument.
Dans une nouvelle édition de Résignée que mon étliteur va mettre sous presse , je ferai disparaître les imperfections qui m'ont été signalées -, ce caractère , qu'on a bien voulu dire trouvé , n'est pas encore entièrement développé , il le sera dans un ouvrage spécial. Le but principal du roman de Résignée est de mettre le spiritualisme en opposition avec le matérialisme. J'entreprendrai plus tard de retracer , telles que
e crois les voir , les douleurs de la femme
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dans la situation anormale de la sociélc moderne.
Le but de ces contes est de peindre dans une trilogie spiritualiste d'abord la réalité et la puissance de l'âme , ensuite comment l'âme perd sa liberté et sa volonté \ enfin , comment la perte de sa liberté et de sa volonté peut conduire à la démence. 11 en résulte un enseignement à la jeunesse , un avertissement de chercher une alimentation spirituellement substantielle en de graves études , qui aient une intention utile.
Je m'empresse aussi de le dire , j'ai pris, selon mes convictions, une couleur tranchée , mais non pas hostile. Ne faut-il pas que tout le monde ait sa place au soleil de la sociabilité, des beaux-arts et de la littérature? Il me serait doux de penser qu'on n'a point d'inimitié contre moi , qui , Dieu merci, n'en ai contre personne.