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RÉCIT

Une foule tumultueuse roulait dans les larges rues de Versailles; la population de Paris y avait afflué, inquiète, courroucée, menaçante même; le cortège venait de défiler avec cette pompe monarchique, autour de laquelle de longs siècles, mêles de gloire et de désastres, jetaient encore l'auréole des souvenirs : mais leur éclat terni s'éclipsait. Le peuple ne regardait plus la majesté à demi déchue du trône qu'à travers ses larmes ; la dette publique , les impôts inégalement prèle-

vés, l'abaissement du liers-éfat, la disette, l'insolence de la noblesse et du haut clergé, le frappaient d'une grave affliction. La pluie tourbillonnait : mais la foule, dans sa curiosité alarmée, s'abritait ou marchait à découvert, recueillait les nouvelles qui circulaient de bouche en bouche. On était au 23 juin 1789. Louis XVI allait solennellement ouvrir les états-généraux.

Ce n'était plus les états-généraux qu'il fallait dire, maisbienl'assemblée nationale constituante. Le tiers avait fait écho à la voix de Sieyes. Ses représentans, malgré la coalition de la cour, de la noblesse et du clergé supérieur, s'étaient constitués au nom de la nation. Le serment du jeu de Paume avait été la sanction de cette résolution décisive. Tout une révolution y était.

Cette haute indocilité, ces chngrins superbes, ces sourdes irritations , ces exploitations volcani~ ques et soudaines qui saisissent les esprits dans les révolutions, ces teintes de fatalité providentielle^^s'il est permis d'unir ces deux expressions), ressortaient de partout. On avait vu passer le

luxe de la tour, les habits d<* h» nojjîesse et du clorgé , étincelans de broderies , de ganses d'or , et les habits noirs du tiers. Les ordres privilégiés prenaient commodément leurs places dans la salle; et, pressés sous un hangar, exposés aux intempéries de l'air, aux averses, les députés de la nation attendaient le bon plaisir du grand-maître des cérémonies royales devant une porte encore fermée. Le marquis de Dreux-Brézé s'épuisait lentement en gracieuses politesses devant les plus ineptes courtisans, et Mirabeau, froissant sous ses doigts les plis de sa longue cravate de mousseline, se mouillait à la porte.

La cour assaisonnait de son mieux d'ironie et d'arrogance l'insulte qu'elle adressait à la nation. Misérables suprématies , rancunes pitoyables qui donnaient la mesure des forces de cette aristocratie dégénérée! elle avait commencé par s'habiller de fer, elle dominait !e gantelet au poing : aujourd'hui énervée sous la soie, elle ne savait qu'injuriera couvert derrière l'étiquette. On riait aux bancsdelacour... Miraheause mouillait à la porte.

156 LES TRA.NSACTIOKS.

Lesdéputésdes communes sont enfin introduits. Mirnbenu entre : s;: rbaussure est souillée de fange, quelques talons rouges sou rient ; il entre , il dresse sa tête et sa chevelure de lion ; en passant devant les rangs du privilège, sa face audacieuse revêt une expression terrible d'ironie et de menace; sa lèvre se contracte dédaigneuse ; ses yeux s'allument ; puis il va s'asseoir, et regarde.

Puissance tribunitienne,ilestsorlide la noblesse, qu'il surpasse en vices comme en facultés; il s'est fait peuple , afin d'agir sur le peuple : il a pris patente, afin qu'on oubliât ses autres parchemins; il a déchiré ses gants parfumés, pour presser des mains calleuses et dures à l'action : il date de Son enseigne de marchand, lise trouve maintenant plus grand que la noblesse, plus puissant que la cour , plus fort que le trône ; sa parole ébranlera comme une tempête. Antée populaire, toutes les fois qu'il sera en contact avec le peuple , il aura force : mais s'il l'abandonne, tout Mirabeau qu'il est, l'Hercule de la révolution l'étoufFera.Un homme, quelque puissant en génie qu'il puisse être, ne

LES TRANSACTIONS. là?

saurait jamais arrêter une grande révolution que de quelques jours. Et lui , voyez ce qu'il est. Sa laideur est sublime; sa voix, comme sa physionomie , recèle toutes les séductions , tous les pouvoirs, élégance, noblesse, dignité, dialectique , entraînement , pathétique , indignation , tinesse, amertume, fureur; il est orateur par toutes les qualités et les passions; il peut tout , parce qu'il sent tout et qu'il fait tout sentir. Auprès d'une femme , il oublie sa puissance et l'enveloppe de dangereux enivremens. A la tribune , il joue sa popularité , ou la ressaisit en quelques mots. Une injure de ses adversaires lancée dans son éloquence de salpêtre , lembrase ; elle fait explosion , et renverse sur eux l'échafaudage élevé contre lui. hîtelligence assez complète, assez forte pour servir de contrepoids à ces brouillons sans mœurs à qui des opinions extrêmes tiennent lieu de talens , et qui exploitent jusqu'aux crimes dos révolutions"; mais d lui a

(i) Selon moi , la révolution de 89 ne s'est pas assise, parce que les mœurs ne se sont pas trouvées en équilibre avec les idées. L'iramo-

158 LES TBANSACIIONS.

manqué des vertus, et ses vices ont hâté sa mort. Son immoralité et les contradictions qui en naissaient ont empêché l'achèvement de ce qu'il aurait pu être. Électricité convulsive et sans direction, il a brillé parmi les orages, il a sillonné la révolution au hasard, il a épuisé une énergie désordonnée , parce qu'elle manquait de ce foyer animateuret régulateur, la conscience. Admirable à détruire, à subjuguer, à étourdir, il inspirait aux masses des admirations superstitieuses; les foules saluent tout ce qui est colossal.

Il n'avait pas encore atteint cette apogée de génie et d'influence, quand, les vétemens humides et les cheveux en désordre, i! vint s'asseoir sur son banc, devant cette noblesse qu'allaitdémolir le bélier de ses discours : mais il le méditait, cet avenir.

Et vous l'avez fait attendre à la porte , malheureux! Les représentans de la nation à la porte de la salle de leurs assemblées! Le vertueux Bailly , leur président, heurtait en vain, et réclamait le

ralité a prévalu ; témoin le directoire. Au reste , il entrera dans mes plans de le prouver plus tard; le but de ce récit est plus limite.

LES TKANSACTIONS. 159

droit (l'être introduit par cette porte latérale , tandis que la noblesse et le clergé , les manteaux de soie, les chapeaux empanachés, les mitres, les riches dentelles, les soutanes, les draps d'or, sont entrés par la |)orte large et belle de l'avenue ! Les habits noirs et les manteaux courts ont pris place silencieusement. Au dehors, le peuple a vu, il a compris l'outrage, il a murmuré. Il ondoie, il s'agite, il sait que ses destinées vont être mises en question. Liberté civile et politique, égale répartition de ces impôts qui lui sucent sa vie, pain et vin, chair et sang ; réhabilitation sociale, constitution; reconnaissance des droits, voilà ce qu'il espère : des rumeurs roulent , comme les houles sur la mer ; cet océan de têtes s'émeut, bruit, gronde, écoute, attend; il a des instans de repos et des éclats soudains comme la foudre. Les haies dessoldats sous les armes conhennenl ces mouvemens tumultueux excités par les bruils les plus contradictoires... Mais le cortège retourne; les cris, puis l'attention, et je ne sais quel silence agité. Ni les hérauts d'armes, ni les équipa^^es ,

ni les voitures dorées , ni les chevaux richement caparaçonnés, ni les panaches flottans, ni les écuyers cavalcadours , ni les pages , ni cette variété de costumes, ni les broderies, ni les chapes rouges des cardinaux, ni les camails, ni les armes, ne peuvent usurper des pensées , qui, au lieu de s'amuser de cette pompe , s'en irritent : ce luxe semble insulter à la disette qui afflige le pays. Les inquiétudes s'éveillent et bourdonnent.

— Que de régimens î

— Savez-vous ce qu'a dit le Roi?

— A-t-il reconnu l'assemblée nationale ?

— Les décrets sont-ils rapportés?

— Les ordres seront-ils séparés? Aura-t-ondes farines , du pain ?

— Qu'est-ce?... Je ne sais rien.

— Le Roi ! le comte d'Artois ! Monsieur !

— Où. est-il , le Roi ?

— Le voilà!...

— Est-il satisfait?

— Il est triste et pâle.

— Avez-vous vu la reine au château?...

LhS TRA.NSACTIONS. 1G1

— Elle fronçait son sourcil d'Avitrichienne : elle semblait menacer...

— Messieurs , Silence !

— C'est un garde-dii-corps déguisé... A bas I h bas !

— Vive l'assemblée nationale !...

— A bas la noblesse !

— Necker n'est pas \k ! . . .

— Savez-vous qu'il va donner sa démission ?..

— Vive Necker !

— Vive le tiers!

— Vive la nation !

Peu d'exclamations s'élèvent en faveur du Roi dans ces tourbillons de paroles confuses. Et pourtant ce jeune Roi a été salué de longs cris d'amour à son avènement au trône; on avait écrit sur le piédestal de la statue de Henri IV : « 11 est ressuscité ! » Ce que la flatterie a d'ingénieux, de délicat, de poétique, de délirant même, a été épuisé pour la jeune et belle fille des Césars , sa royale compagne. Il est bon, il a des goûts simples , honnêtes : elle est adorée de

ceux qui l'entourent. Pourquoi les défiances qui les enveloppent? C'est que la reine intrigue avec une égoïste habileté contre les libertés naissantes, et que le Roi ne possède ni assez de talent ni assez de volonté pour se tenir droit et ferme dans une si orageuse position ; c'est qu'il faut être ici plus qu'un honnête homme ; c'est que la faiblesse touche de bien près à la duphcité, et qu'il est entraîné tantôt par une opinion, tantôt par une

autre Il est déjà emprisonné dans un labyrinthe

de menées courtisanesques , et le Temple commence pour lui nu milieu de sa cour.

Pendant que tout ce mouvement tournoie sous les fenêtres , deux jeunes femmes charmantes, que leur costume simple et frais ajinonce plébéiennes, se tiennent penchées sur un balcon, et regardent avec inquiétude ce qui se passe dans la rue. Plus d'un officier aux gardes a levé la tête vers elles, agitant son épée dans l'espoir d'en être remarqué; plus d'un homme du peuple a témoigné son admiration par d'énergiques jurons, perdus dans les rumeurs : mais l'at-

tention des jeunes femmes est dirigée vers î;ii salle des séances.

Leur simplicité, à la fois bourgeoise et distinguée, laisse aux dames de la cour le rouge, les mouches, les paniers et les falbalas; leurs tailles fines, souples, nont pas besoin de ces ressources de l'art , et le carmin ferait injure au coloris de leurs joues. La plus jeune d'entre elles surtout, Apolline Latorvlère', femme d'un député du tiers, est plus attrayante ; ses cheveux noirs , relevés avec goût , se bouclent en crochet sur ses tempes blanches; sa bouche est mignonne, son sourire malicieux , ses mains petites ; l'ensemble des formes est tout gracieux. Son anxiété plus prononcée que celle de sa compagne éclate en gestes rapides et brusqués.

— 11 ne revient pas , Marguerite; il ne revient pas? pourvu qu'il ne se soit pas querellé avec quelque garde-du-corps.

(i) Il n'y avait pas de député de ce nom a la Constituante. La pseudonymie est ici évidente.

LES TKANSACTIOiNS. 16 b

— 11 aura pénétré dans la salle, ma chère; il est si vii.

— Et si irritable; il me fait toujours frémir, ce malheureux enfant.

— Tu ne songes pas qu'il a seize ans, Apolhne;àcetâgeiln'est plusd'enfans. A quoi pensestu ? Toi qui entres dans tes vingt-deux ans, et à qui , sans flatterie, on en croirait à peine dix-huit, tu traites M. Sébastien d'enfant ! mais s'il t'avait entendue, il te bouderait, il te gronderait même; ce serait des fureurs h n'en plus finir, car toi et ton mari vous le gâtez.

— Que veux-tu? Il est orphelin , sans fortune . il a été légué à mon mari par un de ses amis, au lit de mort. Il nous tient lieu de famille. — Elle soupira à cette idée , et s'inclina vers l'angle du balcon.

— Voici le cortège ; les voitures de la cour le suivent... La séance est donc levée!

— Ton mari va venir alors.

— L'assemblée nationale est peut-être dissoute... j'ai peur , j'ai peine à me défendre de cruels près-

166 LES TKAISSACTIOISS.

sentimens... — Son sein palpitait sous son fichu, quelques larmes glissaient le long de ses joues.

— Allons, Apolline; en vérité les craintes sont peu fondées, la courn'a pas assez d'énergie pour tenter un coup d'état contre les députés du tiers. Le Palais-Royal et Paris prendraient feu...

— Vois donc comme le peuple est menaçant ! Entends-tu, il crie : « Au château ! au château î »

— ■ Oui , il suit le cortège.

Les cris de vive Necker éclataient dans la foule, car la nouvelle de sa démission se répandait , et le peuple, qui attache presque toujours ses espérances à un nom , à des couleurs, à un signe , criait vive Necker ! Lasses et effrayées peut-être de ce spectacle, les deux jeunes femmes rentrèrent. ApoHine se laissa presque choir de faiblesse sur un sofa. Enfin , des pas précipités se font entendre sur les degrés , elle s'écrie : — Ah ! le voilà , nous aurons des nouvelles.

Un adolescent entre... Il eût été beau d'exaltion, s'il ne l'eût pas été de physionomie. — Ah ! Mirabeau , Mirabeau ! crie-t-il en levant ses

mains et sa léte bouclée, rayonnante; j'ai entendu Mirabeau !...

— Eh bien!... dit Apolline.

— Parlez donc, Monsieur... Qu'y a-l-il? que s' est- il passé?

— J'ai entendu Mirabeau ! répond le jeune homnoe dans la préoccupation de son ravissement.

— Après?

— Le Roi dans son discours a dit sans cesse : (t Je veux, je veux, w 11 a ordonné à l'assemblée de se séparer. L'assemblée est restée silencieuse. Bailly a maintenu la séance ; et Mirabeau se tournant vers le grand-maître des cérémonies , s'est écrié d'une voix forte : Allez dire h ceux qui » vous envoient que nous sommes ici par la vo- » lonté du peuple , et que nous ne quitterons nos » places que par la puissance des baïonnettes. » Le Roi avait dit : « Je veux >j ; Mirabeau a dit : « Nous ne voulons pas » ; et les députés de la nation délibérèrent.

Aj)olline frémissait et souriait à la fois en écoutant Sébastien. — Mirabeau! continua-t-il ; si

VOUS aviez entendu Mirabeau!... Mais le peuple se porte au château , ii ne veux pas que Necker donne sa démission; j'aime ces foules, je vais...

— Vous nous quittez , Monsieur! dit Marguerite; ce n'est pas bien. M. Latorvière ne serait pas content de vous savoir au milieu de ce tumulte. On peut se battre; les gardes-du-corps...

— N'est-ce pas là, Madame, la place d'un homme? Tant mieux si l'on se bat!...

— Un homme! un homme! reprit Apolline avec un sourire mutin; un homme qui a encore son précepteur et qui tombe de cheval à Técole d'équitation !

— Madame , je ne suis tombé qu'une fois ; parce que j'ai fouette mon cheval , qui ne prenait pas le galop assez vite... Entendez-vous, on crie vive Necker!... Je vais... je vais...

— Un homme qui fait des impolitesses aux dames assez bonnes pour vouloir le retenir ! Eh bien ! bonsoir, monsieur Sébastien , bonsoir ; allez vous faire casser la îéte, nous ne vous arrêtons plus. — Ces paroles prononcées avec une teinte char-

LES TRANSACllOiNS. 169

uiaiite de moquerie et de finesse, les révérences gracieuses, ironiques qui les accompagnaient , eurent un eftét magique sur le jeune homme, Apolline lui avait tourné le dos, et s'était allée asseoir au clavecin; elle en parcourut le clavier avec une indifférence parfaitement jouée; puis, se retournant, elle vit le jeune homme debout derrière elle, et roulant un de ses gants entre les doiots.

— Tiens! dit-elle en feignant la surprise, vous êtes encore ici ? vous n'êtes pas, comme un homme, au milieu de la foule! Vous n'êtes pas à courir... comme un homme!

— Je n'aime pas du moins à être traité comme un enfant • je ne le suis plus-. — Et, dans son dépit, il frappa du pied le parquet sonore.

■ — Eh bien ! allez donc ; partez. — Elle le poussa légèrement, et sa main en glissant sur l'épaule de Sébastien effleura sa joue; il en frissonna.

— Madame, répondit-il en baissant ses yeux bleus, vous voyez que je crains de vous déplaire , puisque je reste.

Elle se retourna nonchalamment vers la fenêtre

170 I.KS iHA.NSACTIONS.

et y demeura penchée. Mais ce manège , qui développait tant de grâces, cachait peut-être une

agitation.

— - Alors , puisque vous êtes raisonnable, Monsieur, dit Marguerite, qui observait cette scène , vous allez continuer la lecture de la brochure que vous nous aviez comnriencée hier.

— Oui, reprit vivement Apolline; et ne déclamez pas tant, ne laites pas le petit Mirabeau; lisez posément. - — Les deux dames s'assirent devant les broderies au tambour, et Sébastien se mit à lire, gesticulant et posant sa main sur le fauteuil d'Apolline, dont il froissait parfois la robe.

M. Latorvière arriva de l'assemblée nationale, qui venait de reconquérir si énergiquement sou iiom. Il raconta que des ouvriers, envoyés du château , av.iienl voulu interrompre la séance en enlevant avec fracas le trône et les tentures, le dais,qi]i l'encadraient; ils emportent les débris de ce trône, ces bancs , ces tabourets dorés , et tout le luxe fastueux de la rovjuité; puis, saisis de respect, frapj.és du recueillement et de l'immobilité

des représenlans, ils s'aiTèlcnl, suspeiuient leur ouvrage, et se retirent. Sieyes s'écrie : — Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. — Camus et Bariiave parlent aussi avec fermeté. Les précédens arrêtés sont maintenus au milieu d'un oixire majestueux , admirable. Mirabeau fait la motion de déclarer l'inviolabilité des députés; elle est adoptée. L'assemblée s'ajourne au lendemain, et Baillv lève cette immortelle séance.

— Les députés des communes , ajoute-t-il , se sont rendus chez Necker; ma chère, allons-y, notre visite sera agréable à madame Necker et à madame de Staël; mes collègues y sont. — En disant ces mots, il offrit son bras à Marguerite; le brasde Sébastien entoura mollement celui de madame Latorvière , qui, rieuse, le plaisantait en marchant. La pluie avait cessé; l'hôtel du contrôle général était entouré d'une masse imposante de citoyens. Messieurs du tiers, consternés, remplissaient les appartemens. On s'attendait à Texil de M. Necker; sa fille cl sa femme rei^evaient tristement les adieux qu'on leiir adressait. Mu-

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dame de Staël avait une sorte de religion pour la renommée de son père; elle préludait alors à la belle célébrité qui depuis a couronné son nom. Elle goûtait peu les écrits secs et désenchanteurs des encyclopédistes , dont quelques uns avaient brillé à la table de son père : mais la dialectique passionnée de J.-J. Rousseau avait des émotions qu'elle recueillait : éprise de l'Allemagne, de son génie rêveur, elle en teignit ses expressions; car tout écrivain qui a vie individuelle se met, lui, tout vivant, dans son style. La révolution de 89, qui s'ouvrait alors ferme et remplie d'espérances, l'enthousiasmait, la poésie des idées la faisait rêver : la révolution, voilà pour son imagination et son âme; la fiction, voilà pour son cœur. A qui les réalités de ce monde suffisent-elles? A coup sûr aux médiocres et aux impies. Elle s'annonçait déjà femme supérieure, et elle croyait.

La tristesse adoucissait en ce moment ce que sa physionomie avait d'un peu trop prononcé. On l'entourait , elle et sa mère , des témoignages d'un

haut intérêt'. jNecker avait été appelé au château ; il était en conférence avec; le Roi et la reine; on attendait son retour. Les uns craignaient que la cour ne lui fît expier par l'exil l'audacieuse fermeté de la séance et des paroles de Mirabeau ; les autres pensaient que la noblesse n'oserait pas tous ses désirs, et que d'ajournemens en ajournemens elle se perdrait.

Tout h coup la multitude s'émeut, les cris redoublent : Necker paraît; il est à pied, entouré, presque porté par le peuple , dont la joie tient du délire. . . Le contrôleur général entre enfin dans ses apparlemens, on se précipite autour de lui ; il était eu habit de ville à pluie d'or; il se pose un peu théâtralement pour annoncer que le Roi et la reine le priaient de rester aux affaires. On se félicite, on s'embrasse. Il va à la fenêtre, et salue le peuple. Au dehors, on allume des feux de joie, on lance des fusées, on porte des transparens cou-

(i) Mon intention n'est pas d'introduire dans cette action les personnages historiques dont j'esquisse ici les physionomies : le cadre que j'ai choisi serait trop étroit ; ils le briseraient.

174 LES THAINsAClIOÎSS

ronnés de fleurs. Les nouvelles de la séance , des paroles décisives de Mirabeau , ef du maintien de Necker au ministère, sont portées de Versailles à Paris, et de Paris dans toule la France, alors si prompte à l'enthousiasme.

Apolline se retirait a travers toute cette joie; Sébastien l'accompagnait, et M. Latorvière marchait derrière elle avec Marguerite. Sébastien pétillait de bonheur. — Savez-vous ce que m'a dit madame de Staël? s'écria-t-il. — Et comment le saurais-je? répondit Apolline. Certes, je ne devinerai pas, si vous ne parlez. Votre petite vanité a été choquée, à ce qu'il paraît.

— Elle m'a dit ; « Monsieur, voici une belle » révolution qui s'ouvre, les ('arrières s'élargis- » sent; vous êtes jeune , votre âme a du ressort; » étudiez, préoccupez-vous fortement de ce grand » drame, car vous serez appelé à lui payer le » tribut de vos méditations. » — Apolline baissa la tête: mais M. Latorvière, qui avait entendu, car le jeune homme élevait la voix , lui cria :■ — Sébastien , n'oubliez pas ces paroles.

Aux grandes secousses morales succèdejene sais quelle fatigue qui atlrislc; l'âme se replie sur elle même, îoute détetidue. Le lendemain, Apolline,voyant Sébastien pensif, assis sur un sofa, aiguillonna sa paresse par quelques unes de ces douces railleries qui la trompaient elle-même.

— Que voulez-vous que je fasse? répondit-il ; si je prends mes livres, j<^ penserai à tout autre chose.

17G LES TRAlNSACTiOINS.

— Vous avez déjà oublié les exhortations de madame de Staël! s'écria Marguerite.

— Ah! c'est vrai, — dit Sébastien. Et il sortit d'un air nonchalant.

Marguerite, élevée en France en des sentimens de haute piété, avait habité la colonie alors florissante de Saint-Domingue. Son mari, M. Durangelle, riche planteur, effrayé de la révolution, et craignant que son influence n'enflammât les Noirs, l'envoya h Versailles auprès d'Apolline, son amie, mariée depuis peu d'années. Madame Durangelle posédait un jugement droit, une sensibilité vraie, contenue; bonne mère, elle veillait à l'éducation de sa fille unique, âgée de six ans; elle attendait son mari, occupé à réahser sa fortune pour passer en France.

— Voilà une tète bien vive! dit-elle quand Sébastien fut sorti. Madame de Staël m'en a parlé hier au soir.

— Que t'a-t-elle dit? s'écria Apolline. Oh mon Dieu! cet étourdi-là vous occupe donc bien î

— Ne mérite- t-il pas qu'on s'intéresse à lui?

LES ÏUANSACTIOSS. 177

Madame de Staël me disait qu'il fallait tourner les forces de cette jeune âme vers un noble but.

— Je le eronde assez de son oisiveté. Mon mari

songe h le placer au contrôle général ; M. Necker nous a promis pour lui un emploi de secrétaire attaché à son cabinet.

— A merveille! Il faudra y diriger toutes ses pensées.

— Avec quel air de solennité tu dis cela !

— Ma chère Apolline, vois-tu, on ne saurait jamais trop donner d'attention aux commencemens...

— Aux commencemens de quoi ?

— Tu fais l'étonnée!... tu ne l'aperçois donc pas que Sébastien est occupé de toi ?

— Comment veux-tu , dit-elle en souriant, que je m'inquiète de ces enfantillages?

— Je sais que tu es gaie; tu as les idées philosophiques de ton mari, froid en apparence , mais d'un caractère concentré, atrabilaire, qui a souvent besoin des encouragemens de ton affection;

tu le soutiens, tu !e consoles, lu le ranimes : à

178 LES TRAi>&ACTIONS .

défaut de religion, dont je le plains de ne pas connaître les douceurs fortifiantes , les apaisemens délicieux, lu nourris les principes et l'amour de l'honnête : mais Sébastien est ardent, il serait malheureux; et ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour lui. Il faut toujours arrêter les passions à leurs commencemens, crois-moi...

Apolline se prit à rire , mais d'une façon contrainte. — Vraiment, ma chère amie, je ris pour ne me point fâcher; une passion!... Mais oh trouves-tu ici quelque chose qui ressemble à une passion? nous parlons politique du malin jusqu'au soir. Mon mari ne nous entretient que des séances de l'assemblée; Sébastien l'écoute comme un oracle. Une passion!...

— Je te répète que je ne parle pas ainsi pour toi, mais pour lui. Sjn esprit lel que le sien n'écoutera pas toujours ton mari comme un oracle. H est si jeune encore! jN'ai-je pas remarqué qu'hier tu gouvernais ses désirs avec une raillerie, un geste .^

— En vérité?

— Tiens, ma chère Apolline , ne sois pas aussi enjouée avec lui, tu lui fais mal.

— Soit, je serai grave , et grave à te faire rire.

— Oh! point d'exagération; ensuite prometsmoi de ne rien me cacher.

— Que veux-tu que je te cache ? Sois tranquille : tu verras dans mon cœur comme à travers un cristal.

— Eh bien! je suis contente.

— Et moi aussi, reprit Apolline en laissant tomber sa main dans celle de son amie avec un abandon touchant, une mollesse charmante.

Quand Apolline se fut retirée chez elle, le même soir, quand sa tête fut sur l'oreiller, et qu'elle put entrer dans l'intimité de ces entretiens de l'âme qui sont la conscience, elle se reprocha quelques troubles dissimulés par des gaîtés soudaines; elle songea à les avouer à son amie : puis elle pensa qu'elle les vaincrait, maintenant qu'elle en prenait la résolution. Ce fut la première transaction qu'elle passa avec elle-même.

Elle fut moins sémillante et plus posée. Elle évita toutes ces familiarités qui bouleversaient

Sébastien, mais dont la privation le torturait secrètement. Dès qu'il cherchait à renouer ces irritantes jouissances, un inot froid l'arrêtait; peu à peu il se plongea dans les études qu'il achevait, et fut enfin admis au cabinet de M. Necker, avec le titre d'un de ses secrétaires. Apolline ne le voyait que le soir avec son mari, et alors on par- ^itviveraentdes affaires politiques, qui prenaient de sombres couleurs. Marguerite, charmée de ce changement, crutles premières iinpressionssubjuguées et le danger éloigné ; elle causait souvent avec Sébastien, et se laissait prendreà cette réserve méditative qui couvait tant de flammes; elle l'admirait comme im jeune homme d'un bel avenir. Il n'est pas dans mon intention de retracer les scènes de la révolution; le cadre que j'ai pris ici est trop restreint : condamner ces tableaux grandioses, immenses, sanglans, fangeux et sublimes aux proportions de la miniature, ne serait-ce pas une œuvre httéraire d'une mesquinerie à la fois ridicule et coupable? La révolution attend son Michel- Ange.

LES THANSAC'llONS. 183

Je trace seulement ici quelques esquisses morales et historiques qui viennent à l'nppui de mes idées, ear je les sens se fortifier de parfout. Les événemens allaient vile ; trombes inouïes, ils emportaient tout, hommes et institutions, parce qu'ils manquaient d'un régulateur puissant, je ne dis oas d'un homme, mais d'une idée qui fût à la fois un frein h l'orgueil égoïste delà noblesse et h l'indianation destructive de ses adversaires. Tiraillée par tant de passions, l'ancienne société fut écartelée. Déjà ces trombes, qu'on nomme journées, lancées avec une impulsion incalculée, avaient broyé la popularité de Necker, renversé, démoli la Bastille pierre à pierre, mis à bas en une nuit les décombres de la féodalité, transporté de Versailles à Paris ce qui restait du trône, qu'on avait mis tant bien que mal aux Tuileries, avec le Roi, protégé par une accolade de Bailly; elles avaient enflamméles faubourgs, etlabouréleChamp-de-Mars, en y élevant en peu de jours et comme par enchantement, ces tains, le plus vaste théâtre qui ait jamais été dressé par la main des hommes.

184 LES THAJNSACTIONS.

Alors Sébastien accomplissait ses dix-sept ans; Il passait de l'adolesceuce à la jeunesse j il épanchait dansson patriotisme une effervescence comprimée ailleurs. Dans les discussions, il avait des éclats, des véhémences ù effrayer.

M.Durangelle arriva enfin de Saint-Domingue, qu'il avait laissée dans une agitation de sinistre augure. Sa présence combla de joie Marguerite; il devait partir avec elle pour Bordeaux, rendezvous assigné aux navires qui portaient leur fortune en Imgots et en riches cargaisons. Marguerite quittait son amie avec un vif sentiment de regret; la veille du départ elle se ménagea une entrevue avec elle.

La demeure choisie par M. Latorvière donnait sur un des boulevards qui avoisinent les Invalides. Use plaisait dans la retraite, non par amour pour ces courageuses méditations qui deviennent actions aussitôt que faire se peut , mais par défaillance de volonté. La conscience qu'il avait de sa faiblesse, le renversement de toutes ses idées, le jetaient en de cruels découragemens. Alors il se

LES TUAiNSACTIONS. 185

réfu<^iait dans le silence de son jardin, qui lui semblait si paisible après les orages de la Constituante, orages qu'il contemplait du centre , où il s'asseyait inaperçu, sans influence. Son feu pour la révolution s'éteignait au milieu de la conflagration générale des esprits. Une âme ferme, lorsqu'elle est doueé d'imagination, peutosciller dans ses opinions; mais elle gravite sans cesse autour des mêmes principes, et quand elle les a formulés, ils deviennent une conviction indéracinable. M. Latorvière ne cherchait qu'à se cacher dans sa nullité inoffensive.

Par une chaude journée du mois d'août 1790, les deux amies allèrent dans un cabinet de verdure au fond du jardin.

— Tu t'en vas, disait tristement Apolline, et l'année qui s'est écoulée ne se renouvellera jamais aussi douce pour nous; car le temps nous enlève de jour en jour cette fraîcheur d'amitié qui est tant!

— Hélas, oui , mon Apolline : mais tu m'écriras, tu me diras tout, n'est-ce pas.^

— En peux-ta douter?

— Si tu sens ta force défaillir. . . .

— Mais tu crois donc que je l'aime ?

— Oh mon Dieu non ! cette année vient de me le prouver, autant qu'il est possible : mais tu n'as pas d'enfans; ton mari n'a pas fréquenté impunément les salons du baron d'Holbach et de mademoiselle Quinault; cflbrcc-toi d'oublier ce qu'il t'a dit lui-même. . . . Qu'il est inconséquent ! Il te parle ainsi, et il t'aime! si tu le trompais, tu en aurais des remords, car il en souffrirait.

— il y a des instans où je voudrais avoir ta piété. . . . Maisquepuis-je dans ce bouleversement de toutes les croyances religieuses?

— Pourquoi n'essaies-tu pas des lectures édifiantes. . .Tu n'as peut-être jamais lu l'Evangile?

— Je ne l'ai jamais relu depuis mon enfance ; alors je ne le comprenais pas.

— Oh! si lu savais de quel baume cette lecture pénètre! comme elle coule dans le vif des blessures du cœur! combien vite elle les soulage! combien on a honte de tant se plaindre, quand le

Christ lie s'est jamais platii!, lui qui a surlnuiiainement souflert! Combien d'abord le trop-plein de l'amour qu'on a s'écoule délicieusement dans la prière ! et comme on est heureux enfin de l'aimer dans son mari , dans ses parens , dans ses amis ! Combien les autres affections en sont fortifiées et purifiées! Alors, ma chère Apolline, tu te rendrais aux persuasions de la foi , cette parole de Dieu qu'on écoute intérieurement.

. En lançant ces mots avec une tendre exaltation, la jeune femme pleura, et porta à ses paupières la main d'Apolline , qui murmurait : — Mais, ma chérie, il m'est impossible de croire; j'ai essayé, je n'ai jamais pu : il me suffit de connaître mes devoirs et de les aimer.

— Tant mieux , si cela le suffit 1

— Enfin que crains-tu? Ne vois-tu pas qu'il est lui-même aussi raisonnable que moi ?

— Il est vrai : toutefois hier au soir j'ai observé, quand mon mari lui a proposé de venir à Bordeaux avec nous, qu'un tressaillement l'a pris et qu'il a tourné îa tète en s'excusant sur ses travaux.

— Qu'y a-t-ilde mal dans la reconnaissance qu'il nous porte à mon mari et à moi? Est-ce que l'habitude de nous voir n'a pas amorti le danger? Je le l'avoue, je suis heureuse de sa présence, et de sa conversation brillante, animée; je ne lui reproche qu'un peu d'ironie, quand il discute avec mon mari. Il le raille de ne point prendre couleur k l'assemblée.

— Te rappelles-tu ce que je te disais?... Sébastien, à dix-sept ans, lui est déjà si supérieur!.. Ah , pardon ! . . .

— Est-ce que je ne lésais pas? reprit- elle d'un ton rêveur et traînant.

— Croirait-on que cet adolescent, d'un extérieur presque efféminé, soit capable d'une telle énergie !

— Cette énergie-là ne laisse pas que d'être effrayante parfois.

— Raison de plus pour m'écrire tes lettres, comme elles te viendront , du fond du cœur.

— Je ne pensais qu'à la politique, reprit Apolline avec enjoûmentj il ne me parle plus que de la fédération. Au Champ-de-Mars, il a brouetté la

valeur d'un talus k lui seul. Il a péroré, il a électrisé les travailleurs. Le tat ! n'est-il pas venu me dire qu'une jeune femme le surnommait le chérubin révolutionnaire P

EQe riait ; et Marguerite essuyait ses larmes. Puis Apolline fut fâchée d'être si gaie la veille du départ de son amie ; elle causa posément, avec un naturel parfait, de façon à lui enlever toute crainte.

Elles sortirent du cabinet- — Il faudra bien, disait Marguerite, attiédir cette chaleur de patriotisme dont l'excès flétrirait son caractère. — A l'entrée du jardin , elles rencontrèrent M. Durangelle, engagé dans une discussion avec Sébastien; quand il aperçut sa femme, il alla lui parler de quelques préparatifs. Sébastien resta avec Apolline.

— De quoi vous parlait-elle? — dit-il brusquement. Cette parole fut lancée avant ia réflexion.

— Que vous importe , monsieur? N'y a-t-il pas un peu d'inconvenance dans cette question?

Elle semblait stupéfaite. — Pardon^ s ecria-t-il; je viens deni'exprimer comme un étourdi ; mais j'ai tant peur de ce voyage de Bordeaux dans lequel on veut m'envelopper. ..

— Il n'en est plus question.

— Merci , merci ! . . .

— De quoi, monsieur?...

— De quoi ?... ohî Apolline!.-. — Puis il porte la main à son front, il recule comme devant une pensée funeste, et s'éloigne.

Apolline s'assied sur un banc , elle est fort émue elle-même; ces paroles se sont élancées du cœur; elles l'effraient et l'attendrissent à la fois... Sans nul doute elle va en parler à son amie et lui demander des conseils. Elle rentre au salon, se jette sur un sofa, veut prendre sa broderie, et la rejette à l'instant pour rêver sans distraction. Enfin Sébastien paraît le chapeau à la main , triste , baissant les yeux. — Madame, dit-il avec confusion, tout à l'heure ma reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi, pauvre orphelin , s'est manifestée avec trop de vivacité peut-être...

LES TRANSACTIONS. 19 i

Excusez-moi , et soyez bien persuadée que maintenant je ne sortirai pius da respect que je vous ai voué pour la vie. — Il salue, et sort sans oser la regarder.

Cette démarche évidemment étudiée, repentante, la toucha; mais elle lui inspira de ces idées à l'aide desquelles les passions se caressent et s'endorment pour se réveiller plus invincibles. Et que peuvent-elles, quand elles n'ont de frein que dans nos moralités insaisissables, sans hen , sans aucune sanction divine, vapeurs dociles a tous lessouffles tlexibles, à tous les caprices de l'interprétation intéressée? Et remarquez que la passion est ici de bonne foi, sincèrement dupe. — Ce pauvre Sébastien, pensait-elle; il !ne demande pardon!... Oh! cette affection est gouvernable, je la maîtriserai. Il m'a promis du respect, il en a toujours eu pour moi, et certe^, il n'y manquera pas, il s'est toujours montré trop reconnaissant envers son mari pour l'offenser. Eh ! ne snis-je pas sûre de moi-même • Allons, je n'alarmerai pas le départ de mon amie par cette inutile

révélation; cela n'en vaut pas la peine. Le scrupule ne doit pas redescendre jusque-là, quand on a la conscience d'avoir rempli son devoir. Ne lui ai-je pas parlé sévèrement? Je ne lui ai pas même répondu quand il est venu s'excuser. S'il renouvelait cette scène, alors rien ne me retiendrait, je demanderaisdes conseils à Marguerite... Je suis persuadée que la froideur de mon regard va le tourmenter, ce pauvre Sébastien T

Elle s'enfonça dans ces idées, les modifiant, se plaisanta les modifier, méditant toutes les nuances qui se conciliaient avec le silence qu'elle adoptait, brodant par mouvemens instinctifs, revenant sur les mêmes images, et ne s'apercevant même pas du charme qu'elle goûtait à s'en occuper.

Marguerite se jeta toute éplorée dans la chaise de poste, auprès de son mari ; la voiture partit ; Apolline , éprouva un mouvement d efi'roi , quand elle se vit seule et qu'elle jeta un coup d'oeil sur le fauteuil vide que son amie avait coutume de placer auprès du sien. Il fallait que d'autres habitudes vinssent remplacer ces habitudes-là , qui se brisaient et qui lui avaient été chères.

Elle chercha , parmi les jeunes femmes qu'elle connaissait , celle dont les goûts s'accommoderait

ie mieux avec les siens , et dont elle pourrait se iVwr mui' amie; mais les amitiés ne s'arrangent pas ainsi : quand on les calcule, elles ne trouvent pas de cohérence; on se donne beaucoup de peine pour n'arriver à rien : l'amitié ne saurait être un lien de circonstance. Puis elle les récusait toutes les imes après les autres; aucune d'entre elles ne remplaçait Marguerite. Celle-ci avait trop de penchant à la médisance , trop de légèreté dans le caractère , celle-là ne partageait pas ses opinions ; l'une était trop froide, l'autre trop jolie... oui, trop jolie! Elle aurait peut-être rougi de s'avouer ce motif de récusation, elle ne s'y arrêtait pas, elle passait vite.

On se voyait peu , pendant ces années de fermentation politique ; et les affections du chez soi en étaient devenues plus tendres et plus resserrées. Chose singulière! au milieu des anxiétés de la révolution, de la terreur même, on imprimait Y Almanach des Muses j des romans remplis de sentimentales frivolités; les futilités de la vie avaient leur place à côté des arrêts de mort tra-

ces pnrtout. On écrivait des fadeurs, quand la o'uillotine décimait les têtes.

Heureux encore ceux qui avaient des consolations domestiques! Sébastien, depuis le départ de Marguerite , semblait redoubler d'attentions pour Apolline. L'amour est souvent jaloux de l'amitié. Elle lui savait gré de ses égards ; chaque jour leur ramenait les mêmes plaisirs et les mêmes soucis. Elle punissait aujourd'hui par une réserve glaciale une expression un peu chaleureuse échappée la veille à Sébastien. Dans son inexpérience du cœur des femmes, il s en désolait.

Elle passait d'habitude les soirées avec son mari et Sébastien, qui lisait à haute voix le journal; elle ne le plaisantait plus comme autrefois; son humeur était bien changée; et si quelques visites venaient interrompre cette intimité, elle en souffrait. Un soir, M. Latorvière, lassé de politique, s'endormit; la voix du jeune lecteur prit peu à peu un accent qui n'avait aucun rapport avec ce qu il lisait, contraste qu elle observa. Pendant cette préoccupation do Sébastien, une phrase

196 LES TRAIN3ACTI0^iS.

menaçante et toute révolutionnaire s'amolllssail; les mots n'y étaient pour rien; l'accentuation seule, plaintive, devenait un aveu. Il s'aperçut enfin de la distraction, tressaillit, jeta la feuille et se tut; elle ne le pria point de continuer. Un silence profond régnait dans l'appartement. Sébastien s'appuya la tête à l'angle du fauteuil d'Apolline.

— Vous devez vous faire mal, Sébastien? ditelle.

— Non, madame , non ; laissez-moi là , je suis bien. — Et li ta regarda lire, car elle avait pris le journal interrompu : mais elle ne lisait pas... La tête du jeune homme restait toujours sur l'angle aigu du fauteuil; elle n'osait plus lui dire qu'il pouvait se blesser; elle s'émut; son sein souleva la soie qui le couvrait, cette agitation gagna le jeune homme... Il sentait la robe d'Apolline effleurer ses cheveux; enfin la tête embrasée du jeune enthousiaste glissa sur l'épaule de la jeune femme.

A ce toucher, elle frissonne; la tête de Sébas-

rten reste iiiiiiiobile ; ses yeux sont à demi ierîiiés... Elle tremble que son mari ne s'éveille... elle porte la main pour soulever le front de l'insensé. . . . Cette main, incertaine, tremblante par l'émotion qui la conduit mal, vient se placer sur une bouche qui s'ouvre pour y poser un baiser.

Elle le repousse : mais Sébastien joint les mains avec des yeux si suppliansel si éloquens , qu'elle n'a de force que pour lui faire signe de sortir : il obéit.

YL

— Oh! j'écriraià Marguerite anssltôf quej'iuirai reçu une lettre d'elle, pensait Apolline. Elle resfr. tout le jour enfermée dans sa ehambre. Le soir, Sébastien s'absenta ; elle continua à ne pas descendrr de son appartement pendant la matinée, et Sébastien à sortir aussitôt après le dîner. Apolline, d'abord tranquillisée par ce mode d'existence , en éprouva bientôt tout le vide. Son mari, froid, mécontent des autres et de lui-même, ennuyé, soupirant après le repos et hésitant à donner sa démission, adressait de pesantes paroles à sa femme, et l'importunait de ses monotones doléances. Un soir

il préluda par des bâiilemens proiongcs à la sieste dont il commençait à prendre l'habitude, et dit que les agitations des séances de l'assemblée le fatiguaient, qu'il s'allait mettre au lit. Apolline ne voulut pas appelersa femme de chambre, et demeura seule; elle sentait le feu de quelques larmes sillonnersurses joues. Il n'étaitque sept heures, Sébastien entra, prit son chapeau et allailsortir, quand elle lui dit avec une expression presque dédaigneuse : — Où allez-vous ce soir, monsieur ?

— Au théâtre National; on joue une îragédie de Chénier.

— Vous allez aux Jacobins aussi?

— Oui, madame.

— Vous y avez fait une motion avant-hier.'* — Il est vrai, contre ces monstres de modérés.

— Pauvre jeune homme ! sans expérience, vous vous jetez dans l'orage révolutionnaire.

— Puissé-je y mourir ! dit-il en s'appuyant le poing sur le front... Ah! si du moins vous me souteniez par quelques consolations affectueuses !

— Ne savez-vous donc pas que j'ai de l'ami-

LES Tn.VNSACTIOiNS. 201

tié pour vous? ne vous ''iii-jc [ws prouve?

— Je sais tout cela, madame^... Mais non, noa, vous n'avez pas pitié de ce que je souflre... Apolline, vous me faites mourir. — Il tomba pâle et défaillant dans un fauteuil.

— Mon Dieu ! Eh! c'est vons qui me désespérez , Sébastien! s'écrin-t-elie. Sébastien !

— Eh bien! ayez quelque indulgence, pardonnez à mes lourmens, Vous me plaignez, n'est-ce pas? Vous vouiez me guérir par vos conseils? Ne craignez rien, Apolline, et laissez-moi votre main. Je me sens mieux , grondez-moi maintenant, j'écoulerai, j'obéirai; heureux d'écouter, d'obéir. Vous me reprochez l'âpreté de mes opinions ; c'est vous qui m'abreuvez de cette amertume que je répands dans mes paroles. Oh! n'ayez pas peur ! un instant de conHance; ii me soulagera tant!

— Eh bien ! je vous parlerai comme une mère parle à son fils.

— Une mère! Vous êtes trop jeune, trop belle, pour être ma mère Vous! ma mère! Oh! vous êtes bien cruelle !

302 LE>î 1UA.NlACMu.N5.

— \ous rn'ôlez. tout courage.

— Ne pensez pas que ceci soit calculé; voyez comme les paroles me tombent des lèvres sans effort, avec un doux abattement.Tenez, voici le premier moment de bonheur que j'ai depuis un an ; je ne vous dirai pas pourquoi. Je porte une àmc tendre et bonne, Apolline, telle que la vôtre; j'aime mon pays, je donnerais mon sang pour la liberté et pour i'amour, les deux cultes de mon cœur. Mais la férocité n'entre pas dans ce coeur; cela est impossible. Oh! vous le savez bien '.Le désespoir, un désespoir fixe m'exaspère et me rend presque fou; alors je hais la société h force d'amour; je la voudrais tout autre qu'elle est; et si j'étais convaincu que la mort de quelques hommes pût amener de grandes améliorations ai toutes ces misères qui pullulent, je voterais cesmoris-làsans regret : mais il est bien difficile d'acquérir cette conviction. Je voudrais respirer un peu de bonheur moi aussi ; cet air rafraîchirait mes idées, qui s'enflamment comme un sang malade dans ma tète; il me calmerait... Eh ! ne voyez-vous pas que je suis

LES TRA>âACllO!SS. 203

jjliis calme rien qu'a voir uîi peu tic cuiiipassiou dans vos yeux... Grondez-moi doue maintenant.

Elle était si bouleversée de cette simple et forte éloquence du sentiment , elle était si dominée parées yeux pleins d'une ardente expression, qu'elle ne put que pleurer.

• — Apolline, murmura-i-il, laissez tomber une de vos larmes sur mon front... car il est brûlant! Pourquoi pleurez-vous? vous n'êtes donc pas heureuse, vous aussi?.., Alors je vous trouve bien admirable de n'avoir pas haine au cœur... C'est peut-être que votre cœur n'est pas comme le mien, il ne met pas tout son avenir dans une idée... Qu'est-ce que je vous demande? de vouloir bien m'ccoutcr parler, de me permettre de tenir votre main dans la mienne et de la promener douce et fraîche sur mon front... de vous écouter, vous dont la voix est si perlée, voix que je rêverais si tendre, si j'étais à deux genoux devant cette harmonie et le mouvement de vos lèvres... Pourquoi ne parlez-vous donc pas?

— Vous êtes en délire , Sébastien , et je suis

204 LEi THA.NSACT.'ONS.

coupable de ne pas vous interjoiiipre. Finissez , finissez, je vous en prie ; et, si j'ai du pouvoir sur vous, je le veux. — Il laissa échapper sa main, elle alla se rasseoir.

— Vous avez raison, reprit-il avec un sourire farouche; plusieurs années de souffrances sont largement payées par ces quelques éclairs de voire compassion.

Elleneréponditpas, ellen'avaitplusdevoixpour répondre. En ce moment, on apporta une lettre de Bordeaux; elle pâlit en la recevant; cette pâleur n'échappa point à Sébastien , quand elle se leva et passa dans un cabinet pour lire sans être observée. Elle eut peur de pleurer devant lui.

A peine se fut-elle assise dans le cabinet qu'elle entendit les pas de Sébastien résonner sur le parquet de la salie. — Il s'en va, — pensa-t-elle. Elle en éprouva un mouvement de joie. Non ; il n'était point parti ; il s'était rapproché de la porte du cabinet, à pas légers , afin de recueillir les mouvemens et peut-être les soupirs d'Apolline. Voici la lettre de son amie.

LES TRANSACTIONS. 20i

Bordeaux, septembre 1790.

« Vais-je en commeûçanl cette lettre, me » plaindredesennuisde notreséparation? Je sens » mon pauvre cœur gonflé de larmes ; les laisser )) couler me soulage. Je pleure et je me demande » pourquoi. N'ai-je pas un bon mari auprès de » moi? une chère enfant qui a de beaux yeux » bleus qui m'aiment et me cherchent sans cesse » pour obtenir des approbations, des encoura- » gemens? Je suis donc bien folle d'être tout » en larmes, con)me je le suis en cet instant !

)) Vois-tu , ma chère Apolline , j'avais si bien » assimilé ma vie à la tienne, à ces habitudes )) d'exister, de descendre au salon, de me proj) mener au jardin, d'écouter ton clavecin, et » les vives discussions de Sébastien; ce m'était w un parti si bien pris d'aller toujours selon ces » régularités, que, tout cela venant à me man- » quer à la fois, il me semble que je me suisdé- » tachée de mon cœur et que je l'ai laissé là-bas » où tu es. Je cherche à réparer l'incomplet de

20B l.ES TRA^SACTI0^5.

>) mon existence, j'embrasse plus souvent ma fille, » je suis avec mofi mari le plus souvent que je » puis, et je prie avec plus de ferveur. . .

n Tu vas me demander pourquoi je me suis alors )) obstinée à suivre M. Durangelle à Bordeaux, » puisqu'il me laissait libre de restera Paris? Sans )) doute, tu as raison, il m'était loisible de prendre » ce bonheur de demeurer auprès de toi : mais » je savais aussi que le devoir d'une épouse est » de suivre son mari partout où. une femme peut » aller, et je me trouve heureuse, malgré ces pleurs » quicoulent, de la résolution que j'ai accomplie. » Oij serait le mérite, s'il n'y avait privation?

» Maintenant, il est utile que je m'oublie un peu » pour m'occuper de toi. Tu te rappelles ta pro- » messe de me tracer toutes tes impressions, de ne » me rien cacher. Songe que, si tuentres pour moi, » qui suis ton amie sincère, dans une voie dedis- » simulation, tu t'abandonneras toi-même, et ces » commencemens de... (comment dirai-je pour « ne pas te blesser?) d'affection animée que » tu éprouvais pour Sébastien , se développe-

LES TRAiNSaCTIONS. 207

)) ronl, envahiront tes pensées... Oh! je ne veux )' pas provoir un tel malheur! Tu étais guérie à )) mon départ, je le crois du moins. Sébastien pa- )) rait fort occupé; il s'est lancé dans la politique ; n il va au ministère, au club, ou au théâtre. Dis- » lui donc , toutefois avec les ménagemens que )) ta délicatesse l'inspirera , dis-lui que son ef- » fervescence patriotique est voisine des excès... » Oh ! que le temps est noir à l'horizon politique ! )) Qu'y a-t-ii derrière les nunges qui se forment » et s'échauffent? Des orages de sang peut-être... » Tout ceci est bien triste! Donne des conseils à » Sébastien, mais ne te laisse pas aller à le gron- » der .souvent, ces gronderies-îà seraient trop M dangereuses. Surtout de la franchise; et garde- » toi de transiger avec toi-même. Adieu.

» Marguerite. »

Elle laissa tomber la lettre sur le secrétaire, et se couvrit le visage de ses mains, un visage tout en feu, puis redevenri pâle... Il se fit en elle une douloureuse attention; elle comprit et parcourut

208 lks ira>saciions.

tous les progrès de ia passion sur la volonté débilitante ; alors, honteuse, effrayée, elle résolut de tout avouer à Marguerite; elle prit la plume, traça sur un feuillet des lignes à peine lisibles ; mais ce désordre et le nom de Sébastien répété souvent en disaient assez. En écrivant , elle ne put étouffer des soupirs , des sanglots... Soudain , la porte heurtée avec force s'ouvre , Sébastien entre, saisit le papier , et dit : — Vous écrivez à Marguerite , Madame?

Eh b

len :

— Eh bien ! vous ne finirez pas cette lettre.

— Pourquoi ?

— Parce que vous m'aimez. — Il brûle à la bougie la lettre commencée. — Et pèirce que je l'aime , ajoute-t-il en se jetant à ses pieds.

— Levez-vous, murmure-t-elle; vous êtes effrayant : levez-vous... Si vous abusez de ia stupeur oii je suis, je vous mépriserai. — Il se lève , et se retire à quelques pas.

— Vous me connaissez mai , Apolline, dit-il ; rien de vous que par votre libre volonté. Je n'ai

point mérité la défiance que vous me témoignez... J'ai souffert en silence, comme je suis encore capable de souffrir, si vous me l'ordonnez... mais, de grâce, n'écrivez à Marguerite rien de ce qui touche à mon malheureux amour. Pourquoi profaner ce qui doit être mystère? Est-ce un crime de vous aimer , si cet amour se plie à toutes vos idées? Où est la faute, si votre Sébastien, heureux d'un o-este, d'une parole, vous obéit, façonné k tous vos vouloirs? Qu'avez-vousà craindre?... Si vous laissez un regard pénétrer dans celte affection, tout le charme en sera perdu.

Eh! qui vous dit que j'y trouvedu charme?

D'où vous est venu cet orgueil soudain, inexplicable, outrageant?

— Ah! pardon, madame; pardon!

Son audace, tout à l'heure si pleine, semblait s'être fondue; sa voix , son gesic , son sourire mélancolique suppliaient; plus déjeune homme fort et impétueux! un adolesc<'nt timide lui parlait, les yeux baissés, avec je ne sais quel attrait magique.

— Monsieur, reprit-eîle, en cherchant h renié

210 LES ÏRA.NSACTKJNS.

dre sévères les accens de sa voix, vous n'avez pas le droit d'examiner mes actions... Vous dites que vous m'airnez, je le crois; je suis de moitié dans les boasoffices qui vous ont été rendus ici; vous pensez vrai aussi , en vous réclamant de l'affection que j'ai pour vous... J'écrirai à Marguerite, et je lui écrirai ce que je voudrai. Vous me parlez de votre déférence à mes volontés, eh bien ! prouvez-la-moi en me laissant libre. — Les larmes lui vinrent aux yeux; il salua , et quitta le cabinet à l'instant même.

Il était temps qu'il sortît , car l'effort que s'imposait Apolline l'épnisait... Elle voulut reprendre la plume, etécrire ; elle ne sut que méditer, immobile et les yeux attachés sur les premières hgnes de sa lettre... qui ne fut pas terminée ce soir-là.

vu.

Oh! que la passion est habile à se leurrer! qu'elle a de génie à se créer des sembla ns et des prétextes! Qu'elle est profonde cette diplomatie intérieure qui s'agite autour de la conscience assoupie, endormie par degrés ! en quel enivremens elle aime à se plonger jusqu'à ce qu'elle en vienne à l'oubli de la vertu! Vertiges pleins de délices qui vous laissent devant les chagrins et les remords, joies qui rendent les joues pâles et les fronts soucieux, essences de la vie dans

212 LES TRAUSACTIONS.

lesquelles on boit tout un avenir en peu d'instans, capitulations secrètes et qui se mentent à elles-mêmes, il faut vous fuir pour être heureux... Jeunes gens qui voulez marcher forts clans vos carrières, jeunes femmes qui n'avez plus d'autre foi que celle d'une pudeur instinctive , gardez-vousdeces prétextes, doux et presque insensibles courans qui vous portent, par molles ondulations , en face des rapides tournoiemens de l'abîme.

Elle avait interrompu sa lettre : elle eut des occupations domestiques, le lendemain; elle était souffrante, paresseuse; plusieurs jours passèrent, elle n'écrivit pas. Elle étudiait Sébastien, triste, mais docile, et s'efforçant de se faire pardonner un aveu qui avait été si vite excusé; il craignait qu'elle ne partît pour Bordeaux; et se montrait, quand il causait ou se promenait avec elle, si timidement affectueux, qu'elle vint à penser qu'il y avait de l'injustice à se défier de lui. Leur mélancolie disparut enfin; ils se trouvaient charmés l'un de l'autre; et sans se parler d'amour, ils

s'exaltaient par une confiance, dupe d'elle-même, el qui n'avait pas d'arrière-pensée encore, parce qu'elle se saisissait de la nouveauté du bonheur présent.

Alors elle écrivit à Marguerite une de ces lettres verbeuses et adroites par lesquelles les femmes savent si bien éluder ce qu'elles ont intérêt à cacher.

Ylll.

Cette situation de Târiie , charmante d'abord, puis aiiiniée, ne (arda pas à s'altérer au seiu des inquiétudes et des soucis. Elle aimait à se parer pour Sébastien , pour entendre dire lorsqu'ils se promenaient sur les boulevards : « Le joli couple! ;) Ces paroles, ou l'attention des promeneurs qu'elle traduisait ainsi, l'enchantaient; alors une étreinte silencieuse , un regard , commençaient une courte exaltnlion que sa raison eherrhait à réprimer. Au sein d'un bonheur pur et consacré,

il n'est \n\s besoin de sVx ci tf^r sans resse, de s'enfiévrer ainsi : la monotonie j a même des douceurs : mais dans une liaison cachée, il faut que les sensationsaillent croissant; si elles n'augmentent, elles s'attiédissent et s'éteignent.

Il semble ensuite qii'au milieu des époques travaillées par les passions politiques, les affections s'animent et s'impreignent de je ne sais quelle électricité. Ainsi on se dévoue mieux et plus vile, on aime d'un plus tendre ou d'un plus délirant amour , tandis que dans les époques de relâchement social , la molle facilité des liaisons les rend sans charmes, tout émoussées.

L'homme à qui la puissance de son génie oratoire donnait les rênes de la révolution à tenir, Mirabeau, effrayait par son immoralité et sa corruption ceux qui cherchaient à se rallier à lui pour combattre la désorganisation ultra-révolutionnaire. Immense par son orgeuil comme par ses facultés, déjà tout rongé par un levain morbide, honteux , mortel, le visage altéré par la débauche et stigmatisé de hideuses pustules, il

s'ccrinit avec audace à la tribune : — c» La populn- » rite quej'ambitionne, et dontj'ai eu l'honneur de » jouir, n'est pas un faible roseau ; c'est en terre » que je veux l'enraciner sur les bases de ladroi- » ture et de la justice, n Et ce Mirabeau parlait ainsi au sortir de son riche hôtel , acheté avec l'or de la cour, orné des splendeurs du luxe et de la bibliothèque deBufFon; il parlait ainsi le lendemain d'une orgie chez une danseuse de l'Opéra ! Tout stipendié, tout mourant qu'il était, il exerçait encore la dictature du génie.

Robespierre se levait pour le combattre, mais timidement encore ; les Jacobins vociféraient contre le despotisme de Mirabeau; alors il s'écriait en fureur : — Silence aux trente voix ! — Et tout se taisait.

Luttes avec les factions, luttes avec les aifaires dont on l'accablait , luttes plus terribles encore, luttes avec la débauche, il voulait suffire à toutes; il allait de l'une à l'autre; tout affaibli, tout alourdi, il se réveillait de ses commencemens de mort , il s'élançait de ses bains chargés desublimé

corrosif pouT monter à la tribune, ou présidera des discussions, ou tenir tête nu plaisir; il ne voulait pas d'une demi-existence, il voulait descendre tout vivant dans la mort.

Il tomba malade, et s'entoura de fleurs; la France l'ut en émoi. Les haines des partis firent trêve devant l'imminence d'une si grande perte ; sa porte fut assiégée par toutes les opinions; les foules étaient debout et en permanence sur les places publiques; des bulletins notaient les phases de sa maladie heure pai' heure. Il aimait la vie, mais son courage ne fut pas effrayé de perdre tant de jouissances à la lois; il se regarda , il s'étudia mourir. — « Tu es un grand médecin, di- » sait-il à Cabanis, mais il est un plus grand mé- » decin que toi ; celui qui fil le vent qui renverse » tout, l'eau qui pénètre et féconde tout, le feu » qui vivifie tout. »

Il mourut î..-. C'est pour lui qu'on devait instituer le Panthéon!... Mais qu'est-il , ce Panthéon .'* une triste hôtellerie, témoignage |)ompcux de nos mobilités; une révolution y emmé-

nage des morts qu'une autre révolution foice il déménager : nous ne sommes pas plus fidèles à Dieu qu'à nos reconnaissances nationales.

Le convoi de Mirabeau fut une ovation, une apothéose : le cortège serpentait immense le long des quais , dans les rues ; l'Assemblée en corps, la commune de Paris, les sociétés populaires, les juges des tribunaux, les ministres, les comités des sections, la garde nationale, la foule surtout, la foule, le deuil, le clergé, les accords de la musique ou sombre et morne, ou perçant comme les cris aigus de la douleur , élevaient cette funèbre cérémonie jusqu'au grandiose de notre immortalité terrestre. Les fenêtres étaient brillantes de jolies femmes , vêtues avec une séduisante coquetterie, contrastes dignes de Mirabeau : la gloire , la mort et la volupté étaient là.

Robespierre marchait aussi dans ce cortège; et, deux ans à peine écoulés, il devait faire décréter l'enlèvement outrageux des cendres du grand homme qu'il suivait ; Marat devait y entrer aussi pour tomber de là dans un égoul.

Confondu dans les rangs de i'Assembiée Nationale, M. Laîorvière assistait à ce triomphe funéraire. Sébastien et Apolline vinrent jeter un coup d 'œil sur le cercueil qui contenait les restes périssables de Mirabeau; maisconnme une passion véhémente se sent toujours plus grande que tout ce qui l'entoure, ils se fatiguèrent de ce spectacle qui les enlevait aux ravissemens qu'ils portaient en eux-mêmes; ils se promenaient sur les boulevards. Avril commençait; l'air s'infiltrait des émanations printanières, et la volupté germait comme les plantes, s'épanouissait comme les fleurs.

— Ainsi , disait la rêveuse Apolline, vous pensez, Sébastien, que tout Mirabeau est enfermé dans le cercueil que nous avons vu passer?

— Oui, tout Mirabeau est là : mais ses pensées sont répandues dans le monde; elles s'y mêleront à d'autres et concourront au progrès de la raison humaine,

— Et son âme !

— L'âme , c'est la vie ; dès que la vie n'est plus, l'âme n'est plus.

— Vous êtes désolant !... Hélas! mon maria toutes vos opinions philosophiques. J'aurais grand besoin d'appeler à mon aide celles de Marguerite.

— Faiblesses, superstitions, Apolline ; misères que tout cela ! L'amour et la liberté sont les seuls biens dignes d'envie , le reste ne vaut pas la peine qu'on se baisse pour le ramassera terre. Une couronne de roi serait là, que, loin d'en souiller mon front, je la briserais et l'enfoncerais d'un coup de pied dans la fange. La liberté ennoblit le cœur et le rend digne de l'amour , d'un amour comme le mien... Tu fronces le sourcil; tes yeux charmans veulent exprimer la colère... Oh! tes yeux, tiens, je brûle de les couvrir de baisers.

— Si quelqu'un marchait derrière nous! — Elle regarda avec inquiétude.

— Personne, Apolline; le boulevard est désert. Viens dans la campagne , où mes paroles ne t'effraient pas. .

— x\lors elles m'épouvanteront bien davantage : vous êtes incorrigible. Eh quoi ! cette affec-

222 LES IRANSACTIONS.

tlon qui nous a fait la vie si douce depuis quelques mois, vous voulez la profaner, l'empoisonner; plus rien ne sera , si vous ôtez de notre amitié ce calme dont je suis heureuse.

— Vous , heureuse!.. Non , vous ne Têtes pasl Etlesuis-je, moi? Vos scrupules de vertu ne sontils pas mon supplice ? ne fauî-ilpas me plier chaque jour sur le chevalet des convenances et sourire aux tortures que vous m'y faites endurer? Y suis-je assez docile? est-ce assez comme cela? êtesvons satisfaite de ma constance à souffrir? Savezvous que j'ai là , dans la tète et dans le cœur, des ongles de feu qui s'y enfoncent et s'y promènent en loussens? vous inquiétez-vous de la pâleur de mes joues?... J'en meurs!.. En avez- vous souci? avez-vous quelque attention pour si peu?

— Olî î c'est horrible! s'écria-t-elle; me traiter ainsi, moi!... pauvre Apolline!... — Elle se prit à pleurer en baissant la tète, de peur qu'un passant ne vînt à remarquer ses larmes. 11 regardait de l'autre côté du boulevard; ils allaient en silence, sans trop savoir où ils allaient; leurs yeux se ren-

contrèrent enfin. — Oh mon Dieu! il pleure, s'écria Apolline.

— J'ai regTet de ce que je viens de te dire... Pardon, pardon !.. Dis-moi que tu me pardonnes.

— Ne le sais-tu pas, Sébastien ? — Leurs bras se serrent l'un contre l'autre; ils prolongent cette étreinte en marchant; elle veut ensuite ressaisir l'ascendant qui, de jour en jour, hii échappe.

— Mon Sebastien , reprend-elle, vous aviez été plus calme ces mois derniers; pourquoi ce changement?,.. Si je ne perdais qne moi, je vous donnerais mon sang et ma vie , si un de vos désirs me les demandait. Mais , vous ne l'ignorez pas, mon mari m'aime; cette affection , triste et concentrée comme son caractère, est tout ce qui le retient sur cette terre; que cette affection vienne à lui manquer et c'est une existence perdue que la sienne. Me condamnerez-vousà envelopper mes démarches d'un mvstère honteux? êles-vous sûr que ce mystère ne sera jamais mis en défaut } Vous savez aussi . . .

224 LES TRA.NSACTIONS.

— Je sais que vous avez d'excellentes réponses à tout, reprit-il d'une voix brève.

— Sébastien! Sébastien! vous mettez des impossibilités entre vous et moi , entre nos deux amitiés.

— Amitiés!... Sans cesse renouveler ainsi mon supplice, disait-il d'un accent étouffé : je n'y tiens plus. Tu sais combien je t'aime, et tu me parles aussi froidement! Oh! c'est mal !,.. Ne songes-tu pas aussi h me quitter? Tu veux aller à Bordeaux !

— Ne l'ai-je pas promis?... En vérité, vous me tourmentez!...

— Ah! je vous tourmente ! murmurait-il en pâlissant; je vous tourmente !

— Oui, Sébastien; mais ce tourment, c'est ma vie. — La joie brilla sur le visage du jeune homme; Apolline combattait entre la peur et l'amour. Ils rentrent, carie vent fraîchissait, et cette promenade les avait lassés. Elle s'assied; debout devant elle , il la contemple ; enfin , hors de lui, il l'entoure de ses bras... Elle le repousse

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encore, s'élance et se renferme dans sa chambre... mais avec renivrement du baiser.

Elle fut plusieurs jours sans descendre de chez elle, et prétexta un malaise plus moral que physique. Elle résolut d'écrire à Marguerite, et de lui annoncer qu'elle allait enfin se rendre à Bordeaux. M. Latorvière en était attristé.

il déjeûnait silencieusement avec Sébastien, et négligeait les mets servis devant lui : — Mon cher ami, lui disait-il, Apolline veut aller à Bordeaux : sa présence m'est bien précieuse, vous le savez; elle est si bonne, si prompte à me consoler quand messieurs vos jacobins me menacent dans leurs diatribes écrites avec du fiel, de la boue et du sang. . . . — Il regarda auteur de lui craignant que les domestiques ne fussent pas sortis. — Vous savez, continua-t-il , que je n'ai de bonheur que par elle, eh bien ! elle veut partir. Elle n'est pas là , voyez comme nos repas sont tristes! Elle prétend que ce voyage est nécessaire à sa santé; elle se portait à merveille, il y

ahuit jours. Dites-lui donc, mon cher ami, com-

bien je serais malheureux, si elle s'en allait de Parissansrnoi. L'Assemblée constituante doitbientôt être dissoute; alors, j'irai où elle voudra, mais qu'elle attende. Montez chez elle, après le déjeuner, ei persuadez-la ; quoique vos opinions soient bien exagérées , elle a confiance en vous. — Ces paroles, prononcées avec abattement, torturaient le malheureux jeune homme.

— Madame Latorvière, répondit-il, m'a plus d'une fois parlé du désir que son amie a de la revoir ; mais je suis convaincu que, si vous lui manifestez vivement le chagrin que vous causerait son départ, il ne sera pas besoin que je lui parle... C'est à vous de vous expliquer avec chaleur. . . Vous êtes toujours si modéré! — Un mouvement de lèvres ironique accompagna ces derniers mots.

— Taisez-vous, petit jacobin ; je vous gâte, en vérité : vous aussi, je vous aime trop.

— Oui, jacobin, vous avez raison; et des plus purs ; je suis las de faire des discours et des motions. Monsieur Veto appelle les émigrés et les

LES THANSACTIONS. 227

Prussiens à son secours ; ma place est à la frontière, j'y vais, et je (lirai merci au boulet qui m'entrera dans la poitrine en me clouant à la terre.

— Partir pour l'armée! dit Latorvière; vous aussi, vous me quittez!...

— Alors, elle ne vous laissera plus, elle!

— Vous voulez mourir!

— Représentant du peuple, est-ce qu'il n'est pas beau de mourir sur un champ de bataille, en criant : P~we la liberté !

— C'est juste, dit Latorvière en baissant les yeux sur son assiette. Et quand vous êtes-vous enrôlé ?

— Hier au soir.

— Quand partez-vous?

— Demain, avec mes camarades... Notre bataillon est à Metz... Vous m'avez tenu lieu de père, pardonnez-moi d'avoir disposé de moi sans votre autorisation; c'est pour la France !... Allons! point de pleurs!... Je ne quitle pas sans regret une maison où... j'ai été l'objet d'une amitié qui m'était et qui m'est encore si douce!...

228 LES TBANSACTIONS.

Mais il serait beau vraiment de voir pleurer un volontaire !... — Il se leva de table; il avait honte et frayeur de sou émotion, les sanglots lu: coupaient la voix.

Latorvière monta chez sa femme; elle sommeillait un peu , il s'assit à son chevet , et quoique l'heure de partir pour l'Assemblée s'approchât , il la regarda dormir ; cet assoupissement était agité ; elle avança la main hors des rideaux en murmurant : — Oh!... retirez-vous!... allezvous-en! — Puis elle se réveilla.

— Quoi , nia bonne amie?

— Vous êtes là !

— Depuis quelques instans; je te regardais. Qu'avais-tu ?

— Moi ! . . . Rien.

— Tu parlais dans ton sommeil...

— Et qu'ai-je dit , s'écria-t-elle avec une inquiétude marquée; qu'ai-je dit?

— Des paroles confuses ; je n'ai entendu que ces mots: « Retirez-vous, allez-vous-en.» Tu rêvais peut-être ?

— Oui , je rêvais.

— Ma bonne Apolline, tu n'iras certainenjent pas à Bordeaux, tu ne voudras pas m'abandonner seul iei avec les ennuis que me donne l'Assemblée.

— N'avez-vous pas Sébastien qui vous tiendra compagnie?

— Lui! ce petit démon; il part.

— Il part!

— Pour l'armée ; il s'est enrôlé volontaire.

— Ah ! mon Dieu ! — Ce cri fut si déchirant qu'il en fut alarmé : mais elle se calma, sourit, et trouva assez de présence d'esprit pour lui faire oublier cette impression ; elle donna même des accens maternels q ses plaintes. Les femmes sont toujours habiles à prêtera leurs senîimens la physionomie la pUis convenable,

— Alors tu n'iras point à Bordeaux, répétait Latorvière avec une joie qui faisait mal à la jeune femme.

— Je vous l'ai déjà dit, — reprit-elle avec douceur, llparîitpourla séance. Quelques instans

230 LKS TRANSACTIONS.

après un (Jomestiqiie remit h Apolline le billet suivant :

(f Madame, votre voyage est inutile: ce n'est )) point à vous de partir, mais à mois; je viens de « prendre du service dans l'armée. La liberté et M la patrie ont besoin de cœurs dévoués, ardens; » le mien l'est, car il sait aimer ; il saura mourir » aussi — Descendrez- vous recevoir mes adieux?

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