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DEUXIÈME OMBRAGE

LES TRA>SACTIO>S.

Les passions portent-elles des germes de fatalité qui doivent sans cesse se développer? Sontce des forces invincibles lancées vers des limites inévitables, bonheur ou crime?

Non; l'âme a sa liberté, et les croyances sont des freins !

De nos jours, les paroxysmes sont à la mode

dans les livres ; le maniérisme froid des salons ne

s'en émeut guère; il s'en amuse ou les condamne

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frivolement ; mais ces sentimentales maladies gagnent de jeunes imaginations ; ces dangereuses rêveries se sont formulées ; on est convenu que la passion, pour mériter son brevet de passion en bonne forme , devait ne reculer devant aucune de ses conséquences, dût-elle broncher un jour contre les marches d'un échafaud... Misères, honteuses misères , qui d'ailleurs sont en manifeste contradiction avec les molles indifférences de la société moderne !

Le fatalisme est ce qu'il y a de plus abrutissant pour l'homme; il détruit tout, mérite, charme, vertu, vice, crime; nos actions ne sont plus alors que les produits des combinaisons organiques, moléculaires. Alors, pour être logique et conséquent, il faut s'empresser d'admettre que, lorsque la société punit, la société est coupable. Voyez oi!i l'on marche avec un tel système de matérialisme et de fatalité !... Mais non , l'âme est hbre et les passions ne sont pas invincibles. On doit surtout les combattre dans leurs rommencemens.

Ainsi parlait le vieux et noble conteur, qui che-

PRKLUUE. 147

niinnlt, en donnnnt !<' I)r;is à Féli("ie, vers unombryge du paro. L'aveugic s'appuyait sur Maxilien , plus inquiet que d'habitude.

— Arrêtons-nous, dit le général; nous sommes sur le tertre, je le sens aux plantes qui se brisent et s'exhalent sous nos pas. Encore quelques charmantes sensations pour le vieil aveugle! encore quelques gouttes de plaisir pour son intelligence fatiguée ! et c'est vous, mon cher comte, qui les lui verserez! De la position où nous sommes assis, je devine celle du paysage. A notre droite est la Seine et deux îles couvertes d'arbres , n'est-ce pas? La maison qu'on y élevait est-elle achevée?

— Oui , dit Félicie ; on en voit d'ici, à travers les fourrés, les combles et les ardoises luisantes au soleil.

— A notre gauche , sur les premiers plans du coteau , est un bois, d'oij s'élance la flèche d'un clocher.

— Vous devez sentir, général, ajouta-t-elleavec un sourire assez triste, que le temps est beau. Le ciel est tacheté par quelques groupes de nuages;

ils ln'isenl les jets de la lumière ; ils éclairent diversement les plans de la perspective, qui s'enfonce, immense, et coupée d'arbres, s'effaçant , avec les lignes blanches des villages, dans un horizon bleuâtre. Oh ! que c'est beau à voir!

— A écouter aussi, mademoiselle, ditMaximilien : vos paroles sont bien utiles au général; elles brillent comme des yeux éloquens. — Elle détourna la tète.

— Et savez-vous pourquoi, monsieur? dit le comte, qui cherchait à lire dans la pensée du jeune homme : c'est que l'âme vivifie les paroles de mademoiselle; tout ce qui jaillit de là est vrai, naïf, exaltable, et alors digne de respect.

— Celte noblesse d'âme , dit Maximilien, dont la main se crispait, serait un danger dans le monde.

— Je le sais : mais , écoutez! les cœurs purs ne sont pas toujours méconnus ; leur puissance attractive est forte aussi. On aime h pénétrer dans cette atmosphère sereine, où ils respireiU

PRELUDE. i-i9

le dévouement el le eoiiryge irétre ce qu'ils sont. Ecoutez! la vertu n'est pas stérile en plaisirs, moralement voluptueux : mais, quand on a vécu sous les zones ardentes du vice, on ne saurait vite s'acclimater à ces températures délicieuses de la vertu, où les joies, sans être de frénétiques convulsions, ont une pénétrabiliîé ineffable, une quiétude émue, un charme oii il y a toujours des découvertes k faire. Là , les souvenirs laissent vieillir, et vieillir en [)aix.

Les doctrines évangéliques ne sont pas épuisées ; elles se rajeunisfient et s'élargissent à mesure que les siècles ont besoin de leurs rajeunissemens, de leurs extensions. L'aven-.r est encore à elles. L'âme, ce princi-pe qu'elles ont sanctionné en lui promettant un Eden délicieux de ressouvenirs , an enfer de remords, l'âme fait la vitalité de la morale.

Mon premier récit ne vous a pas convaincu , Maximilien : ce n'est !à qu'un fait plus d'une fois observé ; mais j'espère en nos promesiades du n>atin, j\ pouirai îbéoriquemenl ;iburdtM' la ques-

tion avec vous. Aujourd'hui , je ferai une excursion dans la vie réelle de la passion.

Ma vieillesse ne condamne pas l amour; mes souvenirs sont plus indulgens. Médecin moral , je vais, dans mon récit, tâter, pour ainsi dire, le pouls à de funestes scntimens ; j'en aurai la fièvre et le délire.

Ecoutez! l'amour, pris dans son expression la plus étendue et la plus honorable, est le mobile de toutes les grandes choses ; il communique les flammes qu'il a ; il prépare l'association par la pensée; il lie par la sympathie des désirs, des espérances; il réalise par le dévouement et le concours dans l'action. Ainsi le feu modeste du foyer domestique peut allumer un phare, guide étincelant des nations.

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