‹ Les ombragesChapitre 14 sur 16 · LS IU,V.N.-.ALiiu>.S · texte numérisé non relu

LS IU,V.N.-.ALiiu>.S

Elle plie la lettre, y cache une boucle de ses cheveux, sonne, et lahii fait remettre. Le lendemain elle se donna des apparences de courage, descendit au déjeûner, et n'osa pas combattre la résolution du jeune homme. Le dévouement à la patrie allait du même essor que les espérances de liberté, d'égalité, de gloire, de bien-être social; époque grande et que voudraient rapetisser les ennemis de ce qui porte un caractère sublime, des formes colossales !

Pâle, vraiment malade, rassemblant mal ses idées, elle se traîna jusqu'à son fauteuil, appuyée sur le bras de son mari. Sébastien contemplait cette douleur, et telle est la passion, qu'il en était heureux; mais rien qu'à l'écouter parler son énergie s'évanouissait. Le déjeûner fut sombre, silencieux, rapide; l'heure du départ s'approchait.

Enfin, Sébastien se lève brusquement: — Sébastien, lui dit Apolline, qui sembla puiser du courage dans l'excès même de son chagrin; Sébastien, vous allez combattre les ennemis de votre

pays, c'est bien,,, mais sou venez- vous que vous seriez coupable envers les personnes qui vous aiment et qui vous aimeront toujours, si vous vous exposiez témérairement au danger; faites bravement votre devoir, mais ne faites jamais plus,

— Je vous le promets, madame; ma chère bienfaitrice, je vous le promets; et si je meurs, souvenez-vous de moi. — 11 embrassa Latorvière, qui observait cette scène avec une morne taciturnité.... mais ce ne fut qu'en chancelant comme un homme ivre que Sébastien s'arracha des bras d'Apolline, qui, debout l'œil voilé, semblait pétrifiée par sa douleur.

Les sociétés et les individus cèdent souvent aux mêmes impulsions. Les liens qui rattachent les hommes à Dieu et les hommes entre eux , sont des nécessités de sociabilité et de bonheur : l'âme, abandonnée à ses passions, ne sait plus où se prendre pour s'arrêter; la société agitée se fatigue en désordre, se crée des apparences de paix, transige avec le malaise, met du rouge sur sa pâleur, imite la force et la santé, autant que possible , ou bien entre en des convulsions effroyables , il

n'y a plus de liens de Dieu h elle, d'elle à chacun de ses membres.

La révolution de 89 s'est lancée dans des tourmentes ensanglantées qu'on sait , parce que d'un côté une cour impie , hideusement corrompue , vaniteusement égoïste , s'est opposée au développement du progrès , et que , de l'autre côté , la Convention , triomphante dans cette lutte désespérée , a voulu reconstruire la société sans hens religieux '. La révolution de 89 , comme Mirarabeau, avait bien du sans; ^âté.

Et pourtant cette révolution a fait des choses admirables , sublimes. Elle sut accomplir tout ce que permettait son principe; elle nous a légué un grand courage à imiter, des excès à éviter, une œuvre immense à poursuivre, guidés par un autre principe à la fois divin et décromatique.

Près de dix-huit mois s'étaient écoulés; le sang

(i)Le culte de la déesse Raison et de la Théophilanthropie n'étaieiit point des religions, mais plutôt des cultes théàîrals et dérisoires. Le catholicisme de l'empire évolutionnait comme la garde aux revues. Le catholicisme romain est déjà en dehors de la question, ets'affaise dans une léthargie qui peut être longue encore.

de l'infortuné Louis XVI allait bientôt nnuiiiler les planches d'un échafaud, élevé en face de son palais. La Convention préparait ce jugement terrible. M. Latorvière était rentré au sein de Tobscurité d'où il n'aurait jamais dû sortir; il vivait dans la retraite, affligé du spectacle de la révolution précinitée en des crises renaissant d'ellesmêmes. Silencieux, morose, il renfermait tout ce qui lui restait de pensée et d'affection en sa femme, dont la beauté s'élevait devant lui , fleur gracieuse et triste.

Il était venu à ce degré de faiblesse qu'il redoutait la lecture des feuilles publiques; il sortait rarement, et ne se jjromenait qu'autour de sa maison, sur les boulevards, avec des frayeurs dont Apolline était honteuse : mais elle lui cachait ces impressions-là, car il lui disait souvent : — (( Apolline, je n'ai plus que toi h aimer; » grâce à toi j'ai encore un peu de bonheur à )) vivre; si tu m'étais enlevée, je me tuerais. « — Dans les circonstances critiques les hommes faibles ne savent se résoudre qu'à la mort; l'homme

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fort agit jusqu'à ce qu'il en soit enipêché; il vit, il souffre, il triomphe, ou il meurt à propos eî utilement.

Dans sa correspondance avec Marguerite, Apolline éludait toujours la proposition qu'elle lui faisait souvent de venir setablir auprès d'elle. L'amitié était absorbée par l'amour. Il ne s'agissait plus maintenant de transactions; entretenue par les lettres de Sébastien à Latorvière , lettres dont elle interprétait en silence les expressions, la passion était devenue toute puissante. Apolline espéraitrevoir Sébastien à Paris : le danger éloigné n'avait plus les apparences du danger; elle le souhaitait.

Un matin elle lisait le journal, son mari se promenait mélancoliquement dans la chambre, quand elle s'écria : — Ah! il est blessé! — La feuille lui échappe.

— Qui donc?

— Sébastien. — Elle perd connaissance; il lui saisit la main, puis, la trouvant froide, glacée, il la rejette... Mouvement de désespoir concentré !

incident muet qui explique la sombre inertie de ce caractère! drame intérieur, dénoué par un geste, par un silence méditatif et douloureux devant une jeune femme évanouie! Péripétie terrible et qui n's pr,s de témoin! il la regarde évanouie, et peut-être la voudrait-il morte... Mais il l'aime, il s'émeut, une larme s'arrête et vacille aux bords de sa paupière; son teint bilieux se colore un peu ; il saisit des sels sur la cheminée, soulève le corps souple d'Apolline, qui rouvre enfin les yeux.

— Sébastien, dit-elle languissamment, il est peut-être mourant dans une ambulance, peutêtre mort... Il faut y aller î

— Oui , Apolline.

— Si tu n'y vas pas , j'irai moi.

— Je t'assure que j'y veux aller moi-même.

— Nous ne devons pas le laisser mourir sans secours.

— Sans nul doute , ma chère amie.

— Des étrangers à son chevet!... Ah! peutêtre est-il gisant sur la paille!.... Pars.... mon

bon ami; il n'y a pas de danger à ce voyage! Latorvière éprouva une honte secrète et terrible à ces paroles d'une douceur si accablante : mais ilrépondit seulement qu'il ne craignait rien, puisqu'il s'agissait de rassurer Apolline sur le sort de Sébastien. 11 s'efforçait de la calmer : le saisissement et les anxiétés de la jeune femme avaient été trop soudains et trop vifs pour qu'elle eût la force de s'observer ; chaque naïveté de sa douleur déchirait son mari, qui s'était habitué à taire ses impressions. Il manquait de ce courage qu'il faut, dans les occasions décisives, pour manifester ce qu on éprouve. Il partit le soir même.

La blessure de Sébastien était dangereuse ; on fut inquiet de sa vie : cependant quelques semaines après l'arrivée de Latorvière, il put être transporté à Paris, et supporter l'émotion de revoir Apolline.

La revoir !.. ce bonheur lui donnait des forces; il contribua à lui rendre la santé : mais l'amour se cachait derrière ces incidens. Apolline ne devaitelle pas ses soins au pauvre blessé? Comme elle en

élait prodigue ! comme la passion se saisissait de tout ce qui pouvait la nourrir! Elle s'asseyait auprès de son fauteuil, le posait commodément, lisait devan?. lui pour le distraire, le soulevait quand il voulait marcher... Avec quels tendres regards il la remerciait! Elle se croyait en sûreté contre les observations de son mari ; le bonheur est si aveugle !

Un jour il s'assoupit, la tête appuyée sur l'épaule d'Apolline , elle n'osa pas le réveiller; elle attendit, elle regarda, elle s'attendrit , et quand il rouvrit les yeux, il s'excusa si bien, qu'elle n'eut pas même la pensée de le gronder. Ces promenades au jardin, ces forces qui revenaient si vite par le charme de se sentir aimé , ces paroles passionnées qu'elle ne condamnait plus , ces irritations qu'ils recherchaient fun l'autre, ces affaissemens graduels de la volonté, aucune pensée divine à opposer à tant de séductions, ces langueurs qui brillaient sous les cils des paupières, ces luttes... Enfin, un jour, elle se laissa aller dans ses bras en murmurant : — Ah , malheureux! vous allez rouvrir votre blessure !

Un malin, trois mois après, on entend une détonation d'arme à feu dans la chambre de M. Lalorvière... Apolline épouvantée accourt, entre... Il gisait mort, la tète fracassée... Sur son secrétaire étaient ces lignes écrites d'une main tremblante :

« Adieu, Apolline !... L'existence m'est devenue >) odieuse depuis que je sais que tu ne m'aimes

« plus,etqueSébastien est heureux par ton amour.

» Adieu , je meurs afin de n'être plus un obstacle )) à votre bonheur. »

Sébastien s'étant élancé aussi dans l'appartement... il va presque heurter Apolline, évanouie auprès de son mari étendu sans vie ; les doigts crispés de l'infortunée tiennent encore le papier où elle a lu des mots qui lui mettent au cœur des remords qui vivront autant qu'elle.

La plaine de Marengo s'étendait vaste, encadrée de montagnes et couverte en ce moment de tentes, de caissons, de canons, d'hommes et des feux à demi éteints des bivouacs; l'horizon commençait à s'éclairer de quelques lueurs d'aurore, les deux armées semblaient encore endormies. Peut-être Bonaparte et Mêlas, les yeux attachés sur leurs cartes, méditaient-ils les moyens de destruction les plus prompts et les plus décisifs;

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chacuud'eux calculait 1 aijéantlssement de l'armée ennemie qui dormait. Que de nobles cœurs , que d'aUccllons pleines de vie et d'espérance seront brisés par les balles et la mitraille. Que de mères, de sœurs et d'amantes pleureront sous le treillage ou dans la chaumière; car c'est là surtout qu'on aime! L'iiommc est-il donc si peu qu'il faille éparpiller ses membres et verser son sang pour des ambitions?... Mais ces républicains se battent encore pour la patrie; leur mort n'est pas une énigme capricieuse qui part de la tète d'un seul et pour la gloire d'un seul; le mot de liberté est encore érriî sur leurs drapeaux déchirés parles batailles d'Italie, et ces jeunes braves qui dorment sur la terre pourront glorieusement dormir dessous.

A quelque distance des sentinelles avancées de ses tirailleurs, un jeune ccloricl achevait sa ronde suivi d'un commandant; 11 regardait en silence h travers la nuit, recueilli au moindre bruit. Ce jeune colonel , c'était Sébastien ; son courage avait souvent excité l'admiration de ses chefs et

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de ses cjunarades; promu (iéjà à un grado brillant, il restait froid aux éloges et aux récompenses.

Le commandant debout près de iui était aussi un volontaire intrépide, patriote et pr.r; il ne comprenait rien à l'abattement de son ami, car la liberté triomphait alors de la coalition des rois. Sébastien ne reprenait son énergie que la veille d'un combat; le lendemain il retombait dans sa mélancolie.

— Vous êtes bien silencieux, mon colonel! vous si brillant un jour de combat! S.ms doute les Autrichiens sont bien nombreux : mais nous les avons enfoncés plus d'une fois , et Desaix nous arrive au pas de charge avec sa division.

— Ma tristesse n'est pas telle que vous la supposez... Commandant, si je suis tué, vous ferez parvenir ces lettres à leur adresse.

— Soit : mais, reprit-il en riant, je les recommanderai au capitaine, qui les recommandera au lieutenant, qui les recommandera au sous-lieutenant... Vous comprenez que ces pré-

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caations-là ne sont pas inutiles dans un coup de feu comme celui dont nous allons être régalés .m nom de la république.

On entendit des pas de chevaux; les sentinelles, qui étaient prévenues, continuèrent leur faction. Le général en chef suivi de quelques officiers parcourait la ligne; il alla droit au colonel, — Très bien, colonel; vos deux bataillons, dit-il de cette voix si séduisante quand il la rendait affectueuse , vos deux bataillonssont bien postés : je suis content de votre zèle. Commandant, vous échelonnerez les deux autres bataillons en vous rapprochant de la ligne. Adieu, colonel; défendezvous là sans songer à la retraite : vous serez soutenu par une demi-batterie.

— Oui , général. — Descendu de cheval , Bonaparte examina avec sa longue-vue la position des ennemis, resta un instant pensif, puis se remit en selle, partit et disparut dans l'obscurité qui s'éclaircissait de moment en moment. Sébastien donna avec calme ses ordres au commandant, et il resta seul , les bras croisés.

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— Qu'il est heureux, pensait-il en le voyant s'éloigner léoèrement; il ne paraît tourmenté paraucunsouvenir... Moi, le remords d'avoir tué le bonheur d'Apolline semble avoir flétri jusqu'à mon courage et les distinctions qu'il m'attire ; tous les bons sentimens que j'avais en sont altérés. Il est intrépide lui aussi ; mais sa valeur est pure comme son caractère. L'influence d'un malheur mérité se répand sur toute la vie. Il n'est pas jusqu'aux ordres du jour où je suis honorablement cité, qui ne me torturent. Je sens que

je ne mérite pas ces éloges car je n'ai pas de

courage, j'ai du désespoir.

On entendit bientôt après battre la diane dans le camp : l'armée française se réveilla gaîment pour combattre , et le jeune colonel déploya pour soutenir les premières attaques , ce sangfroid brillant qui électrisait ses soldats.

Dans une jolie chambre à coucher qui donnait sur un jardin et sur la campagne boisée qui environne Meudon, endescendantversParis, Apolline est étendue sur un lit de repos. Comme elle avait vieilli en peu d'années ! Que sa langueur l'avait maigrie ! On devinait toutefois à la délicatesse de ses traits qu'elle avait dû être belle.

Marguerite était venue s'établir auprès d'elle avec son mari ; elle la consolait par tous les moyens quesonamitié imaginait. Il est des chagrins dont onne guérit jamaisentièrement. La vie matérielle

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all.iil bien encore chez Apolline: niaislavieducœur étaitmorte. Elle avait essayé des distractions delà société, qui se reconstiluaitgalante, éprise du plaisiretbrillanterpuis, après de vains efforts, cette société l'avait importunée; elle tomba malade.

Sébastien avait été trouvé mort sur le champ de bataille de Marengo, la poitrine traversée par une balle ; aucun de ses soldats ne le vit tomber; un grand nombre d'entre eux gisait autour de lui.

On cacha le plus long-temps qu'il fut possible cette mort à la malheureuse Apolline: il fallut la lui apprendre, et lui remettre la lettre d'adieux qu'il avait écrite sur le champ de bataille. Depuis ce jour sa santé déclina plus visiblement ; ses forces l'abandonnèrent ; elle ne se levait déjà plus que pour se coucher sur ce lit de repos d'oii elle apercevait la campagne.

Le retour de Bonaparte annonçait visiblement ses intentionsde despotisme. Apolline n'aimait plus que par souvenir, et ce que Sébastien avait aimé ; elle parut plus agitée ; toutes les grandes secousses poliliqups ébranlaient ses souvenirs.

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— La voilà morle aussi, (lis;iit-e]!e trisleinentà son amie ; la voilà morte cette liberté qu'il aimait tant! Sébastien! nous ne pouvions plus nous revoir et nous aimer ! Il s'est fait tuer pour elle.

— Eloigne ces tristes pensées; regarde le ciel , où il est.

— Il n'y croyait pas... Tiens, je t'aime, Marguerite, parce que tu me parles souvent de lui.

— Tu m'inquiètes, ta main est froide. Songe à Celui que Sébastien contemple, au Dieu de miséricorde.

— Quelle âme tendre il avait! Tu prononces bien souvent le nom de Sébastien, Marguerite?

— J'ai prié tant de fois pour lui !...

— Que tu es heureuse de pouvoir prier !.. . Moi, j'ai toujours sous les yeux l'image de mon mari sanglant.

— Apolline...

— Écoute, écoute-moi... Ne comprends-tu pas que ce sont mes dernières paroles?

— J'ai encore l'espoir...

— Je sens bien que j e meurs , moi... Ne sonne

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pas!... Je veux être seule avec toi , je veux parier de lui jusqu'au dernier moment.

— Qu'une idée, sinon pieuse, du moins consolante, te vienne soulaoer .. Si dans l'éternité...

— 11 n'y croyait pas...

— Il t'aimait tant, Apolline, qu'il a peut-être espéré en une vie meilleure...

— Oh! notre faute est bien expiée...

— Oui, tu as pleuré. Dieu est tout miséricordieux... Les âmes qui se sont aimées ici-bas doivent se chercher et s'aimer au ciel , attirées par un charme ineffable, divin, immortel !... Va, il a invoqué ton souvenir en expirant ; il a eu cette espérance... N'en as-tu pas besoin, toi aussi?

Elle s'inclinait à son chevet, et semblait vouloir communiquer à la mourante ces pensées qui aident à mourir, et qu'alors il est si fortifiant d'avoir eues toute la vie! La tendresse avec laquelle furent prononcées ces paroles émut Apolline, qui éleva les mains et les yeux au ciel, et les abaissa pour ne plus les relever.

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