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TROISIÈME OMBRAGE

LE CHEVALIER d'a*'*.

N'est-ce pas à force de nous exagérer le bonheur idéai que nous nous rendons malheureux? Nesont-ce pas les splendeurs de l'imagination qui éclairent trop les misères de nos réalités? Oui , sans doute , celte faculté de tout embellir a ses tourmens et ses joies, mais elle est ce qu'il y a déplus noble, de plus exquis^ dans notre nature. Le bonheur ne doit pas ressembler à une grande route monotone, plantée d'arbres égaux qui brisent les rayons du soleil, la diversité est nécessaire

à qui voyage et à qui vil : j'aime assez que la vie monte et baisse. Le fond du bonheur doit donc être l'habitude, mais une habitude, pour ainsi dire, brodée par cette i?nagination que l'aflPection donne presque toujours.

S'en prendre à des impossibilités, s'y épuiser, c'est se créer des malheurs, et au nombre des impossibilités, en fait de bonheur , je range tout ce qui est coupable. J'admets un délire couronné de succès et de mystère, tôt ou tard le chagrin arrive et réagit; il revêt toutes les formes pour s'introduire dans votre joie et la corrompre. Si tous les malheurs ne sont pas éclatans, ils n'en sont pas moins réels; ne rongent-ils pas sourdement au cœur du bonheur domestique ?

Ecoutez! nos institutions sont mal réglées, puisqu'elles ne sont plus en rapport avec la réalité des choses. Les dissouuances sociales éclatent de toutes parts; l'instrument n'est plus d'accord, il faut eu rétablir l'harmonie ; sans nul doute; mais le mal est aussi dans les mœurs et dans les fausses idées reçues. Les modernes exagérations

qui contrastent avec les atonies régnantes sonl les symptômes de h maladie sociale. Au milieu de ces simagrées qui ne veulent ni limite, ni tVein , au milieu de cet échange d'élégans mensonges, rien de plus rare qu'une passion vraie, constante, durable, qui va toujours s'asseoir au même foyer et en user le marbre.

Combien peu de nos fièvres, ou réelles, ou jouées, résisteraient à l'analyse qui soulèveraitl'un après l'autre les replis du cœur! Que de vanité s'y mêle quelquefois, à défaut de l'intérêt matériel! Nous mettons presque partout l'amour-propre à la place de l'amour; nous ne voulons guère que ce qui est extérieur et remarqué.

La passion est aussi parfois le produit d'une énerva tion fébrile delà volonté. Une femme doit, pour s'enorgueillir d'un hommage passionné, étudier l'homme qui ie présente. Qu'est-ce, sirintelligence,qui s'afFectionnejusqu'k l'oubli des convenances et des devoirs, est débilitée par une éducation mal dirigée? qu'est-ce, si cette tête s'est

appauvrie et détériorée? Peu de chose; et il n'y a

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pas là de quoi flatter Lui otirir les ruines d'une jeune intelligence, une déraison, qui quelquefois niénie se fait honneur de sa décrépitude de vingt ans, c'est presque une injure.

En parlant ainsi, Bargevilier regarda fixement Maximilien, qui parut embarrassé. Ce soir-là, on était allé dans une partie du parc qui donnait sur une pièce d'eau entourée de saules aux branches pleureuses; la solitude y plaisait par un silence quelquefois troublé par des chants d'oiseaux et une petite chute d'eau plutôt faite pour l'oreille que pour l*oeil. Rien d'aussi ridicule que ces niagaras do jardin, hauts do six pieds, rochers maçonnés, et dont l'antiquité se badigeonne tous les ans : mais cachez sous des arbres et des plantes cette eau qui tombe et bruit ; que des cailloux inégaux , des quartiers de roche animent le courant par la résistance, vous obtiendrez des murmures harmonieux, des rêveries près de ces murmures.

Écoutez! continua Bargevilier ; cette prostration des forces de la volonté peut être la cause de

bien des malheurs ; elle conduit quelquefois même h la démence ;carlafolien'est pasceque pensent les physiologistes exclusifs qui ne regardent qu'à Tinstrument delà pensée , encore, quand il est désorganisé : ce dérangement dans les fonctions de l'organisme est le résultai d'une impulsion animique tropfortesur un seul point et annihilée sur lesautres. Préoccupez-vous Irop vivement et trop longtemps d'une pensée absorbante, négligez l'exercice de vos autres facultés dans ceîte dangereuse contemplation , et h coup sûr votre raison , quelque puissante qu'elle solî, cessera d'être dans son état normal '. Les hommes qui ont force d'intelligence prennent et quittent la médilatiojî auand bon leur semble : leur volonté tient les idées et les passions comme par la bride.

Peu d'hommes ont cette trempe de caractère. Le mal provient de nos vicieuses éducations , qui ne mettent pas nos facultés en équilibre.

(i J L'étude de laphrénologie, considérée comme étude de l'instrument dont se sert l'âme, est très utile à la morale et à l'avenir de l'éducation dans tous les pays: Spurzheim l'envisageait ainsi.

Quelques unes de ces vérités se trouveront mises en action dans le récit que vous allez entendre. Et ce sont des heureuses fortunes pour mes manies conteuses que de si beaux ombrages , un temps si pur, des attentions si bienveillantes. La narration "j coule d'elle-même avec ses fantaisies et ses caprices, mais aussi avec ses enseignemens cachés sous les fleurs de la parole.

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