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Lf.s violences politiques amènent presque toujours leurs réactions : la terreur avait eu la sienne, arrêtée par le i8 fructidor; mais le directoire, mou, empanaché, corrompu, méprisé, tomba, bientôt après, plutôt devant le dédain de l'opinion que devant les baïonnettes des grenadiers de Bonaparte. L'échafaud n'était plus en permanence; le sang était lavé, effacé; on dansait; le bal régnait sur les imaginations excitées par les gracieuses licences du costume grec. On aimait
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tout ce qui faisait spectacle, ou, |joar mieux dire, on se faisait spectacle de tout; on vivait sur la place publique, dans les jardins, sur les boulevards; la frénésie du plaisir allait tête levée; ce chaos, enivré jusqu'au délire, brillait de tout l'éclat d'un luxe rajeuni. La nation attendait le bien-être comme toujours; elle était lasse de ce long et sanglant travail de notre révolution. Bonaparte comprit que cette lassitude permettrait tout despotisme qui, pnr pudeur, garderait le nom de liberté.
Il comj)ril cela , et, avec une audace pleine d'habileté, il exécuta ce qu'il avait compris. Nul homme ne savait mieux que lui la puissance du vouloir. Dédaigner ainsi, c'est pouvoir beaucoup: niais il fallait dédaigner pour relever, consolider, au nom des principes proclamés; c'est ce qu'il ne fit pas. llabsorba tous ces principes dans son individualité; il crut les personnifier en lui; il développa l'égalité en confisquant la liberté; puis il voulut nous en donner l'équivalent et la monnaie en victoires : il n'en existe pas; ce peut
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être une glorieuse dislnution de quelques la.nce.s, voli;» tout. S'I; ;!v;nt réuni, à la sublimité (le son génie, la probité snhlinic de Washington , il eût clé un être complet dans l'idéalisme le plus élevé, il n'a été qu'un grand homme de transition.
L'héritage du directoire consistait surtout en immoralités de toutes sortes; il songea à trier ce qu'il y avait de plus présentable dans ces immoralités, elà imposer silence à l'énergie des hommes purs f minorilé qu'il travaillait a amoindrir. Il flattait tous les partis, il gardait auprès de lui la métaphysique de Sieyes , parce qu'il agissait derrière les nuages embrouillés de cette métaphysique. Là encore la conscience manquait; là encore l'égoisme a triomphé, et s'est fortitié de tous les égoismes qui gravitaient auteur de lui.
Il en était là de sa destinée: toutes les imaginations, comme toutes lesespérances, étaient remplies de lui. Sa figure pâle, maigre, ses longs cheveux plats, son austérité, lorientalisme de sa diction, ce regard vagueetfixe qui plongeait dans l'avenir, tout paraissait extraordinaire en luij des
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Circonstances inouïes lui avait balayé le terrain jusqu'au Irônc; et, au besoin, plus d'un de ses valets se serait couché dans la fange et le sang pour éviter une tache à ses pieds consulaires.
Un soir de la première année de son consulat, il y avait affluence à l'Opéra; il y devait assister. Deux loges seulement étaient vides dans la salle. Les muscadins, les monarchiens, les incroyables, quelques montagnards, desofhciers revêtus d'uniformes déjà plus élégans, des femmes dont les tuniques grecques laissaient en liberté les blanches épaules , avaient envahi les loges et les galeries; le peuple était serré au parterre et aux sommités de la salle ; il ne demandait que des émotions , lui; Bonaparte était son émotion d'alors.
On comprenait une attente vivementexcitécau fond de ce bruissement de paroles; les mots de grand homme, de libérateur, de héros, de vainqueur de l'Italie h travers les expressions bien plus rares de liberté et de constitution, s'échappaient de ces foyers d'agitation. Sur le devant d'une loge étaient trois jeunes gens d'une toilette
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exempte des exagérations à la mode. Un d'eux, pâle, s'appuyait sur le velours de la rampe , et semblait ne point connaître les deux personnes assises auprès de lui. 11 appelait l'attention par la noblesse soucieuse empreinte sur son large front et la sérénité méditative de son regard ; sa forte préoccupation planait sur la foule comme ses rêveries solitaires sur la vie : c'était un de ces hommes si rares qui méditent, dèsleur jeunesse, comment ils ouvriront les veines de leur existence pour infiltrer goutte à goutte ce qu'ils ont de bonheur, de pensées et de sang pur dans les veines du corps social. L'inquiétude était à l'aurore de son talent : mais cette rosée de larmes une fois tombée, il devait briller plus lumineux, réparant ses forces et son éclat dans l'étude des hommes et des choses. 11 avait rapporté de ses voyages une habitude de méditation solitaire et une laciturnité un peu sauvage peut-être : mais sa conversation, dès qu'il s'animait, séduisait par une douceur et une élégance infinie.
A côté de lui se tenait un jeune homme dont
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ta physionomie nnnonraiî ur. jiigemeiu {èruie mais un peu froid. Son ami, plus jeune encore, n'avait rien cl'extrordinaire : sa Haure était douce, mélancolique; ii parlait peu, et son maintien trahissait je ne sais quoi d'inquiet; du reste, ses manières révélaient la distinction et la politesse de son caractère. Les deux jeunes gens s'entretenaient à mi-voix; l'étranger paraissait distrait.
— Mon cher chevalier (car, grâce au premier consul et a la marche du gouvernement, je puis le donner ce titre), en vérité l'incohérence de tes paroles me fait peine. Dans quelle incertitude de toi-même je te vois plongé! quel fruit des éducations en dehors des faits! Je ne te dis point de soutenir le gouvernement actuel si tes opinions ne sont pas en sa faveur; mais donne une direction quelconque à tes idées ; ne flotte pas dans je ne sais quel vague rêveur sans but; il appauvrit l'intelligence, détériore les facultés, les habitue à démolies insignifiances. Plus on se sent de l'attrait pour ces mélancolies, plus on doit se siourrir d'études positives, fortes, substantielles.
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— Il faudrall, mon cher ;mii , avoir goûî il quelque chose.
— Ajoute qui! iaudrait avoir une volonté aussi, il est important de se vaincre soi-même, de s'impo;-;er des labeurs, de les accomplir, de s'arracher du cœur des pensées douces et amoUissanles; plus on s'y complaît, plus il faut se faire violence, en secouer le charme. Il faut savoir pétrir son cœur à volonté, y étouffer l'amour, au besoin; on en souflre : mais ce n'est qu'à ce prix souvent qu'on devient un homme remarquable. Le plus grand malheur qui puisse arriver c'est de tourbillonner d'une pensée à une autre, d'une préoccupation à une autre, sans relâche, sans avoir le temps de respirer; cette mobilité est funeste au repos, les idées etle3 sensations se heurtent, vous tourmentent. On gagne toujours à mettre du sérieux dans sa vie. Il est des tristesses que je conçois volontiers, av^ec lesquelles je suis prêt à pleurer; mais ce ne sont point ces tristesses de découragement, ces oisivetés d'une douleur niaise, tout en lieux communs ou en trivialités affectées.
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qui prend toujours sur le sens commun, il est une tristesse bien rare et qui ne peut être légitimée que par l'événement, c'est celle d'un esprit supérieur qui a l'instinct et la prévision des douleurs de la mission qu'il doit accomplir.
L'étranger entendit ces derniers mots et tressaillit; cet étranger, c'était René. Leduc de Montmorency parut en ce moment dans une loge; René et lui s'adressèrent un léger salut.
— Ce n'est pas le .iiiialheur d'une force aussi élevée qui te tourmente, continua lejeune homme en baissant la voix; nourris-toi d'utiles travaux, étudie les lois, et la philosophie dans ses rapports avec la société: marque ton passage ici-bas, sinon par quelques résultats, du moins par quelques etForls. Il n'est point de sphère limitée où il n'y ait un peu de bien à faire.
— Telle est mon intention, répondit-il avec une distraction nonchalante et comme importuné par les conseils de son ami, telle est mon intention... Mais personne encore I — Et il montra une loge vide entre les colonnes de l'avaut-scène.
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— Personne encore , — dit le jeune homme en se retournant vers l'autre loge. Il se fit un grand mouvement, la porte de cette loge s'ouvrit avec fracas et promptitude , comme si tout obstacle devait se briser devant l'homme qui entrait. Bonaparte , accompagné de Duroc, Lannes, Berthier, du chevaleresque Junot et de quelques officiers supérieurs, parait; il est salué de vives acclamations; toutes les lorgnettes, tous les regards, sont pendant quelques instans tournés sur lui; il s'incline un peu comme pour lever la tête plus haut après; un sourire plein de charme, une attrayante bienveillance , animent son visage , qui reprend bientôt son expression pensive. C'était le salut fait à la gloire et au génie.
Presque au même instant, le chevalier d'A"*^"*^* s'agita sur son fauteuil : la porte de l'autre loge s'ouvrit doucement; quelques personnes y prirent place; au milieu d'elles se distinguait une jeune femme d'une beauté déjà célèbre. Un murmure flatteur et empressé parcourut les loges et le parterre; les têtes ondulèrent penchées vers elle. C'était le salut fait à la beauté.
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L'exquise et chaste toiiette de la jeune femme faisait harmonie avec la suave pureté de ses traits et I élégance de sa taille; l'éclat de sa beauté était d'autant plus éblouissantet plus prompt à charmer qu'il parlait d'une âme où tous les nobles sentimens avaient leur source; sa modestie et sa timidité même ne voilaient légèrement cet éclat que pour lui donner un attrait plus particulier; la fraîcheur de sou sourire naissait de la fraîcheur de ses pensées. Ce sourire suffisait à récompenser le talent; elle l'inspirait par ses approbations, même par son silence et sa manière d'écouter; et le dirigeait toujours vers l'idée de l'exquis et du mieux; son suffrage préparait, formait presqu'un succès; et auprès d'elle l'amitié avait un caractère passionné. La charmante mobilité de sa physionomie, la délicatesse de ses laçons de voir; soîi entraînement vers tout ce qui est belle originalité, puissance de talent, puissance de vertu, élévation de courage; son penchant vers l'idéalité qui console, une douce feinte de rêverie, répandaient mille euchantemeus autour d'elle. C'était Psvché , mais Psyché chrétienne.
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L'orchestre s'anima et commença l'ouverture; îe rideau se leva. La musique d'à lors se déclamait plus qu'elle ne se chantait : maisaussi le drame n'était pas un accessoire comme aujourd'hui ; l'action intéressait par elle-même. Bonaparte y prêtait peu d'attention; il semblait quelquefois comme assoupi dans ses pensées; plus le travail intérieur de l'âme est actif, plus il semble imposer d'immobilité au corps.
. L'attention du chevalier d'A*^"^ se concentrait dans la loge de l'avant-scène, et jusqu'à la fin de la pièce , son regard s'y reposa.
Un peu avant le baisser du rideau, il sortit, entraînant son ami dans le groupe des personnes qui attendaient sous le vestibule le passage de Bonaparte; il arriva saluant avec affabilité, et recueillant d'un air de bonté souveraine les témoignages de dévouement qui éclataient: à son aspect.
La jeune femme sortit un peu embarrassée de l'admiration qu'elle excitait; mais ce léger embaiTas était une grâce de plus. En allant àsa voi-
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ture, ellerendità l'ami du chevalier d'A"*^** le salut qu'il lui avait adressé.
— Quoi! s'écria-t-il, vous !a coufiaissez; elle, Amélie?
— J'ai cet honneur : mais , [jar malheur , mes travaux et mes nouvelles fonctions me privent souvent du plaisir de me présenter à son hôtel.
— Eh bien ! m'y présenterez-vous ?
Il médita un peu et répondit : — Les connaissances que vous y ferez ne peuvent que vous être honorables et utiles.
L'hôtel Necker était le rendez-vous de la brillante société de ce temps: Amélie l'occupait. L'Europe jouissait alors de quelques jours de paix, ou plutôt de trêve. La France et la coalition s'arrêtaient l'une devant l'autre, comme les héros d'Homère avant d'engager leur combat à mort. Hélas ! ce n'était plus pour des principes utiles à réaliser qu'on allait se battre et imbiber la terre de san» mais pour un homme qui croyait les représenter,
et qui les détruisait victoire après victoire. On
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respirait toutefois; la société éparse se reformaif. Dans <c salon se rencontraient madame de Staël, M. de Narbonne, la duchesse de Luynes, la duchesse de Chevreuse, les Montmorency, Lucien Bonaparte; Murât, Eugène Beauharnais, Bernadotte, tous trois destinés à la royauté; le général Lafayetle, continuant par son opposition une illustre carrière si belle dans son unité })atriotique ; Moreau , qui aurait dû mourir pour la France; Masséna, vainqueur h Zurich ; l'intrépide Junot ; Gérard etTalma; Camille Jordan , et Ballanche , qui devait, un jour , composer son oraison funèbre avec un style pur et limpide comme des pleurs; La Harpe, parfois retranché dans sa morgue pédantesque; les plus illustres étrangers, la duchesse de Devonshire , le prince d'Orange, fils du slathouder, Erskine, Adair, Fox, honneur de l'Angleterre, et que la France éclairée accueillait avec admiration. Au milieu de ces nombreuses réunions se distinguait madame de Staël, la tète souvent ornée d'un schaîl de couleur éclatante , roulé en turban; ses traits un peu prononcés s'em-
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belliïsalent dans les inomens d'inspiration; un dithyrambe varié , tantôt revêtu de formes fines et moqueuses, tantôt pittoresque, élincelantd'images rapides , charmait en découlant de ses lèvres; elle se laissait peut-être trop dominer par le plaisir qu'elle éprouvait elle-même de ses paroles ; lancée trop haut dans l'idéalisme, elle s'y oubliait un peu quelquefois; elle se jouait des contradictions, tantôt les attaquant de front, tantôt les tournant avec adresse, parfois éludant la difficulté par un Irait vif, ou une plaisanterie toujours empreinte d'alticisme.
Le chevalier d'A*"^* avait été présenté chez. Amélie, un soir que René devait y lire quelques fragmens d'un épisodede l'un de ses ouvrages. L'étrangeté harmonieuse et subhme de cette prose blessait quelques critiques secs et froids; mais elle charmnit les esprits les plus distingués du cercle. Benjamin Constant et madame de Staël, qui affectionnaient l'école allemande et la largeur de ses vues, applaudissaient vivement. La Harpe était ébranlé el comme désorienté dans ses ha-
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bitudes d'admiration; il disait au jeune auteur : — Si vous voulez vous enfermer avec moi seulement quelques heures, ce temps nous suffira pour efFacer les taches qui font crier si haut vos censeurs.— Dans la jeunesse du talent, il faut souvent tenir aux défauts que l'on a. Tout imitateur est comme non avenu; le style, c'est la physionomie de la pensée.
Rempli d'admiration, le chevalier s'était placé assez près d'rVnjélie et de madame de Staël, et il avait trop de bonheur pour ne pas tout admirer. Ses regards ne quittaient pas Amélie; il s'enivrait de l'angélique suavité de son sourire , de la beauté de ses poses, si attrayantes par leur naturel; mais, par timidité, il ne hasardait que peu de mots dans la conversation.
— 11 y a dans cette prose, disait-il, un éclat et une expression poétique qui jettent dans la rêverie.
Eenjamin Constant leva vers lui ses yeux bleus qui brillaient, pleins de douceur, sous les longues boucles de ses blonds cheveux.
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— Vous avei raison, monsieur; l'attrait de la poésie est d'autant plus puissaiit sur nous, que c'est par l'harmonie et la pensée qu'elle développe ce besoin d'expansion qui existe dans tout homme.
— - La poésie n'est-elle pas, dit Amélie en regardant madame de Staël, tout ce qui nous rapproche du bon et du beau? Il me semble qu'il y a une poésie dans les actions comme dans les paroles.
— Fort bien, ma jeune amie, répondit-elle; et c'est précisément lorsque la société tend à se prosaiser, à se pétrifier, qu'il faut développer les idées que l'on a de la poésie. Voyez comme la parole poétique prend de la force à jaillir d'une action poétique! La seule poésie forte et vivace est celle qui n'est point imitée, et dans laquelle se fond la vie du poète à son insu. Toutes les natures de convention font pitié, quand elles veulent sortir de leur honnête médiocrité; mais, par malheur, la rêverie peut devenir une mode comme le persiflage, comme l'impudence, comme n'importe
quoi. Permis à vous, monsieur, t:ontinua-t-elleen se tournant vers René, permis à vous de rêver; votre beau talent, votre avenir, et nos jouissances intellectuelles s'en trouveront bien. Les rêveries sont les élans de l'imagination vers l'infini et l'inconnu ; elles en rapj3ortenf toujours des perceptions, qu'elles formulent; elles idéalisent, puis viennent d'autres hommes qui réalisent; c'est en ce sens que la haute poésie est un dévouement. A qui est-il accordé de réaliser ce qu'il a conçu? Il faudrait un trop heureux concours de circonstances, une véritable prédestination. Dans une sphère plus rapprochée, le poète combat la léthargie morale qui menace les vieilles sociétés ; il les rajeunit et les ravive. C'est aujourd'hui plus que jamais saison de faire de la poésie, quand Bonaparte se prépare à faire du prosaïsme despotique, prosaïsme d'autant plus dangereux, qu'il saura l'envelopper de gloire.
On l'admirait; mais dès qu'elle eut prononcé le nom du premier consul, plusieurs personnes s'éloignèrent avec le moins d'affectation possible.
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— La rêverie, dit René, ne peut avoir la puissance que vous avez détinie, madame, que quand elle se combine avec la science de ce qui est, et avec une attention persévérante.
— Alors, monsieur, dit Amélie, n'est-ce pas là ce qu'on nomme génie? vous pourriez nous le dire? — La timidité avec laquelle ce compliment senti lut prononcé y ajoutait encore. René s'inclina.
— Oui, reprit Benjamin Constant, la méditation ne doit pas, si l'on peut s'exprimer ainsi, ruminer à vide; il faut qu'elle pose et mette en harmonie des matériaux, car la rêverie fortifie les forts et affaiblit les faibles.
La conversation continua sur ce sujet, et jjlus d'une fois le chevalier d'A*** remarqua que son ami attachait ses regards sur lui.
Quelques jours après, il avait quitté Paris, chargé par le gouvernement d'une mission diplomatique ; il était parti satisfait de laisser son jeune ami dans une société où il pourrait se former l'esprit à de saines pensées : mais celte époque, toute chevaleresque aussi, vouait aux femmes et
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à la beauté un culte élégant, })oii , passionné! Le chevalier intéressait par sa distinction un peu silencieuse... devant Amélie, il paraissait comme absorbé.
Amélie ne regardait les admirations qui naissaient autour d'elle que comme des hommages poétiques; mais elle ne laissa pas que de s'alarmer des assiduités du jeune d'A***; elle retrouvait partout sur son passage cet œil fixe , et parfois étrange. Le chevalier se sentait entraîné vers Amélie par un attachement chaque jour plus irrésistible. Que pouvait-il lui demander? De l'amitié I Non; Tamour ne veut être échangé que par l'amour, et Amélie n'avait à lui offrir qu'une affectueuse compassion. Ah! cette pitié, quelque ingénieuse qu'elle soit dans ses indirectes consolations, devient presque une injure h l'exaltation enivrée.
—La toilette est la poésie des femmes, disait-il un jour à M, de Montmorencyj on le comprend surtout auprès d'Amélie , toujours parée avec une simplicité délicieuse. Sa physionomie participée
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la fois dos types grecs et français : c'est la pureté de l'un et la gracieuseté de Tautre, et ce sentiment poétique qu'elle y mêle l'élève jusqu'à l'idéal.
— Oui, répondit en souriant M. de Montmorency , mais il est dangereux de trop s'en apercevoir, et prudent de ne pas franchir les limites de la poésie. — Ce conseil fut donné avec une urbanité spirituelle : mais fut-il suivi?...
Ce soir-là, le chevalier d'A"*^** vit danser Amélie; elle dansa une de ces gavottes que Vestris croyait avoir inventées, parcequ'il en avait indiqué les figures » mais Amélie y mettait tant de grâces et d'idées, que l'œurre du maître disparaissait dans l'improvisation des poses de la belle et pudique bayadère. Tantôt elle agitait , vive, folâtre, son léger tambourin , et fuyait avec des mouvemens ondulés, ravissans ; on eût dit la Galatée de Virgile cachant derrière les saules sa tête espiègle, mais sans qu'on osât la suivre; tantôfelles'avançait mollement inclinée, imitant par instinct tesattitudes desslatues grecques. Les nuances les plus soudaines et les plus fugi-
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tives de la peusce se succéilaifnt rendues visibles, bien harmuniées avec la musique. L'ame s'y manifestait et animait tout; l'inclinaison d'nn bras bien arrondi, un mouvement de (;elte tête rayonnante et simplement ornée de fleurs, des yeux levés ou baissés, un sourire gai ou mélancolique, d'intraduisibles mobilités, mettaient dans cette danse une variété qui charmait sans cesse rima<^ination (;aptivée. Le chevalier, tout pale d'émotion, suivait de l'œil ces caprices enivrans qui voltigeaient devant lui; l'appartement lui semblait plus illuminé; il avait perdu souvenir de l'assemblée; il ne voyait dans la fascination où le plongeaient ces magies et cette harmonie, qu'une jeune fée passant, repassant devant lui et le conviant à l'amour; mille idées tourbillonnaient dans sa tète affaiblie par la vivacité des sensations ; il se fût donné en spectacle , si tous les yeux n'eussent été tournés vers la danseuse, qui, en élevant son tambourin, vient à frôler des tresses lie cheveux qui se détachent soudain ; les fleurs tombent.
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Les cheveux en se déployant, inondent ses blanches épaules; une rougeur modeste couvre son visage. Murât, les Montmorency et d'autres jeunes gens s'élancent , et ramassent avec un empressement plein de galanterie les fleurs éparses sur le parquet; mais le chevalier, éperdu, immobile, jette sur Amélie un regard si prolongé, si aigu, qu'elle en tressaillit.
Elle passa dans une salle voisine, au bruit des applaudissemens de l'assemblée ; quand elle rentra, sa présence renouvela l'ovation interrompue : mais elle revit le chevalier morne, adossé contre la cheminée; elle se rappela son regard étrange, et toute la joie du succès lui fut gâtée.
Sous lu république , on avait établi dans l'ancien cloître des Petlts-Auguslins , un musée de monumens d'architecture gothique; les siècles y étaient représentés par des tombes et des pierres éloquentes; l'hisloire se montrait là dans sa vérité monumentale, écrite en ciselures, en reliefs, en bronze, en marbre; annales réduites à leur plus visible expression; collection précieuse aux arts par les comparaisons immédiates qu'elle lai-
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sait naître, et qui a été dissiménce , je crois, en verltî d'une ordonnance de la restauration.
On avait réuni dans lejardin quelques tombeaux de nos grands hommes , abrités par des rideaux de peupliers ; j'aimo les peupliers près des tombeaux ; leur feuillage, que le plus léger souffle met en mouvement et fait bruire , forme des contrastes avec l'immobilité elle silence des asiles funéraires; l'espérance qui vient s'y asseoir se prend à tous entourages, et s'en console. Sur les pierres tumulaires on lisait de grands noms, ceux de Descartes, Turenne , Molière; et des noms touchans, ceux d'Héioïse et d'Abeilard. Ainsi l'amour , dévoué, constant à souffrir, tenait , après la mort , même rang que le génie : c'était bien.
L'avenir de la tombe n'était pas une tristesse pour Amélie, mais une espérance mélancolique. Elle s'y asseyait, ellesibrillante et si pleine de vie; elle y rêvait, elle y dessin;iit sous les inspirations des souvenirs dont elle était entourée. A la voir vêtue d'une blanche tunique, assise et recueillie au milieu de ces funèbres monumens, on l'eût
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prise pour le génie de la douleur étudiant le nrjystcre de la mort. La douleur doit être calme et belle, quand elle porte en son sein les pressentimens instinctifs de son immortalité.
Elle y dessinait, par une belle soirée, dont les splendeurs, à demi éteintes, jetaient comme un voile de pourpre sur ces hauts peupliers frémissant pai; intervalles, et sur ces pierres où reposaient
d'illustres cendres si des cendres peuvent être
illustres! La gloire suit l'âme; l'attacher au corps c'est vouloir sa décomposition, sa lente pourriture. 11 n'y a pas de gloire avec le matérialisme, mais des machines nerveuses qui fonctionnent dans telle ou telle direction, puis qui se brisent et croupissent avec la fange, fange elles-mêmes, puis rien. L'âme seule explique la gloire.
Elle dessinait, préoccupée, triste des souvenirs pénibles que lui laissait le regard du chevalier; elle cherchait à se l'expliquer, elle n'avait vu rien de semblable. Les galanteries un peu tendres et alors de mode qui Tenvironnaient, ne prenaient jamais cetleexpressiondefixitésombre;ellesVnaffligeait.
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Madame de Staël, Benjamin Constant, l'avaient laissée, assise non loin du tombeau de Turenne, esquissant un aspect que son pinceau devait reproduire plus animé. Berrjamin Constant, dont le caractère n'est pas complètement coimu, et à qui les agitations de sa vie n'ont pas donné le loisir de se développer dans sa nature riche et variée, se plaisait aux plus rêveuses expansions; religieux, mais trop mobile peut-être, il n'avait pas tout le courage qu'il faut aujourd'hui pour avouer et défendre ces opinions-là, qui doivent régénérer la société. D'ailleurs, il est des circonstances tellement fortes qu'elles abattent et mettent le pied sur la gorge. Un jeune homme se relève, mais un vieillard, mais un vieil alhlète tout meurtri, tout épuisé de ses luttes! Dans l'appréciation des hommes, ne partirons-nous jamais d'un point de vue plus élevé que celui de l'intérêt des partis? ne mettrons-nous pas dans la balance les services et les peines du cœur? Voulons-nous que l'homme politique soit un être abstrait, isolé des passions qui font son éloquence? Ah! sans doute le Fox
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de la France, si triste, si abattu dans ses derniers jours, a compris que l'œuvre du libéralisme était finie, et qu'il faut aujourd'hui mettre la liberté dans la religion et la religion dans la liberté.
Benjamin Constant errait de tombeau en tombeau avec madame de Staël. Amélie dessinait : le crayon s'arrêtait souvent entre ses doigts, Soudain le chevalier d'A**"*^ se présente à elle; elle se lève, inquiète ; mais il y avait tant de respect dans son salut, qu'elle se sentit prise de compassion.
— J'interromps votre travail, madame; je vous en demande pardon : vous apercevoir et vous fuir, c'est chose impossible. Comment , vous, si fêtée , si entourée, si courtisée, avec tant de sujet d'aimer la vie , recherchez-vous la solitude au milieu de ces tombeaux?
— Je ne suis pas seule, monsieur; mon amie, madame de Staël, est près d'ici; elle va venir.
— Oh ! comme vous avez dansé hier soir! fout
était admiration autour de vous. Eh bien! je
trouvais cette admiration froide, il me semblait
qu'on vous devait mieux, et qu'il fallait inventer
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quelque nouvel homrr.uge. En vérité, la cour dont vous êtes environnée , comme une souveraine de la beau lé, n'a pas compris son bonheur autant que moi.
— Ce que vous dites là , monsieur, est plus obligeant que juste... Mais que faites-vous à Paris maintenant? ajouta-t-elle, pour détourner l'entretien d'une direction qui la gênait.
— Je m'ennuierais, madame, sans une pensée qui est venue remplir toute njon existence et l'embellir.
— Vous ennuyer! Et vos études et vos travaux, monsieur, sont-ils sans charme, sans consolation?
— Eh , madame! à quels résultats vrais conduisent les sciences? Quelles idées sont debout autour de nous? La société n'est-elle pas un amas de décombres? Le gouvernement n'appartient-il pas au premier voleur de pouvoir qui met la rtiain dessus? Quelle croyance avoir! Que penser! On ;î si peu de temps à vivre!... Je vous en fais l'aveu, depuis long-temps je ne pouvais arrê-
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ter ma pensée sur rien de ce qu'on appelle sérieux;rétiidc me lassait, elle me donnait le vertige, j'avais des impatiences, des colères confie mes livres. Une image de femme m'apparaissaif; maintenant c'est une réalité enchanteresse qui me préoccupe... Toute ambition autre que celle de lui plaire me fait pitié ; la renommée , les grandeurs , qu'importent ces misères? Je suis tombé dans un profond dégoût de tout cela. Aimer est la vie, aimer est ma seule religion , aimer est ma seule pensée, aimer, c'est tout moi!
11 prononçait ces paroles avec une vivacité singulière; elle regardait avec inquiétude autour d'elle, et elle eût été heureuse d'apercevoir ses amis : — Vous êtes bien à plaindre, lui dit-elle, — Sans doute , madame, c'est un grand malheur qu'une seule et ravissante idée; debout dans la solitude du cœur, elle fait prendre toutes les autres en dédain!... Je me lève, cette image est là devant moi, elle me sourit, je lui parle; je sors, je vais attendre que sa voiture passe; la pluie tombe, n'importe... la voiture s'éloiguf ,
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l'image de cette femme est là, toujours là, devant moi ; au spectacle je n'écoute rien , je ne vois rien que sa souriante figure; son sourire, madame, son sourire habile avec moi Tout le
reste de la vie passe devant moi sans que je m'en aperçoive... Et celte danse!... ces yeux tour à tourauimés et ianguissans où j'imaginais l'amour î cette bouche entr'ouverte par un sourire que je croyais une promesse de bonheur... Ah! voyezvous, je ne puis plus désormais fixer mon attention en dehors de ce sourire.
Elle écoutait avec douleur : mais la conscience est courageuse. Amélie lui adressa des paroles qui pussent fortifier sa raison, et la ramener à dcg réflexions moins inquiétantes.
— Eh bien , monsieur, si le sourire de cette femme est tant pour vous , il faut faire quelque chose pour mériter d'abord son estime, et peutêtre un jour son amitié.
— Quoi ? parlez î
— Vous occupera d'utiles travaux, mieux poser vos pensées, obtenir la considération du monde.
LE CHEVALIER p'a***. 293
Quand nn honnête homme c'ésirr qu'une femme soit flattée de son hommage , il doit travailler sur lui-même et sur son intelligence. Alors ce choix est un discernement délicat, vraiment honorahle; et, si la femme n'est plus libre, Famitié peut en devenir le but.
—Que parlez-vous de travaux, madame, quand j'ai essayé de tout, quand j'ai tout pris en pitié? Que parlez-vous de méditations, quand je ne suis capable que de penser à elle , quand je suis au désespoir? Que parlez-vous d'amitié, quand c'est votre amour que je veux , Amélie.
— Monsieur! monsieur!... murmura-t-elle épouvantée, car elle revoyait son œil hagard s'attacher à elle.
Oh î s'écria-t-il , tu vas dire que je suis en
délire... Que veux-tu , ce délire est pins doux que la raison. Ah! si je pouvais, ange du ciel, prendre ton amour comme le bouquet qui est là , a ta ceinture !
Elle recula plusieurs pas, et, relevant la tête, crut pouvoir lui imposer et le contenir par un
^94 Î.E CHEVAllER d'à.***.
regard sévère-; cet œii si doux étlncela de fierté et de jjuissisnce ; maison sentait à travers celle expression une douleur profonde, et cette physionomie prit alors le caractère de celle de la Niobé, à laquelle la roideur du marbre va si bien. Il resta imnriobiie lui-même, muet, fasciné par celte admirable austérité de îa douleur offensée.
— Ne comprenez-vous pas, monsieur, lui ditelle d'une voix solennelle, toute finconvenance de vos paroles? — Il se recueillit , et dit avec une lenteur pesante : — Je ne comprends qu'une chose, madame , c'est que je suis bien malheureux de vous aimer ainsi.
Amélie vit ses amis s'approcher, alors elle courut vers eux: — Tu me quittes , Amélie , s'écriat-il en la suivant; tu me quittes, eh bien , adieu! mais au moins j'aurai tes fleurs. — Il lui enleva son bouquet, et s'enfuit.
Il a emporté ces fleurs, il les couvre de baisers, il en aspire les parfums, comme s'ils étaient le souffle d'Amélie; il les conserve, il les contemple, il n'a plus d'autre pensée possible que celle de son amour. C'en est fait; son âme a perdu à la fois sa liberté et sa volonté, ou, pour mieux dire, ces deux facultés ne s'exercent qu'autour d'une idée fixe; elles s'y précipitent, l'impulsion auimique trop vive irrite et affaiblit cette partie de l'intelligence, qui est trop souvent excitée;
alors elle se détend ou se crispe : c'est tour à tour l'atonie ou le désespoir.
Ilade longues, d'eiïroyantes immobilités , pendant lesquelles son œil semble voilé, tandis que des images se promènent ravissantes devant lui. îl se rappelle les inflexions de la voix d'Amélie , ses altitudes, ses gestes; il s'en compose un bonheur enivrant et dont il a toujours soif; puis, entraîné par de soudains désespoirs, il se lève, il sort prononçant des mots sans liaison, il v'a l'attendre et suit sa voiture; il tourmente ses promenades.
Amélie s'est vue contrainte à ne plus recevoir le chevalier; mais le départ pour la campagne a couvert ce que cette détermination a de fâcheux. Les illustrations d'alors affluaient à son château, situé à Clichy , sur les bords de la Seine; on y vivait dans une atmosphère de plaisirs délicats où les lettres, les arts, la politique la plus élevée, avaient la meilleure part.
Un ch agrin vint saisir Amélie; elle se vit entourée dechuchotemens mystérieux dans son saïon; elle en pénétra bientôt la cause. Le cheva-
LE chevàli£r d'à***. 297
lier était fou ! il errait autour du parc , passant les nuits en plein air, laissant croître sa barbe; mais à travers ces désordres perçaient encore l'élégaiiceet la distinction de ses manières. Son sourire avait contracté surtout une douceur touchante et pénible.
Il allait presque toujours cueillir des fleurs le long des fossés qui entouraient le parc, appelant Amélie avec des cris passionnés, heureux d'apercevoir de loin sa robe blanche. Assis au bord des haies fleuries, quand la journéese levait radieuse, ou quand le soir s'éteignait empourpré dans la transparence de l'horizcu, a-t-il eu quelques visions d'amour , espéra^ices , réalités de la folie? a-t-il cru entendre la voix d'Amélie dans les chants des oiseaux, dans les soupirs du vent, dans les bruissemens lointains, dans les frôlemens des feuilles, dans ces bruits nocturnes, indécis, plaintifs? Errant autour de l'église, s'est-il agenouillé aux murmures saints et affaiblis de l'hymne? Et quand la compassion d'Amélie priait pour lui , a-t-il uni sa prière à la sienne?
298 LE CHEVALIER d'a***.
L'église de Cîichy venait d'être rouverte, elle portait encore les traces des fureurs révolutionnaires; une nappe blanche et des fleurs ornaient seulement l'autel : on y priait cnieux peut-êtreen face de cette simplicité; mais le chevalier d'A*** n'y était pas admis, car il eût porté le scandale de sa douleur dans le sanctuaire. Il épiait le passage d'Amélie; et adossé aux grilles, il la regardait avec une tendresse si pénétrante, si suppliante, si enivrée, et quelquefois même, par courts intervalles, si honteuse, qu'il était impossible de n'en être pas ému. Par instinct, il voulait tout Mîetlre dans son regard.
Entraîné par la pitié , René, un jour qu'il était venu à Clichy, s'efforça de l'arracher à ce délire par des persuasions que l'âme qu'on y met rend éloquentes. On n'a pasencore mesuré la puissance du génie; le génie ne la mesure pas lui-même; les possibilités matérielles, les forces, la vie, lui manquent bien souvent; mais dans les intentions de ses recherches et de ses couvictions, il ne doit jamais croire à l'impossible.
LE CHEVALIER I>'a***. 399
Il iWiùi hussé sa voiture et ses domestiques sur le chemin; il alla droit au chevalier, qu'il trouva entouré de plantes fleuries et de bouquets à demi formés. Il le salua avec affabilité;et se tenant debout près de lui, il chercha à s'insinuer dans ses idées, afin de les diriger.
— Voici de charmantes fleurs, monsieur , lui dit-il; à qui les destinez-vous ?
— A elle.
— Elle!... Qui?
— Oh! vous la connaissez! qui ne la connaît pas? Elle! Amélie; ma chère, ma ravissante Amélie; mon ange qui m'apparait dans mon sommeil, et vient respirerces fleurs. Croyez-vous qu'elle m'aime?
— Si vous désirez lui plaire, pourquoi ne prenez-vous pas des vélemens plus élégans que les vôlres?pourquoinevousadonnez-vous pointa ces études que voussavezlui être agréables, à la peinture, aux arts qui calment les imaginations tourmentées? Vous souffrez? Eh bien! moi aussi j'ai souffert; et je ne me suis parfois senti vivre que par la douleur que j'avais.
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— Qnoi vous avez sotiO'erî, vous aussi? dit le chevalier en selevantets'en appuyant sur le bras de René. . . Vous avez donc aimé ?
— N'est-ii dansia vie d'autres peines que celles de l'amour? Je suis presque seul au monde, je n'ai plus de famille... j'ai , comme vous, traîné de rêveuses mélancolies dans les bois de mon pays, sur les bords de l'Océan, que vous devez aimer sans doute, ainsi que toutes les merveilles de la création; j'ai i^oyagé,j'ai vu bien des misères dans la civilisation, bien de l'oubli autour des monumens de l'histoire, bien des splendeurs auprès delà hutte des sauvages, bien des douleurs partout; j'ai vu le peu qu*; nous sommes écritsur les obélisques et dans le: souvenirs négligés : mais je n'ai pas conclu au découragement et à l'abandon de moi-même. Je me suis fortifié méditant les obligations que l'homme apporte en naissant, je paierai à l'époque que je traverserai l'obole de mes travaux... N'en voulez-vous pas faire autant? — Et sa parole accentuée avec une précision pleine de douceur et d'insinuation, le
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charme musical quirésoiinaità ses lèvres en naissant de l'âme, son front triste et ombragé de cheveux, son regard humide de pitié, étonnaient et dominaient le malheureux jeune homme.
— Je le veux bien, répondit-il.
René pensait que, s'il pouvait lui faire suivre une série d'idées logiques, il y aurait quelque espoir de le ramener à la raison ; il désirait d'abord l'arracher à des lieux qui nourrissaient son ardente préoccupation; il cherchait à le calmer, autant par ce qui est extérieur dans l'éloquence , par le geste et l'harmonie de la voix , que par les idées; il lui disait tout ce qu'il pouvait trouver de plus convenable à. sa déplorable situation , et le chevalier le contemplait avec une stupéfaction qui s'efforçait de comprendre.
— Allons , disait René, Amélie est fâchée de vous savoir exposé, nuit et jour, aux variations de l'atmosphère, à la pluie; il faut quitter les alentours de ce parc, Amélie le veut.
— Je le veux bien.
— Ainsi vous viendrez à Paris avec moi.
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— Croyez-vous qu'elle m'aimera après ?
— Quand vous serez digne de toute son eslime...
— Oh ! mes fleurs, mes belles fleurs, dit-il en se tournant vers elles; mes fleurs!... Personne ne lui cueillera donc les fleurs qu'elle aime tant, les bluets qu'elle met dans ses cheveux? Avez-vous vu des bluets dans ses cheveux?... Amélie, chère Amélie, oh! non je ne quitterai pas ses baisers, ses baisers qui sont là , dans les fleurs. — Il se jeta sur les plantes qui jonchaient le gazon j il les porta à ses lèvres avec une frénésie égarée, déchirante. René , immobile devant ce spectacle de l'homme dégradé de sa raison , semblait vouloir en surprendre le secret : puis la pitié revint encore le saisir.
— Mon ami , mon ami ? disait-il en se penchant vers lui.
— Est-ce toi, chère Amélie? On nous sépare. . . Pourquoi ne viens-tu que dans mes songes f
— Eh bien , s'écria René d'un air solennel, imposant, au nom d'Amélie, levez-vous! levez-vous!
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— Je le veux bien, dit-il encore, dominé par l'influence du geste, du regard, de l'accent et d»' la volonté de René.
— Levez-vous ! Prenez vos fleurs , et venez î Il ramassa ses fleurs, et le suivit tout étonne;
René lui donna le bras, et pendant le chemin il lui adressait d'afTectueuses et consolantes paroles : mais à l'aspect de la voiture, le chevalier s'arrête soudain. — Où me conduisez-vous ?... Amélie î s'écrie-t-il en montrant le parc; elle m'appelle.... Attends-moi.... attends-moi! — Il s'enfuit en élevant les mains vers une image qui n'était que dans son imagination. René retourna au château, triste, mais non pas dépersuadé de cette opinion que l'influence d'une raison forte peut quelquefois combattre utilement, à l'aide d'une patience de tous les jours, les commencemens de la folie.
Uw matin, Amélie traversait l'avenue, suivie d'un domestique. Le chevalier paraît et pousse un cri de joie : il tient un bouquet; mais sa démarche est si timide, sa physionomie si attendrissante, qu'Amélie ne s'éloigne pas. Il s'avance, et lui présente les fleurs. Comment les refuser? Comment n'être pas émue?... Elle les accepte, el le laisse dans le ravissement de sa joie.
L'inforluiié suit d'un long regard Amélie, qui
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s'éloigne, puis quand il la voit disparaître derrière les arbres , il se retourne vers le château ; sa figure est tour à tour sombre et joyeuse, la colère et le bonheur passent sur ses traits convulsifs; enfin il murmure à voix basse : — Elle est à moi !
On se mettait à table au château, le soir même de cette courte entrevue, René était assis à côté de madame de Staël ; ces deux jeunes puissances par le talent regardaient alors au seuil de leur renommée, et échangeaient, par des généralités qu'elles ne se savaient pasencore app»llcables, les prévisions qu'elles avaient d'elles-mêmes.
— Ne pensez-vous pas, madame, disait René, que de grandes pensées sont parfois de grands malheurs, et qu'elles sillonnent et courbent de
bonne heure le front de ceux qui les portent ? It me semble aussi qu'on reçoit ces pensées avec l'àme; elles sont ou deviennent tellement votre existence, qu'on les met dans toutes les actions de la vie.
— Oui , monsieur; et c'est ce qui distingue les génies prédestinés des vulgarités plus ou moins brillantes qui les copient : celles-là n'ont pas le courage de cette conscience. Une grande pensée ne saurait être qu'une grande conviction; et je prends ici le mot conviction dans son acception la plus vaste, je Tapplique aussi bien aux arts qu'à la morale , à la politique qu'à la religion. La perfectibilité humaine est le but, l'homme qui en a l'ardente préoccupation y marche à travers les froissemens, les injures de la société el quelquefois ses encouragemens ; heureux, s'il lui est donné de jouir de sa gloire. N'importe, il va à travers les événemens , porté ou renversé par eux, selon qu'il plaît à la Providence. Accomplissez le projet que vous avez conçu, monsieur ; c'est une noble mission que celle de retirer le
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christianisme des mines que l'athéisme et le terrorisme ont faites autour de lui; vous graverez ainsi votre nom en tête du siècle qui commence. Amélie les écoutait avec cette admiration venant du cœur, qui est à la fois une inspiration et une récompense, quand elle se sentit saisie et enlevée de son fauteuil... Elle pousse un cri , on se lève : c'est le chevalier! Il l'entraîne dans sa démence; il repousse les domestiques; il atteint déjà la cour.,.. On se précipite, on l'entoure, on arrache de ses mains Amélie échevelée, pâle, à demi évanouie. Elle est délivrée enfin , on respire La grille se referme sur l'insensé, qui ,
agitant ses hras à travers les barreaux , s'écrie avec des accens lamentables : — Amélie , Amélie, sauve-moi !. . .
Il avait plu toute la nuit; des nuages, se traînant dans l'espace, semblaient près de se fondre en ondées sur Paris; une foule innombrable de spectateurs couvraient les avenues de Saint-Cloud jusqu'aux Tuileries : mais en vain les vents de l'équinoxe soufflaient , il régnait dans le peuple une opinion superstitieuse qui le rassurait; l'étoile de l'empereur devait dissiper ces nues pluvieuses. Le can«»n annonça le dépari de Napoléon et de Marie-Louise, qui, mariés la veille à Saint-
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Cloud, venaient au milieu d'un corlége guerrier demander à l'église des prières et des bénédictions. En ce moment le soleil déchira son voile de vapeurs, et salua le passage de l'homme prodigieux dont le froncement dn sourcil épouvantait les rois de l'Europe, olympe terrestre dont il était le Jupiter armé : mais il contribuait puissamment aussi à en détruire le prestige rien qu'à la manière dont il châtiait et renouvelait ces rois par droit divin. La coalition, tant de fois vaincue, choyait aujourd'hui son impériale ambition en lui envoyant la fille des Césars. Aveuglé qu'il était de l'éclat merveilleux qui l'environnait, il parcourait toutes les conséquences de sa puissance absolue; déjà le peuple, prompt à saluer encore sa redingotte grise et son petit chapeau, raillait son vaste manteau chargé d'or, qui embarrassait sa démarche théâtrale. Jamais peut-être homme, parti de si bas, n'était monté si haut, jamais homme n'avait eu à lutter contre tant de flatteries, de bonheur et d'enivremens ; il s'était fait une nécessité de toujours étonner, de toujours éblouir,
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de toujours être heuroux , de toujours voincre; il la subissait. Mais comment ne oomprcn;;il-il pas que que l'Aulriche n'était qu'une alliée de circonstance, et ce mjiriage une contrainte imposée par l'humiliation de Wagram? Comment ne coniprenalt-ilpas que la jeune main césarienne qu'il avait recherchée , souffletait l'origine populaire de son pouvoir?
Le soleil semblait aussi s'être fait son premier flatteur; il assistait à toutes ses fêtes : aujourd'hui son éclat n'y manquait pas. Les voitures étincelantes d'or allaient à travers la foule et les acclamations ; il saluait avec une protection calme , car il permettait rarement à la joie d'éclater en public sur son visage. Dans la voiture qui suivait la sienne, était assise la fille de Joséphine, la jeune reine Horlense, inspirant sur son passage un touchant intérêt par la mélancolie qu'on lisait sur sa figure. Ses blonds cheveux, ses yeux bleus, la douceur de sa physionomie , plaisaient.
Amélie, absente de Paris, partageait alors l'exil de madame de Slaël. Le châleau de Coppet , que
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les deux omies habitaient , situé sur les bords du lac de Genève, était souvent visité par les personnes distinguées qui ne craignaient pas de dépli'ire à Napoléon : M. de Montmorency; Camille Jordan , occupé de KIopstock et de philosophie morale; M. de Sismondi, historien et penseur; Benjamin Constant et M. de Montlosier, tous deux publicistes remarquables, mais d'une opinion souvent opposée; la mystique madame de Krudner; madame de Montolieu ; le baron de Schlegei ; M. de Sabrau; Verner, dont les tragédies et la conversion ont fait tant de bruit en Allemagne; M. de Barnnte, qui alors préludait à sa réputation; la jeune et jolie duchesse de Chevreuse, qui se mourait de l'exil, et dont Napoléon avait dit: (f Elle a voulu faire la Chevreuse de la Fronde ; mais elle n'avait pas affaire à un roi mineur; » M. de Chateaubriand, déjà en possession de sa célébrité, et qui allait moissonner, dans ses voyages, des souvenirs et de la poésie ; le jeune prince Frédéric de Prusse , blessé et fait prisonnier à Eylau, qui plaisait à la fois par son bril-
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lant courage et l'élévntlon chevnleresqne de ses sentimens. Au milieu du fracas des batailles qui ébranlaient le sol de l'Europe et en bouleversaient les royaumes, c'était une attrayante colonie que celle du château de Coppet, lettrée, spirituelle, artistique, animée par les tendres et grandes pensées qui font le prix de l'existence; mais bien des chagrins s'y mêlaient aussi !.. . Madame de Staël composait alors Corinne , et cherchait souvent des inspirations dans les observations déhcates, ingénieuses et senties d'Amélie; elle trouvait son talent plus complet devant elle.
Amélie combattait mieux ses chagrins auprès de son amie. Elles admiraient toutes deux le génie de Napoléon, en déplorant l'abus qu'il en faisait; elles étaient fîères toutes deux des succès de la France , en gémissant de voir tant de sang couler pour un despotisme.
Parfois, sur les rives du lac, quand les sommets glacés des montagnes se peignent, le matin, de couleurs diverses et chatoyantes, comme des cristaux éclairés au milieu des nuages, Amélie ,
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rêveuse, pensait au malheureux chevalier il'A***. C'était nti regret pour cette jeune femme que d'avoir été la cause , même involontaire, du malheur et de la démence d'un homme; il est des consciences, sensilives intellectuelles, qui tressaillent aux plus légersscrupules. Parfois, au milieu des arpèges brillans et mélodieux de sa harpe, elle s'arrêta et laissa retomber ses mains découragées; parfois, à sa fenêtre, qui dominait l'immense perspective du lac, accoudée, et quand le vent du soir jouait dans les cheveux de sa tête raphaëlesque , elle leva ses yeux vers le ciel , qui se parsemait d'étoiles, promena son imagination à travers les souvenirs de sa vie, et laissa couler ses larmes, heureuse quand son amie les surprenait et la grondait tendrement; ces douces gronderies d'un cœur qui nous aime soulagent si bien ! Elle pleurait avec elle d'exil lui était insupportable; sa renommée ne lui était rien sans l'air de Paris. Un appartement dans une rue sohtaire, étroite, quelques amis auprès d'elle; Talma parfois admiré au fond d'une loge grillée, des
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lectures, une maison de campagne isolée, les imporlunités d'une surveillance de police, n'importe; mais l'air de Paris, l'air de Paris! Son imagination se roulait sur elle-même, se faisait douleur de tout, se tourmentait des ennuis qu'elle causait aux personnes qui l'aimaient, de ceux même qu'elle leur supposait. Au sein d'un malheur presque sans issue, elle se créait des peines imaginaires; elle était comme en prison dans l'Europe, puisque Paris lui manquait. Le servilisme persécuteur des fonctionnaires de l'empire l'épiait à chaque pas; elle s'en plaignait amèrement , et souvent cette amertume se fondait en une éloquence touchante; elle avait tant de vie et d'âme à prodiguer !...
Dans une sphère plus modeste, Amélie songeait aussi à la France, si regrettable pays; à son parc deClichy, et à ce parc était attaché le souvenir de l'infortuné chevalier, errant autour des fossés, y cueillant des fleurs... Mais elle se consolait de la solitude de Coppet par l'amitié et le charme des entretiens qu'elle yrenconlrait.
Comme ie calme de cette retraite contrastait alors avec le bruit de Paris! La curiosité du peuple demandait toujours des revues et des Te Deujn, des fêtes et des victoires ; il admirait les lanciers , les guides et les dragons de la Garde , défilant dans un ordre admirable , les hérauts d'armes, les écuyers , les pages, les voitures, l'élégance des uniformes et des toilettes. Ce qu'il y avait de honteux dans cette adoration des volontés d'un grand homme disparaissait, ombragé de drapeaux si beaux avec leurs déchirures, caché par tant de gloire et de splendeur! On ne dut [)resque s'en apercevoir que lorsque les drapeaux furent renversés, la gloire éclipsée, la splendeur évanouie; mais le prestige régnait : on était fout occupé des fêtes du mariage; le cortège se développait dans l'avenue des Champs-Elysées. Au premier rang de la haie des spectateurs se tenait un homme élégamment vêtu; quand îa voiture (i'Hortense passa , il s'inclina plusieurs fois vers elle jusqu'à ce qu'il eût attiré son attention. Alors, il posa une main sur son cœur, et de l'autre lui
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envoya un baiser; elle se prit à rire, puis elle devint triste.
Le lendemain au soir, Paris fut illuminéavec un art surprenant, et ces magnificences étincelantes de feux de toutes couleurs réalisaient les féeries des contes orientaux. Ici, c'étaient des colonnes, des emblèmes, des statues scintillantes, de longs péristyles éclairés par des lustres et des flammes changeantes; des aigles planaient, en déployant leurs ailes enflammées , sur les frontons des édifices. Là, des verres de couleur se déroulaient en spirales ou formaient des guirlandes ; des palais d or brillaient au loin , enrichis de pierres précieuses et ciselés avec autant de goût que des pièces d'orfèvrerie; les clochers portaient des couronnes radieuses. Au -dessus de l'Observatoire, une étoile immense rayonnait, isolée dans un ciel noir et planant sur Paris ; de tous côtés on voyait celte étoile. Dans le jardin des Tuileries, éblouissant de magiques clartés, le même homme qui avait si étrangement salué la reine Horlense s'adossait au piédestal d'une statue de la terrasse;
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il contemplait les croisées , et semblait attendre qu'une personne vint s'y montrer. La foule circulait autour de lui; il en était heurté par momens; mais ily paraissait insensible, dans l'extase bizarre et profonde oii il se plongeait. Les flots du peuple s'écoulaient, il restait toujours là; seulementil murmurait quelquefois ces mots : « Hor- » tense, chère Hortense. » Enfin, il se dirigea vers le péristyle du palais.
Madame de Staël était à moitié couchée sur un sofa , Amélie assise dans un fauteuil; des feuillets du romande Corinne étaient posés sur un guéridon ; madame de Staël avait pleuré , ses yeux gar* daient encore l'expression de la douleur.
— Votre bonté ne se lasse pas, Amélie, disaitelle : mais savez-vous combien il m'est cruel d'être aux aguets de toutes les douleurs qui se cachent autour de moi, d'interpréter silencieusement l'ennui de (!eux qui ont le courage de partager mou
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exil et de respirer la contagion de mon amitié? La fatalité qui me poursuit vous enveloppe, je m'accuse de vous y laisser, comme d'un égoisme; les victoires de Napoléon nous ont parqués ici... J'aurai beau mouiller de larmes le style de vingt lettres, il lira, et ne répondra pas; il est impitoyable comme la ligne droite qu'il s'est tracée jusqu'à la domination de l'Europe; l'humiliation de tous les pouvoirs est une conséquence du sien. Et vous souffrez, mes amis; la France vous manque, ainsi qu'à mol... La France! la France! l'air delà France! — Elle se leva, courut à une fenêtre, et se tourna vers la frontière, exposant sa tête inspirée, électrisée par le désir, au souffle printanier d'une brise qui s'élevait, ridant les eaux du lac. Amélie alla vers elle, lui prit la main; ces deux têtes, l'une fortement caractérisée , ardente; l'autre d'une beauté affectueuse, attendrie, suave, qui se penchaient encadrées dans une fenêtre surmontée des draperies d'un rideau de soie bleu, formaient un contraste d'une poésie pittoresque.
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— Allons, disait doucement Amélie, allons, calmez ces mauvaises tristesses qui vous fatiguent. Personne ici ne se plaint que vous. Alors, vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons.
— Oh ! il m'a bien fait souffrir, Amélie : mais qu'il ne soit pas condamné un jour à s'écrier com.me moi : « La France! l'air de la France!»
— Vous m'aviez promis de m.e lire un chapitre de Corinne j cette admirable description de Rome; allons, il ne faut pas jeter au vent ces élans de votre génie ; Corinne et la postérité les réclament.
Madame de Staël sourit, se laissa reconduire au sofa, apaisa un peu l'agitation où elle était, et lut. Amélie lui adressait quelqsies observations ou indiquait , sajis l'interrompre, les impressions qu'elle éprouvait... Benjamin Constant entra vivement dans la chambre, une lettre à la main.
— Quelle nouvelle? lui demanda madame de Staël.
— Le chevalier d'A"*^"*^* est plus fou que jamais; son amour s'adresse maintenant à la reine Hortense ; il l'a tant importunée parses lettres et par
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des scènes , renouvelées toutes les fois qu'elfe monfult en voiture, qu'il a fallu l'arrêter, et le conduire dans une maison consacrée à la j^uérisort des aliénés.
— Singulier dénouement! s'écria madame de Staël.
— Ainsi son retour à la raison semble impossible, dit tristement Amélie ; quel malheur! Hortense en aura sa part de responsabilité.
— Personne, madame, s'écria Benjamin Constant, personne n'est responsable de cette funeste direction dans les idées d'un homme ! Son éducation énervée et sans substance y est pour beaucoup : la rêverie est toujours dangereuse à quiconque ne sait pas Falimenier d'études positives.
— Vous avez raison, Benjamin, reprit madame de Staël: ce malheureux jeune homme se laissera désormais prendre à tout ce qui est entourage , éclat, cortège, il ne possédera jamais bien l'usage de ses facultés. Je partage voire opinion, et je me rappelle ce que vous disiez à Paris, après une lecture de Piené : « La rêverie fortifie les forts et affaiblit les faibles. »
Depuis peu d'iustans , le soleil venait de s'enfoncer derrière un long rideau de nuages ; c'était le matin ; Maxintîilien , seul, marchait à grands pas, enseveli dans ses réflexions, et parcourait en tous sens un kiosque construit sur une hauteur qui dominait le parc. Il s'arrêta un moment à l'une des croisées en verres de couleur, qu'il avait ouverte, regarda la campagne assombrie, haussa les épaules , et reprit sa promenade en murmur;înt : — Dieu!... l'àme!... qu'importe? — Puis
son imagination sembla errer dans une antre sphère d'idées. Un long soupir s'échappa de son sein. Il [)réta l'oreille h un bruissement de pas sur le gazon.
Bargevilier entra, s'assit dans un fauteuil près de la fenêtre, mit sa canne à pomme d'or entre ses jambes , et dit : — Eh bien ! mon ami, dans quelles dispositions sommes-nous ce matin?
— Toujours dans les mêmes.
— Ecoutez! je le sais, les vraies conversions ne se font pas aussi vite : le germe est en vous, il se développera; vous vous lasserez de cet état de scepticisme et d'anxiété. J'espère que mes récits et les réflexions qui en découlent ne seront pas infructueux.
— Ce qui m'a le plus frappé, c'est le danger de flotter au hasard d'impulsions en impulsions, de rêveries en rêveries...
— Il est des degrés dans la fohe, une secousse peut y jeter brusquement; mais on y est d'ordinaire prédisposé par une éducation vicieuse et le
dérèglement des idées. D'ailleurs, tous les fous ne sont pas où l'on pense, et duns le monde , il en est plus d'un qui vous tiendra une heure dans une embrasure de fenêtre à vousenlretenir deses îalens et de l'ingratitude de ses contemporains; que sais-je, moi?
— Il semble, en vérité, monsieur, que vous ayez choisi pour vos récits les trois points autour desquels se heurtent mes réflexions de tous les jours : l'âme, que je nie; le refrénement des passions , que je crois indomptables quand elles sont fortes, et la lutte entre diverses pensées qui vous écartellent lentement le cœur, lutte d'où peut résulter l'idée lixe, et ensuite la folie. — Hélait, en prononçant ces mots, d'une extrême pâleur.
— Rernettez-vous , lui dit avec douceur Bargevilier, remettez-vous; cette émotion ne m'étonne pas. Ecoutez! je sais que vous niez l'intelligence suprême, dont la volonté gouverne le monde , parce que le monde est pour vous un
chaos organisé, que se disputent le bien et le mal , noais vous en comprendrez l'harmonie ; vous niez l'âme, parce que vous n'y avez jamais profondément pensé ; vous croyez les passions indomptables, parce que vous n'avez pas encore dompté les vôtres : eh bien! essayez!
— J'ai essayé.
— Oh ! mollement.
— Avec énersie.
— Comment?
— Vous m'enlacez, monsieur le comte.
— Je ne veux pas surprendre vos secrets, Maximilien ; mais vous me permettrez de gémir sur vous.
— Il est impossible, monsieur, que vous n'ayez pas été initié à la situation oii je suis; il me semblait, en vous écout.Tut, que vous traduisiez mes chagrins. Il y avait de la cruauté à cela!
— Non! jeune homme, non; de la compassion. Je devine vos ennuis j je sais que vous allez souvent chez madame de P**''^, et que vous vous êtes rencontré avec elle h Edimbourg. Si vous
VOUS plaisez tant dans vos agitations, si vous êtes si ardent à leur donner votre avenir, votre vie à dévorer jour par jour, faites, monsieur, foi tes ; mais ne m'accusez ni d'indiscrétion ni de cruauté; voyez aussi, en ma conduite, autre chose que la curiosité d'un observateur qui veut savoir s'il a^rappé juste : il y a mieux que cela dans mon cœur.
Le vieillard se levait avec une dignité émue, quand Maximilien s'avança vers lui , lui fit signe de rester, traîna un siège vis-à-vis du sien et s'assit; mais il fut obligé d'attendre et de se recuedlir avant de prendre la parole.
— Les erreurs de ma jeunesse me semblent être plutôt l'ouvrage de la société que le mien. Quand je songe à ce que j'étais quand je sortis du collège et à ce que je suis maintenant, je me fortifie dans cette opinion.
Les éduca tions de collège sont de véri tables men songes; on nous y parle des vertus des républiques de la Grèce et de Rome; on nous fait vivre , dans un langage étranger, d'une vie toute idéale;
330 éPILOGLE.
on nous lient dans un passé [)oétique; on txalle notre amour-propre ; on nous couronne, on nous profane , dès l'enfance, le laurier, qui devrait être le prix, long-temps mérité, de toute une grande et noble existence vouée au pays. Quand on nous a bien empoisonnés de toutes ces fausses idées, brillantes ini postures, on nous ouvre les réalités di! inonde.
Doué de quelque pénétration d'esprit , je ne fus pas long-temps dupe, comme il arrive à tout jeune homme de l'être; j'allai au fond des choses, je fus d'abord effrayé du néant que cette élégance de formes recouvrait, puis je tâchai de m'en accommoder; je voulus mener de front le plaisir et l'ambition. L'un contrariait l'autre ; mais l'ivresse du plaisir était plus facile , je la savourai , prompt à changer de fantaisie, me tourmentant parfois dans mes soudaines mobilités, et lassé de l'inconstance même de mes désirs.
J'ai pour maxime celte orientale pensée : la vie est une tente qu'il faut plier pour s'en faire un linceul quand on voudrait s'y réjouir. Avais-je un
chagrin, je fumais un rignritos, et les tièdes parfums de tabac d'Espagne ne s'exhalaient pas phjs vite que lui. Je glissais sur toutes les superficies ; mais si je venais au château de mon oncle, je voyais Félicle croître en grâce et en beauté : imposante, sévère, elle me retenait durant de longues heures à son piano, oi^i ses romances me charmaient, je me défendais de l'aimer, et je l'aimais. Sa candeur un peu champêtre m'enchantait, je n'avais plus ni esprit, ni sang-froid; et dans mes exaltations d'écolier , je révais à elle comme un véritable Allemand de la famille de Werther.
Je rencontrai dans le monde une jeune femme, Matilde de P***, jolie, mignonne de forme et de charmante coquetterie; vive, sautillante dans son parler et dans sa démarche ; piquante par ses étourderies; malicieuse dans ses enfantillages, espiègle à ravir, espiègle à tourmenter ; mais cette frivolité cachait la profondeur de son caractère; aujourd'hui, elle me rendait fou; le lendemain, elle me désespérait par ses bouderies épigrammatiques. Je ne l'aimais pas, mais elle m'occupait;
elle me dominait, j'étais à genoux devant toutes ses futilités. C'était narfois un flux de paroles d'amour telles que les Andalouses les prodiguent h leur amans; j'en étais comme inondé : bientôt après, elle me glaçait de ses railleries fantasques. J'en suis encore à me demander si son amour pour moi est une réalité on une comédie : n'importe , je la crains, je suis à elle, je lui appartiens; jamais empire n'a été plus habilement exercé. Son mari est autant son esclave que moi ; il Taime, et n'ose pas en être jaloux ; mais certainement il est malheureux. Elle a voulu que j'allasse en Ecosse, i'v suis allé; elle veut ine marier avec une de ses cousines, laide et fort riche; le mariage en est aux préliminaires.... Il me donnerait une brillante position dans le monde. Que vouloir de plus du mariage ! ,
Mais, dans la jeunesse, on crée autour de sol des orages, sans savoir où ils vous emporteront. Ma position est affreuse! M. de P*** a intercepté une de mes lettres à Matilde, et il m'a interdit l'entrée de sa maison. Je suis venu ici, où j'ai trouvé Fé-
lÉPILOGUE. 333
licie , malade , aimante Cette constance silencieuse m'a pénétré le cœur Le croirez- vous?
Matilde a tellement fasciné son mari qu'elle lui a persuadé de me demander excuse; ce qu'il a fait par une lettre humble, mais triste, que je viens de recevoir. Mon oncle désire mon mariage avec la cousine de Matilde; il le presse. Dans quel tourbillon je me suis lancé! Je soufire , je tombe
en de noirs abattemens! Enfin, quand je vous
ai vu arriver ici, j'ai frémi ; j'ai compris que vous cherchiez à lire en mon cœur, à pénétrer dans la vérité de ma situation; vous m'avez torturé, vous m'avez attendri souvent pendant vos récits; j'ai été sur le point de vous interrompre par des cris et des aveux. Je n'en dormais pas; le lendemain mon orgueil se mutinait. Rien n'est changé dans mon scepticisme; mais je suis malheureux, et je ne sais comment cesser de l'être. Je ne puis faire un pas sans blesser et sans être blessé; j'ignore si ma volonté suffira pour me démêler de tant d'agitations qui se sont enlacées à moi. Eh bien, par inslans je voudrais être seul à
lutter contre elles, ma fierté prend feu, puis mon courage défaille et je me sens prêt à implorer votre appui; mais non, laissez-moi me débattre contre ma destinée. Votre pitié me fait mal; j'ai encore ma raison , j'irai d'un chagrin à un autre, je les vaincrai tous. Contentez-vous d'avoir vu mes angoisses ; si c'est là ce que vous souhaitiez, les voilà ; regardez , et laissez-moi.
— Pauvre jeune homme ! toujours la même vanité, toujours les mêmes préoccupations d'orgueil! Je devrais peut-être vous gronder encore de vos soupçons; mais j'aime mieux compatir à ce que vous souiTrez. Ecoutez : je ne savais de voire liaison avec niadame de P"*"** que ce que le monde en dit vaguement, mais ces rumeurs malignes, qu'on sepassecommc une petite monnaie de conversation, obîiennenl [)eu d'allenlion, ou les effleure à l'aided'un froid persiflage. Je vois maintenant le mal et ses dangers, c'est la volonté qui vous manque. Brisez cette liaison, et reoardez mieux autour de vous. ]Ne comprenezvous le bonheur que comme une irritation sans
cesse excitée, convulsive? Ne pouvez-vous donc vous reposer un peu des lectures dont vous êtes enfiévré? N'avez-vous pas sous la main un bienêtre domestique? Occupé d'utiles gestions, que de bien à faire sans presque sortir de l'enceinte des domaines de votre oncle! Regardez là d'abord, bientôt votre ambition pourra regirder plus loin. Est-ce que vous ne sentez pas le besoin d'essayer d'une affection véritable? Et, croyezmoi, il en est. Défiez-vous des coquetteries oudes simagrées romanesques, étudiez ce qui est vrai et bon. Ces véhémentes passions sont rares, elles vont bien au drame. Mais faut-il réaliser ces exceptions-là ! On doit s'en garantir, au contraire ; plus l'affection est réelle, plus elle se fait mystérieuse , plus elle aime à se créer un sanctuaire oij l'œil du monde ne la poursuive pas, plus elle se limite, plus elle se concentre, plus elle se resserre. Je ne parle pas ici des afï'eclions et des devoirs du citoyen : ils sont tout autres. Je m'enclos dans le bien-être de la famille, dont la société ne demande jamais le sacrifice que
dans les crises et les jours de danger imminent.
Eh bien, ce bonheur, vous lui tournez le dos; vous le foulerez aux pieds, vous l'étouff'erez , si vous n'y prenez garde : jugez mieux des choses... Oui , je vous serai un ami , dont l'expérience est un peu bavarde peut-être , mais qui vous aime bien et veut être patient pour vous être utile. Je ne vous dogmatise point, je ne vous parle nullement des saints Evangiles ; vous n'en êtes pas là ; vous y viendrez, vous comprendrez un jour toutes les extensions régénératrices de leurs doctrines. Songeons aujourd'hui aux urgencesde votre position. Ecoutez : vous soutfrez, et vous voulez ou lutter eii désespéré contre vos ennuis, ou vous assoupir dans je ne sais quels délais qui ;;ggraveronl !e mal.
Maximilien, qui commençait à l'écouter avec plus d'attention, leva soudain la tête et l'interrogea du regard... Au-dehors, dans le sentier qui, en tournant, conduisait au kiosque, on entendit un rire féminin, clair, doux, pénétrant. Maxi-
milien se pencha vivement à la fenêtre, et s'écria : — Matiide!
— Voilà qui est singulier...
— Matiide !
— Eh bien , reprit-il , pourquoi ce trouble? N'entendez-vous pas qu'elle rit? Allons au-devant d'elle. — Ils firent quelques paspour sortir; mais Matiide deP***, donnant le bras au général, parut sur le seuildu kiosque ; son mari la suivait, et accompagnait FéHcie.
— On nous dit, messieurs, s'écria-t-elle après un léger salut, et un sourire qui montrait l'émail de ses petites dents , on nous dit que vous êtes dans les sublimes régions de la métaphysique. Nous ne venons pas interrompre vos inspirations, continuez de grâce; la métaphysique, à mon avis, ne diffère pas beaucoup de nos essences de toilette : prenez-en un peu , elles embaument ; prenez-en trop , elles enivrent et font mal.
— Votre comparaison est spirituelle , madame, lui répondit M. de Bargevilier en s'inclinant; mais aussi elle pourrait nous faire présumer que
vous ne songez guère à la métaphysique que pendant quelques instans de votre toilette.
Elle se prit à rire, et jeta un regard à son mari, qui alla serrer la main de Ma xi mi lien en lui disant qu'ils étaient venus demander à dîner au général, et qu'ils se rendaient à leur terre, où ils resteraient quelques semaines, Maximilien recouvra son aisance , et le remercia de s'être arrêté.
— Nous parlerons aussi, dit le vieil aveugle, de notre grand projet.
— Sans doute , répondit Matilde : mais voici quinze jours, ce me semble, qne M. Maximilien n'est venu à Paris faire sa cour à ma cousine. Cette tiédeur-là n'est pas aimable. — Félicie s'appuya sur le seuil du kiosque, où elle s'était arrêtée, pendant que Maximilien se justifiait de son mieux.
On rentra, et durant le dîner Matilde lutta de finesse et d'enjouement avec Bargevilier, qui lui offrit son bras pour la promenade, au sortir de table. Maximilien était silencieux. L'excellent vieillard, tout en causant avec elle, la tenait à l'écart;
1! savait l'intéresser, la captiver; enfin on les perdit de vue. — J'ai des choses bien graves h vous communiquer, madame, lui avait-il dit.
— A moi , monsieur î Voilà donc pourquoi vous faites tant de frais d'esprit depuis une demiheure.
— ' Précisément, madame.
— Et de quoi s'agit-il ?
— De la destinée d'un jeune homme que vous honorez de votre amitié. — Ils entrèrent sous des allées ombreuses.
Quand ils rejoignirent la corapagnie, Matilde était pâle. Plus d'une fois elle jeta des regards attendris sur Félicie; elle ne pouvait s'empêcher d'admirer sa taille élancée , belle , bien développée dans ses proportions; sa fierté pleine de noblesse; cette résignation qui recelait tant d'âme, et qui parlait si peu. La coquetterie de Matilde se sentait mesquine à côté de cette nature si forte et si riche. Maximilien en était-il frappé lui-même ?Il se montrait fort peu empressé auprès de Matilde, qui n'avait plus d'esprit que
par accident. En rentrant, elle demanda sa voiture; et comme Maximilieu se plaignait poliment de ce brusque départ, elle lui répondit avec ironie qu'elle avait encore cinq lieues à faire, et qu'elle n'aimait pas à s'arrêter en chemin. — Elle partit, laissant Maximilien fort agité; il avait deviné toutes les muettes angoisses de Félicie.
11 se retira de bonne heure dans son appartement, et se jeta tout habillé sur son lit , hors de lui, la tête égarée. — Oh! Bargeviher a raison, pensait-il, je suis un insensé; je n'ai pas une volonté; je dépends de tous les caprices créés autour de moi par les événemens. Je tombe dans le mépris de moi-même, et il n'est pire mépris que celui-là, un homme est perdu quand il y arrive. Si je transige sans cesse avec les circonstances, avec les dangers; si j'entretiens cette lutte, qui sait si ma raison y tiendra? Il faut pourtant prendre un parti : un mariage d'argent, l'amourproprede faire extravaguer une femme à la mode, un mariage d'inclination, et avec lui une aisance
éPlLOGUK. 341
honorable e[ occupée!... Pauvre Félicie, que j'ai fait mentir le nom que tu portes!... Elle m'aime bien, elle; oui, elle seule!... Dévouée et silencieuse devant les préparatifs d'un mariage qui la fera première servante de cette maison!... Elle n'y restera pas!... Eh bien, alors mes bienfaits la suivront partout où elle voudra aller... Des bien^fails! ces bienfaits ne seront-ils pas des injures!... C'est trop , aussi, c'est trop insulter à mes sermens!... Oh! commela visitcde Matilde est venue compléter les récits de cet impitoyable vieillard , qui me parlait du haut de son expérience avec une autorité si imposante... Sa parole me torturait... Oui, il disait vrai; j'ai voulu explorer les sensations, je m'en suis fait un besoin funeste, dans le doute absolu où je suis de Dieu et de l'âme; puis j'ai créé des dangers autour de moi , j'ai transigé avec eux, je m'y suis plu; maintenant la lutte est engagée, elle ébranle mon bonheur et ma santé, elle me brise.
Tu as raison, vieux conteur, vieil écho du passé , voix obstinée de l'expérience, je suis faible
et tu en es la preuve, |3uisque les paroles ont troublé mon sommeil... C'est peut-être folie que de s'arrêter à tous ces scrupules; peut-être le savoir-faire consiste-t-iià les fouler aux pieds, à les étouffer sans leur donner le temps de crier?... Faudra-t-il annihiler mcn intelligence, et attendre les ordres d'un autre?... Pourquoi vientil s'immiscer dans ma vie et y fouiller ? Le domicile intérieur n'est-il paj inviolable aussi? ne puis-je m'y réfugier sans qu'il m'y poursuive?... M'y réfugier! ah! ce n'est plus un refuge. Ne suis-je pas souvent condamné à m'échapper de moi-mêmii pour chercher des distractions, toujours des distractions ?... Le bonheur est pour moi un hôte invisible ; je lui prépare sans cesse sa demeure, et il n'arrive jamais.
Est-ce ma faute? Le calme vaut-il mieux? Qu'il est stupide ce bon M. de P*"*^*! Venir me donner la main ! — Il se mit à rire ; la nuit commençait à descendre dans l'appartement ; Maximilien réprima son éclat degaîté, et murmura : — Il était bien sombre!... N'ai-je pas songé à M. Lator-
vière?... Bah! c'est un sur xlngt mille! Comment, prévoir? Ce serait une étrange fatalité! Hélas ' le malheur revêt tant de formes!
.l'aime Félicie ; ses vertus domestiques , son talent à conduire une maison , sa raison exempte de toute exagération romanesque, sa résistance, qui m'a coûté tant d'efforts, de pleurs, de sermens, la noblesse si douloureuse de son dévouement, m'ont pénétré ; j'aime Félicie — Mais que dirait le monde?... Que résoudre?...
Il poursuivit le cours de ses fatigantes rêveries ; elles semblaient prendre un corps et passer devant lui. IlcroyaitvoirFélicie, pâle, silencieuse, lui apparaître le doigt posé séries lèvres. Matilde en folâtrant dénouaitleslonguestressesde ses cheveux, et les enlaçait autour de lui ; des monceaux d'or faisaient gému^ une table... il pouvait s'en emparer en étendant la main et en disant . « Oui. » — A quoi pensez-vous? — dit une voix à son chevet. 11 se leva sur son séant et vit Bargevilier debout, il travers l'obsctirilé. Ils firent silence.
— A quoi pensez-vous.'' répéta le vieillard en s'asseyant à quelque distance de lui.
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— Je [)ensais à l'obstination que vous mettez à me poursuivre.
— Vous n'y voyez que de l'obstination ? La voix de mon expérience n'est qu'obstinée? Vous n'y trouvez rien de plus? Interrogez- vous î Pensez-y bien ! Cette voix qui parlait du sein des ténèbres l'émut et le fit tressaillir.
— A n'en pas douter, vous avez de la bienveillance pour moi ; mais cette bienveillance me tourmente, elle m'est importune.
— Comme tout ce qui heurte des passions qu'on doit vaincre , sous peine d'empoisonner sa vie.
— Vous me faites repentir des aveux de ce matin.
— Pourquoi ?
— Ils vous donnent de l'empire sur moi.
— Quelques sourdes rumeurs m'avaient averti , j'avais presque deviné tout ; j'ai eu compassion de vous, et je suis venu.
— Espérez- vous me changer?
— Pi us tard, peut-être ! Aujourd'hui je ne veux que mieux poser votre existence. Vous vous êtes
désorienté à poursuivre une fausse image du bonheur ; je vous indique le seul possible ici bas, vous y marcherez.
Avec quelle assurance vous en parlez ! Quelle
solennité dans vos accens !
— Vous avez couru tous les plaisirs du monde, vous vous êtes agité, et vous avez senti que ce n'était point là le bonheur. Cherchez-le plus en vous que hors de vous ; envisagez sérieusement ce qui doit être sérieux ; ayez des devoirs positifs et des délassemens qui intéressent votre cœur. Si vous n'êtes point de ces hommes purs et courageux qui font de leur vie une grande pensée qui se développe œuvre par œuvre, jour par jour, mettezy du moins des fonctions utiles , et accomplissezles avec une volonté constante. La volonté est l'homme; elle est la plus grande preuve de l'âme. Comprenez les rapports et les averlissemens de mes récits, comprenez surtout les voix intérieures qui vous disent encore ce qui est mal et ce qui est bien ; ne les étouffez pas , ne tuez pas votre conscience afin de la nier. Un bonheur , non pas
exagéré , faux , mais réel et varié , si vous savez en jouir avec le cœar, est près de vous ; il e'^ est. teiijps, ne le repoussez pas.
— Eh bien , oui , je le sens , répondit-il d'une voix émue : ce sont-là des conseils salutaires ; mais il faudrait me détacher du passé.
— Il faut vous y rattacher au contraire, il faut écouter votre conscience ; la jeunesse de cette grande époque a des devoirs immenses à remplir envers la société; elle doit s'y préparer!... La conscience est si puissante! Commencez, vous; je vous ai tracé des tableaux de bien-être domestique. Ne connaissez-vous pas une jeune femme digne par sa tendresse de vous le donner?
— Félicie , Félicie !
— Si ce bien-être était devenu un devoir pour vous, s'il importait à votre repos et à votre honneur de l'accomplir. Un jeune homme qui séduit une jeune fille et qui ne l'épouse pas, qu'est-il à vos yeux?... N'est-il pas indigne d'un honnête homme de taire (;e qu'il est et ce qu'il veut? Abuser par dos promesses, par des protestations, par
épiLOGUB. 347
(le solennels sermetis , séduire enliii ; puis faire mentir promesses, protestations, et seruicn,; qu'est-ce, jeune homme, dites-le moi?
— Quoi ! Félicio — vous savez?...
— J'ai lu dans son cœur comme dans le vôtre , je lui en ai arraché 1 aveu. Etes-vous de ces hommes qui pensent que l'argent est toujours une indemnité? Croirez- vous avoir assez fait quand vous l'aurez flétrie d'une pension? Savez- vous où s'arrêterait le déshonneur que vous auriez commencé? Pensez-vous aussi pouvoir violer tant de serrnens en sûreté de conscience, parce qu'elle est d'un rang inférieur au vôtre? Vous êtes noble, elle est sortie d'une famille plébéienne ! Elle est aux appointemens de v':re oncle, et vous ê(es riche! Mais cette disproportion est-elle une excuse? La société s'est mêlée; le sang n'est plus aristocrate ; on l'a analysé , il est partout le même; il est souvent plus pur dans les chaumières que dans les palais. On n'est jamais heureux avec un remords, entendez-vous! Heureux ceux dont les scrupules cherchen» dans leur cou-
348 épiLOGUE.
science sans y trouver aucune action avilissante! Quelle force ils y puisent ! Pouvez-vous , jeune homme, vous rendre ce témoignage à vous-même? Et vous aspirez au bonheur!... A-t-on jamais édifié le bonheur sur une infamie?
— De grâce, arrêtez! s'écria-t-il en s'élançant du lit où il était gisant.
— Croyez-moi , un tel bonheur doit chanceler et crouler vite ; construisez le vôtre sur des bases plus solides. Qui comprend l'honneur mieux qu'un vieux militaire? Votre oncle souscrira à votre choix.
— Ah ! ce que vous me dites là, je me le suis bien des fois dit à moi-même...
— Eh bien !...
— Elle sera mon épouse. — Ils s'embrassèrent.
Le vieillard, après l'avoir serré dans ses bras, lui dit : — Maximilien, voilà un pas vers le vrai bonheur. A un autre !