‹ Les ombragesChapitre 4 sur 16 · PH^LUDE · texte numérisé non relu

PH^LUDE

lions , et l'on prend en pitié les doctrines sèches, et stériles , impuissantes , vides, désespérantes du matérialisnie , qui ne peut rien , qu'assistera votre dépérissement de tous les jours, et vous dire : Tu seras anéanti!

Ses larmes ne sont qu'un fluide qui coule , parce qu'il y a eu secousse dans le système nerveux : les larmes que coulent de l'âme semblent participer de son immatérialité; elles représentent une essence qui ne périt pas, elles consolent.

Ce vieil aveugle qui est assis sur un tertre mousseux , il a des amis et des souvenirs autour de lui. Sa fenjnie , qu'il aimait, lui semble encore là; et quand il entend la robe de Félicie bruire sur le gazon, il croit que c'est elle : elle aimait cet ombrage rafraîchissant.

— Oui , disait-il, je sais par cœur les perspectives qu'on aperçoit de mes stations favorites; nous économiserons nos plaisirs , nous n'en verrons qu'une par jour... Voir!... Eh bien, oui! je vois par souvenir. Ici sont les ombrages rois, les ombrages divins de mon parc; j'y ai été heu-

heiix , tout frappé que je sois par la main de Dieu. J'étais impie dans ma jeunesse; aveugle, vacillant sur des pieds à demi glacés , je mo suis souvenu de cette belle et riche nature qui w.e parle maintenant de son Créateur ineffable.

— J'ai ces hautes espérances, mon ami, dit le comte, et il m'est pénible de penser qu'il est ici un cœur qui les rejette.

Félicie joignit les mains comme pour la prière, et Maximilien sourit dédaigneusement.

— Mais on revient tôt ou tard à Dieu , dit le comte ; le cœur de Maximilien sera touché. Dieu est la clef de voûte de la société; sans lui, elle tombe pierre par pierre, institution par institution, loi par loi, mœurs par mœurs. Les hommes écrivent des lois , ils les enregistrent dans des bulletins; mais ils s'adressent à des intérêts seuls, et ceux dont les intérêts sont mécontens réagissent, ébranlent cette voûte qui n'a pas de clef.

« L'âme est la clef du bonheur d'ici-bas • sans elle, toutes les idées croulent en faisant plus nu moins de bruit , plus ou moins de poussière. »

— A l iispect de vos cheveux blanchis , dit tristement ??îaximiHen, je ne saurais élever ta voix pour défendre mes sombres convictions; mais lise pourrait faire qu'un jour je partageasse vos terreurs et votre espoir.

— Malheureux jeune homme! dit le comte avec un accent paternel etdes regards qui s'attendrissaient, ton oncle a-t-il eu peur de la mort sous la mitraille, qui l'a toujours trouvé calme, riant, insouciant? Ai-je eu peur dans les cachots de 95 et devant les comités que mon courage bravait? Ta parole est dure, et ton cœur ne l'est pas ; si tu aimes vraiment , un jour tu croiras.

« Ne blasphème pas ce qui échappe à la parole humaine et ce que la pensée entrevoit dans son essor souvent brisé, vérité intangible aux mains et au scalpel qui dissèque la mort seulement. L'orgueil systématique a dit' : (( Ce que vous nommez âme n'est que V innervation intellectuelle. » L'orgueil, qui ne sait jamais baisser la tête et dire ; « Je ne sais pas » , l'orgueil n'a proclamé

(1) M. Broussais, de l'Irritation et de la Folie.

qu'un non-sens, une absurdité qui n'explique rien. in.ner<^ation est un mut tout matériel, représentant la mise en jeu de la matière ; intellectuelle est un mot tout immatériel, représentant la pensée : l'abime est au milieu.

« L'abîme est encore à expliquer ; et quand l'orgueil du système dit à de jeunes intellioences de se contenter de cette explication qui n'explique pas, de cette déiinition qui ne définit pas, l'orgueil est un empoisonneur d'intelligences.

(( L'âme ne peut être définie , mais elle est , comme la matière est : on ne peut pas plus nier l'une que l'autre. La matière a des propriétés, l'âme a des facultés ; elle a volonté, conscience, souvenir, personnalité et liberté; elle se sent, elle se discute elle-même, elle s'apprécie, s'analyse , et descend dans les profondeurs de son essence. Puissante par elle-même , elle agit sur son enveloppe matérielle; et des faits observés chaque jour prouvent sa force motrice, vitale, conservatrice, réelle.

« Enfin, là oii manque la preuve logique, il est

4f) pKÉLunt:.

nécessaire ^rappeler en témoignage la jjreuve de sentiment, la conscience, i'assentimeni unanime et traditionnel du genre hutnain. Qu'importent quelques voix isolées dans leurs blasphèmes, quand les nations adressent l'hymne de reconnaissance au Dieu créateur? Qu'est-ce que ces murmures négatifs au milieu de l'immense harmonie qui brille et chante de toutes parts au sein de !a nature créée? »

— Oh î que votre voix a de douceur pénétrante î dit Félicie exaltée; ce n'est pas l'anéantissement de la raison qu'elle demande, mais des élancemens d'intelligence el de coeur |)0ur monter plus près des célestes vérités. Quel baume onctueux et doux que votre parole î Est-il possible qu'elle n'amollisse pas les plus opiniâtres endurcissemens?

Ellese tut;heureused'un tiessaillement qu'elle avait arraché à Maximilicn , elle reprit son silence d'habitude , et le jeune homme la morne tristesse de sa physionomie , son plissement de lèvres railleur.

— L'âme, continua Bargevilier, prédonune

PKÉLUDE. 47

souvent la matière ; outre les phénomènes habituels de l'intellect , il esl des circonstances extraordinaires qui viennent à l'appui de cette assertion. Mon récit le prouvera ; toutefois je ne veux pas faire découler d'un seul événement la preuve de l'âme. Qu'est-ce qu'un fait dans l'immensité du sujet? Mais qu'il a de force quand il se rattache à la chaîne des observations animiques !

Le noble vieillard se recueillit; la voûte des arbres semblait s'incliner vers lui; la perspective se dévelopait dans sa rayonnante variété ; quelques nuages blancs glissaient à travers le ciel; des caisses de fleurs parfumaient l'entrée de la charmille, et sa voix se fit entendre au milieu de tous ces enchantemens naturels.

Page 1