RÉCIT
Le château de lord Jerson est situé à quelques lieues du royal Windsor, sur le plau iacliné d'une haute colline. Un ordre tout patriarchal règne dans cette demeure; mais le luxe n'y est point stérile : les métairies y soi^t à la fois ornemens et nécessités; les usines s'y encadrent bien dans la verdure. Vous êtes charmé, vous croyez aller a une ingénieuse superfluité, et vous arrivez à un séjour vivant d'industrie et d'utilité. La gravité des mœurs anglaises y est tempérée
par la siruplcsse et la bonhomie du propriétaire : c'est nx\ mélange de haute dignité et de bienveillance hospitalière, domestique, amicale; c'est une franchise qui prend la hberté pour vous laiser libre ; une tolérance qui vous demande en échange une tolérance égale ; mais elle ne dégénère jamais en trop de facilité. Les mœurs anglaises se sont assouplies au contact des nôtres ; les nôtres deviendront plus posées sans cesser d'être gracieuses. Il nous importe de ranimer chez nous l'esprit de famille; le cosmopolitisme élargit, agrandit les pensées : il a détruit des préjuoés étroits , mesquins; mais il n'est pas incompatible avec l'amour de la famille.
Cet esprit de famille, si tendre et si touchant quand il est bien compris, dominait au château de lord Jerson ; son wlghisme , un peu systématique, marchait pas à pas dans les améliorations, qu'il reconnaissait inhérentes au bien-être de l'Angleterre. 11 avait deux filles, Arabella et j^elly , orgueil de leur mère, mais orgueil mêlé de chagrins.
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Celait, pour ainsi tlire, fêle de cœur au château : sirArlhur Bleaiing et Clara, sa sœur, arrivaient de Londres et venaient passer quelques mois à !a catnpagne;!! y avait parenté d'alliance entre les deux familles.
L'été de' 1828 commençait : on rentrait de la promenade, après le déjeûner; les femmes de chambre disposaient en des bocaux les tleurs cueillies au parc; des caisses d'orangers, de lauriers-roses , de citronniers, de plantes plus humbles, paraient le balcon; les fenêtres de plain-pied s'ouvraient sur nn paysage vaste, coupé par le panorama animé de la Tamise. On vivait là au sein d'une féerie faite par la nature.
Les dames avaient déployé des broderies, des tapisseries sur un guéridon. Rien de plus charmant que ces jeunes et jolis cous, que ces tètes diverses de physionomie, inclinés sur les ouvrages. Lady Jerson , assise avec une calme et tendre auloriié dans son l'auteuil, plus commode, plus grand , plus orné que les autres, semblîMt présider. Bleming lisait un article du
Times j et, dans un coin de l'appartement, lord Jerson décachetait et parcourait sa correspondance.
Quelques paroles interrompaient de temps en temps le silence occupé qui régnait.
— Ah! s'écria Bleming, le général Mina est arrivé à Londres.
— Sa campagne dans les montagnes de la Catalogne est glorieuse , disait lord Jerson ; si tous les Espagnols s'étaient battus comme lui, la cause de la liberté ne serait pas ajournée dans ce beau pays, que nous avons visité ensemble, n'est-ce pas, Fanny?
Lady Jerson se retourna vers son. mari avec un sourire satisfait, expressif, et dit: — Oui, mon ami.— -Mais ce sourire disait mieux que les paroles; puis le silence continua; — Ah! ah! s'écria soudain lord Jerson avec une vivacité inaccoutumée, nous aurons la visite du fils de notre vieil ami le comte de Melforo.
— Il était enfant quand nous le vîmes à Madrid. — Son père est mort depuis long-temps, mais