KELLY
nous devons accueil et hospitalité à sou t'ih. Te rappelles-tu, Fanny? Juauitlo, c'était un enfant oTacieux , vif, opiniâtre, fier, et parfois caressant. Juanitto! je vois encore sa tête bouclée, ses longs cheveux noirs, son œil de feu. On prévoyait déjà ce qu'il a été en Catalogne.
— Il y a été, dit Clara, blessé à la tète; il pouvait en mourir. Il est encore souflrant.
— Vous le connaissez?
— Nous l'avons vu plusieurs fois, dit sir Bleming avec une teinte de fatuité prétentieuse, mais j'ignorais qu'il dût venir à Jerson. C'est un très confortable et charmant cavalier , sur ma parole. 11 a été reçu avec distinction dans les cercles: nous sommes amis. Il a d'admirables chevaux.
— N'a-t-il pas eu l'obligeance de traduire pour moi, en anglais, une romance espagnole fort belle ?
— Et tu la chantes merveilleusement bien. Je n'ai point l'habitude de te flatter : mais, sur l'honneur, la romance est divinement délicieuse à les lèvres.
Nellyleva iatête, el regarda; Arabella ditlranquillement: — Savez-vous cette romance, Ciîira?
— Je ne pense pas l'avoir oubliée.
— Voyons , — dit lord Jerson en serrant sa lettre dans un portefeuille.
Clara se mit au piano. C'était une de ces romances poétiques et passionnées que les Espagnols chantaient jadis à mi-voix sous les balcons mauresques de Grenade et de Séville, pendant qu'une petite main blanche soulevait les coins de la verte jalousie en laissant tomber quelques fleurs avec quelques mots d'amour. Quoiqu'elle eût perdu de son rhythme musical, énamouré, en passant dans la langue anglaise, plus sourde , moins animée, moins infusée de passion, néanmoins elle avait gardé beaucoup de son parfum de tendresse. Ce n'était plus la rose embaumée de Grenade; mais on sentait qu'elle avait fleuri là.
La coquette Clara commença par des intonations affectées , puis elle se laissa prendre à cette forte simplicité qui est le caractère de tout sentiment vrai : soit souvenir , soit impression musi-
cale, elle chanta ))iou, loacireiiietif. Lady Jcrson fronça le sourcil, car elle vit sa chère INeliy, émue par celte harnionie, pencher sa tête ravissante sur sa broderie, où l'aigulllerestnit inactive entre des points inachevés. Arabella, à peine âgée de dix-sept ans, déjà formée , mais froide, ne comprenait pas. La romance terminée aux applaudissemens de Bleming cl de lord Jerson , Welly reprit lentement son ouvrage; mais elle respirait avec peine. Sa mère inquiète, la baisa au front , lui caressa le cou, comme h un enfant malade, et lui dit: — î*5elly, ma pauvre Nelly, mets-toi au piano, et joue un peu pour moi. — Eilesavaitque la miisique, parole de la jeune fille, la soulageait. Nelly improvir.a , selon son habitude; ses improvisations un peu étranges , chantaient doucement à l'àme, et par instans elle s'électrisait en électrisant les autres. La mélodie naissait de la mélodie; ses vibrations harmoniques semblaient parler. Bleming lét'outait avec ravissement ; elle se livrait à tout vc ch;;rme , quand la porte s'ouvrit.
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Un jeune homme |>aru; , imposa silence avec la main, mais le domestique annonça : — Le comte de Melforo.
— Je suis désolé, mademoiselle, dit le eouite en s'avançant vers Nelly, d'interrompre une aussi délicieuse musique, — Tout émue des impressions qu'elle s'était données à elle-même , la jeune fille salua et se remit à sa place.
Tout le monde était deboutdans l'appartement, Nelly seule assise. Lord Jerson embrassa cordialement lejeune Espagnol; Bletriino lui serra la main.
Don Jnanitto, comle de Melforo, ne possédait pas ces avantages extérieurs qui saisissent soudai-
60 IS'ELLY.
nement d'admiration : sa taille commandait peu l'altcnlion , mais dans l'expression de ses traits se fondaient une douceur presque féminine et une audace de héros; on sentait en lui toute l'impressionnabilité d'une organisation de femme, et toute la force d'âme qui fait mourir pour mie idée, sans plainte, sans sourcillement. Dans un salon , il s'importunait d'un parfum trop pénétrant; et il supportait les fatigues d'un bivouac, riait au milieu du sifflement des balles, dormait sur une poignée de paille, et vivait du pain noir des guérillas. Son corps était souple, agile, gracieux dans ses mouvemens presque ondulés; son teint, un peu olivâtre, ne contrariait pas les nuances d'une physionomie mobile et souvent enjeu. Son imagination, toute méridionale, semait sa conversation d'images hardies et passionnées ; alors son langage étincelait comme son regard ; puis on voyait qu'il sentait au-delà de ce qu'il disait. Les croyances, les poétiques superstitions de sa jeunesse, n'étaient pas mortes en lui ; il les combinait avec les pensées phiiosophi-
ques qu'il avait adoptées. Ses cheveux bouciés retombaient sur son front pâle. La gravité de sa démarche, la noble et chevaleresque fierté de son caractère, son geste brusque, annonçaient un homme bien au-dessus du vulgaire.
A côté de lui, se tenait guindé dans son habit à la nouvelle mode sir Arthur Bleming, dandy, frais, rosé, brillant parleur de riens, collecteur de bons mots et d'anecdotes, d'une impertinenc(^ élégante , et d'un maniérisme tout musqué.
Don Juanitto s'était arrêté dans l'antichambre pour écouler la suave musique , inspirée, jetée à pleins accords, qui vibraitsous les doigts de Nelly. Les instans s'écoulaient. Le vieux domestique anglais, lassé de se tenir en face d'une porte fermée, l'avait enfin ouverte.
Le jeune Espagnol, animé par cette mélodie, mit, pour ainsi dire, sa conversation au diapason avec elle. Il se rappelait avoir vu dans son enfance lorf! et lady Jerson au château de son père; il invoqua même quelques particularités de leur séjour. Il desrendait l'échelle des souve-
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nirs; il colorait tout, il vivitiait tout. Autour de hil tout ie inonde écoutait, mais Nelly écoutait mieux que tout ie monde, plus penchée sur son ouvrage, plus distraite en apparence.
Avez-vous vu des portraits de Lawrence? Avez-vous admiré cette grâce sentie, répandue sur une de ces physionomies rêveuses du nord? Vous vous êtes pénétré de je ne sais quelle affection pour ces délinéamens si délicats, si frêles, si harmonieux, si bien formés? Avez-vous souffert de la souffrance empreinte sur une de ces figures? N'avez-vous pas désiré qu'elles vinssent à s'animer devant vous, afin qu'elles pussent vous dire de quel mal elles allanguissent r Oh ! que cette ingénuité du chagrin a dû vous entrer bien avant dans l'âme, si vous regardez comme je regarde ! Oh ! que ces teintes blanches, coupées par quelques veines bleues , par des nuances d'une animation interne qui vient souvent éclater au visage, ont dû vous laisser là immobile, éperdu d'admiration! n'avez-vous pas cherché par le monde ce que votre pensée avait vu à travers la pensée du
célèbre artiste anglais?... Eh bien! cette délicatesse déformes, ce délié des traits, cette tristesse souffrante, ces soudains tressaillemens de la vie intérieure, ce charme modeste qui s'ignore, cette puissance de sentir couvée dans un beau sein toujours voilé, tout cela était Nelly Jerson.
Aussi , Juanitto, oubliant les agaceries de Clara, ne parlait que pour Nelly. Arabella était assez jolie, florissante de santé ; mais Nelly se penchait sur sa broderie. Juanitto ne racontait que pour Nelly; il ne cherchait à briller que pour Nelly , pour un mot , un regard , un sourire. Nelly ne parlait pas, ne souriait pas, ne regardait pas.
Lord Jerson interrogea Juanitto sur les incidens de la campagne de Catalogne, les dangers qu'il y avait courus. Charmé d'une occasion d'intéresser la jeune silencieuse , il peignit à traits rapides, pittoresques, cette guerre de montagnes, ces combats au milieu des torrens, des rocs crevassés, des privations, des nuages, de la foudre, des oiseaux de proie, des loups suivant les arrières-gardes, accourant au bruit de la fusillade, attendant sur les
rochers l'issue de la lutte qui les nourissait. Il se peignit lui, blessé à la tête , se relevant à la nuit d'un champ de bataille, et se traînant k travers les fondrières et les abhiies. Tout vivait dans son énergique récit; on se récriait. Nelly seule ne disait rien; seuleîuent elle brodait plus vile; enfin elle éleva vers le front cicatrisé de Juanittoun regard qui retomba sur la dentelle.
Ilavait obtenu le suffrage de tous les auditeurs, et celui de Nelly , il ne l'obtenait pas ; un dépit soudain s'empara de lui.
On passa au jardin. Nelly alla prendre le bras de sa mère. — Elle écoutait, ditBleming à Juanitto, mais elle ne pouvait répondre... elle est muette.
L'infortunée entendit ces mots,et sa figure se couvrit d'une rougeur rapide; Juanitto tressaillit et attacha sur elle un regard attendri ; la jeune Hlle baissa les yeux devant cet œil fixe mais plein de douceur.
llî
Daxs une des larges allées du parc, Neily regardait Juanitto marcher le front baissé, il semblait indifférent à la variété des aspects que lord Jerson lui montrait en vrai uropriéftilre enthousiaste de ses percées, de ses fourrés inoénieux à donner des ciairs-obscurs nprès des clartés éblouissantes. Ce n'était plus ce parler brillant, ces gestes vifs , ces éclairs de génie qu'il lançait par intervalles ; il était devenu morne, et pourtant la sémillante Clara, qui donnai' îc bras à
SOU frère, sautillait autour de Juanitto. Pourqui^ pensait Nelly, a-t-il ainsi déployé les richesses de son imagination/ Pour qui a-t-il si bien parlé ? Arabella marchait appuyée sur le bras de son père.... Elle seule, la pauvre Nelly, restait en arrière, avec sa mère attentive.
— Tu as froid, — dit lady Jerson, qui sentit frémir le bras de son enfant chérie.
Lajeune fille secoua négativement la tête; puis, à l'aide des signes rapides tracés par ses doigts, elle fit comprendre h sa mère qu'elle se trouvait bien. Était-elle heureuse de l'intérêt que lui avait témoigné Juanitto ?... Eh î pourquoi en seraitelle heureuse, la pauvre jeune fille?
Les premières émotions ressemblent à ces vapeurs diaphanes qui se condensent, en s'élevant des coteaux, au lever du soleil; il les distille en rosée ou les balance en nuages; il en est d'abord voilé; mais, favorise par un beau jour et la brise printanière, il les échauffe et les dissipe : l'amour, n'est-ce pas le soleil de l'âme ?
L'amour, non cet attrait tout matériel qui s'é-
telot entre deux baisers, mais celle puissance iririeure qui s'affectionne, s'échautt'e, se mêle à une autre; puissance qui fait vibrer la main qui touche, étinceler l'œil qui contemple; puissance
qui double toutes les joies comme tous les
chagrins.
Neliy se sentait plus légère > multipliait, en entraînant un peu sn vieille mère, les gestes parleurs de ses doigts, dont l'alphabet se dessinait , agile intermédiaire de la pensée. Elle se rapprochait de Juanitto. En ce moment , il causait avec lord Jerson et Bleming. Arabella et Clara jetaient des fragmens de gâteaux aux cygnes de la pièce d'eau. Juanitto arrêté avait ressaisi le feu de sa conversation ; il se tut quand Nelly s'approcha.
La jeune fille n'entendit que ces mots : — Ah ! milord, vous ignorez alors toute la puissance de l'âme.
lY.
J'ai plus d'une fois remarqué que la conversation des paroles marche à côté de ia conversation des pensées ; car l'âme est assez féconde pour se verser à la fois sur plusieurs facultés. L'art de l'observateur consiste à saisir le mouvement réel des idées, qui cheminent derrière le feu d'artifice d'une conversation plus ou moins brillante. Mais dans les caractères naïfs (il en est bien peu ! ), la pensée jaillit avec la parole. Et devant le monde tel qu'il est, revélu d'une spirituelle hypocrisie,.
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c'est un grand malheur que celle spontanéité; vertus inutiles, importunes, travers, tout est mis à nu par cette soudaineté qui lance la pensée intime à pleins jets.
A défaut de la parole , les troubles du visage de Nelly parlaient éloquemment. Elle ne savait pas que l'ingénuité, la franchise, sont des dangers [X)ur les femmes dans une société toute stéréotypée par les conventions. Retranchée du monde, n'ayant lu que des livres édifians, consolateurs de son infortune, toute renfermée en elle-même, elle avait été étrangère jusqu'à ce jour à tout mouvement exalté. Elle aimait bien son père , sa mère, sa sœur; mais son mutisme avait accumulé en elle des trésors d'amour, qu'elle était dans l'impuissance de dépenser. Et c'est au milieu du silence que les passions s'accroissent ; quand le germe en a été une fois mis au cœur, il faut qu'il se développe, nourri, abreuvé de privations et de larmes. Qu'est-ce donc quand il grandit dans la solitude douloureuse du mutisme !
Elle négligeait maintenant la conversa lion symbolique des signes; la voix de lady Jerson , étudiant la réponse des gestes, occupait en vain quelques interstices des longues heures pendant lesquelles Nelly creusait dans ses méditations. Elle la gourniandait ; mais la charmante paresseuse laissait retomber ses mains découragées, telle qu'un enfant qu'on réveille avant l'heure, et qui, après un effort nonchalant, repose la tête sur le mol oreiller.
Juanitto se pliait aux mœurs anglaises avec une flexibilité qui n'étonne pas dans un fils du Midi. 11 se réjouissait de cet échange d'hospitalité qui lui créait une famille d'adoption ; il s'accommodait de tout : il visitait les usines, il chassait avec Bleming et lord Jerson, faisait des courses à cheval aux environs de Windsor; mais ces heures d'absence étaient retranchées de la vie de Nelly- Quand il se trouvait là, du moins, elle écoulait, elle regardait timidement parfois; il avait appris ses signes alphabétiques , il conversait avec elle; mais Fleming venait sans cesse lui gâter ces eau—
séries, si lente- pour l'iniagioalion activée delà jeune fille. Clara, de son côté , se montrait habile à usurper les attentions du comte. Alors, par des mouvenaens soudains, Nelly se levait et parcourait le clavier du piano. Tout faisait silence , et cette m.usique, oh! cette musique s'entretenait toujours avec Juanitto. Comme elle ne jouait que par crise de chagrin, pour les lasser et les dompter, elle se fatiguait vile, et allait d'ordinaire, après ses courtes improvisations, s'asseoir sur le balcon, d'oii elle regardait tristement dans la campagne.
Un soir, un air pur, une température chaude, donnaient h Juanitto quelques ressouvenirs de sa patrie; il se mit à la vanter, à la dépeindre, comme eût fait un amant d'une maîtresse absente, adorée. C'était une hymne qui s'élançait de la poitrine agitée, inspirée, du jeune Espagnol; son œil, d'un éclat singulier, lançait desscintillemens qu'on pouvait à peine soutenir. L'exilé épanchait dans une bienveillante attentionla tendresse mêlée d'amertume qu'il nourrissait pour son
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pays; sa paroln devint haletante, sncondéf ; Ncllv se tournait vers le balcon, son cœur bondissnnt allait trahir son émotion combaltne, quand Juanitto , s'apercevant qu'il sortait des convenances, se tut — Alors la jeune fille s'assied doucement au piano, l'ouvre avec des précautions enchanteresses, comme pour lui épargner tout bruit désagréable qui puisse le réveiller de l'extatique rêverie à travers laquelle i) voit encore sans doute sa patrie, mirage intellectuel; elle veut quel'harmonie l'y retienne et prolonge l'illusion; elle suit, pour ainsi dire, le vol de la pensée de Juanitto; elle va lui parler le seul langage qui lui soit permis; elle joue lentement sur un mode aérien, céleste, la romance favorite qu'il a chantée, originale et vraie, dans l'idiome sonore et accentué de l'Espagne; elle joue, et Juanitto, tressaillant, écoute les modulations chéries qui lui rendent, pour un instant, ses romantiques vallons embaumés fForangers et de plantes à forte végétation; elle joue, et la mélodie tantôt coule dans le fond de l'ânip, tantôt nrend un corps, se dessine à son
œl! fixe et n)agîjétisé. Il se lève , s'appuie sur la fab!c de l'inslrumeut , et chante la romance, que Nelly accompagne soudain avec tant de justesse, avec une sympathie si étroite des paroles et de la musique, qu'il semble qu'elles ne fassent qu'une, que deux âmes se plaignent et s'aiment par la même voix , par les mêmes accens.
C'était une de ces soirées d'été, rares en Angleterre, belle par une sérénité chaude et complète; le crépuscule retenait au ciel l'auréole enflammée du soleil , disparu sous l'horizon transparent ; une demi-clarté oscillait, reflétée sur la délicate figure de Nelly, Chaque personne veillait à son silence, dans l'appartement, tant on était recueilli dans les délices de cette harmonie. La romance s'exhala comme un soupiraux lèvres de Juanitîo; mais, heureuse de ce charme, Nelly la continua par des modulations qui en étaient comme l'écho intelligent; puis, de ces vibrations mourantes, elleentradansunesérieplusanimée d'inspirations, fidèle traduction d'une tendresse comprimée; elle s'y oubliait. Elle avait tant besoin d'être un
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peu comprise! Ce n'éunt que de la musique pour les personnes assises dans le salon, où l'ombre descendait; pour Juanitto , placé devant elle, sous son regard humide, éloquemment attendri, c'était un langage enivré, d'une suave pureté, la parole d'amour des anges dans le ciel. Mais le vague de celte expression musicale la fatiguait, car elle ne la satisfaisait pas, et l'amour qui cherche un à-peu-près ne trouve jamais rien d'assez précis, d'assez plein ; il voudrait pouvoir tout renfermer dans un mot, dans un baiser. Cette lutte épuisait cette jeune àme, élevée par l'amour jusqu'au génie; dans son délire musical, elle mêlait ses soupirs aux notes, et le cœur de Juanitto, qui recueillait tout, agité, heurtait les parois de son sein. Éperdue, craignant d'en avoir trop dit, elle s'arrêta au hasard, et ses mains retombant de lassitude sur le clavier, cette tendre et poétique improvisation finit par une dissonance pénible. — Voilà qui est fort beau, dit Bleming, inimaginablementhien improvisé! mais vous n'avez pas fini dans le ton.
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— Oni , des accords faux, ajouta Clara , des transitions hasardées. \.e dépit ridait en ce moment ses traits agités,
Ladv Jerson courut à sa fille chérie, ia baisa au front en silence, avec une compassion de mère qui comprend et craint de comprendre : l'amour ne pouvait être qu'un malheurde plus pour Nelly . Mais la jeune fille , insoucieuse des chagrins à venir, était tout à la sensation du présent; elle seule avait pu voir l'impression qu'elle produisait sur Juanitto, toujours assis et recueilli ; puis, quand les bougies furent allumées, ils lurent l'un et l'autre dans leur douce joie.
Loin de nuire à l'intelligence, la privation d'un organe lui donne plus d'activité peut-être; la force animique, qui s'épanchait en paroles, n'ayant plus où se répandre , jeta sa vitalité dans les autres organes, qui en acquièrent plus de puissance. L'intellect en est plus vif et la faculté d'aimer aussi , fîiculté riche , tourmentée , féconde en pleurs, mais la plus délicieuse des facultés, thermomètre de la vie. Elle est si enviée encore au-
jourd'hui , qu'on en revêt le simulacre ; quand on ne la possède pas, on la joue comme une comédie pour se dédommager de n'y pas croire. Il n'est pas donné aux médiocres d'y atteindre.
Le lendemain, Neily descend au salon : elle a peu dormi, et s'est vainement occupée à user les instans à des soins de toilette dans sa chambre; elle a devancé l'heure; elle s'assied où Juanitto s'était assis, et , s'appuyant sur la table du piano , elle se plaît à recomposer la scène dont le souvenir lui est un cher enivrement. Soudain elle entend marcher sur le balcon ; elle a reconnu ce pas... S'y tromperait-elle? c'est celui de Juanitto. Elle veut sortir, il fait un geste suppliant; elle n'a plus la force de s'en aller, elle se rassied .
— Mademoiselle, lui dit-il, votre musique, hier, au soir, était vraiment inspirée ; elle est encore en moi; par instant elle bruit doucement à mes oreilles. De si touchans accords ne s'enseignent pas. Qui vous les a inspirés? Il y avait tant d'Espagne dans votre harmonie !.. Est-ce corn-
passion pour le pauvre Exilé !... Insensé, dit-il, je lui parle, je l'interroge... Eh bien! Nelly, si vous ne pouvez parler, vous pouvez écrire ; écrivez!... — Et il place devant elle une écritoire , du papier, des plumes. Elle se lève pour fuir, il supplie encore par son attitude ; elle retombe sur le fauteuil , prend une plume et trace ces mots : — Que me demandez-vous ?
— « Avez-vous compassion de l'Exilé ?
Elle écrit, et la conversation continue ainsi , moitié parlée, moitié écrite.
— Compassion!... non... Avez -vous besoin de compassion ?
— J'ai besoin d'être aimé; j'ai besoin d'une affection qui soit tout ce que j'ai perdu, et plus encore.
— Taisez-vous, monsieur le comte... je ne dirai pas cela.
— Pourquoi?
— Ma mère n'est pas ici.
— Vous avez défiance de moi.
— Ma défiance , si j'en avais , ne vous serait pas un outrage.
— Que (iols-j(* voir dans oet(e auisique si suave ?...
— Je ne dirai pas cela.
— Quoi ! jamais ?
— Jamais.
— Me direz- vous au moins comment vous a vez perdu l'usage de la parole? Elle devait être bien douce votre parole !
— Je vousconterai cela : mais ne me regardez pas écrire, cela me gène.
— J'obéis.
— J'avais huit ans, j'étais dans un des domaines de mon père, au comté de Glocester. Ma mère seule habitait le château avec mon frère et ma sœurBella'. Mon père siégeait à la Chambre des Lords. Le petit Edward avait quatre ans; nous couchions tous deux dans la même chambre avec notre gouvernante. Edward m'aimait beaucoup, j'aimais beaucoupEdward. Une nuit, je m'éveille, j'avais chaud, je sentais une chaleur affreuse cou-
(i) Abréviation d'Arabella.
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rir le long de la cloison, je respirais à peine, l'air me semblait embrasé ; le feu était dans l'aile du château où je couchais, je jette des cris; la gouvernante efïVayée , se lève, ouvre la porte; des torrens de fumée, puis des étincelles, puis des tlammes entrent à pleine porte; le parquet s'enflamme, les rideaux brûlent : je reste immobile; la gouvernante tombe évanouie; j'entends qu'on crie dans la cour; je me lève : Edward vient à moi, et me dit : — Neily, sauve-moi! sauve-moi, Nelîy ! je brûle! — Je ne puis répondre; ie feu court le long des tapisseries et des planches... du fet.i partout, un enfer de feu... Je prends Edward à mon cou... je m'avance vers l'escalier; une effroyable fournaise me repousse, je tombe, Edward tombe aussi, et roule sur les degrés élinceians; je le vois tendre ses petits bras, j'entends ses cris : — Nelly ! viens, viens! sauve -moi, ma bonne Nelly!... — -Il brûle, il ilambe, il se tord, il se tait... Moi, je me sens tout à coup saisir par des bras vigoureux... Un domestique, James, me prend, m'emporte...
J'ai été long-temps maindo... je n'ai plus j)arlé depuis.
Juanitto lit ces mots tracés avec précipitation; il lit, et l'attendrissement le gagne. jNelly veut se lever encore ; cette lois , il l'arrête par la main, la retient sur son siège sans parler,.. Nul moyen pour la jeune fille de combattre un silence qui la bouleverse; sa main droite est captive^ elle est sous le charme d'un regard mouillé de larmes. 11 enlace sa taille souple... elle ne peut plus bouger, elle défaille; sa faible organisation est dominée, la main de Juanitto est là sur son cœur qui bat^ qui bat vite; il admire cette tête qu'une sensation inouïe idéalise , anime.... il la respecte , il n'ose pas poser sur ses lèvres fraîches des lèvres brûlantes ; mais ses cheveux se mêlent aux boucles des cheveux de Nelly. Ce toucher pénétrant lui donne le frisson, il sent la chaleur de cette joue si pure... Elle le repousse enfin avec un regard de reproche, dégage ses doigts, prend la plume et écrit : — Laissez-moi.
— Je ne saurais vous retenir contre votre gré, Nelly.
— Eh bien! dites-moi de m'en aller; dites-lemoi.
— Non, reste, Nelly; reste.
— Je resterais sous la garantie de votre honneur, je resterais sans crainte, mais... — La plume lui tombe des doigts. Juanitto , frémissant de bonheur, la lui présente en disant :
— Achève, je t'en prie; achève, ma Nelly.
— Juanitto... je ne me marierai jamais. Et elle s'échappe.
L'uniformité de la vie de château est douce à ceux qui ne demandent {3as à la vie autre chose que l'uniformité ; mais elle est pénible aux cœurs qui aiment et qui trouvent des obstacles à aimer, aux âmes que blesse ce tintement monotone des mêmes usages , des mêmes paroles. L'imagination mêlée aux aflFections colore si puissamment l'existence î
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Pourquoi Nelly a-t-elle pris une réserve inquiète? Elle ne va plus s'asseoir au piano , elle évite Juanitto, elle se détourne quand il passe, elle quitte à peine ses livres et ses aiguilles. Sa mère s'applaudit de ce calme. Juanitto en est désolé. Et pas une parole à écouter pour pénétrer ce mystère ! Écrire, n'est-ce pas abuser de l'hospitalité ?
Il se promenait seul et les bras croisés, dans une des allées du parc, quand Bleming vint à lui en sifflant avec une indifférence affectée -
— Qu'avez- vous donc, mon cher comte ? révez-vous à votre manoir gothique, à vos tourelles mauresques? Vous êtes d'une trislesse désespérée et désespérante ! prenez garde , vous entrez dans les sombres délices de la pensée et de la consomption. Pourquoi sortez- vous aussitôt après le déjeuner? Je vous attendais dans la salle de billard. En vérité, depuis quelques jours, vous êtes damnablement étrangerk ce qui se passe autour de vous ; vous ressemblez au morne héros de lord Byron j vous pouvez déclamer comme Ghilde-Harold :
/ stooil
Among them , but not ofthem ; in a ahroiul Ofthoughts which were not thcir thotights ... ^
— Vous avez raison, Bleming ; et nous agirons sagement en retournant h Londres; nous irons aux courses, et nous verrons qui gagnera les guinées; et si mes andaloux céderont à vos chevaux anglais.
— Délicieusement raisonné , car je commence à ne plus savoir comment dissimuler mes bâillemens dans le salon. Bella est une froide personne ; lady Jerson, une imposante dame ; mylord règle des comptes; Belia songe au petit lord Kardwel, son amant, qui fait son ^oz/r d'Europe avant de se caserner dans le mariage; Clara s'ennuie; la ravissante petite muette ne joue plus du piano ; je me donne au diable s'il est possible de résister long-temps, sans périr du spleen, aux douceurs
(i) J'étais parmi eux, mais non l'an d'eux ; j'étais dans un tourbillon de pensées qui n'étaient pas leurs pensées. [Childe-Harold y ch. III.)
86 NKLLY.
d'une telle vie. Les visiteurs passent vite, car la maison est d'une mélancolie contagieuse. A Londres, à Londres ! Je crois , en vérité, que Nelly porte avec elle une fatalité, une maladie, une aliénation. ... le mot n'y fait rien.
— Qu'est-ce à dire? oij voulez-vous en venir ?
— Comme vous v^ous cabrez. . . . dès les premières paroles! Attendez, je vais vous faire ma confidence dans toutes les règles.
— ^ oyons, parlez; j'écoute.
— Tel que vous me voyez, moi, sir Arthur Bîeming, j'en ai été stupidement amoureux.
— Vous !
— ParDieu, moi ! . . , cela vous étonne? et moi aussi, maintenant que la crise est passée. . . .Toute muette qu'elle soit, elle m'avait endiablé : mais la raison est le plus puissant de tous les exorcismes,
la raison est revenue au logis de l'intelligence
Cet amour, voyez-vous. . • • j'y trouvais un avantage; le silence conjugal m'affriandait Une
femme muette ! . . . quel trésor !. . . .
>ELLY. 87
— Passez, Blemiog; voilà un lieu commun trivial et déplacé.
— Je passe condamnation Savez-vous quelle
idée est venue en aide à ma raison?
— Comment le saurais-je?,.. mais un mot! Avez- vous été aimé?
— JNon!... Et c'est là justement ce qui m'a guéri de ma langoureuse stupidité.
— Comment ?
— J'avais cru d'abord à un léger retour d'affeclion... Tout s'est évanoui!.. La prestigieuse jeune fille est, d'honneur, atteinte d'une folie inconcevable, depuis l'accident qui lui aôlé l'usage de la voix.
— Une folie! laquelle?
— Ne la devinez-vous pas?... Sa musique n'estelle pas étrange, sublime parfois, parfois aussi discordante et pénible?
— Mais en quoi consiste-telle, cette manie?
— Écoutez : dans la solitude où la jette son infortune, elle se tourmente ; elle est avide de sensations qui l'occupent ; elle se laisse assez vo-
lontiers courtiser; et elle est si gracieusement belle, que son mutisme ne repousse jDas les admirateurs; puis , quand elle a jeté son feu grégeois dans un cœur, elle dit impérieusement qu'elle ne se mariera jamais , et elle rentre dans une inflexible froideur , pour s'amuser des souffrances qu'elle a causées.
Un frisson mortel parcourt les membres du jeune comte, ses dents se serrent les unes contre les autres, son poing se ferme, son bras se roidit.
— Folie ou manie, continua Bleming sans avoir l'air de s'apercevoir de ce trouble , n'importe ; la réalité n'a été que trop réalité pour moi : mais j'ai mis cet amour de côté comme une paire de gants flétrie; nous autres, nous faisons des victimes, mais nous ne le sommes jamais. Et puis épouser une muette, d'accord; mais une folle, grand merci ! c'est trop : le défaut détruit la qualité.
En écoulant, Juanitto s'expliquait la froideur de Nelly; Bleming le voyant absorbé, lui proposa d'un ton affectueux une promenade à che-
val. Le comte refusa , et parcourut à grands pas l'allée solitaire ; les dames sortaient pour la promenade, il les aborda, et se mit à causer avec Clara, qui déploya tout son manège de coquetterie. Nelly marchait auprès de sa mère en baissant les yeux; on eût dit qu'elle était environnée d'un nuage qui la dérobait à ce qui se passait autour d'elle: seulement quelques gestes convulsifs lui échappaient , mais contraints et presque inaperçus. Enfin elle s'assit sur un banc, et resta immobile jusqu'à ce que vint à passer un enfant, la fille de l'un des jardiniers : elle lui fit signe; l'enfant accourut dans ses bras, et Nelly la baisa avec transport. — Vous l'aimez doncbien? — lui dit Juanitto en s'approchant. Elle lui fit un signe afïirmatif.
— Oh, oui! elle seule, — ajouta-t-il. Elle détourna la tête;
Le soir même , arriva un jeune baronnet ; il en fut gracieusement accueilli. — Encore un à ensorceler! — dit sirBleming au comte, aumoment ou l'on passait dans la salle à manger.
90 iNELLY .
Après le diner, Nelly céda aux instances de sa mère el iniprovisa sur un mode [laintif, extatique , bizarrement pieux; une prière tremblante, désolée, s'exaltait sous ses doigts : il semblait que le désespoir se fût agenouillé, et d'une voix étrange, tantôt lamentable, tantôt expansive , gémissante, eût voulu fléchir une grande inflexibilité, eût tenté d'amolir les pieds d'airain du saint Pierre de Rome avec des larmes ; il semblait qu'elle adressait des questions à une nature mystérieuse , surnaturelle, rêvée, intangible, et surtout muette comme elle; il semblait entendre dans ces modulations inachevées , dans ces capricieuses harmonies, d indicibles besoins d'amour, des élans vers l'impossible, Au bonheur, des cris de joie, puis une morne torpeur, se traînant dans les notes basses; parfois une image douce passait à demi voilée derrière de tristes accords- Le grandiose inaccompli ou brisé s'élevait h côté d'une humble et ravissante pensée; c'était une fleur perdue dans les ruines d'un monument lésardé , un sourire dans l'agonie; efforts d'une imagination qui cherchait une larme
pour moiiill«'r son chiigruî , et (jtii n'avjiif j)lus qu'un désespoir sec et sans nvcnir ; plaintes «le jeune fille, qui sentait en elle une merveilleuse faculté d'amour; forrens de délices cpii s'échappaient (le son sein , comme une eau pure qui , sans pouvoir aller jusqu'à la prairie, coule dans un chemin étroit j créations d'un génie qui retentit dans lui-même, qui ne veut que se plaire à lui-même pour moins souffrir... Le génie, n'estce pas presque toujours la douleur?
Hors de lui, Juanitto, le seul avec sa mère qui la comprît, alla vers elle quand elle s'arrêta; mais il ne vit devant lui qu'un visage marbré, roide , des yeux fixes et baissés. Il se retira; le baronnet la félicita à son tour : Bleming prit le comte à l'écart et lui dit : — Folie , pure folie!
— Ou sublimité désespérante, — murmura Juanitto. .
Échapper à des incertitudes est peut-être la plus impérieuse de toutes les souffrances morales; on aime mieux le malheur. Juanitto cherchait à sortir de l'inexplicable oià il était entré; il portait dans le sein une de ces âmes délicates qui , dans toute espérance d'union, ne veulent rien devoir qu'à l'afl'ection elle-même; tout intermédiaire qui vient commenter ce qui doit être senti quand ou s'aime , gêne et ôte , par son in-
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tervention, cette fraîcheur qui charme dans les pures tendresses.
Il désirait ardemment lire dans la pensée de Nellj et apprécier le mystère de sa réserve glaciale. Mais comment? les mœurs domestiques de l'Angleterre ne permettent pas que les jeunes personnes aient des rapports de familiarité avec les hôtes de la maison ; le parloir est un appartement où elles entrent rarement seules. Une circonstance, fortuite ou sympathique, lui avait procuré une entrevue avec rSelly ; il en souhaitait une nouvelle, et vainement chaque matin il descendait avant l'heure, il ne réussissait qu'à se faire remarquer par les domestiques... Une passion opiniâtre doit tôt ou tard obtenir ce qu'elle veut; c'est une force si grande qu'une volonté qui va toujours vers un même but, qui se concentre tout entière dans une idée.
Il résolut d'écrire à Nelly ; il était entré avec cette détermination au parloir... Soudain, elle paraît; il s'avance, et la retient par ces paroles
MELLY. 55
— Un mot, de grâce, un mot, si vous refusez de m'entendre , vous me tuez.
Elle tressaille, et le regarde stupéfait; mais froide, elle demeure toutefois sans laisser éclater le moindre scintillement de tendresse dans son œil fixe; il la contemple avec surprise.
— Oh! lui dit-il d'une voix affaissée , vous ne m'aimiez pas, vous ne m'avez jamais aimé.
Elle sourit amèrement, et ses doigts, qui tracent les signes convenus, lui laissent pour adieux ces mots : — Je désire que vous ayez celte pensée. — Elle sort ensuite lentement.
Yll.
Le lendemain , une calèche roulait sur la route de Londres; miss Clara, sir Arthur Bleming et Juanitto y étaient. Clara, sémillante, enjouée, cherchait à tirer le jeune comte d'une morne rêverie. Impossible! il souriait d'un jeu de mots, puis il retombait dans ses méditations. Adieu sa méridionale imagination ! adieu ses élans vers le bonheur ! 1\ se traînait pour rentrer dans le boire et manger de la vie, dans cette continuité plane,
uniforme d'un réel désenchanté.
98 NEILY.
Un aussi brusque départ avait un peu étonné lord Jerson; il invita Juanitto à mieux répondre à sa franche hospitalité : il en avait usé plus largement au château de Melforo. Le comte promit de revenir. Au moment où l'on attelait la calèche, il aperçut Nelly qui écoutait attentivement le baronnet... lesadieux furent contraints, presque froids.
Juanitto se renferma pendant plusieurs jours ; il ne reçut que Bleming , qui prenait un sombre plaisir à retourner ses observations, à les enfoncer plus avant dans le cœur du jeune Espagnol, qui
céda toutefois à une invitation de lord C et
se rendit à un bal qu'il donnait. Il y trouva Clara éblouissante de toilette, accompagnée de sa mère. Bleming, disait-elle, était allé k une chasse aux environs de Londres.
Une brillante cohue se pressait dans les salons; le raout commençait dans toute la splendeur de son tourbillon parfumé , brûlant , pénible. Las d'y rouler au hasard, Juanitto passa dans la bibliothèque, où s'étaient réfugiés des hommes graves ou fatigués comme lui. Quelle fut sa surprise d'y re-
NELLY. 9g
connaître ie baronnet ! Il arrivait de Jcrson , et donna au comtedesnouvellesdeshabitans du château ; la santé de Nelly était toujours languissante.
— Sa situation est réellement désespérée, disait-il; la paralysie de l'organe de la parole est presque complète.
— Etes-vous sûr que ie mal soit irrémédiable?
— J'ai étudié la médecine, monsieur le comte...
— Pourquoi? vous êtes riche !.. Pourquoi?
— Pour la savoir, reprit- il avec sui-prise. Estce que la science ne saurait être désintéressée?
— Elle peut avoir un motif secret.
— Une curiosité inquiète suffit. Tenez, je suis un médecin assez original, car je m'avoue animiste. Je crois à un principe inconnu dans son essence, maisréeJ; il est comme la matière est ; sa vie est la pensée , comme la vie de la matière est le mouvement.
— Oui, Monsieur, oui, dit brusquement Juanitto; et j'y crois aussi sincèrement que je crois en Dieu... Mais où voulez-vous en venir?... Oh!
-''OTHECA
Monsieur, guérissez-la, aimez-la, et soyez plus heureux que moi.
Ces paroles, sourdement prononcées , s'échappèrent des dents à demi serrées de Juanitto. Le baronnet le regarda avec douleur, et lui prenant la main : — Un pur motif d'humanité m'a conduit auprès de miss Jerson , monsieur le comte.
— Vrai ! vous dites vrai !.. . Pardon , Monsieur, je parie comme un fou.
— Je vous plains ; mais le mal , quelque invétéré qu'il soit, peut être vaincu, si...
— Comment? parlez, de grâce... Ah! dites, ne craignez-vous pas pour sa raison?
Il réfléchit, et prenant pitié des angoisses de Juanitto, dit: — Rassurez-vous, la raison de miss Nelly est encore saine, mais son âme est en lutte avec une douleur, celle de son mutisme; elle se voit belle, elle sent en elle de ravissantes facultés, et elle soufire de les voir enchaînées. Quand l'âme se porte trop vers une faculté, elle ^êne l'organisme; l'inteHigenceest alors mal équilibrée, et la raison, c'est l'équilibre des facultés ; lebon-
heur , c'est l'équilibre des désirs et du pouvoir.
— Après !
— Vous êtes passionné, monsieur ie conile, et moi flegmatique, excusez-moi: la raison et le bonheur sont choses rares ; je ne parle ici que de la raison élevée.
— Après, après!
— Enfin je pense que la matière est souvent dominée et réglée par l'âme , h notre insu; nous attribuons parfois aux causes physiques, dans la médecine , ce qui est le résultat de la cause cachée de l'animisme. Les grandes et fortes commotions morales font ties révolutions internes; l'histoire médicale est remplie de ces phénomènes; et tenez, ce Xénophon que vous voyez là si richement relié...
En ce moment, lady C... passa auprès de Juanitto, et lui dit: — Monsieur le comte, avez-vous du temps à perdre? Voulez- vous accepter quelques partiesd'écarté? — Refuser était impoli; il lui offrit la main, s'assit, joua, fut distrait, et perdit, ]\ ne retrouva pas le baronnet dans les salons.
102 ^KLLY.
Une dormi l point de ia nuit... Le iendeniyiu matin, il s'étendit sur un canapé , cherchant du repos, et ne réussissant qu'à s'agiter de plus en plus.
11 est une faculté douloureuse, celle d'analyser les souvenirs, d'évoquer les heures, plus souvent arnères que douces , de se faire un tourment de ce qui serait peut-être une joie sans cette maladie ombrageuse de l'imagination, qui ne veut pas une tache dans son amour et dans son bonheiir, commesi le bonheur et i'amoursans tache étaient choses possibles ici-bas. Il est une faculté bizarre qui aiguise les peines ; il est des instans où Ton s'éveille , la nuit , avec un cri; où l'on jette, le jour, sa plume avec un cri... Qu'est-ce? Rien... une pensée qui vous est entrée au sein comme une lame froide et acérée.
YIII.
U^ cheval ! Il a demandé un cheval ; il part, il part. Où va-t-il?.. 11 galope, il broie les pierres sur la route de Windsor, le beau coursier andaloux; il bondit avec souplesse et légèreté; il mourrait dans son ardeur pour obéir à son maître, car il est passionné comme lui; il effile ses flancs et sa tête; il imprime à ses jarrets élastiques une vigueur exaltée; il vole frémissant à travers la poussière; flèche intelligente, il est lancé , ilf'aut
qu'il aille ; il faut qu'il parcoure tout l'espace d'un seul trait, il faut qu'il atteigne le but , dûl-il v mourir. Pas d'éperon! sa fougue obéissante suffit; il ira, il arrivera, il tombera sans haleine, à demi mort et content, pourvu que son maître lui passe la main sur la crinière, le regarde et lui dise : — C'est bien !
Mais non, Juanitto serre enfin la bride, ralentit, arrête même la course impétueuse de son cheval ; plus il approche, plus il craint d'arriver. Etranges contradictions du cœur! misères enivrantes de la passion! Il craint maintenant; il ne s'avance plus qu'au pas... Le voilà, le château de Jerson; encore quelques insîans, il franchira l'avenue et la grille... Ne sera-t-on pas étonné de son retour? ne lira-t-il pas une surprise investigatrice dans les regards? commandera-t-il à son émotion?.. N'importe! Nelly est là !... Il entre dans la cour. Un domestique se présente, et prend les rênes du cheval en disant au comte que les dames sont à la promenade. Alors, il marche au hasard, il suit les premières allées qui s'embran-
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chent devant lui ii entend des pns . . . Nelly,
c'est Nelly, accompagnée de Blemlng.
Elle jette un cri : lord et lady Jerson arrivent ; on accueille Juanitlo; la pauvre muette s'est un peu remise. — Mon enfant, lui dit lady Jerson, tu as poussé un cri ?
Une teinte rosée animai t alors les joues de Nelly ; elle semblait plus vivante : mais la pâleur s'empara encore de son visage; elle se tourna vers sa mère , inclina la tête et sourit.