NEL1.Y
mon cheval jusqu'à Jerson , où je suis ravi de vous frouver. . . . moins hypocondre.
— Et resterez-vous au château?
— J'y resterai.
— C'est bien; j'ai quelques explications à vous demander.
— Votre Grandesse les aura. — Et ils rejoignirent la compagnie.
Les derniers mots de Bleming cachaient une rage sardonique;maisiI ne fut plus au salon qu'un frivole et enjoué conteur d'anecdotes, un aimable vaurien, toujours dans les convenances. Nelly avait repris son attitude d'insensibilité; sa beauté semblait frappée d'un sceau mystérieux ; ses yeux, d'un bleu languissant, se voilaient; ses doigts promenaient lentement l'aiguille sur sa tapisserie. . . . Cependant Juanitto crut observer qu'elle tressaillait lorsqu'il élevait la voix.
— Nelly, lui dit sa mère, ne sois donc pas triste ainsi. — Elle porta à ses lèvres la main de lady Jerson, la baisa et retomba dans son affaissement.
— Jamais, disait tout bas lord Jerson avec cha-
grin, jamais nous n*avons pu lui arracher le secret de sa tristesse. Sa tête est bien fatiguée! — Bieming fit ungested'exclamationdouloureuse. Ses réticences, sa pantomime affectée, chercfiaientà faire croire qu'il tremblait pour la raison de la muette. Le baronnet arriva le soir même ; il trouva Nelly en proie k une fébrilité morale qui affligeait. Elle semblait converser intérieurement avec ellemême, et, refusant son attention aux paroles qu'on lui adressait , entrait dans nn extatisme doux , attendrissant à voir. Son malheur l'entourait comme d'une auréole ; elle semblait vivre avec une idée et par une idée qui l'absorbait ; la force vitale abandonnait toutes les autres facultés pour se réfugier en celle-là. Emu et craignant de trahir ses agitations , Juanilto prétexta une indisposition légère pour se retirer dans son appartement. La nuit tombait; il se mit à la fenêtre, afin que la fraîcheur de l'air pût caresser et imprégner sa tête enflammée ; c'est toujours une espérance ordinaire aux esprits malades de penser que la douceur de l'atmosphère les guérira. La brise joue
fraîche dans les cheveux, la fleur a des émanations embaumées , la femme des sourires délicieux : mais la brise passe, le parfum s'exhale ou fatigue, monotone qu'il est, le sourire qui enivrait ennuie... le cœur reste toujours malade. C'est plus haut qu'il faut regarder, car c'est de là que descend, non pas la rosée qui féconde la terre, mais l'invisible rosée qui féconde l'âme, les affections, tout ce qui en émane.
Il pensait que le calme de l'air lai ferait un calme intérieur; et au lieu d'idées douces comme l'air, il eut des idées sombres comme lui. — Quel est ce mal, pensait-il, qui semble ronger les facultés de cette jeune fille? Quel est ce ver qui lui dévore sa raison? Quand le principe animique est comprimé dans son développement , il use , ï\ consume, il incendie bien vile l'enveloppe matérielle ! Elle couve en son sein une douleur. Quelle est-elle? est-ce l'amour? Pourquoi repousse-t-elle le mien? Craint-elle qu'il y ait hypocrisie dans mes aveux? Si sa tête s'égare, la
mienne n'y tiendra pas; si elle meurt , une balle
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me fera raison de cette mauvaise plaisanterie qu'on nomme l'existence.
Je blasphème ! . . . Devant le matérialisme, le suicide est un droit : l'exerce qui veut; devant la foi, le suicide est un outrage à Dieu, qui peut demain changer vos souffrances en joies. ... Il ne faut pas rire d'une phrase dont on n'a que les premiers mots interrompus, brisés; commencée sur Ja terre, on ne la comprend qu'au ciel, où elle se déploira dans son ineffable harmonie. . . .
Mais moi qui souffre maintenant , ai-je la force d'attendre?.. . Oh! je parlerai à Nelly, il fautabsolumentqu'elle me parle. . . . Me parler ! . . je suis fou ! — Il colla son front sur la pierre froide de l'embrasure.
Il ne tarda pas à voir une lampe s'allumer dans la chambre de Nelly. Le domestique sortit, et la jeune fille vint au balcon qui couronnait sa fenêtre, y demeura quelques instans, respirant les tiédeurs du soir et ses magies calmantes : puis elle rentra, s assit auprès de la fenêtre enlr'ouverte, et écrivit sur un cahier.
Juanitio s'était retiré derrière ses rideaux, et de là son regard plongeait dans la chambre de Nelly. Enfin il vint s'appuyer sur la rampe; elle leva la tète. . . . Un double balcon courait autour du château, édifice moderne; l'appartement du comte dominait, situé à l'angle d'un étage supérieur, et seulement gardé par des astragales en fonte et sans saillie; mais il était loin encore de l'extrémité du balcon; n'importe! il voyait, il suivait tous les mouvemens de la jeune fille , ses poses enchanteresses, ses attitudes recueillies ; sa main qui soutenait ce front rendu pkis pâle par les lueurs de la lampe; ce mouchoir posé sur sesyeux. . . Ce spectacle d'une douleur qui coule, solitaire, dans le silence de la nuit, aiguillonne l'imagination de Juanitto; il irrite sa passion à étudier avec une attention avidement éprise les mouvemens de cette tête nue, de ce cou qu'un schall couvre mal; il s'identifie à cette douleur qu elle écrit, il veut la connaître; dût-il en mourir, il la connaîtra ; il la connaîtra, il veut !
Elle s'est enfin retirée au fond de la chambre;
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Il a VU deux ombres de ieintrie passer et repasser sur les rideaux abaisses; puis la lampe s'est éteinte; une veilleuse éclaire à peine l'obscurité. Tout est silence, calme, ténèbres
les heures s'écoulent, il est encore accoudé sur la rampe de sa fenêtre. . , . Il descendra, il ira, il se lancera sur le balcon, quitte à s'y briser dans un essor mal calcuié... Il éprouve un de ses volets, il le trouve fortement incrusté au mur... alors il y attache un drap, s'y suspend, car la cour est au dessous de lui. Il se balance, il faut qu'il se jette au but sur lequel il plane, promené comme un pendule, tournoyé dans l'air; enfin, par une secousse il arrive, ouvre les mains et va tomber à l'extrémité du balcon; il y est, froisse, plié sur ses genoux. Agile enfant des montagnes , il reste sur le point qu'il a choisi , les mains en avant ; il évite tout choc bruyant ; il saisit la balustrade... mais le retour est impossible, car le drap est retombé, après deux ou trois oscillations, droit, immobile le long du mur, et il ne saurait y atteindre... Il écoute... nu! bruit!...
Il s'avance avec précaution, pousse doucement la fenêtre, relève le rideau.,. Le voilà dans le sancluaire où dort Nelîy ! Les essences qu'elle aime ont légèrement pénétré l'air d'une suavité qui donne le vertige, quand on le respire avec de l'amour au cœur; les vétemens sont là, placés sur un fauteuil... il la voit elle-même à travers une gaze transparente, nuage vaporeux, éclairé parle petit jet de lumière qui part de la veilleuse d'albâtre. Nelly sommeille derrière cette transparence ; sa tête, qui affaisse l'oreiller, est tournée vers Juanitto... Que de calme dans cette figure blanche! quelle mollesse dons le posé du cou! quelle admirable pureté dans le développement des formes... mais une idée coupable troublerait l'imagination de Juanitto... Il cherche à s'en défendre, et sa misin, qui se promène dans le vide, touche un cahier... il y a des traces de larmes sur le papier... Elle a pleuré; les lèvres de Juanitto s'y posent... Il n'ose pas lire h la clarté de la veilleuse... il ne voit pas assez d'abord, puis tout semble s'illuminer devant lui^
Cfir son imagination s'exal'.c... Il crollvuir Xcllv se soulever sur une de ses niams... vaine illusion d'une émotion qui fait tout vaciller autour de lui!.. Il la regarde dormir... la candeur qui estcpandue sur ce front , où se dessinent quelques boucles de cheveux, le gagne, s'insinue eu lui; ses impressions sont plus dignes d'elle.
Au-dessus du chcvetest un dessin crayonné par Nelly , une copie d'une vierge de Raphaël , Marie tenant Jésus enfant, la vertu portant l'avenir du monde!... A cet image, il se sent pris de respect pour la jeune fille, il se calme... ses doigts moins frémissans tiennent le papier qu'il a conquis au péril de ses jours... Il l'approche du rayon de lumière qui s'échappe de la veilleuse , essaie de saisir un mot , un seul njot , son nom peut-être; il lit... puis il porte soudain le papier humide à sa bouche pour s'empêcher de crier.., il y étouffe ce cri qui allait éclater... Serait-ce un cri de joie? serait-ce un cri do douleur?..
Il attend que la force de marcher lui revienne un peu Il se lève, ouvre la porte av^ec une
lenteur pleine d'anxiété, sort, après un long*
regard écoute rien! aucun bruit! Il
remonte à sa chambre et tombe sur son fauteuil ,
hors de lui, épuisé Enfin il dénoue et retire
le drap suspendu au volet, se renferme et commence une lecture souvent interrompue... Ce cahier élégant d'où s'exhale une senteur de rose, c'est un fragment du journal de Nelly, un miroir qui la reflète, elle et tout ce qu'elle éprouve.