‹ Les ombragesChapitre 9 sur 16 · JOURNAL DE NELLY JERSON · texte numérisé non relu

JOURNAL DE NELLY JERSON

Le i-*) mai.

« Voici le troisième cahier de mon journal; je veux le continuer avec plus d'exactitude que d'habitude; j'éprouve du calme à causer ainsi avec moi-même, je m'apprends à être honnête en toutes mes actions , car j'écris la vérité pour me perfectionner, et j'aurais honte de mentir en face de moi. Quand je souffre trop de mon malheur, je viens épancher sur ces pages ma

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pensée captive dans mon cœur; j'y trouve du bien-être.

)) Dieu tout-puissant, je me mets sous ta paternelle protection, tu n'as pas besoin de moi, je suis si peu dans celte infinie et belle création de la nature! Mais j'ai besoin de toi pour ne pas succomber au désespoir ; il m'est doux de penser que je ne suis pas chose vile devant toi , car tu m'as donné, Père de tout ce qui est, ce besoin de ta pensée conservatrice, consolante, et qui prendra un jour mes souffrances en pitié. Tu es, oui, lu es; je te vois partout : le vent, le beau temps; la tempête, me parlent de foi; l'insecte qui rampe avec sa robe velue, diaprée, l'oiseau qui vole et chante, tout m'inspire de toi. Oh! que je sois toujours bonne malgré mes chagrins présens î que je sois douce envers les peines qui me viendront encore, ainsi que Jésus-Christ l'a été envers toutes ses tortures ! N'ai-je pas dans mon infortune de bons parens à aimer? Bénis-les, mon Dieu; et que je n'oublie jamais de te prier; car c'est la pureté de

lis ^ELLY.

l'âme qui encourage à la prière en nous rendant moins indignes d'invoquer ton nom. »

Le 16.

« J'ai touché du piano ce matin, puis j'ai effeuillé des roses pour en faire de l'essence; celle de l'année dernière était excellente; j'en avais donné deux fioles à Clara. Elle m'a dit qu'on la trouvait chez, lady G... moins pénétrante et plus naturelle que celle qu'on vend à Londres.

(( Ma mère m'a permis de lire la Prison <ÏEdimhourg de sir TValter Scott : cette lecture m'attache. Quel admirable talent ! L'histoire gagne à traverser la poésie ; une poésie aussi savante , aussi animée , aussi originale redonne vie au passé. C'est aussi vrai, et c'est mieux que l'histoire. »

Le 17.

« Sir Arthur Bleming est revenu au château;

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Clara n'est pas avec lui. Je ne les aime ni i'un ni l'autre.

«Touché du piano, lu la Prison. — A la place de Jeannie , j'aurais menîi pour sauver ma sœur. Le mensonge qui sauve une sœur, est-ce un péché? Que c'est mal comprendre l'Évangile ! »

Le soir.

i< Que me veut donc sir Arthur Bleming? Il me suit, il m'obsède. Est-ce que la pauvre muette peut-être aimée pour elle-même? Qu'on la laisse tranquille. »

Le 26.

« Neuf jours sans rien écrire sur ce journal ! . . . J'étais si triste!... je n'avais courage à rien qu'à être triste. Je le suis un peu moins maintenant, j'ai dit que je veux pas me marier. Mon père et ma mère ne m'ont pas conlr ariée. Oh ! je les en remercie!

M Sir Arthur Bleming medépiait; il esi si ndi-

cule, si exagéré dans ses manières et dans ses paroles; il en voulait à ma dot... Est-ce que j'aurai jamais une dot?... Si je me mariais, je voudrais que mon mari me fût dévoué comme je lui serais dévouée. Cela est impossible. Est-ce qu'un jeune homme ne se lasserait pas, après six mois, un an, deux ans de mariage , d'avoir une femme qui ne lui dirait jamais : Je t'aime ! Pas de voix , rien que des yeux mouillés de larmes, des signes lents, incomplets, des gesles convulsifs, pénibles à voir... Serais-je longtemps jolie à ses yeux ? N'est-ce pas la parole qui anime et varie la beauté dans une femme? La beauté ne m'a été donnée que comme un supplice, puisqu'elle m'expose à plaire ; que Dieu me préserve d'aimer jamais !

« Lu des sermons. — Mis mon bocal d'essence au soleil. Sera-t-elle aussi bien distillée et aussi claire que celle de l'année dernière? »

Touché du piano pendant une heure; heu-

reuso, oh î bi;Mi hemeureuse, Bleming est pnrti.

23 juin.*

« Bleming m'a écrit une lettre dont j'ai été touchée ; il me demande mon amitié et renonce à tout espoir de mariage. A cette condition, je puis encore ie revoir. Bella dit que j'ai eu tort de le traiter si froidement. Je n'ai pas été dédaigneuse dans mou refus... Je n'ai que le repos de l'âme, et un homme me l'enlèverait! et il me tromperait par de faux semblans! ou il m'aimerait quelques jours , pour me laisser dans la solitude de ma pensée et de mon amour!... Non, non , cela ne sera pas. »

24 juin.

(( Bleming est venn avec Clara. — Visite d'un

(i) Je ne donne ici que les fragmens nécessaires à l'intelligence du caractère et de l'action.

jeune coînle espagnol, ami de mon père. Je jouais du piaijo quand 11 est entré.

« B'.emingluiadit, an jardin, qucjesuismuelte; et alors ce jeune homme a été triste. Il parlait poutant avec bien du feu dans le salon ! Il a été blessé en Catalogne; il est souffrant des fatigues de la campagne; il est exilé. »

29Juin.

(( Je ne sais en vérité pourquoi j'ai été paresseuse ces jours-ci. Il devrait si peu me coûter d'écrire quelques lignes avant de me coucher!... Mais le temps est beau, les soirées se passent en promenade; mon père, Bleming et Juanitto parlent, sous les charmilles, sur des sujets graves, utiles à écouter, et j'écoute, moi... Ce pauvre Bleming, il me fait peine quand il ose entreprendre une discussion avec Juanitto.

c( J'ai beaucoup brodé depuis quelques jours; mon excellente mère me gronde de mon activité. Eh moiî Dieu ! à quoi puis-je la dépenser? ma

pensée va si vite, si vite, que les signes m'omiiiient; ils sont d'ailleurs si insaflisaus !!

u Je suis plus solilaire, plus avec moi-même que je n'ai jamais été, car cette conversation des doigts me semble une ironie. Me demander si je veux aller au soleil ou à l'ombre , lorsque tant d'idées, belles, neuves peut-être, agitent mon cœur; me questionner sur le boire et le manger, m'interrooer sur mon sommeil, tout cela me semble si misérable à présent , qu'y répondre me fatigue. J'aime mieux entendre les discussions. Je ne sais, mais la voix de Juanitto résonne en moi. Est-ce un eflel musical? sa parole harmonieuse réveille en mon sein le sentiment de l'harmonie, indépendamment des pensées; je l'écoute comme une musique qui est complétée pour moi par le jeu de sa physionomie. S'il sourit, s'il s'anime , la gaîté tressaille en moi; s'il s'attriste, si sa voix se traîne mélancolique , je me sens prête à pleurer.

« Ce soir, il était avec ma mère et moi , près de la grande pièce d'eau ; le soleil venait de se cou-

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cher; il en résiiltnit de beaux, de riches accidens de lumière; la Tamise semblait rosée; des nuages enflammés s'y reflétaient; il nous démontrait les causes de cette optique naturelle ; ma mère fut interrogée alors par le jardinier, qui la mena voir des plantes à quelques pas de là. Juanitîo continua, j'écoutais; et au lieu de regarder les nuages, je le regardais, lui; ma main levée s'abaissa involontairement sur son bras, puisj'en fus toute confuse.

« Il me semble qu'avec lui la contemplation raisonnée des phénomènes de la nature serait une adoration du Créateur, toujours variée, comme ses œuvres. Quelle source de bonheur!.. Que je suis malheureuse ! »

2 juillet.

« Je suis bien mécontente de moi, ce soir; il a parlé de l'Espagne, des ennuis de l'exil; alors, pour le consoler, j'ai joué la romance qu'il aime

tant; il l'a chantée, je l'ai accompagné ; j'ai ensuite improvisé — comme une folle mon

cœur palpitait si fort, que j'en sentais les pulsations vibrer jusqu'cà mes doigts;... j'étais tout harmonie, parce que l'harmonie m'était le seul

langage possible A-t-il compris ce que je lui

disais ? »

3 juillet.

H Oh ! oui , il a compris; il m'a serrée dans ses bras aujourd'hui;... il m'a si tendrement interrogée, que j'ai répondu par écrit... je lui ai avoué que je ne voulais jamais me marier. Ai-je eu tort ?

« Non, tout est fini entre nous; il est bon , aimant, mais il se lasserait bientôtdc moi, et alors, . . alors je mourrais. »

6 juillet.

w Bieming m'a dit au jardin que Juanitlo avait

obtenu beaucoup de succès dans le monde. Je n'en suis pas surprise : mais qu'il accorde autant d'attention à Clara , je m'en étonne; j'en éprouve des impatiences à me rendre malade. Il faut oublier cet homme, il absorbe tout ce que j'ai de vie , de pensée, d'espérance, d'amour. Que serait-ce donc si mon existence était mariée à la sienne? Mon malheur est aussi complet qu'il peut l'être, puisque je l'aime déjà tant: mais, du moins , il n'est pas irrévocable; je puis guérir, l'oublier; il f^ut qu'il s'en aille. Oij? A Londres:... Il m'y oubliera si vite! N'est-ce pas ce que je demande .'*

(' Blemino- m'assurait ou'il est atteint d'une déplorable maladie; il se plaît à tourmenter les femmes assez folles pour s'attachera lui. Oh! c'est une calomnie, sans doute : je verrai bien. Essayons; si je lui inspire une affection vrai*", durable , il s'efforcera de vaincre les apparences de froideur que je prendrai, tout importunes qu'elles me seront; s'il ne va pas au-delà, s'il s'y laisse briser, décourager, la perte de cet attachement

ne vaudra pas un regret... Peut-être aussi mes anxiétés irritables, ombrageuses , naissent-elles du silence éternel qui m'est imposé?»

8 juillet.

« La parole est eomme une soupape par où s'exhalent les impressions de lame; comprimées dans un silence invincible, elles tourbillonnent ail dedans, elles tourmentent, elles épuisent, elles tuent. M

9 juillet.

« On croit qu'd y a en moi atonie, affaissement , dépérissement des facultés , quand c'est d'un excès de tendresse et d'âme que je meurs. »

2i juillet.

« M'altend;iit-il:' Oh! je n'ose pas l'espérer, il

était au parloir quand j'y suis descendue ce matin.... il m'a abordée, et toute î'éneroie habituelle de ses paroles n'était plus qu'une timidité incertaine, tremblante. — Vous ne m'avez, jamais aimé ? m'a-t-il dit. — Pouvais-je lui répandre par nn aveu ! Je lui ait dit par signes : — Je désire que vous ayez cette pensée. — iS'eslce pas lui dire : — Je crains que votre attachement pour une malheureuse muette ait peu de durée , que sa beauté même ne suffise pas à vous retenir dans une tendresse qui est tout pour elle; oubliez-la, ne la tuez pas. — Mais l'impuissance où je suis de com.muniquer rapidement ma pensée avec toutes ses nuances, et cette funeste irritabilité causée par la solitude exaltée où je vis avec moi-même, m'ont peutêtre mal servie. La pensée dans son essence est indépendante des organes , mais non pas drns sa manifestation; j'en suis la preuve vivante. .. « N'ai-je pus aussi poussé l'épreuve trop loin? Ne fallait-il pas rester, m'asseoir, l'écouter, répondre? Mais j'ai eu peur, je me sentais si

émue! Il craint sans doute, en m'écrivant une lettre, de manquer aux devoirs de l'hospitalité?... Juanitto, je t'aime!,.. Mais parle donc à mon père! »

24 juillet.

H II est parti, l'ingrat, l'imposteur, le lâche, il est parti ! . . . »

25 juillet.

« Tl y a une consolation fière et sereine au sein des malheurs immérités ; on lève la tète vers le ciel, et il semble qu'une douleur calme, forte, assistant au dépérissement de l'argile qui l'enveloppe, rende la créature souffrante moins indigne de la pitié du Créateur.

(( Pourtant je suis jeune et belle!... Mais le serai-je long-temps ? Qu'ai-je besoin d'être belle à présent? »

« Il est revenu, il est revenu, mon Juanitlo ! . . . Que Bleming menlnit! ... Il me disait que Juanitto s'était lancé dans le monde et la dissipation. Il est revenu triste , changé; son amour est sur sa figure chérie. . . Oh ! quand je serai sa femme , comme j'aurai soin de sa santé, comme je veillerai à ce qu'il ait tous ses désirs, tous ses vouloirs accomplis I Comme je tâcherai d'être en lui, en ses pensées , afin de lui plaire toujours!... Qu'il m'aime un an, quelques mois ! . . . Au moins je vivrai pendant cette année, ces quelques mois! . . . Après, j'espérerai,

je croirai! j II me sera facile h moi , pauvre

muette, de me donner âc^ illusions! . . .

« Tout le monde Va revu avec joie ici. . . Et moi donc!... Quand il m'est apparu , j'ai jeté un cri, j'ai éprouvé une forte commotion intérieure, mon sang affluait au cœur, j'ai craint de défaillir.

« Il est monté à sa chambre... je le vols il est à sa fenêtre , il me regarde écrire... il m'aime !.. Je pleure; je pleure de joie, de ravissement... Eh bien! qu'il les voie couler ces larmes, qu'il en devine le langage... Non, je ne m'en cache pas, je pleure d'amour... Quel bonheur, si je pouvais exprimer ce qui m'oppresse!...

« Je me suis arrêtée quelques instans pour me recueillir, car cette agitation extrême fatigue... Adieu, mon Juanitto, je vais abaisser les rideaux... à demain!.. Il est toujours à sa fenêtre... il faut pourtant que je sonne Betzy pour me déshabiller, il faut pourtant laisser tomber ces rideaux et éteindre ma lampe; et je reste toujours là, moi... La nuit est belle... allons, adieu, cher Juanitto; à demain! à toujours! Le toujours de la vie mortelle est étroit, mais it peut être rempli; le toujours de la vie célesîe^t une grande et noble croyance , une espérance sainte; c'est le bonheur complété, l'amour doit y être !

«Adieu, mon bien-aimé! les rideaux sont

1S2 >ELLT.

lombes entre loi et moi : mais, je l'espère, i( n'y aura bientôt plus de voile entre ton âme et la mienne... Cetfe confiance absolue, intime ^ profonde , inaltérable , voilà bien la base de tout le bonheur d'ici-bas ; un cœur oij verser sa joie, ses sentimens, ses sensations, ses prières; une épaule où appuyer sa tète et ses chagrins!., tout est là!.. J'ai sonné; il reste encore à sa fenêtre... Rentre, mon Juanitto, tu dois être fatigué comme je le suis; c'est une de nos misères de ne pouvoir pas porter long-temps une idée de bonheur exalté...

Il a passé le reste de la nuit à lire, à relire, à dévorer ces pages; cette slmplesse touchante et passionnée le pénètre; il pardonne volontiers à Bleming, qui lui procure une ivresse dont le souvenir peut colorer tout une affection; quand on est heureux, ou pardonne si aisément !

L'aurore va poindre au-dessus des coteaux de

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