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Les ombres chinoises de mon père

Car plus tard sur votre passage Vous trouverez pantins plus grands Mais bien moins amusants.

Et je finis en vous disant :

Que l’on naisse au Crotoy, que l'on naisse à Pontoise On paraît, disparaît. — Tout simplement La vie est une ombre chinoise.

Paul EUDEL.

PREFACE

Mon père était un petit employé des douanes que les hasards de sa carrière administrative avait fixé au Crotoy pendant quelques années.

Vers 1837, le Crotoy n’était pas, comme aujourd’hui, l’une des stations balnéaires les plus fréquentées de la Somme. C’était une pauvre commune reléguée au bout du monde, assise sur un tertre formé d’un peu de terre et de beaucoup de sable. Deux cents feux environ. Des marins, quelques artisans et de rares fonctionnaires habitaient ses maisons basses dont la toiture, couverte de chaume, les coiffait comme un bonnet de lout#e. Ni boulanger, ni voiturier, ni bureau de poste ; à peine si les voyageurs pouvaient y trouver un gîte pour la nuit.

Aussi à part la chasse et la pêche, les sujets de distraction faisaient absolument défaut au Crotoy. L’hiver, où les soirées sont si longues et si tristes, mon père ne pouvait se résigner après ses heures de bureau à regarder brûler les tisons. Il avait des goûts d’artiste, une solide instruction et une inépuisable bonne humeur. Il adorait son intérieur et il songea, tout en amusant les siens, à tuer le temps le plus agréablement possible.

Le travail étant pour lui son seul plaisir, l’idée lui vint d’improviser un petit théâtre d 'Ombres Chinoises à l’instar cfe celles qu’il avait vues jouer en 1812, pendant qu’il faisait à Boulogne ses premières études avec Sainte-Beuve.

Mon grand-père, directeur des douanes de cette ville, avait mis son fils à la pension de M. Bleriot. Ce professeur, grand amateur de marionnettes, comme Charles Nodier, se plaisait à conduire ses élèves, les jours de congé, voir les ombres chinoises. On parlait alors presque autant de Séraphin que de la campagne de Russie.

Mais vingt-cinq ans s’étaient écoulés depuis cette époque, et le théâtre dont le projet roulait constamment dans sa tète ne pouvait être reconstitué que sur des souvenirs à peu près effacés.

On n’était pas riche à la maison, les appointements n’étaient pas lourds et ils suffisaient bien maigrement à élever la petite famille. Que de difficultés à vaincre? Il fallait faire tout avec rien.

Il y avait dans le grenier une masse de papiers qui depuis longtemps ne servaient plus : mon père les utilisa, par esprit d’économie. 11 réunit cinq grandes feuilles de papier et les colla ensemble pour obtenir un carton très

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fort. A l’aide de son canif il tailla patiemment chaque personnage avec une naïveté si réjouissante que Gavarni ne les eut certainement pas reniés. Chacun avait des membres articulés et assemblés par un nœud serré solidement. Les

Modèle d’un personnage articulé (réduction d’un tiers)

bras s agitaient grâce à un fil de fer, tandis que les jambes se mouvaient à 1 aide de tiges prolongées, le tout correspondant entre les mains de l’habile impressario.

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Quant à la mise en scène, elle ne fut pas longue à trouver.

Nous avions un petit salon s’ouvrant sur la cuisine. Le premier servait au public, et la seconde formait le foyer, les coulisses et le magasin d’accessoires. Les jours où l’on jouait la comédie, on enlevait la porte de communication pour la remplacer par une autre en bois noir ayant une large baie au centre. Au moyen de taquets s’y fixait un châssis de bois recouvert de papier tendu et représentant le décor peint à l’aquarelle dans des tons chauds et vigoureux. L’ombre des marionnettes venait s’y détacher en noir opaque. Le rideau, formé par deux toiles superposées, l’une noire et l’autre blanche, représentait la voûte céleste. L’éclat des étoiles provenait de découpures faites dans l’étoffe noire. Au centre du firmament, un croissant figurait la lune et servait à accrocher les titres de pièces écrites à la main sur du papier huilé.

Pour l’éclairage, un humble quinquet en fer-blanc fixé derrière le rideau, sur une planchette mobile, glissait entre deux tringles de bois clouées au plancher. En avançant ou en reculant ce réflecteur on réglait la lumière à volonté.

Rien de plus simple, de plus primitif, comme vous le voyez, mais en même temps rien de plus pratique. Ainsi seul, sans aide, mon père pourvoyait à toutes les exigences de son petit théâtre; les personnages, il les dessinait, les trucs, il les inventait, les décors, il les peignait. Il fit plus encore, il choisit ou composa ses pièces, ses couplets et sa musique.

Aussi quelle agitation dans le Crotoy les jours de comédie? C’était à qui, parmi la population maritime, obtiendrait une invitation. Un remerciement payait les places. Quant aux rafraîchissements, un excellent cidre de pomme fabriqué à la maison arrosait la grosse pâtisserie picarde, des bouleaux et des gâteaux battus que ma bonne mère, voulant participer à la fête, préparait de ses mains.

Ah ! ces ombres chinoises! C’est à ne pas le croire, quelles traces ineffaçables elles ont laissé dans l’esprit des anciens du pays ! On en parle encore et tout récemment l’un des derniers spectateurs me fredonnait joyeusement les retrains qu’il avait entendus, dans sa jeunesse, chanter par mon père de sa voix légère et bien timbrée.

Quant à moi, enfant en bas âge, on me laissait dans mon berceau dormir profondément. J’étais trop jeune pour ces réunions populaires, et ce n’est qu’à Nantes, où nous vînmes plus tard nous installer, que j’ai pu assister aux représentations. Je vois d’ici la chambre que l’on improvisait en salle de théâtre. Pour l’ouverture, un antique et solennel accordéon tenait lieu d’orchestre, et j’entends encore les applaudissements saluant ses modulations essoufflées. L’impressario maniait avec tant de dextérité ses bonshommes, son intonation était souvent si drôle, qu’une Iranche gaieté gagnait bien vite les spectateurs. Et ce n’était pas chose aisée, croyez-le bien, que de s’identifier instantanément

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avec le caractère de chaque personnage, de changer de voix à chaque réplique et de produire des effets comiques sans autre ressource que des artistes en carton pouvant seulement glisser sur la surface unie du papier.

Un défilé d’Animaux, entremêlé de réflexions amusantes et scientifiques, servait régulièrement de prologue. Le répertoire se composait d’une douzaine de pièces dont certains fragments très connus doivent être restitués à Molière. Par une inspiration heureuse, mon père avait pris le sujet de quelques-unes de ses comédies à Lafontaine, à Perrault et au chanoine Schmidt, ces maîtres conteurs chez lesquels on avait d’ailleurs tant puisé avant lui. Enfin, des auteurs alors en vogue furent largement ses tributaires : Désaugiers et Dorvigny. La Chatte merveilleuse , une féerie, Les Battus paient V amende , un proverbe, lui ayant semblé préparés, comme par avance, pour une facile et riche adaptation à ses ombres chinoises, il mit ces deux pièces au point à l’aide de nombreuses coupures. Où trouver, en effet, des cadres mieux appropriés à ces amusantes silhouettes du Crotoy?

Mon père n’avait du reste aucune prétention dramatique. Ne cherchant aucun succès littéraire, c’est à plaisir qu’il mettait son esprit au niveau d’un parterre d’enfants et de braves marins tout neufs de sensations.

Mais à côté de ces emprunts que je constate avec sincérité, que de créations personnelles ! que de mots piquants et naturels ! que de types et de noms comiquement trouvés! — Ensemble vraiment charmant et ce qui ne gâte rien saupoudré de sel, de gaîté et d’à propos.

Quelle singulière destinée eurent ces ombres chinoises ! Après avoir figuré au Crotoy et à Nantes, elles s’en allèrent un beau jour, je ne sais pourquoi, égayer les indigènes de l’île de la Réunion, d’où elles revinrent je ne sais comment. Je les ai retrouvé naguère oubliées au fond d’un grenier et les voilà comme par miracle tombées entre mes mains et publiées dans leurs moindres détails pour le plaisir des grands et petits enfants !

A l’aide des dessins de MM. Giraldon, Cohl et Ferdinandus, ont été reproduits avec une scrupuleuse exactitude, par les procédés perfectionnés de M. Lelman, ces tableaux naïfs et ces personnages saisissants d’originalité. Grâce à l’obligeante complaisance de mon jeune ami Gabriel Pierné, les couplets, notés avec soin, pourront aisément être chantés par tous les musiciens.

Ce petit théâtre, dont le spirituel crayon de M. Adolphe Giraldon a si bien retracé le souvenir sur la première page de ce livre, sera donc, aujourd’hui, facile à reconstituer en entier. Puisse-t-il vous amuser tous comme il m’a amusé moi-mème. C’est, en terminant, mon souhait le plus vif et le plus sincère.

Et maintenant, au rideau !

Paul EUDEL.

CENDRILLON

OU

La Chatte Merveilleuse

' PERSONNAGES

Cendrillon.

Javotte.

LMadelon.

La Jée.

LMirliflor.

‘ Danseurs .

LM. de la Canardière.

Un tambour.

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