‹ Les ombres chinoises de mon pèreChapitre 106 sur 180 · SCÈNE X MATHURINE, JACQUELINE · texte numérisé non relu

SCÈNE X MATHURINE, JACQUELINE

JACQUELINE

Vous v'ià de r’tour ma mère?

MATHURINE

Oui, de r’tour! C’est ti ici qu'tu soignes not’lard. Voyons, j’parie qu't’as laissé aller la soupe dans l'feu ( elle avance vers le pot au feu L Ah ! Jésusse ! Maria ! credo... miséricorde divine ! t’a laissé manger no lard !

JACQUELINE

Quément!... c’est pas possible!... j’ai pas quitté la maison.

MATHURINE

Tiens, vois-tu, vois-tu les pattes à ce matou qui sont resquées marquées d'graisse sur l'cariau.

JACQUELINE

J sais pas quément qu’il a pu faire c’coup là !

MATHURINE

J’m’en vas te l’dire, petite morveuse que t'es : c’est qu’t’a passé ton temps à z’écouter ces enjoleux.

JACQUELINE

Ces enjoleux!... C’est des mentiries ça!

MATHURINE

C'est des mentiries ?... J'ai ti pas rencontré tout à l'heure Colas qu'avait la larme à l'œil : « Qué qu’t’as comme ça. Colas, que j'ii dis. » — C’est rien, ma cousine, qu'i m’répond. — T’as queuque chose, j’en sis ben sûre, que j'iis dis, pisque tu pleurs. J’parie qu'c’est encore c’te Jacqueline qui t’a contrarié. — Tout juste, qui m'dit, j’veux pu la voir..

UNE NOCE AU VILLAGE

- ACTE Ier.

— Et pis le v'ia qui s'déboute l'cœuren m'racontant qu't'as mis ton idée dans c't'écrivain qu’est t'un enjoleux d’première force... C'est ti vrai ça?

JACQUELINE

M. Jolicœur n’est pas un enjoleux, pis qui m'a promis d’vous faire la demande sous huit jours.

MATHUKINE.

Liî... Ah! sac à papier! i n'a qu'à v’nir; is'ra ben r'çu ! J'veux pas, moi qu'ça soit... j’aimerais mieux qu'tu deviennes citrouille ou navet pus tôt qu’tu sois Mme Jolicœur. I manquerait pus qu’ça pour t’faire rire au nez d tous nos gens dans c' village : — « Voyez-vous, dirait-on, cette madame Jolicœur, qui fait tant la glorieuse ! C'est la fille d’Mathurine, bien euré Plantard qu'était trop heureuse, étant p'tite de jouer zavec nous. Ça n'a pas toujours été si rdevé que la voila et ses deux grands pères, i zétions marchands d'allumettes... On n'devient guère si riche à être honnêtes gens, » Non, je n'veux pas d'tous ces caquets là ! Et qu'est-ce que j’s'rai, moi, si t'es M"ie Jolicœur ? I n’faudrait pus qu’ça .. Ah! i n’a qu'à v'nir. Rien qu'd’en parler, j’en ai la colique... et i m'semble qu’j’ai dîné quand je l’vois. Non, non, non, non! et si faut te l'répéter d’ici à demain matin, j'te dirai toujours non, entends-tu?...

JACQUELINE

MATHUKINE.

J'me fiche pas mal de c’qui dira; i a pas là d'quoi t’casser la tète. . Et quoi qu’tu veux qu'i t'dise quand ti li diras qu'c’est ma volonté. C'est pas d’aujourd’hui que j’f avons dit d’mef ton idée dans Colas, un honnête garçon du bon Dieu, qu’ça travaille comme un ch’val et qu'c’est rangé comme un carré d’oignons. J ’n entends pas qu’tu l’rembarres de la sorte, fends-tu ?... C’est li qui s’ra ton mari et pour du coup, j’vas t’faire afficher pas pus tard que d’main, qu’est dimanche.

UNE NOCE AU VILLAGE

— ACTE Ier.

JACQUELINE

Mais, ma mère, l’père à Colas, zé ti consentant?

MATHURINE

Not’cousin Guillaume ?... J'crois ben, pisque j'sors de li donner parole et qu’cest fixé za lundi en huit la noce. Pis que j te dis que d’main ça s'ra premier et dernier banni.

JACQUELINE

Pis qu’c’est vot* volonté, ma mère, ça m’fait plaisir et j'veux plus t’y penser t’à monsieur Jolicœur. Mais, ma mère, s'ra-t-y pas dda noce?

MATHURINE

Li, d’ia'noce! J'ii permets de s’chautfer toute la sainte journée au soleil. J'veux pas tant seulement qu'tu m'prononces c'mot la dta vie (elle regarde vers l’entrée du village). Juste, v'ia v’nir not' cousin Guillaume en compagnie d’père Jérôme qu'est d'là fabrique et pis Colas qui courre d'vant. Tant mieux ! J'allons tout d’suite bâcler ça par écrit, et pis, qu’ça chauffe ! faut t'en finir. Allons, va-t-en dans l'cellier nous tirer une cruche d’cidre. Je m'en vas, moi, met' l'pain sur la table, et pis qu’t’as laissé manger no lard y a-t-encore un morceau d’fromage que j'pourrons ben présenter pour les régaler (Jacqueline rentre).

Page 1