SCÈNE I
ROSE, HEDVIGE.
(Elles sont toutes deux en scène. La première tient la droite de la scène, la seconde la gauche.
HEDVIGE.
Eh bien!... Qu’as-tu à me regarder comme cela, grande innocente... As-tu fait ton ouvrage?... tiré de l’eau? porté du bois?... lavé la vaisselle? balayé le plancher? frotté les meubles !... Que fais-tu là? Où vas-tu? Que me veux-tu? Allons parle vite et tôt; ou décampe moi à
l'instant faire ta besogne.
ROSE
Maîtresse, j’ai fait toute ma besogne.
HEDVIGE.
Eh ! bien, occupe-toi à nettoyer les casseroles et à les rendre claires. Ensuite tu finiras la paire de bas que tu as à tricotter, et ne me casse pas la tête davantage. Ou plutôt, approche et tiens-toi là : voilà bientôt un mois que tu es gagée avec moi. Je suis assez contente de tes services; mais j’ai des recommandations à te faire. Écoute-moi bien : Ton père le charbonnier est venu te voir ce matin. Ce n’est pas mal assurément, et je te permets, pourvu que ta besogne n'en souffre pas, tu entends, de
ROSE DE TANEBOURG. - 3e TABLEAU.
rester un peu avec lui, et de causer de vos affaires. Mais je te défends de dire quoique ce soit sur mon compte. — Je sais qu'on bavarde de moi dans le pays; on prétend que je ne peux vivre avec personne et que j’ai changé vingt domestiques dans moins de trois ans.
Mais on ne dit pas pourquoi, on n’a garde de dire les défauts de ces vingt servantes. Je vais, moi, te les dire en deux mots : la première était entêtée et voulait toujours avoir raison; la seconde était gourmande et maussade; la troisième dormeuse et nonchalante; la quatrième friande et voleuse comme une chatte; la cinquième coquette le dimanche et malpropre toute la semaine; la sixième oublieuse à l’excès et effrontée menteuse; la septième curieuse et mauvaise langue. Je ne finirais pas s'il fallait te dire les défauts des treize autres. Évite toujours de ressembler à toutes ces créatures. — J’ai besoin de m’absenter pour aller voir ma vieille mère; car la tète me tourne de la savoir malade et de ne pas être près d'elle. Je ne rentrerai pas avant la nuit. Je te charge en mon absence d’aller porter à manger à notre prisonnier. Je t'ai montré hier son cachot et t’ai dit ce que tu aurais à faire.
ROSE
Le garde de la tour me laissera-t-il entrer, maîtresse ?
HEDV1GE.
Je lui ai recommandé de t’ouvrir la première porte, quand tu voudras, et de te laisser passer librement; parce que c’est toi qui me remplaceras désormais pour le service de la prison : je suis trop vieille pour grimper et descendre si souvent ces escaliers-là, où on n'y voit goutte. Tu prendras la lanterne et la clef du cachot; elle est dans mon tiroir. — Allons, je m’en vais. Aie soin de me tenir un bon souper prêt pour mon retour
(elle se retourne et sort par la gauche).
ROSE DE TANEBOURG
3e TABLEAU.