‹ Les ombres chinoises de mon pèreChapitre 45 sur 180 · ACTE Ier · texte numérisé non relu

ACTE Ier

l’avare. -

HARPAGON

Que diable allait-il faire dans cette galère?

LAFLÈCHE

11 ne songeait pas à ce qui est arrivé.

HARPAGON

Va-t'en, Laflèche, va-t'en vite dire à ce turc que je vais envoyer la justice après lui.

La justice en pleine mer ! vous moquez-vous des gens ?

HARPAGON

Que diable allait-il faire dans cette galère ?

LAFLÈCHE

Une méchante destinée conduit quelquefois les personnes.

HARPAGON

11 faut, Laflèche, il faut que tu fasses ici l'action d'un serviteur fidèle.

LAFLÈCHE

Quoi ? monsieur.

HARPAGON

Que tu ailles dire à ce turc qu'il me renvoie mon fils et que tu te mets à sa place jusqu'à ce que j'aie amassé la somme qu'il demande.

LAFLÈCHE

Ah! monsieur, songez-vous à ce que vous médités? et vous figurezvous que ce turc ait si peu de sens que d’aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ?

HARPAGON

Que diable allait-il faire dans cette galère?

LAFLÈCHE

Il ne devinait pas ce malheur. Songez, monsieur, qu'il ne m’a donné que deux heures.

HARPAGON

Tu dis qu'il demande...

Cinq cents écus.

L’AVARE. — ACTE Ier. 79

LAFLÈCHE

HARPAGON

Cinq cents écus ! n a-t-i 1 point de conscience?

LAFLÈCHE

Vraiment, oui, de la conscience à un turc.

HARPAGON

Sait-il bien ce que c'est que cinq cents écus?

LAFLÈCHE

Oui, monsieur, il sait que c'est mille cinq cents francs.

HARPAGON

Croit-il, le traître, que mille cinq cents francs se trouvent dans le pas

d'un cheval ?

LAFLÈCHE

Ce sont des gens qui n’entendent point de raisons.

HARPAGON

Mais que diable allait-il faire dans cette galère?

LAFLÈCHE

Il est vrai; mais quoi! on ne prévoyait pas les choses. De grâce,

monsieur, dépêchez.

Je vais te donner

la clef de mon grenier.

Bon !

LAFLÈCHE

Tu l'ouvriras.

HARPAGON

Oui.

LAFLÈCHE

HARPAGON

Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne et tu les vendras aux fripiers pour aller racheter mon fils.

L’AVARE. — ACTE Ier.

LAFLÈCHE

Hé, monsieur, rêvez-vous ? je n’aurai pas cent francs de tout ce que vous me dites; et de plus, vous savez le peu de temps qu’on m’a donné.

HARPAGON

Mais que diable allait-il faire dans cette galère?

LAFLÈCHE

Ah? que de paroles perdues! Laissez-là cette galère et songez que le temps presse et que vous courez risque de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre maître, peut-être que je ne te reverrai de ma vie ! Mais le ciel m’est témoin que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour te délivrer et qu’il ne faut accuser de ton malheureux sort que le peu d’amitié d’un père.

Attends, Laflèche, je m’en vais te chercher cette somme.

LAFLÈCHE

Dépêchez donc vite, monsieur, je tremble que l’heure ne sonne.

HARPAGON

N'est-ce pas quatre cents écus que tu dis ?

LAFLÈCHE

Non, cinq cents écus.

HARPAGON

Cinq cents écus !

LAFLÈCHE

Oui.

HARPAGON

Que diable allait-il faire dans cette galère?

LAFLÈCHE

Vous avez raison : mais hâtez-vous.

HARPAGON

N’y avait-il point d’autre promenade?

LAFLÈCHE

Cela est vrai : mais faites promptement.

l’avare. — ACTE Ier.

HARPAGON

Ah ! maudite galère ! Je viens justement de recevoir cette somme en or; je ne croyais pas qu elle dût m’être sitôt ravie. 1 iens et dis à ce turc que c’est un scélérat.

LAFLÈCHE

Oui.

HARPAGON

Un infâme, un homme sans foi, un voleur.

LAFLÈCHE

Laissez-moi faire.

HARPAGON

Qu’il me tire ces cinq cents écus contre tout droit et que je ne les lui donne ni à la vie, ni à la mort. Va vite requérir mon fils {il se retourne pour s’en aller).

LAFLÈCHE

Holà, monsieur, où est donc cet argent?

HARPAGON {il se retourne).

Je ne te l’ai pas donné ?

LAFLÈCHE

Non, vraiment.

Ah ! c’est la douleur qui me trouble l’esprit, viens, je vais te le donner, mais que diable allait-il faire dans cette galère? {ils sortent tous deux).

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