LE PÈRE
Les maux du corps sont peu de chose, mon enfant, lorsqu’ils ne viennent pas accompagner des chagrins du cœur. Hélas ! J’éprouve les uns et les autres.
Mon lils, écoutez-moi ; et que mes paroles se gravent à jamais dans votre mémoire. Vous allez entrer dans votre dix-huitième année : il est temps que vous songiez à prendre un état. Je dois donc vous faire connaître que je vous destine à l’étude des lois. Si vous voulez suivre cette carrière et demeurer dans votre famille, vous serez, mon cher enfant, le bonheur du reste de ma vie et je ferai mon possible pour rendre votre existence entièrement heureuse... Je sais que l’envie d’aller sur mer vous occupe journellement. Je vous défends d'y songer désormais; car vous n’avez aucune raison de vous laisser dominer par ce malheureux penchant. L’espoir de jouir d'un plus grand bonheur en amassant de grandes richesses, vous entraîne, peut-être ?
Ah! mon enfant, croyez-en mon expérience, le bonheur n'existe ni chez le riche, ni chez le pauvre : les riches sont tourmentés par les peines d’esprit et par les nombreuses infirmités du corps que produisent l’abus du plaisir et le délire des sens; les pauvres sont exposés aux rigueurs du travail et aux continuelles privations. C’est, mon fils, dans la classe médiocre, qu’on trouve tous les biens qui peuvent captiver le cœur d'un honnête homme: on y est étranger à l'ambition et à l’envie; on y parcourt sa carrière sans acheter son existence au prix de sa liberté, sans se livrer à toutes ces combinaisons d'esprit, qui torture la paix de l’âme; en raisonnant ainsi, on reconnaît, enfin, de plus en plus l'étendue de son bonheur. Ne vous laissez donc pas séduire par l'appât des richesses, ou vous vous précipiteriez dans de nombreux malheurs.
Mon fils ! je ne cesse de demander au ciel de détourner toute espèce de maux de dessus votre tête; il m’a accordé cette grâce jusqu'à ce jour; je vous préviens cependant que, si vous résistez aux avis que je
ROBINSON CRUSOÉ. — ACTE Iep.
vous donne, il vous retirera sa protection et vous serez malheureux toute votre vie. J’ai beaucoup de choses encore à vous dire, mais mes souffrances ne me permettent pas de vous parler plus longtemps. Je suis forcé d’aller au lit (il se lève et rentre dans la maison).