CHAPITRE XI > DE LÀ RÉALISATION
En ce qui touche l'exécution du contrat de crédit, les capitaux peuvent être divisés en trois classes :
1° Les capitaux prêtés pour l'usage seulement et destinés à une longue durée, tels que les terres, les maisons, les rentes perpétuelles, les actions industrielles, et généralement tous ceux qui, dans les variations de hausse ou de baisse que subit leur cours, laissent les chances de gain ou de perte à la charge exclusive du prêteur ;
2° Les capitaux compris sous le nom de choses fongïbles avec aptitude spéciale, tels que du blé, du vin, que l'emprunteur s'oblige à rendre en quantité déterminée au bout d'un certain temps. Dans cette espèce de prêt, le prêteur et l'emprunteur courent, en sens inverse l'un de l'autre, les chances qui résultent des variations du cours ;
3° Il en est de même des capitaux évalués en monnaie, dont l'aptitude est générale, et dont le remboursement fait courir aussi, en sens inverse, des chances de gain ou de perte au prêteur et à l'emprunteur.
Ainsi, lorsqu'il s'agit des capitaux de la première classe, l'exécution finale du contrat de crédit remet, sans échange préalable, le capital aux mains de son propriétaire ; lorsqu'il s'agit, au contraire, des capitaux de la seconde et de la troisième classes, la résolution finale du contrat de crédit s'opère par l'exécution d'un véritable marché à livrer.
J'insiste sur ce caractère aléatoire des crédits qui ont pour objet des capitaux évalués en espèces, les seuls à peu près dont nous ayons à nous occuper, parce qu'on attribue vulgairement à ces capitaux une valeur fixe et immuable, et qu'il répugne, par conséquent, aux idées reçues, de traiter le prêt à intérêt comme un marché à livrer. Les personnes auxquelles les principes de l'économie politique sont familiers ne doivent pas éprouver
cette répugnance : elles savent que la valeur des choses, dépendant de l'opinion, est mobile comme l'opinion et varie avec elle ; que, par suite, tout contrat dont l'exécution est étendue sur un certain espace de temps fait courir aux contractants des chances inévitables de gain ou de perte, par la variation des cours. Les capitaux monnayés ne font point exception à la règle générale : ils valent plus ou moins, selon les temps et l'état du marché ; tous les efforts que les hommes ont faits pour en axer le prix sont restés impuissants.
Le capital prêté, soit directement, soit par une vente à terme, a une aptitude spéciale. A l'expiration du contrat, le capital, jusque-là employé, actif, doit se transformer par un échange en espèces monnayées que l'on appelle à tort, mais généralement, capitaux disponibles, en ce sens que leur propriétaire peut, à volonté, changer leur emploi, parce qu'ils ont l'aptitude générale.
En temps ordinaire, la somme des prêts, ou ventes à terme est à peu près égale à celle des payements et des remboursements, tant sur la masse que dans chaque branche d'industrie ou de commerce, de telle sorte que les capitaux vont et viennent, sans autre perturbation que celle causée par le défaut d'exécution des engagements de quelques particuliers. La valeur relative, le prix courant des capitaux disponibles éprouvent peu de variations, et les contrats s'exécutent sans dérogation aux habitudes. Mais les événements viennent souvent changer ce paisible état de choses sur la foi duquel les contrats ont été conclus, et rendre sensibles les chances de gain et de perte du préteur et de l'emprunteur.
Les cours varient par l'offre et la demande : observons les effets de l'une et de l'autre variation, et les conséquences de la hausse et de la baisse sur le marché des capitaux disponibles.
Premier cas : l'offre augmente. Ceci peut arriver à la suite d'un accroissement réel et général des capitaux disponibles par le travail, lentement et en état d'emploi ; ceci peut arriver aussi lorsque le retrait violent de plu-
sieurs emplois fait refluer les capitaux sur le marché. L'abondance de l'offre facilite singulièrement l'exécution des contrats ; on s'en aperçoit peu, parce que cette exécution est un fait toujours prévu par l'espérance. Alors la confiance augmente, le travail s'anime, et tous les capitaux doués d'une aptitude spéciale, c'est-à-dire destinés à la reproduction ou à la consommation, sont plus demandés. Leur prix s'élève généralement et d'une manière indépendante des causes qui peuvent faire varier le cours de chaque marchandise en particulier. Par conséquent, celui qui, ayant prêté une somme de monnaie en temps de cours moyens, est remboursé en ce temps, reçoit moins qu'il n'a prêté, puisque, avec l'argent qu'il reçoit, il ne peut acheter une somme de marchandises ou de travail égale à celle qu'il aurait pu se procurer avec le même argent au moment du prêt.
Second cas : la demande augmente. Ce phénomène peut avoir lieu soit par l'ouverture de nouveaux débouchés, de nouveaux emplois productifs, soit par l'effet d'un déplacement de capitaux, d'un changement d'emploi. Ainsi, les emprunts d'État, la formation des grandes Compagnies, une disette, une guerre, une panique politique ou commerciale affectent d'une manière sensible le marché des capitaux disponibles, et l'on remarque d'autant plus leurs effets que la perturbation occasionnée dans les affaires est presque toujours soudaine et violente. Alors les contrats sont mal exécutés, les renouvellements de crédit deviennent difficiles et onéreux, les transactions pénibles et lentes ; le niveau du marché des capitaux disponibles, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'abaisse, et les capitaux placés dans toutes les branches du commerce et de l'industrie sont sollicités à combler le vide. Les capitaux monnayés dont l'aptitude est générale et qui peuvent rapidement se porter aux emplois quelconques, nouveaux ou anciens, qu'on leur destine, sont plus recherchés que les autres ; leur prix s'élève ou, ce qui est la même chose, le prix de tous les capitaux sous formes spéciales s'abaisse en général et indépendamment des causes particulières qui peuvent
influer sur le cours de chaque marché. Celui qui s'acquitte à ce moment d'une dette contractée en temps ordinaire paye plus qu'il n'a reçu, puisque, avec la somme qu'il donne, il pourrait se procurer plus de travail ou une plus grande quantité de marchandises qu'à l'époque de l'emprunt.
Mais les variations générales de prix, qui ont pour origine l'abondance ou la rareté des capitaux disponibles avec aptitude générale, affectent d'une manière fort inégale les différentes espèces de marchandises, suivant qu'il est plus ou moins facile de réaliser ces marchandises, c'est-à-dire de les vendre, de les convertir en monnaie pour leur donner l'aptitude générale. Voici les faits sur lesquels s'établit cette loi.
Il y a des marchandises destinées à une consommation très prochaine et nécessaire, comme les comestibles préparés, les épiceries, etc. Il y en a d'autres dont la consommation est moins prochaine, plus lente, plus facultative : ce sont les habits confectionnés, les tissus et, parmi les marchandises de ce genre, tout ce qu'on appelle objets de luxe; enfin, il y a des capitaux destinés à une consommation très lente, ou même à ne pas être consommés du tout, comme les fonds de terre, les maisons, les machines, etc.
Qu'un événement soudain vienne à réduire la somme totale ou seulement une classe importante de capitaux, on se prend aux disponibles pour combler le vide et, le prix de ceux-ci s'élevant, tous les capitaux dont l'aptitude est spéciale cherchent à devenir disponibles, à se réaliser. Les comestibles et, en général, les marchandises d'une consommation courante et nécessaire n'éprouvent pas ordinairement de dépréciation sensible, parce que, l'acheteur n'étant pas libre d'attendre, il suffit que les approvisionnements se ralentissent un seul instant pour que leur prix se maintienne en équilibre avec celui des capitaux disponibles. Celui qui, dans le commerce des marchandises de cette espèce, a des réalisations à faire les opère facilement, sans altération du prix courant, sans dérogation
aux habitudes ; il lui suffit ensuite de ne pas racheter on d'acheter moins.
Les marchandises d'une consommation plus lente et plus facultative, comme les vêtements et les tissus, sont plus affectés par le prix des disponibles, parce que leur réalisation est ordinairement moins rapide, et que leur consommation peut, sans inconvénient grave, sans suspension de la vie sociale, rester quelque temps interrompue. Toutefois, l'interruption ne pouvant être ni longue, ni complète, et la production de ces marchandises étant facultative, leur réalisation, plus difficile que celle des comestibles, n'est cependant ni très lente, ni très onéreuse, dans les temps où le prix des disponibles est élevé.
Il en est autrement des immeubles et, en général, des capitaux sous une forme telle qu'ils ne sont pas destinés à la consommation proprement dite, mais seulement à l'usage. Ceux-ci offrent un placement purement facultatif, avec une aptitude spéciale, et leur réalisation n'est pas amenée par le cours nécessaire et naturel de la vie sociale. Il n'y a jamais d'acheteurs forcés pour les immeubles, tandis qu'il y en a pour les comestibles et les vêtements ; bien plus, les immeubles ruraux bâtis, industriels ou autres, n'ont qu'un marché nécessairement fort restreint, un petit nombre d'acheteurs possibles, lorsque les disponibles sont recherchés.
Ainsi, dans toute crise, chaque fois qu'il se produit sur une grande échelle une demande imprévue de disponibles, ce sont les immeubles dont le cours est le plus sensiblement affecté. G'est ainsi que nous avons vu, en 1848, le prix des immeubles, des rentes, des actions industrielles les plus accréditées, baisser de 30, 40 et 100 p. 0/0, tandis que les marchandises de consommation courante perdaient à peint 1 et 2 p. 0/0, et les tissus communs 10 et 15 p. 0/0. L'abondance des disponibles affecte également beaucoup plus en hausse le prix des immeubles, actions et rentes perpétuelles, que celui des marchandises destinées à une consommation plus ou moins prochaine.
Observons, en passant, que les rapports qui existent entre
ÉliïlWéttiasMêUtt
le taux de l'intérêt des capitaux évalués en argent et celui des capitaux immobiliers tendent toujours à se niveler. Les causes qui élèvent le taux de l'intérêt abaissent le prix des immeubles, et celles qui abaissent le prix do l'intérêt élèvent le prix des immeubles, de manière à ce que le tant p. 0/0, le rapport numérique entre l'évaluation du capital et la redevance annuelle, reste toujours à peu près au même niveau.
Ce rapport nécessaire, cette solidarité entre le marché du crédit et le prix des valeurs immobilières, est un des faits économiques les plus remarquables, les mieux constatés, les plus observés et les moins étudiés qui existent. On en peut déduire une conséquence importante, conforme aux maximes de tous les praticiens intelligents; c'est que les prêts hypothécaires, même bien établis, sont ceux qui peuvent avoir les résultats les plus désastreux, d'autant que le taux de l'intérêt qu'ils produisent est élevé par l'incertitude de la réalisation, et que cette réalisation peut, en infligeant une perte considérable à l'emprunteur, nuire à la bonne exécution de ses engagements.
Les crédits accordés sur les marchandises accumulées par la spéculation ont une grande ressemblance avec les crédits hypothécaires. Car les marchandises ainsi accumulées, en outre des besoins ordinaires du marché,n'ontpas de débouchés assurés : leur rente peut être lente ou n'être possible qu'à vil prix.
Les crédits purement commerciaux, ceux dont l'extinction doit avoir lieu par une vente de denrées nécessaire, en quelque sorte, sont ceux qui se liquident le plus facilement, parce que jamais, quoi qu'il arrive, la vente des marchandises qui ont un prix courant et des débouchés assurés ne peut être ni fort éloignée, ni fort désastreuse. Les chances de variation par l'effet du cours des disponibles sont d'autant moindres que les marchandises se rapprochent davantage des conditions d'aptitude générale, qu'elles ont un marché plus nécessaire et plus étendu. Cette circonstance explique bien et justifie la facilité avec laquelle les hommes d'affaires accordent le crédit commercial, et la répugnance que leur inspire le crédit hypothécaire. Le
12e ÉDITION A
premier, bien qu'en apparence purement personnel, fait courir moins de chances de perte que le second, qui semble reposer sur des garanties réelles et invariables.
Il résulte aussi des faits relatifs à la liquidation des contrats de crédit que, dans toute crise amenée par un déplacement soudain de capitaux, l'augmentation du nombre des payements et remboursements appelle l'emploi d'une quantité de monnaie plus considérable qu'en temps ordinaire. On n'a donc pas absolument tort de dire en ce cas : « L'argent est rare, » parce qu'en effet la demande d'espèces monnayées augmente. Aussi remarque-t-on que toute crise un peu forte provoque sur le marché où elle se manifeste des exportations de marchandises qui vont s'échanger contre des monnaies ou des titres équivalents.
Il importe de bien observer ces variations du prix relatif des capitaux dans leurs effets et dans leurs causes, parce que c'est dans cette étude qu'on trouve les motifs pour lesquels un banquier sensé doit accorder ou refuser le crédit, étendre ou resserrer ses escomptes. C'est dans l'observation attentive de ces phénomènes qu'un homme d'affaires intelligent puise au besoin, suivant les temps, la hardiesse ou la prudence, l'art d'accommoder ses opérations aux besoins du moment, parce que, si les opinions humaines sont fort inconstantes, les habitudes le sont moins, et l'on peut toujours pressentir l'effet que produira sur une masse d'hommes un grand fait qui se manifeste à un instant déterminé.
Il importe également beaucoup, en banque, de tenir compte du caractère, du degré d'instruction, aussi bien que du degré de probité de ceux avec lesquels on fait affaire, non seulement en particulier, mais en masse, comme milieu social, puisque l'opinion commune peut créer ou prévenir une panique, amener une crise ou la conjurer.
DES grises commerciales H