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NÉGOCIATIONS D'EMPRUNTS

pas de savoir si les titres qu'ils achètent ont une valeur intrinsèque et durable ; ils savent seulement ou présument que le banquier qui les vend a l'habitude de soutenir ses émissions, qu'il n'a pas besoin de réaliser et de surcharger le marché pour remplir ses engagements ; ils achètent donc pour revendre. Il arrive parfois que, le banquier ayant liquidé son opération ou subi des événements de force majeure, les prix viennent à baisser, et alors le spéculateur éprouve une perte ; mais il ne se décourage jamais,

Le service rendu au public par les négociations de ce genre est au moins problématique. L'emprunt négocié par le banquier peut être sûr ou chanceux ; l'entreprise industrielle dont il vend les actions peut être bonne, médiocre ou mauvaise ; peu lui importe, s'il a vendu ses titres avec un bénéfice : il laisse aux acquéreurs, aux capitalistes sérieux, les chances de gain ou de perte qui résultent de ia nature même de l'affaire.

Les négociations d'emprunts et d'actions des grandes Compagnies ne peuvent être faites avec succès que par des maisons puissantes, maîtresses de capitaux considérables et en possession d'un crédit bien établi. Encore présententelles des éventualités qu'un exemple rendra sensibles.

Le 10 novembre 1847, la maison Rothschild soumissionnait au Gouvernement français un emprunt de 250 millions, moyennant délivrance d'inscriptions de iO millions environ de rente 3 p. 0/0, dont l'État payait par anticipation les arrérages à dater du 22 décembre 1847. Le soumissionnaire s'engageait à verser au Trésor 12 millions et demi le 12 novembre, 12 millions et demi le 22 décembre, 5 millions le 7 janvier 1848 et 10 millions le 7 de chaque mois, jusques et y compris le 7 novembre 1849. En faisant le décompte des arrérages, l'Etat, qui achetait alors, par la Caisse d'amortissement, le 3 p, 0/0 au cours moyen de 76 fr. 71, le cédait à M. de Rothschild au prix de 72 fr. 48. Les .25 millions des deux premiers termes, payés par anticipation, sous escompte de 3 p. 0/0, restaient affectés à la garantie du Trésor, jusqu'au payement du solde définitif

L'opération paraissait donc excellente, et les soumissionnaires la réalisèrent d'abord avec une grande facilité. Non seulement, ils acquittèrent les premiers termes avec exactitude, mais ils escomptèrent une partie des suivants et les payèrent avant échéance. Ils avaient acheté à 4 fr. 23 audessous du cours du 10 novembre : si l'état du marché ne changeait pas, ils pouvaient donc espérer un bénéfice de 15 millions au moins.

Quatre-vingt-cinq millions environ avaient été payés et réalisés, lorsque survint la Révolution de février. Les soumissionnaires de l'emprunt étaient donc libres d'engagements jusqu'au 7 juillet 1848 ; mais, à cette date, ils devaient verser au Trésor un peu plus de 5 millions, puis 10 millions de mois en mois jusqu'au 7 novembre 1849. Or, au 7 juillet 1848, le cours de la rente 3 p. 0/0 était à 50 fr. 75. S'il ne se relevait pas et si les soumissionnaires étaient forcés de réaliser, ils avaient en perspective une perte de plus de 60 millions sur les 165 qui restaient à verser, ou l'abandon de leur cautionnement de 25 millions. Le danger était d'autant plus grand pour eux que le Trésor pouvait sans peine faire face à ses besoins, au moyen du crédit de 150 millions que lui avait ouvert la Banque de France îe mois précédent et du produit de l'impôt extraordinaire de 45 centimes.

Heureusement pour les soumissionnaires de l'emprunt de novembre 1847, ils trouvèrent dans la personne de M. Goudchaux un ministre qui consentît à les relever de leurs engagements, et à leur faire donner par l'État 13 millions de rente 5 p. 0/0 au taux même auquel il avait soumissionné la rente 3 p. 0/0 en 1847 !. En admettant que les cours restassent jusqu'à l'expiration des nouveaux engagements à 77 fr. 25 , taux du 24 juillet, jour où ils furent souscrits, les soumissionnaires , exposés la veille à une perte de 25 millions, avaient le lendemain en perspective

* Voir au Moniteur la discussion très courte qui eut lieu sur cette loi dans l'Assemblée constituante, et notamment le rapport et les paroles de M. Gouin, rapporteur de la Commission.

un bénéfice d'environ il millions, outre la chance presque certaine de voir les cours se relever.

Telles sont les éventualités auxquelles les soumissions d'emprunt peuvent donner ouverture. Il a tenu à la volonté d'un Minisire des Finances qu'une affaire, conduite par le banquier le plus puissant et le plus habile dans ces sortes d'opérations, donnât Heu à une perte de 25 millions ou à un bénéfice de li. M. Goudchaux préféra le second terme de cette alternative ; mais un Ministre plus méticuleux, plus timoré, aurait pu craindre d'imposer un sacrifice de tant de millions au Trésor, et alors par quelle perte ne se soldait pas la soumission, d'abord ai avantageuse, du iÛ novembre 1847 î

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