TRAITEMENT
La question du traitement, mieux encore que toute autre, réunit entre elles ces diverses variétés de conjonctivites. Qu’il s’agisse, en effet, de Informe diphtéritique de de Græfe ou de la conjonctivite pseudomembraneuse catarrhale, môme légère, le traitement devra être à peu près le même et en tout cas très différent de celui qui est indiqué dans les autres ophtalmies, qu’elles soient purulentes ou simplement catarrhales.
Dans le traitement de la conjonctivite pseudomembraneuse aussi bien que dans celui de l’ophtalmie diphtéritique ou interstitielle, il est des moyens — peu nombreux à la vérité — qui sont recommandables, mais il y a surtout des modes de traitement dont il faut se garder avec soin.
Éviter de nuire en pareil cas est déjà un bien grand point et l’adâge médical bien connu n’a jamais pu recevoir une meilleure application.
82 les ophtalmies du mouveau-né
a) La première chose qu’il faut ne pas faire lorsqu il existe une conjonctivite pseudo-membraneuse quelconque, c’est d’employer le nitrate d’argent; les caustiques de toute sorte sont d’ailleurs ici plutôt défavorables. A peu près tous les ophtalmologistes sont d’accord aujourd’hui pour compter les cautérisations au nitrate d’argent comme étant inefficaces et même dangereuses dans la série des cas qui nous occupent, qu’ils soient graves ou légers. Le nitrate d’argent exaspère, en effet, la production des fausses membranes. Pour quelques auteurs, il conviendrait toutefois de faire exception pour certains cas légers de conjonctivite pseudo-membraneuse catarrhale ; MM. Parinaud et Vignes, à l’exemple de Horner, préconisent alors l’emploi de collyres faibles au nitrate d’argent.
b) Beaucoup d’auteurs recommandent les lavages avec la solution de sublimé. Nous ne partageons pas cette manière de voir, et les solutions de sublimé, à quelque faible concentration qu’elles soient, nous ont toujours paru avoir une influence fâcheuse sur la conjonctive enflammée des enfants.
A la clinique d’accouchements dans le service du professeur Tarnier, à la Maternité, nous avons vu très souvent le sublimé produire chez les enfants ophtalmiques une sorte de cutisation, de tannage, de la muqueuse conjonctivale, laquelle se trouvait ainsi intéressée fâcheusement dans son intégrité. Ceci, d’ailleurs, n’a rien qui surprenne, puisqu’on sait que le sublimé en solution n’agit qu’en modifiant énergiquement les surfaces muqueuses avec lesquelles il se trouve en contact.
Pour ces raisons, nous avons proscrit —etnous nous en trouvons bien — le sublimé comme liquide anti-
septique de lavage; nous cherchons à réaliser d’une façon moins altérante l’asepsie de la cavité conjonctivale.
c) Un autre mode de traitement, qui se trouve indiqué dans les traités, ne nous semble encore nullement convenir au résultat qu’on désire obtenir, au contraire; nous voulons parler des applications glacées qui sont conseillées dans l’ophtalmie diphtéritique. Nous ne pouvons comprendre que, dans une affection qui se caractérise par un défaut de circulation et de vitalité intime de la muqueuse, on emploie justement un moyen qui arrive à augmenter encore la tendance à la mortification; comme l’est l’application glacée.
Il est vrai que les traités classiques ajoutent souvent que les compresses glacées seront remplacées par des applications chaudes, si la tendance à la nécrose est inquiétante ; il serait préférable de n’employer jamais les applications glacées, et, chez le petit malade que nous avons observé, il nous a été donné plusieurs fois, et très nettement, de voir les symptômes s’amender sensiblement lorsqu’on remplaçait les irrigations froides par des chaudes. Il s’agissait cependant d’une conjonctivite à fausses membranes sans infiltration nécrosique profonde, et c’est ce qui prouve que, dans aucune des formes de conjonctivite pseudomembraneuse, le froid ne devra — selon nous — trouver place.
d) Enfin, nous ne comprenons pas davantage la méthode des scarifications profondes de la conjonctive que certains auteurs emploient dans la conjonctivite diphtéritique interstitielle. Cette manœuvre, outre qu’elle est cruelle, ne réussit pas, on le comprend, à
réveiller la vitalité de la muqueuse ; ce serait plutôt le
contraire.
Le résultat le plus net est d’augmenter la surface où s’étale la fausse membrane, et aussi les chances d’infection. Nous en dirons autant de l’opération qui consiste à fendre l’angle externe des paupières, pour permettre le retournement de celles-ci ; il faut vraiment ne pas pouvoir faire autrement pour en arriver à cette opération, dont les restes disgracieux sont indélébiles.
Nous dirons donc, en somme, que, dans le cas de conjonctivite pseudo-membraneuse et diphtéritique vraie, on évitera surtout le nitrate d’argent, les applications froides et l’emploi du sublimé.
Voici maintenant quel est le traitement qui nous a paru donner les meilleurs résultats :
On considérera tout d’abord les irrigations chaudes comme la base essentielle du traitement, on pourrait dire comme l’unique moyen de traitement. Ces irrigations seront pratiquées, avec un appareil laveur, le plus largement et le plus souvent possible : toutes les heures outoutesles deuxheures au début. L’irrigation continue est l’idéal dont il faut chercher à se rapprocher, en tenant compte des autres besoins du malade. Chez les enfants, on pratiquera ces lavages en écartant les paupières avec deux doigts d’une main, l’autre dirigeant le jet ; on emploiera un litre au moins à chaque irrigation.
On pourra se servir également pour atteindre ce but des différents appareils laveurs imaginés à cet effet. La nouvelle canule de Kalt en forme d’entonnoir nous paraît réaliser de grands avantages.
Ges irrigations seront chaudes, aussi chaudes que la
main le pourra supporter : on atteindra ainsi 40° — 45” — 50“ G.
Le liquide à employer ? Nous avons proscrit le sublimé pour des raisons exposées plus haut; on peut choisir l’acide borique ou tout autre liquide antiseptique non irritant. Je préfère à tous les liquides la solution thébaïsée dont nous avons, plus haut, donné la formule et indiqué le mode d’emploi.
Si le gonflement des paupières était par trop considérable, on pourrait employer, au lieu du liquide précédent, une solution naphtolée; toutefois, cette circonstance, fréquente dans l’ophtalmie purulente, ne se présente pas si souvent dans la conjonctivite pseudo-membraneuse catarrhale.
Concurremment avec ces irrigations chaudes qui forment la pierre angulaire du traitement, nous conseillons d’assurer l’antisepsie de la cavité conjonctivale par l’introdiiction, répétée deux fois par jour, d’une pommade iodoformée à 1/50. Les fausses membranes et les culs-de-sac seront garnis avec soin de cette pommade et l’application en sera d’autant plus nécessaire qu’il existei’a du côté de la cornée des lésions ulcéreuses.
Parfois, surtoutà la période d’élimination de fausses membranes et quand la cornée est altérée, il s’établit, une suppuration abondante que rien ne peut arrêter. L’emploi du terpinol a l’heureux effet, en pareil cas, de diminuer notablement cette sécrétion purulente. Le terpinol mélangé à parties égales d’huile de vaseline ou d’huile d’amandes douces prendra alors dans la pommade iodoformée la place de l’excipient.
Devra-t-on toucher les fausses membranes avec le jus de citron, comme Fieuzal l’a conseillé et comme,^
86 tES OPHTALMIES Dü NOUVEAE-NÉ
en général, on le fait pour ne rien avoir négligé dans le traitement d’une affection aussi grave qu’est la conjonctivite diphtéritique ? Il nous est difficile de prononcer. Dans les cas où nous avons vu les symptômes s’amender, nous sommes enclin à croire que l'amélioration était plutôt due aux irrigations soigneusement faites qu’aux applications du jus de citron. En tous cas, cette thérapeutique ne s’applique qu’aux fausses membranes adhérentes ou à l’infiltration diphtérique, et le chirurgien ne devra laisser à personne le soin d’appliquer le topique ; avec un petit pinceau légèrement imbibé il touchera la fausse membrane seule, avec le citron, une ou deux fois par jour; un pansement iodoformé suivra aussitôt après.
Sourdine, dans son mémoire, propose un topique plus moderne que le jus de citron et mieux en rapport avec les traitements actuels de la diphtérie ; c est un liquide à base d’acide phénique sur le modèle des collutoires préconisés par Gaucher et Hutmel ; sa composition est la suivante :
Glycérine... 20 grammes.
Acide phénique.. ^
Avec un tampon de coton hydrophile trempé dans ce liquide on fait de larges frictions sur les points envahis par la fausse membrane, en évitant autant que possible de mettre la solution en contact avec la cornée; ces attouchements seront répétés deux fois
^ Dans l’intervalle, Sourdille conseille l’instillation, répétée toutes les deux heures, d’un collyre au violet ou au bleu de méthylène à 1/1000.
En cas de complications du côté de la cornée, l’ulcère sera touché directement avec un pinceau
imbibé de la solution phéniquée et l’instillatioii du collyre au violet ou bleu de méthylène sera continuée.
Bien entendu, ces applications topiques seront snivies d’un pansement iodoformé et accompagnées d’irrigations chaudes,pratiquées ainsi que nous l’avons indiqué précédemment.
Bourgeois (Journ. des Praticiens, juin 1894) se rallie aux irrigations à 35“ à 45”, que j’ai préconisées, mais il préfère l’insufflation d’aristol à l’iodoforme, et surtout il recommande de badigeonner deux fois dans les vingtquatre heures la fausse membrane avec le topique suivant :
Acide sulforicinique. 20 grammes.
Acide phénique. tà2 —
Avec la nouvelle méthode thérapeutique, la sérothérapie, une voie est ouverte et qui peut être fructueuse ; on se prend à espérer qu’elle épargnera aux yeux les terribles dégâts de l’ophtalmie diphtéritique, encore que celle-ci soit une maladie rare.
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