CHARENTE
Tel est en effet le libellé d'une photographieréclame dans laquelle M. Monis déguste dans une splendide cave, un verre de .sa propre eaude-vie.
C'est, je crois, la première fois que, depuis 1789, nous voyons en France un ministre de la Justice être en même temps commerçant.
On comprend de reste qu'il avait toujours paru impossible, qu'un commerçant pût devenir le chef de ses propres juges en cas de littige avec des clients ou des correspondants.
Cependant M. Monis est sénateur et un règlement du Sénat en vigueur depuis le 20 juillet 1882 dit textuellement:
(( Il est interdit à tout sénateur de prendre ou de laisser prendre sa qualité parlementaire dans des entreprises financières, IndulstrjiiBlles ou commerciales.
Le règlement étant resté lettre morte pour le sénateur de la Gironde, un projet de loi fut
déposé reproduisant les dispositions ci-dessus, et devenant applicables aux députés comme aux sénateurs.
Un ami du ministère, M. Odilon Barrot, fut chargé du rapport.
Littératnre et philosophie môléas-
Voici ce qu'il lance assez plaisamment entre les jambes de M. Monis :
Notre collègue (l'auteur du projet) croit devoir se montrer plus rigoureux à regard du Garde àes Sceaux, détenteur du portefeuille de la Justice.. Il signale la situation exceptionnelle de celui-ci et rap-
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pelle notamment les dispositions des articles 510 et 514 du Code d'instruction criminelle, qui, sur un point spécial, conseicrent cette exception.
Le Ministre de la Justice, en tant que président du Conseil d*Etat, est un magistrat. Or ne sait-on pas que lorsqu'il y a lieu de choisir même un suppléant de justice de paix, appelé bien occasionnellement à juger des affaires dont l'importance est des plus minimes, tout candidat se livrant à un commerce quelconque est scrupuleusement écarté et ne saurait être présenté à l'agrément de la Chancellerie? Ce qui est formellement interdit à ces très modestes magistrats, peut-on et doi1>-on le permettre à celui qui préside l'une de nos deux cours suprêmes, le Coijseil d'Etat et peut-être appelé à préjsider le Tribunal des conflits?
Et il ajoute pour conclure cette phrase qui, s'adressant au personnage en cause, semble écrite par un adversaire en verve d'ironie :
Sans doute, étant donnée la droiture de ceux qui ont été jusqu'ici appelés à diriger la Chancellerie de France, sous les régimes dispartis comme sous le régime actuel, il n'y a jamais eu à craindre que ses traditions constantes fussent perdues de vue ou négligées.
Vous croyez peulrêtre que ces considérations ont frappé notre garde des sceaux ?
Il aurait plutôt dit, comme ce personnage de Gondinet :
— « Or çà, monsieur, est-ce à moi que vous parlez.
Et l'autre de répondre :
Est-ce à moi que tous parlez?
■ — Vous croyez peut-être que je parle au Grand-Turc.
Mais de ces escarmouches parlementaires, M. Monis, savait bien qu'autant en emporte le vent et il fit celui qui n'a pas compris.
Pour compléler le ministère actuel et ajouter à toutes ses bizarreries, il fallait du reste un dernier personnage comique: le ministre de la Justice, marchand d'eau-de-vie.
Ancien élève du petit séminaire de Richemoftd — un élève qui a mal tourné, comme le lui a dit un de ses amis, M. Pascal Grousset — ancien camarade de M. "Waldeck-Rousseau à l'Ecole de droit de Poitiers, M. Monis est dans
le cabinet, le garde des sceaux le plus fantaisiste qu'on puisse se figurer.
Il se promène sur les marges du Code, ou quelquefois en égratigne les feuillets avec une désinvolture qui est certainement la caractéristique d'un estomac solide et d'un je m'enfichisme dont on n'a pas idée.
Examinez sa figure : souriante, bien en façade, l'œil moqueur, double menton.
C'est à croire qu'un descendant de Frère Jean, ce merveilleux type de notre maître Rabelais^ a été son professeur au petit séminaire où il a été élevé.
Quoiqu'il en soit, dans la haute magistrature qu'il occupe, rien ne l'émeut, rien ne l'étorm© : les interpellations où on lui reproche certaines choses qui paraissent trop prouvées, le laissent indifférent. Il sourit toujours, certain que les amitiés ne lui feront pas défaut et qu'au besoin, en cas de péril extrême, le secours du Grand Orient, dont il est un des fils préférés, saura éloigner le danger.
En dehors de nominations extraordinaires de juges, de substitutions de juridictions encore plus extraordinaires, d'action pour ou contre les prévenus, — choses pour lui sans importance, — M. Monis. a été mis en cause sur d'autres sujets dont il me faut parler.
Tout d'abord, c'est le Courrier de la Vienne qui nous apprend comment on. compose actuellement les listes des jurys.
Voici une circulaire adressée par un Procureur de la République aux maires de son arrondissement.
Monsieur le Maire>
Je vous prie de me faire parvenir d'urgence tous les renseignements utiles sur la situation sociale, de famiUe, de fortune, sur le degré d'instruction, dïntelligence, de fermeté, sur la moralité et l'attitude POLITIQUE du sieur... qui fait partie du jury.
Agréez, Monsieur le Maire, l'assurance de ma considération distinguée.
Le Procureur de la République.
Jusqu'alors la politique n'avait eu que bien peu de part au choix des jurés : maintenant les amis du gouvernement peuvent être tranquilles.
Quand il lui sera absolument impossible de déférer à la correctionnelle les délits justiciables du jury^ l'affaire prendra^ — du moins on l'espère — meilleure tournure, et on compte ne plus retrouver désormais, pour les adversaires du cabinet, de gênants acquittements.
Cependant un jour M. Monis se trouve quelque peu embarrassé.
Voilée qu'on l'accuse, lui. Ministre de la Justice « de se servir de sa fonction publique pour
le commerce tTalcools qu'il a créé depuis qu'il est ministre et développe avec le concours de
Ministère de l'alcool.
commerçants allemands contre le commerce (rançMS.
Celait grave. Quand M. Monis, ancien avocat, avait quitté la place de maître de chai, qu'il occupait à la maison Martell, il n'avait pas renoncé à l'idée de devenir patron à son tour.
Très entendu, paraît-il, à la fabrication de l'alcool, il avait même écrit la préface d'un volume " La Distillerie ii où son portrait s'étale au frontispice.
Le temps lui parut propice pour passer des écrits aux actes, et voilà qu'un gêneur venait se mettre en travers de son chemin.
Ce ne fut pas un moment amusant pour lui.
M. Cunéo d'Ornano, auteur de l'interpella-
tion, avait déposé une motion ainsi conçue :
Article unique. — Une commission de vingt-deux membres sera nommée dans les bureaux à l'effet d'opérer une enquête sur les faits reprochés au
Ah! partons cer» une autre patrie!
Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, en ce qui touche l'usage que ce ministre aurait fait de sa fonctioft publique dans l'intérêt de la maison de commerce d'alcools qu'il dirige, et aussi d'une maison de commerce d'alcools allemands à laquelle jl aurait fait accorder dans la classe 60 de l'Exposition
Universelle, sans intervenlion du Jury compétent, une médaille d'or publiée t< par erreur » au Journal Olticiel du 18 août 1900.
Le jour venu, l'affaire prit des proportions plus graves encore.
On accusait nettement le ministre « d'avoir commis une sorte de faux dans le Journal ofliciel qui avait annoncé, « qu'au titre de l'expo- « sition, une médaille d'or avait été accordée
Lei Correctenrs de l'offioiel.
" par le jury à M. Buchholz, négociant alle- « mand pour ses alcools, h
Or, ce M. Buchholz, de Orumberg, était le correspondant de la maison Monis ; et le jury ■ ne lui avait accordé absolument aucune récompense.
Qui, de M. Millerand, ministre du Commerce,
OU du Garde des Sceaux, avait corrigé les épreuves de VOfficiel ?
Car, ni M. Gustave Rester, président, ni M. Raoul Chandon, secrétaire de la classe 60, ne voulaient reconnaître que Verreur vînt de leur fait.
M. Chandon avait même conservé les épreuves d'imprimerie et, sur la liste, le nom de Buchholz était effacé.
L'enquête établit que Verreur était o{{icielle.
Le coup fut rude : les journaux de tous les partis annoncèrent la démission de l'avocatdistillateur.
On donnait même des détails, M. Waldeck- Rousseau avait mis, disait-on. M.. Monis en demeure de se retirer.
Il paraît qu'il n'en était rien. M. Monis garda son portefeuille.
Aucune rectification ne fût même alors faite à VOfficiel, et M. Buchholz continua à se prévaloir de sa médaille.
Sur cet incident vinrent s'en greffer d'autres. Le syndicat des propriétaires de Cognac intenta à M. Gothman, directeur de la maison Buchholz un procès en radiation de dépôt dela marque Buchholz enregistrée à Cognac le 12 août 1900, sous le numéro 3.250 et obtint contre cette maison une condamnation en 200 francs
de dommages-intérêts, radiation de. marque et insertion dans dix-iournaux français et étrangers.^
Décidément l'alcool réussissait moins bien à M. Monis en pratique qu'en théorie.
Une entrevue amicale,
Je parle de. la réussite morale bien entendu, non de la réussite financière.
Cahin-caha, le Ministre de la Justice continua son petit bonhomme de chemin et ce qui avait semblé un énorme scandale ne parut bientôt plus qu'un léger point à l'horizon.
Un clou chasse l'autre. D'autres questions aussi délicates furent soulovées pour d'autres ministères et M. Monis proIlLa de ces diversions.
Entre-temps, comme le Ministre de la Justice est égalemei^t Garde des Sceaux, et. qu'il détient, en celte qualité, dans son ministère les services de la Légion d'honneur, il eut encore quelques curieux avatars.
Je a'en parlerais pas, si le gros incident du
Ed voyez chercher sa noarrice !
départ du Conseil de l'ordre de la Légion d'honneur, n'a^vait eu pour première cause une de ces amusantes histoires.
La Chancellerie avait déjà protesté, lorsqu'à peine à l'âge où l'on. passe son bachot, le fils de
M. Monis avait été nommé officier d'académie.
Le ruban violet ne suffisant plus à ce très jeune homme, la Turquie, à la demande de M. Delcassé, lui avait à dix-neuf ans, conféré la croix du Medjidié,
Mais pour avoir le droit de porter cette décoration, il fallait obtenir Tautorisation de la Grande Chancellerie et le général Davout, d'accord avec le Conseil de TOrdre, ne parut pas disposé à se soumettre ; finalement il refusa.
M. Monis le fit destituer quelque temps après, sans qu'aucun motif fût indiqué à VOificiel:
Ainsi un général qui avsdt été l'un de nos plus remarquables commandants de corps d'armée, et dont la nomination comme Chancelier de la Légion d'honneur avait été le couronnement d'une vie entière consacrée à la France, fut congédié comme un domestique dont on est mécontent.
Le Conseil s'indigna ; les généraux La Veuve et Lebelin de Dionne, membres' du Conseil, donnèrent leur démission ; d'autres auraient suivi, si le général Davout, fidèle jusqu'au bout au devoir qui avait été la règle de sa vie, ne leur avait demandé de ne pas se solidariser avec lui et de ne pas raccompagner dans sa retraite.
Pour un gamin, flls dé ministre, on chambardait la Légion d'honneur.
...Puis la terre continua à tourner et M. Monis à se moquer gaiement de tout et de tous,
Le général Davont quitte la Légion d'honneur.
à ce point qu'il la fin de 190.1, le minist-ère de la JusCice n'ayant pas assez d'argent pour payer
les juges de la Cour de Paris, le greffler-trésorier, dut faire sûr tous les Lraïlements une retenue de vingt pour cent.
On raconWqu'a l'une deS chambres delà Cour,
L'audieaca est lerée.
les Conseillers ont décidé de diminuer, pour un jour, leur séance du cinquième de sa durée, comme protestation à cette mesure régalienne.
Mais ont-ils eu assez d'indépendance pour riposter aussi agréablement ?
Avec 1902, rien ne change et des juges en sont réduits à conter leurs doléances aux journaux, ce qui a dû faire frémir dans leur tombe les mânes de Daguesseau comme disaient autrefois les classiques I
Ecoutez les lamentions de l'un d'eux dans le
Matin :
« Le découragement est profond parmi nous ; « beaucoup démissionnent ; les uns, il faut bien (c le dire, par famine ; les autres par dégoût. »
Et c'est un journal ministériel qui enregistre ces plaintes et y sympathise.
Pendant ce temps, M. Monis distille toujours, et le gâchis et le désordre suivent leur cours.
Il en sera ainsi... jusqu'aux élections de mai.
Les Finances
Un impôt populaire. — Axiome financier. — Une différence de deux cents millions. — L'opinion de Jean-Baptiste Say. — L'avis de M. Caillaux. — Les succès de Jocrisse. — Lettre à <i mon cher collègue 11, — Une idée pas banale. — En Italie. — L'emprunt — Le financier et le gamin. — Succès colossal. — De quoi passer l'hiver. — Une mesure originale.
Lorsque survint inopinément le ministère actuel, M. Caillaux choisi comme ministre des Finances fut obligé, beaucoup plus par son as-
Projet d'impôt sur le revenu.
sociation avec certains de ses collègues que par ses origines personnelles, ~ d'adhérer à un projet d'impôt sur le revenu.
Mais ce fut alors une telle clameur que l'on rentra bien vite la proposition dans un carton et que depuis lors, si quelque député, convaincu de l'utilité de ce genre de contribution se risque à le proposer comme amendement au budget, ou demande à la Chambre de fixer l'année qui servira de point de départ à cette transformation, tous les députés radicaux ministériels, mettant leur programme dans leur poche, votent contre.
Vous souvientril du temps où ce brave Barodet avait réuni en un volume les professions de foi des députés élus, pour en faire une sorte de « cahier des Etats généraux », et mettre en pratique les promesses faites aux électeurs.
S'il revenait à la Chambre, ce qui n'est pas probable, il serait fort embarrassé d'expliquer les votes de ses anciens amis de l'extrême gauche.
Le 9 juillet 1900, M. Astier, député radical de . l'Ardèche, reprenant la proposition d'impôt sur le revenu demandait que le départ de cet impôt fût fixé au 1" janvier 1902. On renvoya le projet à une commission.
La date est passée, le budget de 1902 voté et ce n'est certes pas cette commissio'n-là qui déposera le rapport.
Malgré cela, M. Caillaux (Joseph) ministre
des Finances a si bien géré les deniers de l'Etat, que, depuis Maupeou, de triste mémoire, jamais homme ne fut, je crois, plus impopulaire en France,
M. Caillanx a froid.
Et cependant en y réfléchissant, je le trouve plus victime que complice.
H Faites-moi de bonne politique, je vous feraide bonnes finances », disait le baron Ijouis.
C'est aussi ce que pourrait répondre à ses collàgues M. Caillaux.
Le résultat n'en est pas moins que le Cabinet a trouvé les finances en balance, et qu'il a clos l'année 1901 avec plus de deux cents mUlions de déficit.
C'est plus que jameûs l'occasion de citer ce qu'écrivait, au sujet de la crise de 1812, le grand économiste Jean-Baptiste Say :
» Des contributions énormes, des privilèges désas- » treux, des opérations de commerce faites par le «gouvernement lui-môme; des tarifs de douane » arbitrairement modifiéte ; des confiscations, des » destructions, des vexations et, en général, un sys- » tème d^dministration avide, hostile envers les » citoyens, avaient rendu toutes les spéculations in- » dustrielles pénibles, hasardeuses, ruineuses.
)) Quoique la masse des capitaux aJlàt probable- )) ment en déclinant, les emplois utiles qu'on en pou- » vait faire étaient devenus si rares et si dangereux, )) que jamais rintérôt ne tomba, en France, aussi » bas qu'à cette époque; et ce qui est ordinairement » le signe d'une grande prospérité devint alors le » signe d'une grande détresse. . »
Ces lignes semblent d'aujourd'hui : à une politique d'ostracisme a répondu le retrait d&s capitaux.
L'argent n'a pas confiance.
Tous les impôts indirects ont été progressivement en déficit, et savez-vous la raison qu'en a trouvée M. Caillaux,
Celle-là, si vous ne l'avez pas lue, je vous la donne en mille :
« La France se ruine parce que les récoltes c< sont trop abondantes ; il y a trop de blé et trop « de vin, trop de tout... »
Déjà vers le milieu de 1901, M. Caillaux ayant vu venir et sentant grandir le déficit déclarait que l'excellence de la récolte nous privait des ressources des droits de douane à l'entrée.
Fin d'année, suivant toujours le même raisonnement, il accusait encore de la continuation de ce déficit, le rendement excessif dés vignes.
Ainsi, si nous avions la disette en France, nous serions obligés de demander à l'étranger toute la production qui nous manquerait; et alors l'excessive recette des douanes viendrait apporter au budget un excédent de recettes sur les dépenses.
M. Caillaux oublie de nous dire qu'alors aussi, l'étranger nous ferait payer sur le prix de ses exportations, la différence que lui causerait l'impôt réclamé à l'entrée.
Il le ferait d'autant plus facilement qu'il saurait que nous aurions un besoin absolu de ses produits.
Ce qui revient à dire que, comme c'est nous qui payerions en réalité ces droits de douane, on obtiendrait un excédent de recettes en nous faisant payer 4e double d'impôts.
Jocrisse avait des boniments de ce genre et a toujours obtenu un gros succès de naïveté sur les tréteaux, pendant la parade qui précède le spectacle.
Oq demande □□ ministre des finances.
Que M. Caillaux pense à ce rôle, . lorsqu'il ne sera plus ministre.
Entre temps, l'Exposition nous avait apporté aussi son déficit au lieu du succès des précédentes.
Mais là encore le Cabinet, ami de l'Angle^ terre, avait trouvé pour raison que les Anglais, devant l'hostilité que nous leur avions montrée au sujet de leur guerre contre les Boërs, s'étaient abstenus d'apporter leur argent en France.
Vous voyez que le mobile était bien simple et n'avait pas demandé beaucoup d'imagination.
Pourtant, si cette raison ne vous suffisait pas, vous en trouverez peut^lre d'autres dans l'étude consacrée au ministère du Commerce.
L'EspositioD avait apporté bod déficit.
Dès le commencement de cet effondrement, le ministre des Finances, affolé et voulant couvrir sa responsabilité, signalait à ses collègues, dans une lettre qui a été publiée, la situation menaçante.
Il leur demandait :
Il De gérer les crédits mis à leur disposition avec la plus rigoureuse économie et de ne faire
appel à des crédits supplémentaires que dans des cas tout à fait exceptionnels ».
Ah bien 1 ouiche ! la danse de nos écus n'en a été que de plus belle.
Des ëconomieB, mon oher collëgael
Allez donc raconter à un jeune homme qui K fait la fête m, de changer du jour au lendemain son genre de vie. Vous aurez beau lui montrer à terme prochain les emprunts usuraires qu'il sera obligé de faire, les huissiers à sa porte, la ruine définitive. Il est sur la pente et finira toujours par rouler dans le fossé.
Comme je l'ai dit ailleurs, l'administration centrale des ministères et l'élat-major des mi-
nistres, nous coûtent plus cher que jamais. On crée des places pour employés, des bureaux nouveaux pour collection de fonctionnaires ; on fait des dépenses dont on ne s'occupera que plus tard de régulariser le crédit, et de pierre en ornière, on butte, on se relève, on glisse et on finirait en continuant ainsi, par tomber dans la fondrière.
De plus en plus hors, de lui, le ministre des Finances avait tout d'abord songé à diminuer l'amortissement de la dette de 25 millions et à émettre 25 millions de bons du Trésor.
L'idée n'était pas banale.
Voyez-vous un commerçant, pour faire face à ses échéances, réduit à émettre des billets de complaisance ; d'abord, l'opération coûte cher: les banquiers sérieux ont méfiance de ce papier; il faut commencer l'escompte au banquier véreux ou à l'usurier, en sorte qu'une partie de la somme souscrite y passe; et puis il faut toujours payer à échéance : c'est reculer pour mieux sauter.
M. Caillaux n'était pas à bout d'idées.
Le ministère des Finances d'Italie communiquait aux journaux de Rome la note suivante :
Le bruit a été répandu que le Trésor italien songe à émettre de la Rente pour se couvrir immédiate-
ment des soixeinte-qulnze millions constituant Tin-
demnitô de Chine.
Ce bruit ne repose sur aucun fondement. Le ministre du Trésor n'a jamais songé à une émission semblable dont il n'a nullement besoin, les caisses de FEtat étant abondamment pourvues pour tous les besoins ordinaires.
Deux jours après, en France, M. Gaillaux déposait son projet d'emprunt de 265 millions, garanti, disait-il, par Tindemnité qu'en trente ans devait nous verser la Chine.
Comme garantie, c'était plutôt faible, mais on était acculé. Il fallait de l'argent.
L'emprunt est souscrit vingt-cinq fois, annonça le ministère et le lundi la rente baissait de 28 à 30 centimes.
Deux messieurs causent, sur la place de la Bourse ; l'un d'eux, financier, cherche à attirer les capitaux de l'autre, rentier. Auprès d'eux, devant un bureau de tabac, s'arrêtent deux gamins :
— Je fumerais bien une cigarette, dit le premier.
— Achètes-en pour un sou, répond rautfe.
— J'en ai pas.
— Moi, j'en ai bien un, mais si je te le donne, qu'est-ce que j'aurai.
— Toi, tu feras l'actionnaire, tu cracheras.
En entendant cela, le deuxième monsieur s'entuit et court encore.
Quoiqu'en ait dit le gouvernement, nous avons fait comme le monsieur de la place de la
Je fnmerais bien une cigarette .
Bourse; nous avons tourné le dos et gardé notre argent.
Dans le même numéro du Matin, le petit ai^ ticle de tête nous conte notre fait : « Qu'en pen- « sent, dit-il en substance, nos adversaires, qui a prétendent que l'argent n'a plus confiance. « L'emprunt a été souscrit vingtrcinq fois. »
A la page trois, au bulletin financier nous
trouvons au contraire que les cours ont été triîs lourds, et que la baisse s'accentue : la raison en est, ajoute le rédacteur, que les financiers
La queue aax gaicbets de l'emprunt.
qui ont souscrit l'emprunt viennent d'être informés que la répartition' sera environ de cinq pour cent (I) et de beaucoup supérieure a celle
qu'ils avaient PP.ÉVi,*E.
Qu'en pense le rédacteur de la première note? II n'a certainement pas pris i'inspiratjoii de son toxte près de son collaborateur Ilnancier.
Car. c'est la vérité qu'il Iffut dire et faire connaître k tous :
Le dernier emprunt de 265 millions est resté entre les mains de la haute Banque.
La meilleure preuve en est dans la lourdeur constante des cours.
Je n'avais pas do qaoi payer le coupon de la renlel
Mais quel autre expédient aurait pu trouver le ministre des Finances ?
A la rentrée des Chambres, il avait déjà donné à entendre « qu'il n'aurait pas de quoi passer l'hiver ».
Devant les récriminations des banquiers que Finsuccès de l'emprunt' avait surpris et atteignait dans leurs intérêts, et qui lui reprochaient d'avoir fait son émission à une mauvaise époque de Tannée, il dut avouer a gwe, sans cela, il n'aurait pas eu de quoi payer le coupon de la rente ».
Avec de pareils procédés financiers et si l'on n'y prend garde, le crédit se resserrera de plus en plus et je crois que le temps n'est pas éloigné où Ton verra la rente au-dessous du pair.
C'est ce que comprend déjà le ministre des Finances.
Pour soutenir les cours, les Caisses d'épargne achètent et achètent de la rente, à ce point que, de temps à autre, la rente qui tend à monter sous la pression de ces achats, s'arrête brusquement.
Les comptes-rendus financiers disent alors :
(( La rente qui, au commencement de la séance, était montée à 101,35 est retombée à 101 fr., sous les achats faits pour le compte de l'Etat.
Pour tout autre acheteur, les cours se seraient soutenus et auraient conservé leur marche ascendante, expliquée facilement par les ordres d'achat supérieurs aux offres. <
fu
Pour les achats faits par l'Etat, ce n'est plus la même chose.
Et si les Caisses d'épargne n'avaient *pas donné ordre de ne pas acheter au-dessous de ,101 fr., la rente serait descendue bien au-dessous, par ce que ce n'étaient pas les acheteurs véritables qui faisaient la hausse, mais le gouvernement qui se rachetait lui-même.
Que diriez-vous d'une Société qui rachèterait ses propres titres pour créer un cours fictif ?
Cela se fait; mais les Sociétés qui usent de ce stratagème pbur donner l'illusion d'un crédit qui n'existe pas, agissent avec l'idée bien arrêtée, ou de placer leurs actions dans les mains de naïfs et de... « s'enfuir après », ou de soutenir fictivement le crédit ébranlé de leur affaire.
Il est certain que si le Cabinet ne soutenait pas le marché, il faudrait voir la rente prendre son niveau exact, qui est bien loin du degré fictif à la hauteur duquel les mesures spéciales du Cabinet, la soutiennent... mal.
C'est. toujours l'axiome du baron Louis qui est en cause.
A mauvaise politique, finances mauvaises.
Si nous n'y mettons bon ordre, cela ira encore de mal en pis.
Admettons pour un instant, que, par notre
négligence, noire abstention, par le manque d'union, nous laissions ce ministère au pouvofr.
Qu'arriverait-il ?
C'est alors que Timpôt sur le revenu reparaîtrait à rhorizon et, en moins d'une session, se- Td^it de suite, voté, appliqué.
Pensez donc que, pendant quatre ans, on n'aurait plus à nous consulter !
Il nous faut agir ; il faut nous dire que, si Tannée 1901 que Ton peut considérer comme une bonne année moyenne, s'est soldée par un déficit de plus de deux cent millions, que deviendrons-nous avec une mauvaise année, si nous avons les gérants actuels ?
Et c'est pourquoi je me répète : Il faut par Vunion, amener la chute du ministère. .
Plaie d'argent n'est pas mortelle... à moins qu'elle ne dure I
Au Ministère des Affaires Étrangères
M. de Talleyrand. — L'uniforme de M. Dclcassé. — Douce franchise. — Nos bons amis les ennemis.
— Egérie. — Un excellent voisin. — Le Concert .. Européen. — u Le coq Gaulois grattera le sable. »
— « Mon cher ami ». — L'alliance. — La pipe du bohème. — Voyage électoral. — L'opinion en Russie et M. Delcassé. — Un mot de M. Chamberlain. — Pauvres Boers. — Lazarille et son camarade:
En paillasse, Talleyrand
S'avance, clopin, dopant,
Bleu, rouge, blanc.
Messieurs, leur dit-il, Mes couleurs sont les vôtres;
Tenez, j'ai du fil Pour en coudre bien d'autres
A mon habit....
Ce couplet qui date de 1830, s'il définit assez bien le diplomate que fut M. de Talleyrand, ne saurait s'appliquer à M. Delcassé.
Comme au Foreign OfTice en Angleterre, le
vieux ministre français avait pour règle de conduite « qu'en diplomatie, la parole a été donnée « à l'homme pour déguiser sa pensée ».
On ne fera pas à M. Delcassé le reproche d'imiter Talleyrand.
Pour ne pas être traité de paillasse, il s'est carrément montré vêtu de . rouge. Mais ce n'est pas comme vous pourriez le croire, le rouge des drapeaux qui oni^ défilé un jour devant le Gouvernement sur la place de la Nation, — rouge nuance Millerand ; — ce n'est pas non plus l'aristocratique habit rouge des veneurs, — nuance Galiffet. — C'est mieux que cela 1 II a pris, sans barguigner, ouvertement, la petite veste rouge des gardes de la reine Victoria et actuellement du roi Edouard VIL
Etre ministre des Affaires Etrangères d'après lui, c'est dire d'avance tout ce qu'on fera ou ne fera pas, de façon à ce que les autres puissances n'aient plus à s'occuper de vous, et ne jamais oublier d'y ajouter l'éloge de l'Angleterre.
Dans tout son ministère M. Delcassé a été l'homme-lige de nos voisins d'Outre-Manche.
Quelles peuvent être les raisons qui l'ont guidé lorsque, dès le premier jour, adoptant une ligne de conduite absolument contraire à celle de tous ses prédécesseurs, il a pris une
position aussi désastreuse pour la politique Trançaiseî
La loi de l'atavisme, chère à M. Zola, es I elle en cause î Je ne le crois pas : M. Delcassé est du Midi et l'a souvent prouvé.
La raideur et l'impeccable correction du cos-
Lail tume britannique l'onfrelles amené à aller se taire blanchir à Londres î Ce qui serait vrai pour un de ses collègues ne saurait guère lui être applicable.
14è LES OPINIONS DE JACQÙ* BONHOMME
Ne serait-ce pas plutôt que quelque Egérie, toute dévouée à l'Angleterre, le guiderait de ses conseils et lui dicterait ses décisions?
Car enfin, conime je ne me lasserai jamais de le répéter, il n'y a pas d'effet sans cause et si je vois les effets, je ne sais à quoi les attribuer, à moins d'écouter les racontars de gens qui se prétendent bien informés. Or en fait de racontars, je suis un peu comme Soubise à qui l'on reprochait d'avoir rendu deux fois mère une danseuse de l'Opéra, et qui répondait : « Il ne faut jamais ciboire que la .moitié de ce que Ton raconte. »
Si j'ai dit plus haut que M. Delcassé nous avait conduit dans une voie néfaste, c'est que l'opinion unanime le répète, et que pas une voix ne s'élève pour protester.
Un des amis de M. Delcassé, M. Etienne, qui est en même temps un des hommes les plus compétents en la matière, a pu lui dire, dans un réquisitoire qui a duré près de deux heures, qu'il nous conduisait à la ruine.
La veille, tout fier, M. Delcassé était venu affirmer, avec quelque audace, à la tribune « que toute cause de conflit avec l'Angleterre « aivait disparu et que nos relations étaient (( excellentes... »
Je ne suis pas diplomate, mais il me semble
qu'il est difficile d'être mal avec son voisin quaJid on fait tout ce qu'il veut. Ce voisin, en labourant, prend chaque année une ou deux
Le réquisitoire de M. Etienneraies sur votre champ ; il met sa vache paître dans votre pré ; il vient pêcher sar la rivière qui vous appartient ; pour un peu il mangerait voS'
servations même si '■>
elle ne penchait pas sur lui et vous la couperiez pour lui faire plaisir. Après cela, vous dites tout fier: « Je vis en très bons rapports avec mon voisin. »
Voilà le raisonnement de M. Delcassé, et
M. Etienne, un des amis du cabinet, prenant point par point tous les sujets de plaintes que nous . pouvons avoir contre l'Angleterre, a répondu vertement aux boniments du ministre, en lui prouvant que, même avec toutes ses concessions, il n'avait obtenu de l'Angleterre que vexations et injustices.
En somme, si j'ai bien compris, nous ne comptons dans le concert européen que. parce que nous nous effaçons.
Nous sommes satisfaits d'affirmer que tout-es nos actions ont pour but le bien général de l'huinanité, la France devant toujours être la nation noble et généreuse qu'aucun intérêt ne guide.
Mon ami Thomas aurait-il raison et» serionsnous bons à en être bêtes?
J'en ai peur quand je vois ce qu'on nous fait faire.
Il y avait un grand territoire au Sud de l'Afrique, le sultanat de Zanzibar. En 1862, un traité au bas duquel se. trouvaient les signatures de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne, en garantissait l'indépendance absolue. Pendant près de trente ans ce traité avait été fidèlement respecté; tnais d'autres diplomaties que la nôtre se rappelèrent la maxime de Bismarck : w N'imi* « tons pas les nations qui ne cessent de coller
« à des treiités ne répondant plus à leurs inté- « rôts. ))
C'est ce qui nous est arrivé là-bas.
Tout à coup nous apprenons, sans que la convention conclue ait été dénoncée, que les deux autres puissances s'étaient partagé le pays. Ce n'est pas plus difficile que cela .
Nous protestons et le ministre anglais nous répond : « C'est vrai, nous n'avons plus pensé (( à vous et au traité de 1862. Pour vous dédôm- « mager nous allons vous donner, en toute pro- « priété, et suivant une ligne de démarcation « très avantageuse pour vous, tout le Nord de (c l'Afrique. Vous aurez-là un empire immense. »
Mais, comme disent ceux du Midi, dont est M. Delcassé, le bougre savait bien ce qu'il faisait.
Dumanet, dans un dessin du Charivari, définissait l'Afrique un pays « ousque la terre, c'est du sable I » Il ne connaissait que cette partie-là. Plus bas, beaucoup plus bas sont d'immenses contrées peuplées et fertiles ; les Anglais nous ont cédé le haut qui nous appartenait.
Comme l'a dit textuellement lord Salisbury, premier ministre d'Angleterre, ils ont donné « au coq Gaulois quelques sables à gratter ». Et le propos est authentique. Il a été répété à la tribune française ; il a même semblé tout naturel:
pas une protestation ne s'est élevée. Par contre ils ont gardé là-bas la région fertile ; et nous
Qaelqnes grains de sable à gratter.
avons signé cela, lorsqu'ils y avaient de plus l'avantage de nous faire reconnaître leur droit die propriété sur des territoires où ils n'avaient jamais planté leur drapeau.
D'autres exemples: Nous étions les amis fidb- ,. les -du Négus Ménélick. A Djibouti, nous pouvions réunir tout le transit de son empire ; le chemin de fer construit avec les capitaux français serait, sans une mise en demeure à M, Delcassé, entièrement aux mains des Anglais qui en auraient accaj)aré les actions comme ils ont fait autrefois pour le canal de Suez,
Avant peu, si l'on n'y prend garde, auprès lie Ménélick, ils auront placé confidents et persunnel. Adieu l'iAfluençe française 1
" Et cela n'empêche pas l'Angleterre de nous chercher chicane partout, à Terre-Neuve comme en Abyssinie, au Maroc comme au Siam.
Cela n'empêche pas non plus M. Delcassé d'afQrmer nos bons rapports avec l'Angleterre.
En cela'il diffèrei d'opinion avec M. Etienne qu'il appelle a. son cher ami ».
Voiei la définition de la situation de la France vis-à-vis de nos voisins, d'après M. Etienne.
« Malgré les préoccupations qui assiègent en H ce moment l'empire Britannique, sa diplo- « raatie ne cesse d'entretenir sur bien des « points, où nousi avons des droits incontesla- « blés, des agitations et des contestations. »
Et M. Etienne le prouve en passant en revue depuis Pachoda les agissements des Anglais en Asie, en Afrique, à Terre-Neuve et dans nos possessions d'Océanie.
Comme nous voilà en bons termes avec l'Angleterre et que deviennent les affirmations vraiment trop osées de M. Delcassé, qui du reste n'a pu répondre un mot à ce réquisitoire.
Il est vrai qu'il nous reste l'alliance Russe. I avait même été question d'un voyage de M, li Président de la République en Russie dans U quinzaine qui précédera les élections.
Lorsque les journaux annoncèrent cette nou velle, je ne pus m'empêcher de comparer cetti manœuvre aux manifestations de la fête di 14 Juillet. La première année j'ai personnelle
ment acheté un nombre considérable de lampions ; c'était un enthousiasme général. L'année suivante fut encore très bien ; la troisième année bien, maintenant c'est un simple jour de tête. Heureusement que l'empereur Nicolas II,
C'était an eothouBissme général I
mieux inspiré, a refusé de s'associer à cette pression électorale : le voyage est remis au mois de juin.
Comparant les entrevues Franco-Russes aux fêtes du 14 Juillet, jeserais désolé qu'on me prêtât la moindre idée de médire de l'alliance que nous avons contractée avec la Russie, à une époque plus prospère que celle que nous traversons. L'alliance Russe, c'est notre sécurité et notre garantie. Préparée de longue main et ccms-
tituée à son heure par d'autres hommes que notre Anglais du ministère, cette alliance nous garantit contre toute agression de puissances coalisées.
Mais le gouvernement que nous subissons en joue un peu trop, et me rappelle le bohème à qui Ton parlait de la laideur de sa pipe et qui disait fièrement : « On m'en a donné une plus belle pour aJler dans lemonde. »
Tel notre ministère : on lui reproche ses relations douteuses, ses actes à l'intérieur, sa veulerie à l'extérieur, il vous répond en redressant la tête : « Mais j'ai l'Alliajice-Russe. »
Tout cela c'est peutrêtre très malin pour les très naïfs. Il ne faudrait cependant pas oublier que ce ne sont pas les hommes actuellement au pouvoir qui ont fait cette alliance, mais nos amis qu'ils ont renversés ; et on pourrait leur rappeller à presque tous que si l'alliance Russe a été conclue, cela a été malgré eux. Ces messieurs préféraiient l'alliance Anglaise et même Allemande. A ce point, que depuis leur arrivée au pouvoir, ils l'ont constamment prouvé par leurs paroles et par leurs actes.
Aujourd'hui dans un but électoral, ils voulaient envoyer promener le Président de la République en Russie.
Nous pouvons être certains que, du fond du
cœur, l'Empereur de Russie et son peuple n'aiment pas notre cabinet actuel.
Ils lui font bonne mine/ parce que, si Ton a un véritable ami, on a de la peine à le voir mal entouré ; mais on ne lui retire pas pour cela son affection. Pourtant oii ne l'aborde plus avec la même cordialité.
M. Waldeck-Rousseau peut être tranquille :
nous ne nous serions pas laissés prendre à la' manœuvre sentimentale de l'entrevue.
Si l'on veut du reste savoir l'opinion de la presse russe sur notre ministre des Affaires Etrangères voici ce qu'en dit l'un des plus grands journaux de SaintrPétersbourg, et l'on sait qu'en Russie les journaux sont soumis à la censure et ne se permettraient pas d'émettre une opinion absolument contraire à celle de l'Empereur.
« Les diplomaties anglaises et allemandes « sont à la hauteur de leur mission; si les diplo- (( maties du reste de VEurope avaient la même c( énergie^ bien des choses seraient chan- « gées,,, » '
Je ne crois pas qu'il s'agisse là de l'Italie, de l'Espagne, ou même de l'Autriche ; et c'est bien nous qui devons être en cause, ou plus personnellement M. Delcassé.
Et si notre Anglais voulait feindre d'en douter
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encore, il devra se rappeler que M. de Witte, ministre des finances de Russie dans un entretien qui n'a pas été démenti, s'est exprimé plus sévèrement encore sur notre politique étrangère depuis l'arrivée au pouvoir du ministère Waldeck-Rousseau. 1
Au reste l'inquiétude a été assez forte à certains moments à la cour de Russie pour que le comte Mouraview se. déplaçât et vînt en France et pour que M. Delcassé dût aller à Saint-Pélersbourg.
Les rapports ont repris d'une façon régulière et le modus .vivendi, tant que durera ce ministère, paraît définitivement réglé.
En attendant, M. Chamberlain n'en continue pas moins ses vexations et ses rodomontades ; et il y a quelques jours, oubliant comme d'habitude les services de son ami, M. Delcassé, il pouvait s'écrier avec emphase :
« L'Angleterre a vaincu les flottes Hollan- « daises et Françaises à Gampredon et à Abou- « kir; que l'on s'en souvienne! »
Il nous reste à constater au passif de M. Delcassé bien des choses; mais ce sont moins fautes ou crimes de son ministère particulier que dti cabinet tout entier.
Cependant, au sujet des Boers, à l'indifférence du gouvernement, M. Delcassé, grand ami des
Anglais, a ajouté quelque chose de personnel et dont il me faut parler.
C'est une chose vraiment curieuse de voir que tous les peuples, France, Allemagne, Russie, Italie, ceux du Nord et ceux du Midi, ont eu un élan d'indignation lors de l'agression des Anglais contre le vaillant petit peuple Boër. Tous se sont levés: manifestations populaires, protestations à toutes les tribunes parlementaires, énoncées et appuyées par l'unanimité des représentants, de l'extrême droite à l'extrême gauche, rien n'a manqué.
En France, de M. Sembat à M. Etienne, de M. Etieiine à M. Ribot, de M. Ribot à M. de Cassagnac, pas un n'a hésité à déclarer que cette guerre était la plus monstrueuse des infamies.
Et pourtant pas un gouvernement rt'a bougé, tant sont grandes les défiances qu'à su faire naître l'Angleterre entre les grandes puissances.
Mais il manquait un dernier abandon, abandon purement moral, qu'on aurait dû épargner à la vaillante petite nation qui, depuis trois ans, lutte et meurt pour son indépendance.
A la Chambre française, trois députés de nuances bien différentes, MM. Georges Berry, et Clovis Hugues et M. l'Abbé Lemire demandaient au gouvernement bien peu de chose.
Devant l'épouv^ritable mortalité. des camps de
concentiation où les Anglais ont parqué les femmes et les enfants Boers; ils désiraient que le gouvernement .« s'entendît avec les puisce sances signataires de la conférence de La « Haye, pour que l'application en fût étendue « aux républiq-ues Sud-Africaines. » C'était bien peu de chose, un simple vœu.
« Tâchez, lui disait Glovis Hugues, de créer la « concentration de l'Europe dans la justice et la « pitié, pendant que l'Angleterre crée la con- « centration de la mort dans la barbarie. »
Qu'a répondu M. Delcassé deux jours avant la démarche qu'entreprenait la petite reine de Hollande ?
Il a plaidé la cause des Anglais, moins inhumains qu'on ne le pense, a-t-il dit.
Et 11 a, par là même, donné une approbation à des actes infâmes, alors que les signataires de la Convention de la Haye s'étaient engagés à ne faire la guerre que « selon les principes du droit « des gens, tels qu'ils résultent des usages éta- « blis entre nations civilisées, des lois de i'hu- « manité et de la conscience publique. »
Et lorsquei l'on reprochera à l'Angleterre cet assassinat journalier d'enfants et de femmes, M. Chamberlain pourra dire : « Mais je ne fais « rien d'extraordinaire, demandez plutôt à « M^ Delcassé. »
ihS LES OPINIONS DE JACfJUES BONHOMME
Dans (( Lazarille de formes », il y a un chenapan qui, lorsqu'il est accusé de quelque méfait, jure ses grands dieux qu'il n'est pas coupable,
Demandez plulàt à Lazarille.
et, se tournant vers son complice, s'écrie ; Demandez plutôt à Lazarille I
M. Delcassé est le Lazarille de M. Chamberlain.
Plus tard, lorsque l'on écrira l'histoire de ces deux années, on constatera que jamais ministre ne lut plus plat valet de bourreau.
vu
A rinstruction Publique
Voyages d'agrément. — Le chariot de Thespis. — L'argent des autres. — Contre la liberté. — Une plate besogne. — Brisson régnant. — M. Aynard et M. Ribot. — Pauvre homme ! — Ce qu'il faut conclure. — Le tambourinaire.
A rinstruction Publique, M. Georges Leygues, qui est du midi autant et plus que M. Delcassé, ne se sera pas ennuyé jusque dans ces derniers temps.
On parlera longtemps là-bas — au pays — des nopces et beuveries, des excursions à travers la contrée et des incursions dans le domaine de la haute fantaisie que se sont offerts les félibres sous la direction de M. Leygues, grand maître de TUniversité et ministre des Beaux- Arts.
Je ne rappelle que pour mémoire le décret où, Napoléon de la rue de' Grenelle, il a traité
de si belle façon la Comédie Française ; les notes où, sous la dictée de M. Gaillaux, il déclarait vouloir empocher les revenus de la Société des Artistes français, et vingt autres affaires de ce genre. Ce sont là choses' secondaires.
J'aurais même passé sous silence bien des injustices, bien des erreurs : en cela encore, il n'avait qu'imité ses collègues.
Je crois même que j'aurais oublié de parler de lui, si dans une question vitale pour la France, il n'avait, derrière son chef M. Waldeck-Rousseau, accepté une position qui ne lui sera pas pardonnée.
Depuis deux ans, la Gommiseion de l'Enseignement avait étudié la réforme de l'enseignement secondaire.
Elle avait chargé M. Ribot, son président, d'apporter à la tribune un projet sérieux, discuté dans ses moindres détails.
Avec sa haute autorité M. Ribot avait exposé le projet et le gouvernement pour cette fois était d'accord avec lui. Du reste à la Commission de l'Enseignement tous les partis de la Chambre étaient représentés.
On allait donc avoir une loi volée presque à l'unanimité.
Mais M. Henri Brisson était là.
La loi Falloux, qui a établi en France la liberté de renseignement, a permis aux pères de famille de choisir l'établissemenl oii il leur plaît de faire élever leurs enfants : dans un lycée ou
<' Les tenant par le col, il lenr dit : allez I ••
dans un collège, dans un établissement libre laïque ou congréganiste, peu importe la maison. Ce qu'on demande à l'élève, qui aspire à l'entrée des écoles spéciales, que ce soit l'Ecole Polytechnique ou Saint<:yr, l'Ecole Normale, Centrale ou les Arts et Méfiers, c'est de se clas-
ser aux examens d'admission, de façon à prendre rang dans le nombre de candidats à recevoir, arrêté par le ministre chaque année.
Mais M. Brisson et avec lui les sectaires radicaux et socialistes, voudraient qu'on ne pût entrer dans une école du gouviàmêraent qu'après avoir passé par un établissement de TEtat pendant plusieurs années.
C'est toujours le même ostracisme et la même tache originelle dont je parlais au sujet du projet du général André avec cette aggravation que l'exclusion s'étendrait à toutes les écoles spéciales et à tous les emplois publics.
Je sais bien que M. Brisson n'avait pas dit en termes formels, qu'il visait directement la suppression des établissements concurrents.
Il avait dit « Je ne me prononce pas ». Ce qu'il voulait cependant, c'était à n'en pas douter la destruction de l'enseignement libre et personne à la Chambre, malgré cette réticence, n'a eu d'illusion à ce sujet.
C'était, dans sa pensée intime, l'acheminement vers le monopole de l'Etat.
Si cette théorie était du reste mise à application, ce serait l'effondrement de notre Université de France, qui jusqu'à ce jour a tenu un si haut rang parmi les Instituts de l'univers entier. ^
Sans concurrence, il n'y a plys d'initiative, plus de luttes généreuses, plus d'émplalîon possible : le monopole c'est la ruine 1
Ce jour-là, les radicaux qui l'ont déclaré toute leur vie, ont passé outre, et M. Brisson a proposé un ordre du jour où il était dit que la Chambre :
(( Adhérait au principe de la proposition
Université BrisBon.
faite au Sénat et déjà favorablement accueillie par cette Assemblée. »
Ainsi la Chambre des députés, alors qu'elle avait constitué une commission pour étudier cette question capitale de l'enseignemenf, et que. cette commission lui apportait le résultat d'un travail de deux ans, allait consentir, sous la direction de M. Brisson, à enregistrer après
164 LES OPINIONS DE JACQUES liONUOMME
une discussion de dpux minutes, une opinion émise au Sénat et qui ne lui avait même pas été notifiée.
Et ce vote était demandé par ceux mêmes qui avaient seuls, et pendant de nombreuses années, réclamé la suppression du Sénat ou tout au moins sa situation réduite à celle d'une Chambre d'enregistrement. .
Et ces mêmes députés, renversant leurs opinions premières, demandaient à devenir euxmêmes de simples enregistreurs des avis du Sénat.
Le gouvernement qui jusqu'à ce moment avait marché d'accord avec la Commission, devait donner son avis.
La situation n'était pas commode. Elle eût été impossible pour tout autre que M. Waldeck- Rousseau.
Que fait le Président du Conseil? Sans perdre le nord, et n'oubliant pas qu'il était lui-même élève des Jésuites, il s'était tenu ce raisonnement.
Voilà une affaire bien inopportune. Il me faut, malgré mes déclarations, voter avec M. Brisson qui me l'ordonne; mais serais-je suivi par la majorité. Ce projet est tellement contraire à toute notion de justice et de liberté, que certains vont lâcher pied.
C'est la chute !
Et alors que fait M. Waldeck-Rousseau ?
Tournant vers le centre des yeux langoureux, il commence par déclarer (t qu'il ne faut pas « d'équivoque et qiie le gouvernement n'accep- (( tera jamais V établis sèment du monopole de (( VUniversité, »
Vous croyez peulrêtre qu'il a lâché M. Brisson et que l'affaire est enterrée ?
Pas du tout! il ajoute en terminant: « Gomme « nous sommes partisans d'autres réformes, le « gouvernement n'a pas d'opposition à faire à « l'adoption de l'ordre du jour de M. Brisson. »
La conclusion était tellement contraire au commencement de la déclaration, que malgré la gravité exceptionnelle de la question, la moitié de la Chambre ne put s'empêcher de rire de pitié.
Ainsi, c'était là le Waldeck des temps passés!
Eh bien oui I mes amis, c'était lui, toujours sceptique, toujours malin, toujours en équilibre.
Le gouvernement n'a pas d'opposition à faire, cela voulait dire: si l'amendement Brisson n'est pas voté, le Cabinet n'est pas atteint puisqu'il n'a pas fait sien cet amendement ; s'il est voté,
.Mf^a
tout est bien puisque moi, Waldeck, je ne m'y oppose pas.
Voyez-vous cette malice cousue de fil blano î Mais nos amis, n'acceptant pas cette échappatoire, revinrent à la chatte.
Dans une magnifique improvisation, M. Àynard essaya de lutter encore. Résistant à cet
M. Aynard k la Iribnne.
étranglement de la liberté par les sectaires de la gauche radicale, il s'écriait :
-~ Je rappellerai à mon tour une interruption, partie en 1850 de la Montagne, l'extrême -gauche d'alors, pendant une tirade éloquente de M. Thiers où il définissait la République : « La République, s'écria l'interrupteur de votre parti, c'eat la liberté donnée à tout le monde ! n Je vous somme de tenir votre pro-
Et de son banc, M. Ribot, dominant le tumulte lançait à nos adversaires cette riposte :
C'est la démission de la Chambre devant le Sénat. Vous pouvez vote;* cet ordre du jour. Le pays jugera ce qu'il vaut. Au nom du régime parlementaire, j'ai le droit de protester et de constater que vous, qui ^tes le parti qui a toujours demandé la suppression du Sénat, vous êtes arrivés à ce degré d'humilité visà-vis de l'autre Chambre, de déclarer votre adhésion, non à une loi librement discutée à la tribune, mais à quelques mots tombés dans le mystère d'une commission de cette assemblée. *
Je dis que cela n'est pas digne de la Chambre !
Malgré ces appels à la dignité, cette évocation de liberté, 266 députés ont voté Tordre du jour sectaire de M. Brisson et dans ce nombre se trouvent les noms de tous les ministres qui font partie de la Chambre.
De nos représentants, 242 ont repoussé avec indignation la proposition.
Retenez bien ces noms, mes chers amis ; car jamais le ministère n'a mieux tranché la question et séparé la Chambre en deux partis :
Les oppresseurs, qui, après s'être prévalus autrefois des grands principes de liberté qui depuis 1789 sont la base de la société française, ont renié leur origine, une fois arrivés au pou-
voir, et ont voulu qu'il n'existât plus en France, d'autre possibilité de penser que de penser comme euX.
Et les défenseurs de la liberté individuelle pour qui le droit de penser et de vivre comme il convient individuellement à chacun, n'est soumis qu'à cette obligation de ne pas entraver la liberté du voisin.
Rappelons-nous toujours que quiconque touche au voisin, nous touche : Aujourd'hui moi, demain vous I
En 1898, vous souvenez-vous que nous avons rejeté pas mal de candidats à cause de l'Affairé ? Demandez plutôt à M. Reinach ! D'autres, qui ont varié depuis, n'ont été élus que parce qu'ils se sont déclarés alors pour la France et l'armée contre l'étranger.
Le vote du 14 février sera de même un moyen sûr de juger nos candidats :
A ceux qui sont actuellement députés, nous demanderons :
^^« Avôz-vous voté Tordre du jour de M. Brisson ? »
S'ils nous répondent : non, acceptons-les de toute confiance.
De même pour les nouveaux candidats : nous leur dirons :
Auriez-vous voté cet ordre du jour ? Et suivant leur réponse nous les accepterons ou les rejetterons.
M. Henri Brisson nous a fourni là le meilleur moyen de nous reconnaître d'une façon certaine.
Nos adversaires ont oublié un instant cette maxime, et les voilà pris à leur propre piège.
Ils auront beau nous en conter de toutes les couleurs et essayer de se rattraper aux branches. Il est trop tard I
Sur cette question moins que sur toute autre nous n'accepterons d'excuses et de raisons.
Mais me voilà bien loin de M. Georges Leygues qui, de son petit vote, contraire à ses déclarations, a appuyé cette énorme infamie.
Le pauvre homme ne pouvait faire autrement.
N'était-il pas solidaire du Cabinet? Lorsque M. Brisson le tenait dans sa poigne ainsi que M. Waldeck-Rousseau, je vous assure que les deux ministres n'en menaient pas large.
Quand mai sera venu, et l'aubépine en fleurs, après les élections, nous leur aurons rendu un peu d* repos et créé des loisirs.
On m'assure que M. Leygues n'en est pas fâché, et qu'il préférera ce calme à la férule du pédagogue de la Pranc-Maçonnetie.
Tu! ta ! pan ! pan !'
Au Ministère de TAgriculture
Tout le monde descend. — Les bagages. — Le Crédit agricole. — Une excellente loi et une très mauvaise circulaire. — Nul, excepté nos amis....
— De l'argent pas cher. — Je déposerai.... — Dévoré par lui-môme. — Les ouvriers agricoles.
— Maréchaux et vétérinaires. — Débiteur et créancier. — Conclusion. — La reconnaissance est une vertu. ^
Quand débarquera en mai prochain, le cabinet Waldeck-Rousseau, regardez les bagages de chacun de ses membres.
Ceux de M. Jean Dupuy, ministre de TAgriculture, seront des plus volumineux, mais à part quelques petits objets très lourds où seront enfermés les actes néfastes, le reste ne sera qu'outres remplies de vent, paroles en Tair et vains engagements.
Pour que mon dire ne paraisse pas être
affirmé à la légère, je vais prendre quelques faits qui en diront plus.
Une des plus grosses gênes de la petite culture a toujours été de n'avoir pas en réserve d'argent d'avance.
Les bagages de M. Dapuy.
La terre étant de moins en moins productive au petit cultivateur et au vigneron, il leur faut battre son blé, vendre son vin, sa paille ou son foin, en un mot réaliser sa récolte sitôt faite parce qu'il faut de l'argent pour le propriétaire, les impôts, la semence, les travaux de préparation des vignes, et dès lors, ils ne peuvent attendre le moment plus propice où le blé, le vin, la paille ou l'avoine étant à un plus haut cours, son bénéfice en serait augme^nté d'autant.
Jusqu'en avril 1899, le cultivateur avait dû,
. lorsqu'il se trouvait gêné, emprunter de ci, de là, en payant un intérêt très lourd, l'argent dont il avait besoin.
Par la loi du 31 mars 1899 qu'avait lait adopter
9 corbeanx s'abattent sur les meules I
M. Viger, alors ministre de TAgriculture, l'Etat mettait une somme de 40 millions, à la disposi-
174 LES OPINIONS DE JACQUES lONHOMME
lion des caisses régionales de Crédit agricole, et cela à titre purement gratuit, sans intérêt.
Enûn on allait pouvoir respirer, trouver de l'argent facile, et ne plus être à la merci des corbeaux qui s'abattent sur les meules.
Et Ton ne devait pas s'arrêter en chemin.
Les amis de l'agriculture, disait un des nôtres,
c(... n'auront le droit de se reposer qu'après que tous les arrondissements de la France auront leurs banques mutuelles locales et que celles-ci seront partout reliées entre elles par de puissantes banques régionales. Quand cela sera fait, Fagriculture auraen mains l'instrument de son émancipation et elle sera maltresse de ses destinées ; elle sera en situation de conjurer toutes les crises qui viendraient s'abattre sur elle et son avenir ne dépendra plus que de son initiative et de son courage. »
Le but de la loi était précis mais il était loin de faire partie du programme du pai'ti cosmopolite et le ministère de Défense des intérêts étrangers était là.
La loi acceptait au prêt gratuit à la culture, toutes les sociétés sans distinction d'origine.
Il suffisait, disait la circulaire ministérielle, que toute soci(:Lé encaisseur « soit régie par la (( loi de 1867 ou par la loi de 1894, pour coopérer (( à la constitution d'une caisse régionale de Cré- « dit agricole mutuel. La seule condition impo- « sée est qu'elle soit mutuelle et exclusivement « agricole ».
C'était du reste rapplication des commentaires qu'avaient donnés de la loi les orateurs pendant la discussion au Sénat.
Qu'a fait M. Jean Dupuy?
Vous chargez une personne de la distribution de fonds que vous lui remettez : cette distribution est parfaitement déterminée et lorsque vous lui demandez compte de l'emploi de ces fonds, vous trouvez que si Jean, Jacques "et Pierre auraient dû recevoir ce que vous leur aviez réservé, Jean seul a touché le tout parce que Jacques avait plaisanté votre distributeur et que Pierre ne l'avait pas salué dans la rue.
Voilà comment a agi, pour les cultivateurs, le ministre de l'Agriculture.
A celles des sociétés qui étaient soupçonnées d'être composées de membres hostiles au Cabinet, on a refusé toute subvention.
Pensez comme . nous, appuyez-nous et vous pourrez compter sur notre aide.
Mais si vous voulez conserver votre indépendance, bonsoir, je ferme ma porte.
Et la loi ?
Ah bien ouil la loil
M. Jean Dupuy a fait plus :
Des syndicats spéciaux d'amis politiques, plus ou moins agricoles — plutôt moins que plus — se sont immédiatement formés.
Il suffisait pour cela d'une décls^ration sur papier timbré remise à la mairie, et on leur déposait de suite à titre absolument gratuit, des fonds que certains d'entre eux ont prêtés à intérêt. .
Tout cela n'a cependant pas été sans plaintes ni récriminations. La circulaire du ministre de l'Agriculture qui contredisait la loi même et excluait du prêt agricole les syndicats formés sous la loi de 1867, était un abus de pouvoir.
Le Ministre, pour gagner du temps, a annoncé qu'il allait consulter la Commission de l'Agriculture.
Mais, ni M. Méline, ni M. Ribot qui faisaient partie de cette commission, ne partageaient l'avis de M. Jean Dupuy.
Se souvenant des maquis de la procédure, du temps où, huissier vrue Montmartre, il exploitait toutes les ambiguïtés ou les obscurités de nos lois, il attendit, promit, et, finalement, à fin janvier 1902, il annonça qu'il allait déposer un nouveau projet de loi très explicite, alors qu'on était à moins de deux mois de la période électorale et qu'il sait qu'on arrivera tout juste à voter le budget.
Voilà déjà, dans les bagages dont je parlais^ tout à l'heure, .un petit paquet assez lourd de
vilenies, accompagné d'une outre gonflée de vent.
S'il n'y avait que celle-là !
Voulez-vous qu'avant de passer à une autre, ]e vous raconte une anecdote amusante.
Les maqnis de la procédure.
M. Jean Dupuy est tout à la fois ministre de l'Agriculture et journaliste.
A son journal, le Petit Parisien, il a joint une publication hebdomadaire, l'AgncuUure nouvelle qu'il a exposée en 1900 dans la classe 68.
Là, M. le Ministre a décerné à son journal une médaille d'or !
Je ne puis, en pensant à cette situation gro-
tesque, m'empêcher de rappeler un souvenir de jeunesse.
Le maire d'une petite commune de Normandie, — j'ai le nom sur le bout d6 la langue — avait à adresser comme particulier une demande à la préfecture. La signature devait être , légalisée par le maire.
Il prit sa meilleure plume, fit sa pétition, la . signa : Garnier. C'était son nom ; et au-dessous, il écrivit : « Vu pour légalisation de la signature Garnier ci-dessus.
Le Maire, Signé : Garnier. »
Avec le cachet de la commune, tout lui semblait en règle.
M. Jean Dupuy, ministre de l'Agriculture, a décerné à M. Jean Dupuy, publiciste, une médaille d'or.
Si les ministres avaient encore un uniforme, mon ami Graind'Orge aurait là à nous dessiner un joli maître Jacques !
Voulez-vous savoir maintenant ce qu'a tait le ministre de l'Agriculture pour les ouvriers agricoles.
La loi de 1898 sur les accidents du travail, ne visait pas les accidents agricoles, puisqu'elle ne spécifiait que « les accidents occasionnés par l'emploi de machines agricoles ou de moteurs inanimés ».
M, Boucher, alors ministre du Commerce, avait annoncé d'accord avec son collègue de l'Agriculture, qu'un projet de loi allait être dé-
Médeillé par soî-mème.
Mais les événements se précipitèrent, l'Affaire survint. D'autres prirent le pouvoir. Bien des fois depuis 1899, on réclama à M. Jean Dupuy, le dépôt d'un projet,
It promit, promit toujours; le 30 janvier il promettait encore. On pense qu'il déposera ce pro-
jet la veille de la clôture et à la fin des pouvoirs de la Chambre actuelle, ne serait-ce que pour servir d'argument ou de réponse aux amis du ministère.
Encore une outre remplie de vent I
Continuons :
Une corporation agricole, celle des maréchaux ferrants n'a pas été défendue, mais a été attaqué par M. le ministre de l'Agriculture.
Tout le monde sait que, dans nos campagnes, les vétérinaires diplômés d'une école du gouvernement sont très clairsemés.
Les maréchaux ferrants, — patrons et ouvriers — deviennent en beaucoup d'endroits, de précieux auxiliaires du cultivateur.
Par des soins immédiats, souvent ils ont sauvé une bête qui serait morte, le temps d'aller chercher le vétérinaire qui habite à une ou même à deux lieues de là.
Désormais, il va leur falloir laisser crever les animaux de leurs clients, sous peine d'une forte amende, et même de prison en cas de récidive.
L'exercice, sans diplôme, de l'art du vétérinaire va être assimilé à l'exercice illégal de la médecine.
Qu'en pensent les maréchaux ferrants et qu'en pensent les cultivateurs ?
Mais quels bons agents électoraux va avoir le ministère avec certains vétérinaires ! Cela ne vaulil pas la peine de défendre aux maréchaux de faire profiter les cultivateurs de leur prompt secours en donnant les premiers soins aux animaux en cas d'accident.
Maréchaux et vétérinaires.
On pourrait continuer ainsi pendant vingt pages.
La question des vins, le régime des sucres, l'élevage, l'écrasement des départements producteurs de cidre, toutes les questions vitales dL' l'agriculture ont été traitées par M. Jean Dupuy avec la même désinvolture fcu la même partialité.
D'autres actes ont môme un côté odieux qu'il me faut signalf r.
L'Etat alloue chaque année des primes* à certaines cultures pour les encourager et conserver nos industries nationales.
Telle est la prime des chanvres.
L'année dernière, des cultivateurs ont été poursuivis par leur percepteur pour non-paiement de leurs impôts, alors que l'Etat leur devait une somme dei beaucoup supérieure au montant de ces impôts !
Je suis cordonnier, j'ai fait à mon voisin le boucher, une paire de chaussures de 18 francs. De mon côté, je luj dois 12 francs de viande qu'il m'a fournie à crédit ; il est évident qu'il ne peut rien me demander puisque je lui remettrais sa note, et qu'il aurait six francs à me verser.
La compensation s'établit lorsque les dettes sont reconnues, au commerce comme dans la vie civile.
Il paraît, qu'avec M. Jean Dupuy, ce n'est pas la même chose.
Payez d'abord le peu que vous me devez,je vous paierai moi-même, quand j'aurai le temps, la forte somme que je vous dois.
C'est peutrêtre légal, parce que l'Etat est le maître ; mais moralement, c'est souverainement injuste.
En résumé, quelle a été sous k ministère
de M. Jean Dupuy la prospérité de l'agriculture? Demandez-le aux cultivateurs du Nord, aux éleveurs de l'Ouest, aux vignerons du Midi, demandez-le à tout et à tous, à la statistique officielle et à ceux de la campagne.
Payez d'abord.
La réponse sera unanime.
Quant aux vexations ou passe-droits, faveurs ou décorations — monnaie courante du ministère —, M. Jean Dupuy a fait à peu près comme ses collègues.
Pourtant si un poète officiel voulait lui dédier un sonnet, je lui signale les quelques lignes ci-après qui valent tout un poème :
Prenez le Journal oUicicl du Si décembre 190i, page 8181, deuxième colonne, numéro 7, vous y lirez aux promotions du Mérilc agricole.
VADEGARD (Narcisse-Amédée), secrétaire général du Grand-Orient à Paris.
Qui donc accusait M. Jean Dupuy d'ingrati- (ude et disait qu'il avait mal fini son année ?
Au Ministère][du Commerce
Les frères siamois. — Transformation. — Le programme de Saint-Mandé. — Socialisme et collectivisme. — Théorie et pratique. — Les purs. — Socialistes de profession. — « L'Exposition est prête ! » — 'Débâcle financière. — Les souverains à l'Exposition. — M. Millerand dîne chez le ministre du Coihmerce. — M. Bérenger. — Un vote hostile. — On décore. — On no décore plus. — Rue des SaussÉiie?. — Le Coll&ctwis{e'gentilhomme, — Un beau costume. — Pour Coquelin cadet.
Me voici arrivé au véritable chef du Cabinet, M. Millerand, ministre collectiviste du Commerce.
J'ai dit en commençant que le parti socialiste était le maître du pouvoir, puisque M. Waldeck- Rousseau était obligé de le suivre, s'il ne voulait pas tomber en quelques jours, — ce qu'on lui avait défendu.
Lui t'I M. Millerand étaient donc soudés l'un à l'autre comme les frères Siamois. En effet, que l'un meure et l'Etulre disparaîtra. Il n'y a pas d'opération chirurgicale qui puisse
Les frères Siamois de la Défense républicaine.
amener la séparation de ces deux hommes ;i]s vivront ensemble et mourront ensemble.
Or voyez l'effet de ce rapprochement : dans les commencements du ministère, M. WaldecU-ftousseau, très collet monté, affectait une
sorte de fatigue lorsqu'on lui opposait les déclarations de son ministre du Commerce en lui demandant ce qu'il en pensait.
M. Millerand, farouche, protestait, lui, qu'en entrant au ministère, il n'avait fait abdication d'aucune idée, d'aucun mot de son programme, et qu'il préférait s'en aller que de céder.
Bon gré, mal gré, le Président du Conseil finissait par appuyer son collègue et obtenir l'approbation de la majorité.
Aujourd'hui, M. Waldeck-Rousseau s'est si bien habitué aux idées de M. Millerand, qu'insensiblement il a adopté l'allure d'un auditeur de Saint-Mandé tandis que le ministre du Commerce s'est affiné et s'est assimilé la distinction personnelle du Président du Cwiseil.
Voilà les rôles complètement intervertis.
Le Président est devenu aussi sectaire que le plus socialiste des radicaux et le ministre du Commerce a comme un certain vernis d'opportunisme.
Cette transformation s'est opérée de la façon la plus simple.
Au contact de M. Waldeck-Rousseau, M. Millerand a compris, qu'il. lui fallait, après ses déclarations énergiques de la première heure, faire aboutir petit à petit les desiderata du parti collectiviste.
Quant au Président du Conseil, aigri par l'obligation où on l'avait mis, de prendre le pouvoir dans d'aussi étranges conditions, attristé de .voir tous les amis d'antan s'éloigner, ou — si l'amitié survivait à cette évolution, — ne l'abor-
der que d'un air de reproche, il s'est de plus en plus associé à cette extrfime gauche qu'il avait tant combattue.
Cela se voit tous les jours; quelqu'un à qui vous portez intérêt fait une grosse sottise : vous lui faites d'amicales observations, pour ne pas paraître avoir tort, il s'enfonce de plus en plus
dans la boue de son erreur, et il en a bientât jusqu'au cou.
La situation respective de MM. Waldeck- Rousseau et Millerand me paraissant ainsi exao-
tement définie, revenons au ministre du Commerce.
A Sâint-Mandé, en énonçant son programme, M. Millerand avait déclaré que le socialisme ne pouvait être rendu pratique que par le collectivisme et que quiconque n'est pas collectiviste, n'est pas socialiste.
Pour résumer en un mot, le socialisme, c'est le projet; le collectivisme, c'est l'application.
Quiconque accepte'la propriété individuelle et n'accepte pas l'internationalisme, n'est pas collectiviste.
En pratique, avec cette doctrine, tout, devra appartenir à l'Etat, propriétés, travail, revenu,. Btc, et les gérants de la Chose publique distribueront à chacun ce qu'ils estimeront être la rémunération de leur part de collaboration.
Cela vous semble un songe creux, ou le projet d'un aliéné.
Vous, mon voisin, autrefois ouvrier serrurier, . vous avez pu à force de travail et d'économie monter un petit commerce de serrurerie : il s'est agrandi, vous avez acheté un petit terrain, vous y faites construire une maison et bientôt vous serez complètement chez vous.
Votre cousin qui avait pris à bail une petite métairie, a pu, toujours grâce à son travail continu, mettre de côté de quoi acheter quelques petits lopins de terre, et le voilà propriétaire.
Et ainsi de tous ceux qui travaillent, les Français de France.
Eh bienl il vous faudra déchanter.-
Tôt ou tard, si les doctrines collectivistes de M. Millerand, votre ministre du Commerce,
étaient appliquées dans leur intégralité, Vous deviendriez de simples salariés de TEtat qui accaparerait toute la somme de production et de revenu.
Ne vous dites pas que cela n'arrivera jamais : l'application de ces théories viendra plus tôt qu'on ne le pense, si le ministère n'est pas renversé aux élections.
Sans doute on ne commencera pas par les petits : il faudra paraître s'intéresser à eux pour les avoir dans son jeu. Mais leur tour viendra; ils peuvent en être sûrs.
Tout d'abord on s'attaquera aux propriétés qui paraissent d'un ordre plus général.
On commencera par le rachat des Chemins de fer par l'Etat : en étudiant les Travaux publics, je tâcherai d'expliquer quel en serait le résultat.
Puis viendront les mines de charbon ou autres, puis les carrières, puis les grandes industries, etc., et de fil en aiguille, ^on continuera par les moyens et les petits. Tout le monde y passera.
Déjà, à la fin de la législature actuelle, en 1902, on a soulevé à la Chambre la question du rachat des Chemins de fer de l'Ouest et du Midi, et les députés radicaux et socialistes ont voté ce ra-
chat. — Ce n'a été qu'un vote de pure forme ; mais les collectivistes ont pris position.
Si nous n'y prenons garde, la goutte d'eau fera son trou.
L'entrée de M.. Millerand au ministère n'avait pas été sans créer une scission dans le parti socialiste.
Parmi les chefs, quelques-uns, ceux qui estiment qu'on ne saurait transiger avec ses principes, et que suit cependant encore aujourd'hui
Un pur.
la majorité du parti socialiste, avaient rompu avec le ministère; pour eux, on ne pouvait se réclamer du socialisme et appartenir à un gouvernement bourgeois.
Ils restent contre M. Millerand, intègres e) • incorruptibles.
D'autres, le grand nombre à la Chambre, après avoir tout d'abord excusé le ministre du Commerce d'avoir accepté de faire partie du Cabinet, ont, petit à petit, accentué la note et se sont mis à chanter ses louanges à tout propos.
Pourtant ceux-ci ne sont suivis que par une moindre troupe d'agitateurs qui s'intitulent Sans-patrie ou Sans-travail, parce que la patrie leur est une charge et le travail une bien plus grande encore.
Les aatres.
Qu'importait au ministre : Les socialistes de profession sont le noinbre à la Chambre, et c'est avec le nombre qu'on fait les majorités.
Voilà M. Millerand et sa petite cohorte à l'œuvre. Mais il y avait plus loin de la théorie à la pralique que de la coupe aux lèvres.
Pourtant le ministre du Commerce avait la partie belle : c'était à lui que revenait le droit d'organiser et de diriger l'Exposition.
Ce qu'aurait pu être l'Exposition de 1900, celle de 1889 l'avait fait espérer.
Ce qu'elle fut, nous l'avons encore tous présent à la mémoire.
Au point de vue de l'organisation, ce fut un fatras et un pêle-mêle des arrangements les plus incohérents. Si quelqu'un voulait étudier, par exemple, les progrès de l'horlogerie, il lui fallait courir du Champ de Mars aux Invalides, revenir dans un autre coin, repartir encore.
De même pour les machines, de même pour tout.
Vous examinez un objet dont vous voudriez faire l'achat : outil, objet d'agrément ou mécanique. Vous ne pouvez en voir les avantages et les défauts que par la comparaison avec les produits similaires. S'il vous faut pour chaque pièce de cet objet, vous déplacer, courir dans tous les coins parce que, pour faire du nouveau et ne pas suivre les anciens errements, on a semé ces produits aux quatre coins de l'Exposition, vous renoncerez à votre projet.
Voilà pour le côté sérieux.
Pour le côté agrément, ce fut bien autre chose, on avait construit tout le long d'un quai,
une grande rue à laquelle on avait donné le
nom de rue de Paris, — rien que ça ! — et on y avait accumulé toutes les banalités de la fête de Neuiily.
■Ce que fut le résultat financier : demandez-le au service de complaûilité de l'Exposition qui n'a pas encore rendu ses comptes à fln février 1902.
Avant, pendatit e> après l'Exposition.
Demandez-le également à tous les industriels que l'on avait leurré par des adjudications dont le cahier des charges n'a pas été suivi par l'Etat.
Qu'en esUl résulté ?
Perte pour le trésor, désastre des restaurants.
faillite judiciaire de la plupart des établissements de plaisir, la débâcle générale.
Ajoutez à cela que TEtat, n'ayant pas exécuté le's propres conventions qu'il avait imposées a été condamné à payer des indemnités à ceux auxquels il avait causé de si grayes préjudices.
A la fin de l'Exposition, personne n'avait . envie de rire, je vous l'assure.
Gela avait été triste et bête à en pleurer. Si au moins nous avions eu quelques visites de souverains étrangers qui eussent animé la fête et donné une apparence de vie à cette foire manquée.
Mais l'empereur de Russie, notre ami et allié, ne se souciait pas d'y venir plus que les autres.
OlFiciellement nous avons eu Ranavalo et le shah de Perse 1
Cet insuccès a tenu, non seulenient à la mauvaise organisation, mais aussi à l'outrecuidance du ministre du Commerce, qui, lorsqu'on lui demandait à la Chambre de reculer l'ouverture, déclarait que
(( Le 13 avril au soir, tous les palais seraient prêts » et que « Jamais il n'y avait eu d'Exposition aussi prôte que celle de 1900 ».
Elle était jolie, la préparation ! Un mois plus
LES 0PIN10r4S DE JACQUES BONHOMME 197
tard et même à fin mai, les trois quarts des rues n'étaient que des fondrières, l'éclairage
manquait dans plus de la moitié des bâtiments; daQS les restaurants, on s'éclairait avec des bougies sur les tables; et le service électrique était si mal organisé que même en juin, juillet et août, lorsqu'on voulait faire jouer les eaux lumineuses, tous les établissements voisins étaient privés de lumière.
Qu'estril awivé ?
Les visiteurs du premier mois ont emporté de leur visite une impression tellement navrante que leur réclame à rebours a arrêté l'exode vers Paris.
Pendant ce temps, le ministre banquetait quand même et affirmait à qui voulait l'entendre que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Il voulait sans doute parler du monde officiel, car Exposants à leurs risques et périls ou exposés comme visiteurs à patauger dans la boue, ne trouvaient pas la chose aussi drôle.
Mais les collectivistes doivent être contents. Semblables à celui qui avait mangé des huîtres parce que sa cousine était cuisinière chez un banquier à la table duquel on en mangeait quelquefois, ils peuvent nous raconter les détails des festins qu'ils ont fait par procuration.
Notons-en un au passage, dont voici le menu.
Potages
Crème de volaille Renaissance, Tortue claire
Croustades d'anchois, canapés de kilkys
Œufs Monselet
Filet de barbue au vin de Sauternes
Selles d'agneaux parisiennes. Canetons de Rouen
bigarrade. Turbans de homard LucuUus
Noix de jambon périgourdine
Granités au mara-squin, Spooms au cherry-brandy
Poulardes de Bresse truffées rôties. Truffes
Asperges en branches sauce mousseline
Suprême d'abricots aux cerises
Glace Olga
Condés grillés
Il y a des gens mal intentionnés qui prétendent qu'au même moment de pauvres diables qui avaient bonne envi© de travailler et n'avaient rien à se mettre sous la dent, ne pouvaient entreprendre d'ouvrage, empêchés qu'ils étaient par quelques meneurs qui, de divers côtés, avaient fait déclarer des grèves.
Ces mauvaises langues ajoutent que les gens qui jeûnaient ainsi étaient de bons soldats du conquérant Millerand.
Croyez-vous que cela soit possible ?
Je viens de parler des grèves et il semblerait, qu'un des leurs étant au gouvernement, — les collectivistes dussent croire qu'aucune grève n'aurait lieu. Mais voilà l'ennui : les collecti-
vistes croyant être appuyés, se sont attaqués à rinfâme capital et à ceux qui dirigent les grandes exploitations.
Voyez à quoi tient le gain d'une bataille. La discipline n'étant pas la force de l'armée socialiste, il y a des régiments qui ont pris l'initiative de partir sans ordre, et le général en chef, M. Millerand a dû les désavouer.
Quand je dis les désavouer, c'est certainement un euphémisme.
En certains endroits, on a été un peu plus loin. La force publique a résisté, et voulu protéger la liberté du travail tout comme à la Ricamarie et à Aubin sous l'Empire.
C'était bien la peine...
(Air connu,)
Croyez-vous que M. Millerand ait violemment protesté? Il a voté S la Chambre l'ordre du jour qui approuvait l'interv^ention de l'armée sur le champ de grève. (Séance du 18 janvier 1900.)
Et lorsqu'il eut fourni l'appui de son vote à la majorité, le ministre du Commerce accepta sans barguigner que les gendarmes qui avaient résisté aux grévistes à Chalon, par exemple, fussent envoyés en Conseil de guerre.
Ce deuxième acte était tout de convention et sans sanction possible. On savait fort bien que
l'on ne pouvait condamner des soldats pour avoir fait leur devoir.
Le Conseil de guerre les acquitta.
Puis vint la mise en demeure, âignifiée par les mineurs au gouvernement.
Menaçant de se mettre tous en grève, ils se flattaient de forcer la main au Cabinet, en arrêtant par la non-production tout le travail industriel en France.
Avec des histoires à dormir debout^ de savantes et captieuses divisions dont se chargèrent ses lieutenants de la Chambre, M. Millerand parvint à remettre le danger aux calendes grecques.
D'autres importantes questions étaient à l'étude. Harcelé par les demandes de ses amis, le ministre du Commerce dut s'offrir, tout comme ses collègues du Cabinet, nombre de petites ou de grandes illégalités.
Les Conseils du travail avaient été créés par une loi.
De sa propre initiative il les modifia par un décret auquel il donna pleine exécution quoique M. le sénateur Bérenger, un des soutiens du ministère, eût déposé un projet de loi à ce sujet, projet absolument opposé au décret Millerand.
M. Millerand y a donné, entre autres, aux
seuls syndiqués, le droit de vole. Tu entreras dans un syndicat, dit-il au travailleur, ou tu n'existeras pas.
C'est tout simplement le retour aux corps de métiers et aux privilèges abolis par la Révo-
M. Bérenger et M. Millerand,
lution, avec cette différence qu'alors il fallait pour faire partie d'un corps d'état avoir été apprenti, fait son chef-d'œuvre, c'esirà-dire fait un travail établissant que l'apprenti. avait bien terminé son apprentissage; et pour passer maître compagnon faire un nouveau chef-d'œuvre.
Aujourd'hui le syndicat n'est rien de tout cela : vous êtes d'un syndicat comme vous êtes membre d'une société quelconque et huit fois sur dix, dans les grèves, les meneurs ne con-
naissent pas un traître mot du métier pour lequel ils se disent syndiqués.
Pour en revenir au décret des Conseils du
L'a m ère pilule.
travail, en d'autres temps, M. Bérenger eût interpellé le Cabinet et n'eût transigé à aucun prix, sur une question de icette importance.
Mais voilai II y a toujours cette diablesse d'Affaire, qui vous a lié ensemble les gens aux idées généralement droites à des individus à théories plus élastiques.
Il faut soutenir le ministère. Le droit, la légalité et la justice attendront.
Un jour M. Millerand eut à avaler une amère pilule. •
Il fut interpellé par MM. Rispal et Julien Goujon à propos des théories émises par lui dans un nouveau discours à Sens et la majorité lâcha le ministère et désapprouva M. Millerand.
M. Waldeck-Rousseau ne reconnaissait! plus sa Chambre introiœable I
Tout autre Cabinet eût démissionné après réchec d'un de ses membres.
Avec le Président du Conseil actuel, le régime parlementaire a trouvé une nouvelle formule.
En cas de blâme, on se contente de rattraper dans la nuit, entre le jour du premier vote et le lendemain, ceux qui ont mangé le mot d'ordre, et ce lendemain on se fait interpeller par un de ses amis au sujet de l'incident : la majorité vous vote comme uji seul homme un bel et bon ordre du jour de conflance.
Si Machiavel au lieu d'écrire Le Prince avait fait un ouvrage sur Le Parlement, je parie qu'il n'aurait pas trouvé celle-là.
M. Millerand a, dans son service, en dehors du Commerce, le ministère des postes dont M. Mougeot, sous-secrétaire d'Etat, a la direction.
De cette administration, une des plus importantes de France, je n'aurais pas parlé, si je p'avais à signaler à mes lecteurs Tihtérêt tout
passif,' que porte à ses employés M. MillerandJ
On a proposé : '
' Dé donner aux facteurs ruraux un congé de rfuinze jours par an;
M. Millerand a voté contre.
D'accorder une allocation de secours aux employés des postes chargés de famille et ayant moins de deux mille francs de salaire ;
D'alléger les charges des courriers convoyeurs, etc., etc.
M. Millerand a voté contre, toujours contre.
Ce n'est pas tout :
M. Millerand s'est renseigné sur les journaux que lisaient les employés de son ministère, et mal en a pris à ceux qui ne ramaient qu'à regret sur la galère gouvernementale.
Le même ministre du Commerce fait ouvrir, retenir ou distribuer d'une façon ultra-fantaisiste la correspondance de ou pour ses adversaires.
Où sont nos indignations de sous l'Empire ?
Il est décidément plus facile qu'autrefois pour un. ministre comme M. Millerand de parler d'une façon et agir d'une autre.
Voilà des choses qu'il avait demandées, au nom dé son parti, avant d'être au pouvoir.
' M. le ministre, tant qu'il était pauvre, au temps déjà oublié, avait commis pas mal d'en-
fants naturels. La richesse venue, il refuse de les reconnaître.
Si je n'y prends garde, je vais in'indigner pour une pauvre petite question de droiture !
(Officiel dn 23 mrfrs 1900.)
J'ai cependant, tenu à ce que ces faits ne soient pas ignorés de mes lecteurs, afin que, le jour du vote, chacun soit récompensé selon ses œuvres.
De temps à autre, M. Millerand a lanote gaie.
Il choisit pour décorer, comme commerçant, un couturier qui a encouru au jour de sa déco-
ration, cent trois condamnations pour infractions à la loi sur le travail.
Croyez-vous que la majorité proteste ?
On trouve cela drôle; on blague, on passe, et l'on oublie.
D'autres décorations sont même faites d'une façon plus habile
Sentant venir le moment où il est probable qu'il sera rendu à ses chers dossiers, M. Millerand, ministre du Commerce, s'est souvenu de M. Millerand, avocat.
Il y a, au Tribunal de Commerce, des agréés défenseurs dont le rôle est tout officieux, puisque la loi ne reconnaît pas leur charge. Ce sont personnes très honorables dont le ministre de la Justice, chef suprême des Triblmaux en France, avait jusqu'à ce jour, récompensé la dignité en les comprenant dans ses promotions à la Légion d'honneur.
Ce ne sont pas des commerçants.
Docteurs en droit, ayant fait de la législation commerciale l'objet spécial de leurs études, ils ne vendent et n'achètent rien.
M. Millerand s'est souvenu qu'un agréé a souvent d'importantes affaires qu'il confie à des avocats*
Il a demandé à son coUègue, M. Monis, de lui céder les agréés et M. Monis a acquiescé.
..Donnez-moi l'indigo, je vous cède les nègres I...
C'est toujours le cas de dire comme Ruy Blas :
Oh! ministres intègres! Honseillera vertueux!.,.
M. Millerand se souciait bien de l'indignagnation de Ruy Blas, quand il décorait etredécorait les agréés du Tribunal de Commerce de la Seine I
Puisque j'en suis aux décorations, et que pour tous ceux qui ont accompli trente ans de travail dans une maison, une loi a accordé à juste titre, une récompense honorifique, j'ai à parler encore de la façon dont M. Millerand entend interpréter la loi.
Trois ouvriers ayant le premier, trente-sept ans de service, le deuxième quarante-six, le troisième quarante-huit, avaient, après enquête, reçu les médailles et diplômes auxquels ils avaient droit.
Depuis lors aucun acte irrégulier de leur part n'est venu motiver le retrait de ces, médailles et cependant le piinistre a eu la prétention de les leur enlever.
Le patron de ces ouvriers, quoique excellent républicain, n'est pas un des admirateurs duministèrel
Ainsi d'après M. Millerand, on peut vous retirer une décoration, sans qu'aucune cause personnelle vous soit reprochée.
C'est à croire que les décorations sont appelées à remplacer les emblèmes au moyen desquels se reconnaissent, dans les grandes réunions publiques, les adeptes du ministère et les salariés de la rue dies Saussaies.
Ailleurs, c'est encore plus drôle 1 Un monsieur arrive dans l'arrondissement d'Espalion. Il apporte» à des ouvriers leurs rubans, et se dit délégué par le ministre pour leur annoncer la bonne nouvelle.
En fait de délégation, c'était tout bonnement un monsieur qui prenait sur ses cartes le titre
2lâ LES OPINIONS DE JACQUES BONHOMME
d' « avocat du ministère », et n'avait aucune qualité ofQcielle (1).
Mais de plus, c'était le futur concurrent en avril de M. Massabuau, l'honorable député actuel.
Préparation de candidature officielle.
Croyez-vous que M. Millerand a protesté.
Ce serait bien peu connaître nos gouvernants.
Pour la dignité des travailleurs, il est temps de renvoyer à ses occupations ce coUectwiste gentilhomme qui, après avoir toute sa vie débla-
ReiiToyé à ses occnpations.
téré contre les croix et les honneurs, a trouvé moyen, pendant son ministère, d'accepter de
(1) Voir Journal offfcfel du 4 fév. 1902. p. 435 et suiv.
tous côtés, pour lui-même, ordres et décorations.
Je vous recommande une des .dernières ; elle n'est point banale.
M. Milleraiid toute sa vie — avant le ministère, avait tout comme l'austère M. Brisson, dé^ claré qu'il ne pourrait jamais accepter luimême, une décoration de quelque souverain que ce fût.
J'écris souverain ; M. .Millerand prononçait vil tyran.
Or en moins de trois ans de ministère le voilà un des hommes les plus décorés de France.
La Russie, l'Italie, l'Allemagne lui ont offert leurs ordres les plus recherchés.
Je vous recommande le dernier :
L'empereur d'Autriche a conféré à M. Millerand le grand cordon de la Couronne de Fer avec le titre de baron.
Voici le costume de l'ordre pour les grande dignitaires :
Etoffe de soie jaune, bleue et blanche, avec bordures et galons d'argent. Au col, un collier d'or massif. Enfin, le costume est encore rehaussé d'une couronne de fer surmontée du double lion héraldique ailé avec, au-dessous, cette inscription : « Dieu me Va donnée ; gare à qui y touchera, »
Saluez citoyens collectivistes 1
C'est égal, quel descendant de Molière nous mettra à la scène ce personnage vieux comme le monde et toujours nouveau dont Guquelin cadet rendrait admirablement le rôle.
Aux Travaux Publics
Les deux chanteurs. — M. Baudin neveu. — Est-ce un naïf ? — Circulaires. — Le colis récalcitrant. — Les heures de travail. — Un arrêté de 1849. — c( La Chamhre invite le Gouvernement! . . » — Tou- Jours rétranger. -:- La goutte d'eau. — On rachète les Chemins de fer. — Le charretier et les gendsu'mes. — Le (( Temps » pousse un cri d'alarme.
Aux Travaux Publics, je trouve un ministre qui vient doubler son ami M. Millerand, le chef collectiviste du ministère ; le doubler d'une façon bien terne sans doute, M. Baudin étant à M, Millerand ce qu'une image d'Epinal peut être à une charge d'artiste.
N'empêche que M. Millerand, à chanter seul, se serait cassé la voix, si la basse qui l'a accompagné en sourdine ne lui avait permis de tenir "a scène jusqu'au baisser du rideau.
En tant que personnalité, M. Pierre Baudin, ministre des Travaux publics, est le neveu de
ChaDtears des rues.
Baudin, représentant du peuple tué sur la bar ricade en Ifôl.
Il est vrai qu'il est né douze ans après la mort de son oncle ; mais le nom sonnait bien, et c'est peutrêtre la raison pour laquelle M. Waldeck-Rousseau a accepté l'homme des mains de M. Millerand et en a fait un ministre des Travaux Pub*' es.
Quand ce nom parut à rO//icie(, je le croyais ingénieur, il parait qu'il est avocat
Cela m'explique les nombreuses circulaires de lui que' publie à chaque instant mon journal; je les ai lues attentivement et j'en ai trouvé quelques-unes qui partaient d'un bon naturel.
Mais ou M, Baudin neveu est un naïf, ce dont je doute, ou c'est un malin qui veut nous amorcer avec de belles paroles. Il sait fort bien par exemple, ayant sous sa surveillance les Compagnies de Chemins de fer, que pas une de ses circulaires ne sera observée ; car ce sont boniments de parade, sans portée ni sanction.
Prenons d'abord au hasard une circulaire concernant le public, oil il recommande l'exactitude et l'obligation d'affichage dans les gares du retard des trains.
Jamais, au grand jamais, quand il y a un
relard, celte recommandation n'est suivie. Vous voyez le commissaire de surveillance se promener gravement sur le quai de la gare ; les voyageurs affairés interroger* le sous-chef de service ; le sous-chef lève les bras en Tair, et ne répond rien.
Suivant Taimable expression d'un gros bonnet d'une grande Compagnie, le voyageur étant un « colis récalcitrant », notre sous-chef, si on lui rappelle à ce moment la circulaire du ministre des Travaux Publics, lève les bras encore plus haut et court s'enfermer dans son bureau. Voyant cela le commissaire, pour s'éviter tout ennui, s'empresse d'imiter celui qu'il devrait rappeler à l'observation du règlement.
J'ai cité cette circulaire au hasard ; prenez-en une autre quelconque, ce sera toujours la même chose. Voilà pour les voyageurs.
Et la réglementation des heures de travail des employés que M. Baudin neveu avait si bien organisée ; comment est-elle suivie ? Exactement de même.
Nous avons décidément perdu notre caractère national ; on disait autrefois qu'en France tout .finissait par des chansons, maintenant tout finit par des circulaires.
Au contraire, quand la document ne doit pas être publié, le ministre des Travaux Publics
n'agit pas de même et va au besoin à rencontre des recommandations qu'il rend publiques.
II me souvient, entre autres faits, qu'à Paris pour les Compagnies de tramways dits de pénétration, le Conseil général rlc la Seine, en approuvant le Cahier des charges, avait flxé la journée de travail à dix heures. Le cabinet du ministre a modifié cela et a porté la journée à douze heures. Si les employés ne deviennent pas collectivistes, c'est qu'ils entendront bien . mal leur intérêt.
Passons aux ouvriers. Voulez-vous savoir comment le ministre actuel s'occupe d'eux î Un fait au hasard fera juger du reste. En 1849, le ministre d'alors avait pris l'arrêté suivant :
Le Ministre des Travaux Publics considérant qu'il importe dans l'intérêt do la santé des ouvriers peintres de substituer le blanc de zinc au blanc de céruse dans les travaux de peinture exécutés par i'Etat;
Arrête ce qui suit :
A l'avenir le blanc de zinc sera exclusivement employé dans les ti'avaux- de peinture à l'huile exécutés dans les bûtiments de l'Etat par les ordres du Ministre des Travaux Publics.
Fait a Paris, le 24 août 1849.
Le Ministre des Travaux Publics, T. Lachosse.
Tont le monde sait le danger de l'emploi de la céruse ; chaque année les coliques de plomb
provoquées par l'emploi de cette peinture font de nombreuses victimes. A quelqu'un qui lui demandait .d'appliquer cet arrêté qui n'a jamais été abrogé, M. Baudin neveu, a répondu que l'original de l'arrêté était égaré, que l'on n'en connaissait l'existence que par les citations seules des journaux de l'époque, mais que cela ne pouvait constituer une pièce officielle.
Vous ou moi, nous nous serions dit, qu'il n'y avait qu'à prendre un nouvel arrêté. M. Baudin n'a rien fait et en février 1902, un député, de son initiative privée, a déposé un projet de loi qui aboutira... peufrêtre.
Pour s'occuper de cela, le ministre est bien trop occupé à rédiger des circulaires ou à assister à quelque banquet; car assister à des banquets officiels est sa deuxième et dernière spécialité.
Passons aux grands travaux. Chaque année les Compagnies de chemins de fer ont besoin de renouveler une partie de leur matériel. Depuis plusieurs années elles avaient pris l'habitude de commander ce travail pour une bonne partie à l'étranger.
La Chambre s'émut et le 16 janvier 1900, à l'unanimité, vota l'ordre du jour suivant :
« La Chambre invitp le Gouvernement à user de ses pouvoirs sur les Compagnies de Chemins de fer
pour les obliger à faire construire tout le matériel nécessaire aux exigences du trafic et à répartir leurs commandes de façon à Éviter lea crises de chômage parmi les ouvriers spéciaux. »
Dans l'espèce le gouvernement, c'était le ministère des Travaux Publics ; il a dû, quoique je l'ignore, envoyer encore aux Compagnies une circulaire à ce sujet.
Voyons le résultat.
Les Compagnies avalent commandé à l'étranger :
En 1897, 65 locomotives d'une valeur approximative de 7.200.000 de francs.
. En 1898, 44 locomotives d'une valeur approximative de 5.000.000 de francs.
En 1899, 36 locomotives d'une valeur approximative de 4.300.000 francs.
En 1900, pour tenir compte du vote de la Chambre et des instructions du minisire, les Compagnies ont commandé à l'étranger:
Cent soix&nlt treize locomotives d'une valeur approximative de vingt millions cinq cent mille [rancs.
.Ces chiffres sont offjciels.
Avouons que pour accepter qu'on se moque de fui aussi bénévolement, M. Baudin neveu doit être un homme de bonne composition.
Mais en dehors de ses circulaires, M. Baudin
préfère les étrangers aux Français. Et en cela
il suit la règle de conduite que lui dictent ses convictions internationales. Car je ne saurais trop ie remarquer, le plus grand danger d'avoir mis M, Baudin neveu aux Travaux Publics, c'est
de lui permettre d'appliquer ses opinions collectivistes. Quoique seigneur sans importance dans le défilé ministériel, M. Baudin n'en a pas moins joué un rôle qui n'était, pas à l'intérêt de la France.
Si l'on considère le chemin parcouru par lo parti collectiviste depuis quelques années, on peut se rendre compte de sa puissance, due à
son organisation, ,i sa ténacité et à sa. discipline.
II propose souvent une mesure qui applique ses théories à lin moment où, loin d'être au
.. .et Français.
point, la question semble ne pas devoir être soulevée.
Il n'obtient qu'une protestation générale, ce , qu'à la Chambre ils appellent la question préalable ; parmi nous, on dit un enterrement de première classe.
Sur 500 votants, dix collectivistes ont été seuls ce jour-là.
Eh bien I le mort ressuscite ; l'année suivante, ils ont trente voix.
La troisième, ils en ont cinquante.
Depuis qu'ils ont deux des leurs au ministère, on est tout étonné de voir entrer parfois dans notre législation une loi qui paraît venir du pays d'Utopie.
Le collectivisme est en réalité le socialisme d'Etat.
Dieu sait pourtant ce qu'un monopole peut être, désastreux pour un pays.
Où il n'y a plus concurrence, il y a mauvaise fabrication, il y a exagération des prix et quand c'est l'Etat, il n'y a plus même de responsabilité.
Voyez les allumettes.
A l'étranger, 'il y a plus de vingt types d'allumettes différents, toutes meilleures les unes que les autres et d'un bon marché extrême. A Bruxelles, achetez un cigare de cinq centimes : on vous donne gratis, en plus, une boîte d'allumettes du type des nôtres, dites suédoises.
C'est que la grosse (douze douzaines de boîtes) coûte là-bas quarante centimes et qu'en France on nous la vend quatorze francs quarante centimes I Quatorze francs de plus seulement I
Et encore, en Belgique, si une marque est mauvaise, le consommateur n'a que l'embarras
du choix et tous les producteurs ont intérêt à livrer une bonne marchandise.
En France, il vous faut prendre ce que l'Etat vous vend, et ce qu'il vous vend sera toujours mauvais, puisqu'il n'a aucun intérêt à mieux faire,
Je crois môme qu'il a intérêt à mal fabriquer, puisque plus d'allumettes rateront, quand on cherchera à les enflammer, plus il en vendra.
Les allameltes.
Rappelez-vous l'aventure de ce brave charretier qui avait acheté une boîte d'allumettes à un bureau de tabac. La nuit venant, il voulut allumer la lanterne de sa voiture, comme le prescrivent les règlements. Impossible; la boîte y passa.
Deux cents mètres plus loin surviennent les gendarmes. Contravention. De bonne foi, il les conduisit àrendroitoùlesallumettesgisaientà terre et de là au bureau de tabac où il avait fait son achat. C'était très bien ; mais il' n'en fut pas moins condamné pour n'avoir pas allumé sa lanterne.
Ce qui est arrivé à ce charretier menace de nous ajTiver pour d'autres choses beaucoup plus importantes.
Passons à un autre des services du ministère des Travaux Publics, les canaux.
Depuis deux ans M. Baudin n'a rien fait, absolument rien. En janvier 1902, le parti radical, voyant .approcher les élections, se réveille et en une séance, presque sans discussion, il vote plus de sept cents millions de travaux pour la création, l'agrandissement et la réparation des canaux.
Notez qu'il n'y a pas un sou dans les caisses de l'Etat, que nous avons sur l'exercice 1901, plus de 200 millions de déficit et qu'il a été impossible de prévoir de nouvelles ressources.
Que direz-vous si le Conseil municipal, de votre commune, alors que vous payez déjà en impôts, le maximum! de centimes autorisa par la loi, votait pour trois ou quatre cent mille francs de travaux pour la voirie, l'eau, le gaz,
la mairie, etc.i alors que vous savez parfaitement qu'il sera impossible de trouver un sou pour mettre ces travaux à exécution.
C'est pourtant ce qu'a tait le ministre des Travaux Publics, accompagné de la majorité socialiste et radicale de la Chambre.
C'est que lesélections approchent et qu'il faut pouvoir vous dire combien on s'est préoccupé de cette question vitale.
Mais nous ne nous laisserons pas prendre à celte comédie.
Voilà encore, comme disait Rabelais, une viande creuse, qui ne saurait nous convenir.
Autre chanson, toujours sur le même air :
Cette année, le 24 janvier, le parti socialiste est venu demander à la Chambre le rachat et l'exploitation des Chemins de fer par l'Etat. Il a commencé par l'Ouest et le Midi, et la Chambret a voté ce rachat. Je sais bien que ce .vote sera tout de /orme et qu'il n'a aucune sanction possible pour le moment ; cependant qu'arriverait-il si, ne restant plus lettre morte, la chose venait à exécution 7
Actuellement, le chemin de fer de l'Etat est soumis à la loi des autres grandes Compagnies. Si vous avez subi un dommage, les tribunaux réguliers l'apprécient. Le jour où tout sera à
l'Etat, ce sera le tribunal administratif qui décidera. L'Etat sera à la fois juge et partie. Toujours l'histoire des allumettes I
Au point de vue financier, ce sera bien simple; actions et obligations de chemins de fer, deviendront rentes de TEtat, et avec moins de rapport et pas plus de sécurité ; c'est encore nous qui paierons de nos revenus cette transformation socialiste.
Car il ne faudrait pas croire que l'Etat transformera les actions de chemin de fer en titres de rentes de compensation au cours du jour où se fera la conversion.
Voici le raisonnement que tenait M. Pelletan, le lendemain du jour du vote, dans le Matin :
« Prenez les cours de la Bourse : multipliez « par le nombre des actions du Nord, de l'Est, c( de l'Orléans, du P.-L.-M., et du Midi et vous « verrez que les 1470 millions versés par les ac- « tionnaires pour la construfttion des chemins « de fer, valent aujourd'hui en Bourse quatre « milliards 470 millions. C'est un cadeau « de 3 milliards fait, en vertu des contrats, par « les contribuables, aux divers financiers qui « les ont fondés depuis 1840. »
M. Pelletan ne se dit pas que si les chemins de fer n'avaient pas réussi, comme le croyait
au reste M. Thiers, les actionnaires auraient perdu leur capital, sans que l'Etat les indemnisât de leur perte.
Ce qu'il fait miroiter aux yeux, c'est le bénéfice, l'appât pour socialistes et collectivistes.
J'avais donc raison d'affirmer que si le rachat des chemins de fer par l'Etat était chose faite, sous un ministère socialiste, les porteurs d'actions perdraient plus des deux tiers de leur capital et de leur revenu.
Car, je ne saurais trop le répéter, M. Waldeck-Rousseau est à la traîne de MM. MilleraniJ' et Baudln.
Le jour de ce vote qui fera date, le 34 janvier 1901, fous les ministres, depuis M. Caillaux jusqu'à M. Millerand, ont voté, pour la forme contre le projet. Ils ont été mis en minorité par leurs propres troupes, les socialistes et les radicaux.
Battus sur une question de cette importance, question vitale pour la France, ont-ils donné leur démission î
Qu'arrivera-t-11 s'ils restent au pouvoir avec une majorité radicale plus compacte après les élections de mai 7
Et que deviendrons-nous, si alors (je cite les expressions du « Temps »J, la situation parait « plus propice aux aventures et si le gouverne- « ment semble plus enclin à les affronter ?
Au Ministère des Colonies
Colonies françaises. — Fonctionnaire ou forçat. — Est-ce un mot d*ordre ? — Anglais et Allemands. •— Môme guitare. — Garde civique. — Gomment on empaille un singe. — Les blanchisseries mécaniques. — Faux départ. — Le défilé des figurants.
Nous avons des colonies, nous n'avons pas de colons I Avec une immense étendue de territoires, avec les plus patients et les plus énergiques explorateurs du monde, avec des pacificateurs et organisateurs comme le général Galliéni, l'intègre et regretté M. Ballay, et avec M. Doumer, nous ne colonisons pas.
Nous avons encore un Conseil supérieur des Colonies où se réunissent des hommes de haute compétence. Malgré tout cela, nos colonies non seulement ne se suffisent pas à elles-mêmes, mais coûtent très cher à la métropole.
Je me souviens d'une anecdote déjà ancienne qui n'a pas vieilli.
En 187..., un ingénieur de talent, ancien con-
An Conseil supérieur.
. seiller municipal de Paris, était allé en Guyane chercher s'il existait des gisements aurifères assez importants pour pouvoir être exploités.
Il revint de là-bas, neuf ou dix mois après. A Paris on oublie vite. C'était un disparu.
Passant sur le boulevard, il s'approcha d'une table où étaient assis quelques anciens amis.
Stupéfaction. Reconnaissance. Et l'un d'eux de lui dire :
— D'oii diable I venez-vous, mon cher ?
— J'arrive de la Guyane.
— Ah ! vous étiez fonctionnaire ?
— Mais non.
— Alors vous étiez forçat ?
Et toute la table de partir d'un éclat de rire.
Ainsi des gens instruits, lettrés, ne voyaient de place à la Guyane que pour des fonctionnaires ou des forçats.
Voilà le premier motif de notre mauvaise colonisation.
Qu'un parent ou ami d'homme influent ait besoin de disparaître, on lui trouve toujours dans quelque coin éloigné, une résidence ou une sous-résidence, ou quelque autre poste.
Lorsque le colon arrive, c'est le gêneur qui pouvait bien rester chez lui, et il n'y a pas de misères ou d'ennuis qu'on ne lui crée.
J'entends le colon français, parce que, par une sorte d'intuition, ou peutrêtre à la suite d'un mot d'ordre chuchoté discrètement au Pavillon
de Flore, Anglais et Allemands sont généralement accueillis à bras ouverts.
Nous avons en France, de très importantes sociétés de colonisation : à leur tête se trouvent des administrateurs de haute valeur, appartenant à toutes les opinions politiques.
Demandez-leur ce qu'ils pensent des difficultés qu'il leur a fallu lever jusqu'à ce jour ou contre lesquelles ils doivent combattre sans repos.
Faites-leur dire aussi combien les sociétés anglaises et allemandes s'implantent avec facilité sur nos territoires.
Ils vous raconteront également que telle concession qu'ils avaient étudiée, pour laquelle ils étaient préparés, qu'ils demandaient parfois depuis de longs mois, leur a été enlevée et donnée à quelque société anglais© en moins de temps que je ne mets à l'écrire.
Car notre ministre des Colonies M. Decrais est anglais, comme M. Delcassé est anglais, comme tout le ministère penche du côté de l'Angleterre.
Le réquisitoire qu'a faut M. Etienne dans son discours sur les Affaires étrangères, nous a montré l'action de l'Angleterre partout et M. Delcassé acceptant avec sérénité les vexations les plus odieuses.
Chez M. Decrais, c'est la même guitare avec des variations sur le même motif. Seulement le récitatif de M. Delcassé doit être joué lamenta et celui du Pavillon de Flore, amoroso.
Les deax guitaristes.
, Au fond, c'est toujours nous qui sommes joués et de cette triste comédie, il n'y a pas à tirer de moralilé, car c'est la chose qui manque le plus.
Après avoir décrit en ces quelques mots la
23d ÇfiS OPINIONS DE JACQUES BONHOMME
silualion extérieure : fonctionnaires qui expient leui's péchés de jeunesse, colons français
nioleslés, étrangers accueillis à bras ouverts.
A son banc.
voyons ce qui se passe à l'administration centrale de M. Decrais.
Là encore on applique avec une variante le mot de Beaumarchais.
M. Decrais dit : « Nul n'aura de faveurs hors moi et mes amis, u
L'école coloniale est presque désoi^anisée, ies passe-droits sont partout.
On a parlé aussi de traite îles nègres, d'excédents de dépenses sur le budget prévu pour le cabinet du ministre, du suicide d'un haut fonc-
J'en ai vu bien d'aatres t
tionnaire, de grattages d'écritures, d'enquêtes compromettantes, etc.
Qu'on ne se dise pas qu'en tout cela il y la plus de fumée que de feu.
A la dernière discussion du budget, en février, MM. Chautemps, Le Hérissé, de Montebello, ont précisé des faits de toute sorte.
On a montré à M. Decrais ses violations de la loi; il a opposé aux critiques un mutisme absolu, seule réponse qu'il pût faire.
La Chambre a exprimé les sentiments d'estime qu'elle a pour le ministre en votant à Tunanimité contre lui.
Un cahot relève l'autre ; cela n'a pas d'importance; et puis le Cabinet est comme le militaire de la garde civique de Bruxelles : il en a bien vu d'autres !
Terminons cependant par quelques notes plus gaies sur le ministère funèbre que dirige M. Decrais.
Savez-vous comment on empaille un singe ?
Si vous l'ignorez, n'allez pas pour cela chez un naturaliste; passez simplement au Pavillon de Flore.
En juillet 1899, dans une de nos possessions d'Afrique, on avait à envoyer au Jardin des Plantes un singe de je ne sais quelle espèce.
Toujours est-il que le singe étant mort on le fit empailler, et comme il n'y avait pas de crédit au budget extraordinaire, on dût en créer un, qui, de cinquante francs, la première année, est arrivé en trois ans à la somme de deux mille francs.
Dans cette colonie, lorsqu'on a fait une dépense inacceptable, on l'inscrit sous une autre