LIVRE III
CHAPITEE PREMIEK
Si l'on veut étudier le rôle de l'extrême droite à l'Assemblée constituante et s'expliquer cette petite guerre de chaque jour qu'elle fit à la majorité, ce tapage, ces cris, ce tumulte préparé et éclatant juste à point, ces efforts parfois heureux pour faire perdre aux patriotes leur sang-froid et leur modération, il ne faut pas demander à Cazalès ni même au fougueux abbé Maury le secret d'une politique puérile, qui voulait discréditer la Révolution et qui ne discrédita que les royalistes. Sur les bancs où siégeait le petit groupe des absolutistes, un gros corps au ventre énorme, moins assis qu'étalé, attirait aussitôt Tattention. Lally-Tollendal, le plus gras des hommes sensibles, comme on l'appelait, semblait d'une corpulence modeste en comparaison de ce colosse; quand celui-ci montait à la tribune, il l'accupait tout entière et en interdisait l'accès aux députés qui auraient voulu, selon la liberté du temps, se placer à côté de l'orateur afin de l'entendre de plus près. Il fallait savoir que cet homme si encombrant était le frère de Mirabeau: on ne l'eût certes pas deviné. Autant la figure de l'orateur
populaire, ravagée, couturée et laide l'une laideur transfigurée par le port et le regard, donnait l'idée d'un génie exceptionnel; autant les traits réguliers, assez beaux sans doute, mais empâtés de celui qu'on surnomma Mirabeau-Tonneau (1), annonçaient une âme calme, une vie rangée, un caractère fade, — et un talent nul. Il n'en était rien cependant, et les amis politiques du vicomte le jugeaient tout autrement. L'un d'eux, Bertrand de Mole ville, le trouve mieux doué que son frère (2). D'autres, moins aveuglés par l'esprit de parti, lui reconnaissent du sens et de l'esprit naturel. Il est certain qu'il joua un rôle, rôle factice et oublié, mais qui nous montrera sous un jour nouveau l'attitude des royalistes à la Constituante et quels furent en 1789 les aïeux des' modernes tapageurs parlementaires. D'ailleurs, il s'agit d'un Mirabeau, et notre attention est due à tous les membres de cette famille extraordinaire dont Mirabeau-Tonneau disait avec une fausse modestie: « Dans une autre famille, je passerais pour un mauvais sujet et un homme d'esprit; dans la mienne, je suis un sot et un bonnête homme ».
André-Boniface-Louis, d'abord cbevalier, puis vicomte de Mirabeau, de cinq ans plus jeune que son frère, fut reçu parmi les chevaliers de Malte dès l'année qui suivit sa naissance, et, quoique fils cadet, tint la première place dans l'affection de son père, ce partisan féodal du dioit d'aînesse en toutes choses, cet aîné si impérieux
(1) Les caricatures, par allusion à sa grosse taille et à sa gourmandise, l'affublaient d'un tonneau et donnaient à ses petites jambes la forme de bouteilles. — ■ Duc de Lévis, Souvenirs, p. 219.
(2) (( Il avait plus d'esprit et de talent naturel, mais moins d'instruction que son frère aîné. » Bertrand de Molevillé, Histoire de la jRévolution de France, t. III, p. 199.
176 l'extrême droite.
lui-même et parfois si hautain vis-à-vis de son cadet, lebailli. Pendant que le futur orateur était pourchassé, privé d'argent, emprisonné par VAmi des hommes, celuici traitait le vicomte en enfant gâté, et son entourage,, plus inexoraBle que lui pour le captif de Yincennes, n'avait que des caresses et de l'admiration pour le jeune André-Boniface. Cette préférence s'explique-t-elle par les vices et les incartades de Mirabeau? Le vicomte était pire. Leur père ne pouvait pardonner à l'aîné ses dettes sans cesse renouvelées; le cadet en fit peut-être davantage. L'aîné aimait les femmes; le cadet était crapuleux. Celui-là recherchait la bonne chère, et, une fois payé par la cour, étonnait Paris du luxe de sa table, de ce luxe auquel le pauvre Camille Desmoulins craignait de se laisser corrompre; celui-ci s'enivrait jusqu'à rouler dans le ruisseau et ne mêla jamais à ses dévergondages ce grain de fantaisie et cet élan de passion qui font pardonner à Mirabeau même les letlres écrites du donjon de Yincennes. Si le marquis haïssait son aîné, il aurait dû mépriser son fils cadet. Mais il avait, même pour ses avilissements, une secrète indulgence, lui qui gardait pourtant une tenue si austère jusque dans l'irrégularité de son faux ménage, et il ne suffit pas de dire, avec un biographe, que l'enfant était beau et caressant, quand son frère, défiguré par la petite vérole, laissait entrevoir un caractère indomptable, ou aue leur grand'mère, si écoutée du marquis, préférait André-Boniface à Gabriel. La véritable et secrète raison, c'est que cet homme orgueilleux et singulièrement épris de sa race se retrouvait et retrouvait ses ancêtres dans le plus jeune de ses fils, et le cherchait vainement et non sans colère dans celui qu'il appelait ironiquement le « grand homme ». Les Mirabeau, si peu semblables à leur province natale, étaient depuis plusieurs siècles célèbres par leur farouche obstination: l'orateur était souple, malléable, s'adaptant comme un autre Alcibiade aux hommes et aux choses. De tout temps, les Mirabeau
.avaient été fougueux, intempérants, excessifs en toute mais l'orgueil était pour quelque chose dans leurs cliutes ou leurs vices, et le trait de la race avait été de s'entêter dans la faute, une fois commise, de la glorifier et de transformer des passions en opinions: au contraire, le prisonnier de Yincennes manquait d'amour-propre, convenait de ses torts, demandait pardon et se laissait aller •aux entraînements de ses sens sans y cliercher autre chose que le plaisir, en homme du xviii® siècle. Le père de Mirabeau avait un style tourmenté, archaïque, pittoresque, toujours original, et ne ressemblant de près ou de loin ni à la clarté de Yoltaire, ni à l'éloquence de Rousseau, ni à la concision de Montesquieu, ni à la rhétorique de Raynal ou à la gravité de Mably. L'auteur de VEssai sur les lettres de cachet n'a pas de style, il écrit «comme tout le monde écrivait; grand plagiaire des pamphlets et du Mercure, il l'est impunément, et quand ilmêle à ses lettres à M""® Monnier de longs morceaux dérobés à la brochure ou au journal d'hier (1), je défie 4u'on s'en aperçoive, si l'on n'est prévenu. Ces tirades écrites par n'importe qui ne sont ni plus ni moins banales que la page suivante, qui est de Mirabeau pour les idées, du premier venu pour la forme; au lieu qu'une phrase de son père, jetée au milieu des Mémoires de Lucas-Montigny, tire les yeux aussitôt et se fait connaître, sans qu'il faille recourir à la note placée au bas de la page.
Yoilà ce que se disait le marquis, quand il songeait à son fils aîné; voilà ce qu'il écrit en vingt endroits de sa correspondance avec le bailli. C'est à cause de cette différence, croyons-nous, qu'il était injuste pour celui qui devait illustrer son nom. Le pauvre captif s'humilie, écrit des lettres attendrissantes, promet d'être sage et s'étonne de voir que, plus il se fait souple, plus son père •est rigide: c'est, je le répète, que le père ne reconnaît pas
(1) Voir plus haut, p. 132.
178 l'extrême droite.
sa race dans cette âme changeante, et, s'il ne peut nier au fond de son cœur que cet enfant est un enfant de génie, il s'indigne qu'il ne le soit pas à la mode des Mirabeau. Le vicomte lui rappelle davantage le caractère de la famille. D'abord, il en a le style, et on le verra bien quand ses lettres auront été publiées par les héritiers de M. de Loménie. Ses pamphlets, d'ailleurs, en donnent la preuve et, dans ses discours même, à travers les infidélités et les à peu près du compte rendu analytique, on retrouve une ou deux fois le tour original de VAmi des hommes. Ainsi, à propos des débats sur la forme de la sanction royale, il dira : « Ces décrets sont des dispositions sages, mais susceptibles de beaucoup d'observations. Ils rompent d'une manière trop prompte les liens qui attachaient toutes les classes à l'ordre public; c'est couper des nœuds qu'on pouvait démêler. On vous a dit qu'il fallait décombrer avant de bâtir; mais les fondements anciens sont quelquefois plus solides, et d'habiles architectes savent les conserver ». Avez-vous lu une seule lettre du marquis? C'est sa manière, c'est sa phrase familière, c'est son bon sens, et l'on dirait que le physiocrate lui-même a écrit à quelque disciple ou coreligionnaire: « Il faut décombrer avant de bâtir ».
Mais, si Mirabeau cadet avait le style de son père, peut-on dire que les qualités de la race, -courage, orgueil, dignité, volonté, se retrouvaient en lui? D'abord il avait le courage physique de son aïeul Antoine, l'homme au collier de fer, et on le vit dégainer à tout propos et hors de propos. Quant à l'orgueil et à la volonté, il n'en possédait que les doublures, c'est-à-dire la vanité et l'entêtement. Mais un père s'y trompe aisément, et si, pour nous, le gros Mirabeau-Tonneau n'est que la caricature de sa race, pour le marquis il en était véritablement le portrait, si bien que ce bretteur débauché flattait l'amour-propre du père, autant que l'orateur le blessait et le déchirait à son insu.
Résumons en peu de mots la vie de Mirabeau cadet, avant son élection aux Etats généraux, et sans entrer dans le détail des circonstances extraordinaires qui marquèrent sa jeunesse, et qui ne seront bien connues qu'après la publication des notes inédites de M. de Loménie, rappelons les incidents qui peuvent mieux faire apprécier l'orateur et le pamphlétaire. Il reçut une éducation soignée, mais irrégulière, d'abord chez le marquis, puis aux Barnabites de Montargis, ensuite dans diverses pensions. En 1772, il entre dans le régiment où son frère avait servi sous le nom de Pierre Buffière, et se signale bientôt en diverses affaires, montrant du courage dans la répression de ces innombrables émeutes que la famine provoquait sans cesse pendant les dernières années de l'ancien régime. Mais, las du service oii il n'avance pas, faute de conduite, il se rend en 1776 à Malte pour y faire son t-emps de service réglementaire sur les vaisseaux de l'Ordre. Impliqué dans une orgie nocturne, pendant laquelle les fanaux suspendus audessus des statues des saints avaient été brisés, il est em,prisonné longtemps au fort de Yicazoli, puis renvoyé en France en 1778.
Nommé enfin capitaine, il s'embarque pour l'Amérique en 1780, quoique malade, prend part à différentes rencontres navales, se distingue dans la guerre de l'Indépendance à York-Town, sous La Fayette et Rochambeau; à Saint-Eustache, sous Bouille; et à Brimston- Hill, où il est blessé d'un bîscaïen à la cuisse. Envoyé en France en 1782, pour rendre compte des événements, conjointement avec le chevalier de Livarot, il est nommé colonel du régiment de Touraine, qui fait campagne en Amérique, s'embarque de nouveau, subit deux naufrages et se bât contre les Anglais avec la plus grande bra-
180 l'extrême droite.
voure, si bien que le marquis écrit au bailli le 17 août 1782 : « Je trouve que ce pauvre diable gagne assez bien ses éperons ». Et il ajoute, faisant sans doute allusion à une demande d'argent que lui avait adressée le vicomte: « On a de la force d'âme dans notre race, quand on n'est pas bâtard. Je t'avouerai que je n'ai senti que la ma- Jiière mâle dont il termine sa lettre, le sentiment de dire qu'il est de notre race et sorte, et de dire que je ne l'avais fait que pour cela, et payer en volonté et services à sa patrie les distinctions de son état. Je n'aurai que trop le temps de songer avec quoi faire flèche pour le soutenir; mais, au fait, quand ils voudront être comme cela, ils m'auront la moelle (1) ».
De retour en France, au lieu de faire ses vœux comme chevalier de Malte, ce qui lui aurait valu une commande rie, il épousa en 1788 M^^® Robien: c'est par lui que le nom ne périra pas.
Il fut envoyé aux Etats généraux par la noblesse de la sénéchaussée de Limoges, oii sa mère avait des domaines considérables, et s'y fit remarquer dès les premières séances par l'excentricité de son caractère, la verve de son esprit insouciant, et surtout par le contraste de ses opinions politiques avec celles de l'illustre député du Tiers état de la Sénéchaussée d'Aix. C'est dans ce contraste qu'il puisa en partie sa célébrité ; il accentua encore ces différences de caractère et d'idées, quand il vit que le hasard lui oiïi^ait là un rôle bruj'-ant à jouer, une galerie nombreuse pour écouter ses saillies, et de grossières' et piquantes satistactions pour sa vanité altérée de vengeance. Vengeance de quoi ? Que lui avait fait son fère ? Il semble que Mirabeau ait toujours été bon et indulgent pour son cadet, quoique celui-ci fît profession de croire et de répéter tjutes les calomnies débitées en Provence contre le prisonnier de Yincennes, quoiqu'il eût adopté et exagéré encore toutes les antipathies
(1) Liicas-Moiitigny, t. VIII, pp. 80-87.
de leur père. Mais la bonté de Mirabeau était le résultat de sa supériorité intellectuelle; si bon enfant qu'il voulût être, il jugeait de haut et, sans le vouloir, dédaignait, oubliait, passait outre, étalait toute sa force d'âme, exaspérait ce gros écervelé en évitant de se mettre à sa portée et en ne sentant même pas les piqûres de ses bons mots. Le rêve du vicomte aurait été de forcer son aîné à compter avec lui, et il eût préféré la haine à cette clémence dédaigneuse. Aussi prit-il à tâche de se faire haïr du grand homme et, — ce fut son châtiment, — Mirabeau disparut avant qu'il eût pu faire naître dans son âme ce sentiment qui eût du moins « rapproché les distances ». L'orateur révolution r> aire ne savait pas haïr; à propos de son cadet, il écrivait au bailli, le 25 octobre 1789: « Le défaut de concorde domestique m'a assez causé de maux pour que je doive sentir tout le prix de l'union fraternelle, et je me croirais bien malheureux si je pouvais prévoir que jamais aucune diversité d'opinions fût capable de diminuer et d'affaiblir le tendre attachement que j'ai pour le second neveu de mon oncle ».
Mirabeau disait souvent en parlant des discordes de sa famille: « Nous sommes la race d'Atrée et de Thyeste ». Mais ces querelles avec son frère n'eurent rien de tragique, et 'les contemporains semblent s'être beaucoup amusés de la petite guerre (inconvenante au fond et assez lâche) entreprise, sans grief aucun, par un frère rontre son frère. Dès le début de sa carrière politique, Mirabeau-Tonneau eut un rêve invraisemblable, inouï: il voulut être orateur de premier ordre et lutter d'éloquence avec son frère. Cette prétention parut si ridicule, que tout le monde rit au nez du gros homme, même le marquis, lequel, consulté, eut une réponse terrible. En effet, Cazalès racontait à Frochot, en 1804, devant Lucas-Montigny, que le vicomte avait soumis à son père le manuscrit d'un discours qu'il voulait prononcer à la tribune. L'Ami des hommes lui renvoya le dis-
182 LEXTRÉME DROITE.
cours avec cette apostille: « Quand on a un frère comme le vôtre aux Etats généraux, et qu'on est vous, on laisse parler son frère et on garde le silence ».
Le malheureux ne garda pas le silence; ses amis de l'extrême droite le poussèrent à la tribune dans presque toutes les discussions auxquelles son frère se mêla. Ils trouvaient piquant, lorsqu'un Mirabeau avait parlé en faveur de la Révolution, qu'un autre Mirabeau plaidât aussitôt la thèse opposée. Ils affectaient de l'applaudir tout autant que Cazalès et que Maury, de vrais orateurs ceux-là, mais l'un de petite noblesse, l'autre roturier, et qui durent plus d'une fois, en se voyant égaler ce grotesque, faire d'amères réflexions. Ce n'est pas que ni l'un ni l'autre brillât par la tenue, par la correction ; mais ils étaient nés tous deux pour la tribune, ils avaient le goût des affaires,- et, aV^c une sincérité inégale, d'égales prétentions à une politique suivie: on les prenait volontiers pour des chefs de partis. Quel nom donner au contraire à Mirabeau-Tonneau, qui n'a d'autre opinion politique qu'une haine aveugle de la Révolution personnifiée dans son frère, ni d'autre talent que l'art de plaisanter gaiement dans un cercle de ses égaux? Ce talent, il le force jusqu'à faire l'orateur, et presque toujours sans grâce, balbutiant quand il improvise, lisant mal de froides et vides harangues quand il lit (à la mode du temps), et n'étant original que quand il parle de lui et retrouve à Ta tribune le ton de conversation.
Il faut laisser de côté les longs discours qu'il a lus au milieu de l'indifférence et de l'inattention générale, et dont les journaux nous donnent des résumés encore trop longs, par exemple ses discours sur les finances ou sur
rorganisation judiciaire. On n'y trouverait ni style ni vues personnelles. Ce sont d'ennuyeux mémoires, composés peut-être pour une modique somme par quelque Giboyer d'alors à la solde du vicomte, et dont tout l'intérêt est d'avoir été débités pour réfuter ou pour attaquer Mirabeau. Le vicomte n'est amusant et ses paroles n'expriment son caractère que lorsqu'il est interrompu, qu'il soulève un tumulte, lorsque ses outrages ont provoqué l'outrage. Ce ferrailleur est alors dans son élément; ce rôle, que jouent actuellement les obstructionnistes irlandais à la Chambre des communes, il l'aime et le recherche. Faire du bruit, gaspiller le temps de l'Assemblée, discréditer le régime parlementaire, voilà sa politique, et quand il y mêle quelque diffamation à l'adresse de son frère, il donne toute sa mesure. Lui qui semble intimidé et décontenancé quand il parle et qu'on l'écoute, il est à son aise et se sent chez lui quand l'Assemblée lui renvoie ses injures, quand la tribune est assiégée par la gauche indignée et que les poings fermés le menacent de toutes parts: cette grosse masse de chair ne s'émeut pas; il reste ferme à son poste, mole suâ stat, et songe en souriant au duel du lendemain.
La première fois qu'il vint prendre séance, au mom'ent de la réunion des trois ordres, son entrée dut exciter une vive curiosité. On savait qu'il avait juré à ses électeurs de ne jamais se réunir au Tiers, et ce serment, boutade toute méridionale, ne laissait pas que de l'embarrasser. Heureusement pour lui, le président (disent les journaux) de l'aveu de la Chambre [de la Noblesse], le délia de ce serment indiscret, et il se mit en marche avec les autres. Il ne faut pas trop le regretter pour l'Assemblée: s'il gêna souvent ses délibérations, en revanche il la dérida plus d'une fois au milieu de ses graves travaux et la reposa un instant. Par exemple, il fit sourire, un peu à ses dépens, quand il prit part à la discussion sur Tarticle de la Déclaration relatif à la liberté des cultes : « Youdriez-vous donc, s'écria-t-il dans la séance du
22 août 1789, en permettant les cuites, faire une reli^ gion de circonstance ? Chacun choisira une religion analogue à ses passions. La religion turque deviendra celle des jeunes gens; la religion juive, celle des usuriers; la religion de Brahma, peut-être celle des femmes ».
On voit qu'à la tribune son esprit n'est pas toujours de^ bon aloi; mais quelle idée aussi de faire de l'esprit à la tribune de la Constituante î C'était se condamner à toujours avoir tort; clans ces tragiques circonstances, rire c'était grimacer, et le vicomte avait mauvaise grâce, devant les patriotes de 1789, à pirouetter sur ses talons rouges: à ce jeu et devant cette galerie, il perdait vite l'équilibre, comme dans la question des biens du clergé, où ses plaisanteries firent presque toutes long feu. Interrompu au début de son discours: « Il me paraît, s'écriet-il, que la logique des poumons est aussi nécessaire dans cette Assemblée que la logique du raisonnement. » Passant ensuite du plaisant au sévère, il combat la proposition de l'évêque d'Autun avec les arguments ordinaires. Il parle aussi de la colère possible de Dieu, mais non sans une pudeur réjouissante, disant: La Providence, car il y en a loie...
Son frère lui répond et débute en ces termes: « Le préopinant a commencé par vous dire qu'il ne traitait pas la question du juste ou de l'injuste, parce qu'il veut éviter un piège; en ce cas, Messieurs, je suis un grand dresseur de pièges. » « Je demande, interrompt le vicomte, acte de la déclaration de M. le comte de Mirabeau. » Quelle fausse note que cette boutade î C'est pourtant, à l'Assemblée, presque tout l'esprit du vicomte, cet esprit tant exalté par les pamphlétaires royalistes. Il s'abaisse bientôt aux gamineries, surtout contre son frère: par exemple, dans la séance du 3 mai 1790, il monte à la tribune en même temps que lui etr l'écrase de sa corpulence. Ce n'est qu^après une longue discussion qu'il cède la place à Mirabeau.
Parfois, il semble av(^r été ivre, et il est certain qu'il
arriva gris à l'Assemblée le 15 décembre 1789, pendant les débats sur l'affaire du parlement de Rennes.
« M. Robespierre, dit le Moniteur, commençait à développer quelques idées sur cette affaire, lorsque la salle a retenti de ces mots: Non, cela n'est pas vrai! Pei^;sonne ne s'est mépris sur l'organe, et chacun, en reconnaissant M. le vicomte de Mirabeau, a voté pour qu'il fût rappelé à l'ordre. Le tumulte et la confusion se sont introduits dans la salle. M. le vicomte de Mirabeau est. monté à la tribune; on a demandé qu'il ne fût pas écouté ; il est resté plus d'une heure sans vouloir désemparer. L'Assemblée, fatiguée d'une résistance qu'il ne nous appartient pas de qualifier, paraît acquiescer à la proposition d'insérer dans le procès-verbal, qu'un membre ayant manqué à V ordre, la question avait été ajournée,
« M. le duc de Liancourt observe que, chacun des membres se trouvant compris dans cette généralité, il faut nommer M. le vicomte de Mirabeau comme ayant manqué de respect à l'Assemblée.
« On va aux voix, et la motion de M. de Liancourt est adoptée. Au milieu du tumulte on a entendu M. le baron de Menou dire que la plus belle grâce que Von pour- ■vait faire à M. le vicomte de Mirabeau, était de croire qu'il n'était pas de sang-froid (1).
« On reprend la discussion de l'affaire de Rennes. M. le vicomte de Mirabeau monte à la tribune, et l'Assemblée consent à l'entendre. Son discours se ressent du trouble de son âme. »
Il ne protesta pas contre ce compte rendu du Moniteur, et parut enchanté du scandale produit et de l'affront qu'il croyait faire à l'Assemblée en se présentant
(1) C'est évidemment à cet iiicident que Vergniaud fait allusion dans le post-scriptum d'une lettre à son beau-frère. (La lettre est du 11 décembre, mais le post-scriptum ne peut être que du 16) : (( Le vicomte de Mirabeau s'est fait tancer comme vous savez. Je l'ai vu, il était saoul comme un cochon. )> (Vatel, Vergniaud, t. I, p. 150.) .
186 l'extrême droite.
devant elle en état d'ivresse: rien ne sentait plus son gentilhomme que d'être pris de vin en présence des Barnave, des Thouret, des Rabaut Saint-Etienne et autres roturiers buveurs d'eau. Et puis, ce bouffon voulait qu'on parlât de lui et forçait l'attention par des tours d'écolier, singeant jusqu'à la fidélité héroïque. Après la séance du 4 février 1790, où Louis XYI adopta la Constitution, il brisa son épée et voulut faire un mot à la Plutarque: « Puisque le roi renonce à son royaume, un gentilhomme n'a plus besoin d'épée pour le défendre. » On haussa les épaules, mais on avait tourné la tête: c'était tout ce que voulait le vicomte. Quelques jours plus tard, le 8 février, il prêta, comme tous les Constituants, son serment civique, mais avec toutes sortes de grimaces et une mise en scène de bateleur. Le président interpellait par oui ou par non les membres qui devaient jurer selon la formule; quand ce fut le tour du vicomte, il voulut faire un discours: « M. le vicomte de Mirabeau reste à la tribune pendant quelque temps, dit le Moniteur. Il en descend; on croirait qu'il se dispose à sortir; on applaudit. Il remonte à sa place; la grande majorité se lève à l'instant. On entend plusieurs voix prononcer : Faites-le sortir! (1) »
lY
Ce besoin de faire du bruit, il ne le satisfaisait pas seulement à l'Assemblée; il était aussi un héros de la rue, provoquant les passants, formant des attroupements autour de lui, et serré de près, menacé, s'en tirant par un bon mot. Yoici, à ce sujet, une amusante anecdote du marquis de Eerrières:
« Le vicomte de Mirabeau, dit-il, attaché en fanatique
(1) Le système qui consiste à retirer pour la forme les termes blâmés date de lui. (Voir la séance de la Constituant-e du 5 octobre 1789.)
au parti de la cour, uniquement parce que le comte de Mirabeau, son frère, était l'âme du parti populaire, fut plusieurs fois sur le point d'être la victime de cette haine du peuple contre la noblesse. Le vicomte avait du courage, de l'esprit, de la gaieté, et quelquefois de ces reparties heureuses qui lui faisaient pardonner ses extravagances chevaleresques. Se trouvant un jour investi dans les Tuileries par une troupe de Jacobins et de gens de la populace, qui faisaient retentir à ses oreilles le cri fraternel et civique de la lanterne, le vicomte se retourne et, saluant d'un air ouvert la foule qui le suit, chante ces deux vers de l'opéra à'Iphigéme:
Que j'aime à voir les hommages flatteurs Qu'ici l'on s'empresse à me rendre !
« Ce trait de sang-froid et de gaieté française désarma tout le monde; les applaudissements, les bravos succédèrent aux injures et aux menaces; le vicomte fut reconduit avec honneur. »
Ses querelles avec la multitude ne se terminaient pas toujours ainsi. Mais que lui importait, pourvu que les journaux parlassent de lui ? Il fut l'objet, à sa grande joie, de nombreux pamphlets, anonymes à la mode du temps, qu'il se faisait un plaisir d'aller dénoncer à la tribune, copiant en cela l'abbé Maury, qui se plaignait souvent à l'Assemblée d'invectives populaires provoquées par lui-même. Il existe par exemple, un pamphlet intitulé: Indécence inouïe du vicomte de Mirabeau et de Vahhé MauTy envers la Nation. On y raconte comment le vicomte et l'abbé furent hués au sortir de l'Assemblée pendant la discussion sur les biens du clergé. Xous reproduisons fidèlement l'orthographe et la ponctuation:
« Mais comme comme toute vérité fâche, les épithètes d'aristocrates, ont indisposés M. le vicomte de Mirabeau qui est entré dans une colère qui tenoit de la rage; et dans son extravagance il a eilt l'audace de tirer son épée et d'en menacer le peuple. Les bons patriotes sans
188 l'extrême droite.
s'étonner d'une chaleur si peu mesurée ont ri des menaces qui leur étoient faites. Mais des personnes indignés de cette conduite ont requis la garde qui a accompagné le plus poliment possible M. l'errageant, au district où après un moment de calme et la digestion d'un verre d'eau il a été conduit à son doniicile avec promesse de ne plus se porter à une pareille indécence » (p. 2-3).
Duelliste enragé, il fut presque toujours malheureux sur le terrain. En Amérique, il fut blessé quatre fois en quatre rencontres dans le même mois. En France, il eut toujours l'épée à la main. Son frère évitait les duels, et on peut dire sans raillerie que, de bonne foi, il se gardait pour la patrie. Le vicomte affectait de se battre d'autant plus et parlait de la lâcheté de Mirabeau. Ces calomnies n'empêchèrent pas le grand orateur d'aller le voir, quand il fut blessé dans son duel avec le comte Latour-Maubourg. Mirabeau-Tonneau récompensa cette démarche par ce trait spirituel et méchant: « Je vous remercie de votre visite: elle est d'autant plus gratuite, que vous ne me mettrez jamais dans le cas de vous en rendre une pareille. »
Ivre un jour, il insulta la foule, du balcon du restaurant Beauvilliers, au Palais-Royal. On monte pour le jeter dans la rue: il s'adosse à un mur et tient bon, l'épée à la main (1), jusqu'à ce qu'une patrouille vienne le délivrer. Son frère le gourmande: « Eh ! de quoi vous plaignez-vous ? répondit-il. De tous les vices de la famille vous ne m'avez laissé que celui-là! » La riposte était heureuse, on le voit, et le tour de la phrase vif et bien français. C'est dans ces saillies improvisées qu'il excelle, et là est le meilleur de sa réputation. Ses mots, qui, lancés de la tribune, manquent leur effet, réussissent pres-
(1) Taine, voulant prouver que la vie des royalistes était continuellement menacée au commencement de la Révolution, écrit: (( Une autre fois, le vicomte de Mirabeau est ohl'ujé de mettre Tépée à la main ». (La Bévolufion, t. I, p. 172.) Voilà une ohJigation qui ne coûtait guère au valeureux A'icomte.
xpie tous dans les cafés, dans les couloirs de l'Assem- -blée, dans la rue même. Le succès ajoute encore à son ■esprit et à sa verve; il est le loustic autorisé de la droite et n'a plus qu'à ouvrir la bouche pour faire rire. Tous les bons mots qui se font à la Constituante, on les lui prête, -comme il arrive en pareil cas: il est le marquis de Boissy de ce temps-là.
Il s'était lié d'étroite aniité avec deux hommes d'esprit, aussi réactionnaires que lui, le marquis de Belbeuf, conseiller au parlement de Rouen, et le comte de Montlosier, le futur auteur du célèbre Mémoire à consulter, fort clérical dans ce temps-là et défenseur acharné des biens du clergé. Le Mémoire de Montlosier a fait du tort à ses Mémoires (1), dont peu d'historiens de la Révolution paraissent avoir profité. Les anecdotes y abondent sur les orateurs de la droite, et notamment sur le vicomte. Montlosier se lia très vite avec Mirabeau- Tonneau. Ils en vinrent à se tutoyer et à dîner ensemble tous les soirs au Palais-Royal. « Comme le vicomte était gourmand, dit Montlosier, ses dîAers étaient fort chers. Ils se contentait d'une bouteille de vin de Bordeaux; mais à la fin du dîner il lui fallait une bouteille de liqueur des îles, qu'il avalait presque entière. » Des amis venaient parfois causer avec eux, et ils eurent l'idée de recueillir les saillies du vicomte en deux pamphlets: Zies dîners du vicomte de Mirabeau et La tasse de café sans sucii'e. C'est là, d'après Montlosier, que prirent naissance les Actes des Apôtres. Les deux amis rencontrèrent le garde du corps Peltier, l'encouragèrent à fonder la feuille royaliste et y collaborèrent. Mais quelle fut l'importance de cette collaboration? Yoilà ce que nous ignorons. Dans la droite, tout le monde se piquait un peu de collaborer aux Actes des Apôtres, et il est fort difficile de dire au juste de quelle plume est sorti chaque
(1) Mémoires de M. le comte de Montlosier, Paris, 1829, 2 vol. in-8«.
190 l'extrême droite.
numéro de la célèbre publication. Je crois pourtant à la tradition qui attribue au vicomte les épigrammes en vers dont ce recueil est rempli; mais il n'y a pas là de quoi le féliciter. D'abord, la plupart de ces vers sont dirigés contre Mirabeau, et contiennent contre lui les imputations les plus infâmes, distillées avec une baine vraiment fraternelle. Il fallait être plus qu'un adversaire pour fouiller ainsi dans la vie privée du grand homme et en dénaturer les détails les plus intimes; un frère seul en était capable : agnosco fratrem (1). Mais le plus grave, c'est qu'on ne trouve aucun esprit dans ces vers: il faut avoir parcouru ce trop fameux journal pour savoir combien il est indigne de sa renommée et de quel fatras ennuyeux il se compose. Mais de tous les pamphlets de Mirabeau-Tonneau, celui qui fit le plus de bruit et, sinon le meilleur, du moins le plus goûté des contemporains, ce fut la Lanterne magique, revue satirique dont il parut trois numéros, peu de temps après les événements du 5 octobre 1789, et dont voici le début:
« La voici, la voilà, Messieurs, Mesdames, la lanterne magique nationale, la pièce vraiment curieuse. Tous allez voir ce que vous n'avez jamais vu, ce que l'aurore de la liberté seule pouvait produire: le despotisme et l'aristocratie, le despote et les ari&tocrates, traités par la nation comme le diable l'a été autrefois par le bienheureux saint Michel. Tous verr(3z les guerriers citoyens, les citoyens guerriers, les héros de la Bastille, les troupes légères des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marcel, les chasseurs des barrières, les capucins travestis en sapeurs, les dames de la nation, et les nonnes défroquées, et toute l'armée patriotique, et l'illustre Coupetête, et le bon duc d'Orléans, et le Châtelet, et la lan-
(1) Au contraire, dans la galerie des Etats généraux (1789, 3 vol. in-8o), pamphlet émané, dit-on, de Mirabeau ou de son entourage, le portrait de Rambinelli (le vicomte de Mirabeau), est tracé avec une modération remarquable (t. II, p. 36.)
terne, et toutes les merveilles de la Révolution. Enfin vous allez voir ce que vous allez voir, la vue n'en coûte rien; on rend l'argent aux mécontents, et nous payons à bureaux ouverts, comme la caisse d'escompte payera au mois de juillet. »
Suit une généalogie burlesque de l'Assemblée et de la Constitution: a Necker engendra les emprunts viagers, les emprunts viagers engendrèrent le déficit, le déficit engendra Calonne, Calonne engendra les notables, les notables engendrèrent l'archevêque de Sens, l'archevêque de Sens engendra la cour plénière, la cour plénière engendra le mécontentement, le mécontentement engendra Necker, Necker engendra la double représentation et la nouvelle convocation, qui engendrèrent les curés et les avocats, qui engendrèrent l'Assemblée nationale, qui engendra la prétendue Constitution, et la prétendue Constitution engendra l'anéantissement des revenus et la banqueroute, le papier-monnaie et la ruine du royaume, la destruction de la noblesse, du clergé et des parlements et de la prison du roi: ces derniers rejetons, enfants parricides, pourront bien assassiner leur mère ». C'était là, il faut bien le dire,, toute la philosophie de l'histoire pour la noblesse française à la fin de 1789; ces écervelés croyaient qu'en évitant quelques petites fautes, en donnant un portefeuille à telle coterie plutôt qu'à telle autre, on eût empêché la Révolution française.
Le vicomte parle même avec beaucoup de liberté de Louis XYI, prisonnier dans son palais : « Yoyez-vous un gros papa de bonne mine, appuyé sur cette croisée, triste et rêveur, et dissipant ses soucis poignants à prendre des mouches au vol... » Il est à remarquer que les jugements les plus sévères sur Louis XYI ont été portés par les royalistes les plu^ ardents. La légende qui attribue au roi martyr le plus grand cœur et les plus vastes pensées n'a commencé que de nos jours. Quant à Marie- Antoinette, dont on veut faire une sainte, elle paraissait frivole, je ne dis pas aux plus frivoles des courti-
192 l'extrême droite.
sans, maïs à des roj^alistes de vieille roche, comme au père des ^M'irabeau, qui s'indignait de sa légèreté et de ses plaisirs bruyants. C'est parmi les Constituants du côté gauche que l'Autrichienne trouvera les plus enthousiastes champions. Quel absolutiste parla d'elle avec une admiration plus passionnée que le tribun Mirabeau, dans ses lettres à La Marck ? Et trouva-t-elle un chevalier plus tendrement dévoué que Barnave, celui que le vicomte appelle dans son pamphlet le beau Barnave, Narcisse -Barnave ? Personne, à la Constituante, ne manquait de respect pour la famille royale: elle fut perdue par ses fautes, par celles de son parti; et si, pour elle, la déconsidération précéda la chute, cette déconsidération était d'origine aristocratique. C'est de la cour qu'étaient partis d'abord les traits les plus envenimés contre la réputation de Marie,-Antoinette et le prestige de Louis XYI ; et qui donc à Yersailles, avant les jours tragiques, feignait de croire au sérieux de la reine ou à l'intelligence du roi ?
Quand les royalistes se mirent à défendre leurs princes, ils les défendirent mal avec leurs pamphlets irrévérencieux et souvent orduriers. Les Actes des Apôtres sont remplis d'anecdotes obscènes et platement obscènes: que pensait le public d'une reine qui faisait ses délices d'une semblable lecture ? Les pamphlets que publia Mirabeau-Tonneau, moins graveleux, donnent une pauvre idée de ceux qui encourageaient des publications injurieuses pour quiconque, dans l'Assemblée, voulait la liberté avec le roi. Les amis de la Constitution furent bien punis d'avoir caressé cette folle chimère: toute la boue du ruisseau fut lancée sur eux par les stipeiidiés de la liste civile, et plus ils étaient modérés, plus ila recevaient d'insultes. Que ces Bourbons ava^'ent peu d'esprit! D'une main, ils donnent six mille francs par mois à Mirabeau l'orateur; de l'autre, ils soldent les plus vils pamphlétaires pour insulter leur plus fidèle défenseur, celui dont ils payaient les services à prix d'or.
Dans cette guerre faite au malheureux grand homme, le grotesque vicomte est comblé, non pas d'or, mais d'augustes encouragements. Une bonne partie de la Lanterne est consacrée à déverser la honte sur Mirabeau ou à essayer contre lui de l'arme du ridicule, arme bien impuissante en 1789. Plusieurs tableaux de la Lanterne magique retracent sa carrière politique. Yoici, par exemple, la procession des Etats à Versailles: « Voyez, dit le vicomte, comme le peuple applaudit: c'est le grand comte de Mirabeau; admirez sa frisure, la mieux soignée de toutes; l'air content de lui-même qui le caractérise; il sourit à ses approbateurs, il leur rendra en motions les bienfaits dont ils veulent bien le combler. Il cause avec M. Bouche, son collègue ; c'est une contesnance; et les applaudissements redoublent; ils l'accompagnent jusqu'à l'église Saint-Louis; laissons-le aller sur les ailes de la gloire. »
Voilà pour le ridicule: voici pour l'odieux. Au trente unième tableau, la L^anterne nous montre l'hôtel où demeure Mirabeau: « D'oii a tiré ce palais, ces meubles magnifiques, le crapuleux maître de céans? Qui, à Paris, ignore qu'il a passé sa vie dans les prisons ou les hôtels garnis ? Voici son adresse, qu'il m'a donnée deux fois en quinze jours: Le comte de Mirabeau, rue et hôtel de Richelieu, m^eublé. Le comte de Mirabeau, rue et hôtel de Coquéron (sic), meublé. C'était là qu'étroitement logé dans une seule chambre, il végétait en compilant ou imprimant des libelles qu'il avait escroqués. Et ce malheureux a des hôtels, des équipages, depuis qu'il est député: ce métier est donc bien lucratif... » Un an plus tard, l'assertion du vicomte eût été la pure vérité ; mais, à la fin de 1789, Mirabeau en était réduit à emprunter quelques louis au comte de La Màrck et vivait dans le dénûment le plus complet.
L'accusation de lâcheté revient encore. Le vingt-hui^ tième tableau du second numéro de la Lanterne noub fait voir l'abbé Maury assailli par une troupe de furieux.
194 l'extrême droite.
« Mirabeau, accoutumé au meurtre, se précipite sur un adversaire sans armes; c'en est fait... Mais... où fuit ce valeureux champion ? Aurait-il vaincu ? IS'on: la fermeté de Maury le déconcerte, et il s'éloigne d'un ennemi qvJïl faut combattre... selon son usage. »
Parfois, cependant, Mirabeau-Tonneau arrive au véri^ table esprit, à l'esprit naturel et gai des grands seigneurs lettrés du xviti** siècle. Nous avons dit qu'à la tribune il est moins mauvais quand il parle de lui-même: il en est ainsi quand il écrit, et il s'est moqué fort agréablement de sa personne et de ses défauts dans un aimable libelle, intitulé: Voyage national de Mirabeau cadet. II le composa à l'occasion d'une aventure qui fit grand bruit alors et qui provoqua un vif et intéressant débat à l'Assemblée constituante. C'est une page d'bistoire un peu oubliée, qui aura pour nous un autre intérêt encore que de mettre en lumière, chez Mirabeau-Tonneau, le talent du causeur et du pamphlétaire: on va voir comment la E/évolution pénétra dans l'armée et en modifia rapidement l'esprit, malgré la résistance désespérée des officiers royalistes.
On sait que le vicomte était colonel du régiment de Touraine, avec lequel il avait fait la campagne d'Amérique, et mérité la décoration, singulièrement placée sur sa poitrine, de l'ordre républicain de Cincinnatus. Brave jusqu'à la folie, il était soldat dans l'âme, et le colonel se retrouvait toujours en lui, même dans la vie parlementaire, comme à cette réunion de la droite, aux Capucins, que nous racontent si plaisamment les Mémoires de Montlosier. Il y avait là beaucoup de vieux abbés et de vieux évêques. « Le peuple étant entré dans le jardin et nous ayant lancé des pierres à travers les vitres, nous nous levâmes de surprise. Le vicomte de
Mirabeau de suivre la ligne en criant: Alignement, messiev^d's, ait g ncment ! Voilà le cardinal de La Rochefoucauld et les autres évêques de s'aligner en effet. Je me retenais, mais je ne pouvais m'empêcher d'éclater de rire ». Quoi de surprenant qu'un semblable colonel fût adoré de ses hommes? Le vicomte l'était en effet et se croyait maître même de leurs opinions. Aussi, en juin 1790, apprenant que son régiment, en garnison à Perpignan, a cassé deux de ses officiers et les a remplacés lui-même, il n'hésite pas à partir pour le faire rentrer dans le devoir. Mais ce voyage ne fut pas heureux pour lui, et il vit bientôt que, pour être aimé des soldats, il fallait avant tout aimer la Révolution.
Le 17 juin 1790, l'Assemblée reçut une lettre des officiers municipaux de Perpignan, datée du 13, au sujet d'une étrange et nouvelle escapade du vicomte, qui avait emporté furtivement les cravates de§ drapeaux de son régiment. Mais laissons parler les officiers municipaux de Perpignan; leur style est curieux:
« ^Nosseigneurs, la ville de Perpignan est dans les plus cruelles alarmes. Chefs de la commune, nous avions protégé M. le vicomte de Mirabeau, colonel du régiment de Touraine. M. le marquis d'Aguylas, notre maire, l'avait reçu chez lui et lui avait donné asile et hospitalité. Le régiment avait demandé, obtenu et porté ses drapeaux et sa caisse dans la même maison. Ce lieu était sacré. Pour calmer le régiment, M. le maire avait répondu du dépôt; mais il avait eu la bonne foi de laisser ces drapeaux dans un cabinet attenant la chambre de M. de Mirabeau, sous la sauvegarde de l'honneur de cet officier. Ce dépôt a été violé, ^Nosseigneurs. M. de Mirabeau, invité hier par la municipalité, qui voyait que le retour de la tranquillité publique dépendait de son départ, a quitté aujourd'hui notre ville à cinq heures du matin. Sur les dix heures, le régiment est venu prendre ses enseignes ; mais quelle a été sa surprise lorsqu'il les a vues dénaturées ! Les cravates ont manqué. Le régi-
196 l'extrême droite.
ment s'est plaint: il a demandé raison à notre respectable maire,, qui, rempli d'honneur, blanchi dans le service de la patrie, n'a pn qu'accnser M. de Mirabeau qui en avait été le détenteur, de les avoir emportées. »
Le régiment, exaspéré, se saisit du maire, malgré les protestations de la municipalité, et l'enferma, comme otage, dans la citadelle. On envoya des courriers aux villes situées sur la route de Paris, avec invitation d'arrêter Mirabeau et de lui reprendre les cravates. Mais s'il est arrêté et ramené à Pei^ignan, la municipalité craint de ne pouvoir lui sauver la vie, et si les cravates ne sont pas retrouvées, les jours du maire sont en danger.
Au même instant, l'Assemblée reçoit une lettre de Castelnaudary annonçant l'arrestation du vicomte. On a retrouvé les cravates dans ses malles. Perpignan a écrit: « Envoyez des cravates et gardez Mirabeau ». Toilà Mirabeau prisonnier et étroitement gardé, quoique député et inviolable. Aussitôt il demande qu'on le fasse mettre en liberté. L'Assemblée ajourne sa décision au lendemain et se borne à envoyer son président chez le roi, pour obtenir l'élargissement immédiat du maire de Perpignan.
Cependant, l'opinion s'emparait de cet incident, sans en voir le côté comique, et tout Paris donnait des proportions tragiques à l'incartade du vicomte. Plusieurs libelles paraissaient et racontaient que Mirabeau cadet avait ensanglanté les rues de Perpignan: le combat avait duré cinq heures, et 1.200 personnes avaient perdu la vie. Maury se plaignit amèrement, à la tribune, de ces calomnies qui pouvaient coûter la vie à celui dont il s'honorait plus que jamais, disait-il, d'être l'ami. Le fougueux abbé feignait de voir dans ces pamphlets une provocation à l'assassinat. Malouet demanda des poursuites, et il dénonça notamment les Révolutions de France et de Brahant de Camille Desmoulin«. L'Assemblée écarta ces dénonciations, et rendit un décret qui
cliargeait les municipalités de veiller à la sûreté de Mirabeau, et renvoyait son affaire aux Comités. Enfin, sur la proposition de Mirabeau l'aîné, qui plaida la cause de son frère avec autant de tact que de dévouement, elle rappela aux municipalités le décret d'inviolabilité, et ordonna que le vicomte vînt immédiatement lui rendre compte de sa conduite.
Il fut devancé par une députation du régiment de Touraine, de la municipalité et de la garde nationale de Perpignan, qui venait donner des explications à l'Assemblée et qui fut admise à la barre. Un soldat du régiment prononça un petit discours, très habile, évidemment lu ou appris par cœur, où l'indiscipline de ses camarades était ingénieusement excusée. Il paraît, d'après le récit du soldat, que, le 19 mai précédent,, quelques grenadiers avaient été se promener hors ville. Ils rencontrent des bourgeois, « se réunissent et rentrent gaiement et sans tumulte dans la ville, précédés d'un tambour qu'ils avaient fait appeler ». Yoilà un tambour qui, soit dit sans attaquer les braves grenadiers de TourainS, a un. peu l'air d'être prémédité, tout comme la rencontre avec les « bourgeois ». C'était évidemment une véritable manifestation politique: l'armée fraternisait avec la population révolutionnaire. « Mais, comme dit très bien le grenadier, cet accord, qui, sans contredit, remplit le vœu de la nation, pouvait-il désobliger quelqu'un ? » Il désobligea trois officiers du régiment qui crièrent aux soldats: « Yous vous déshonorez ! » « Nous nous honorons », répondirent-ils. Les officiers dégainent, se font obéir, mettent le tambour en prison et chargent M. Maréchal, adjudant, d'exécuter des ordres sévères*. M. Maréchal était haï et datait d'avant 1789. Les soldats refusèrent de lui obéir, le déclarèrent, à l'unanimité, indigne de remplir ses fonctions, et le remplacèrent par un certain Rochefort, que le commandant, M. d'Iverlay, dut accepter. Quant aux trois officiers, ils partirent, quoique les soldats, d'aprè? leur avocat, fus-
198 l'extrême droite.
sent tout prêts à « oublier ». Arrive Mirabeau: il parle en maître, se présente au milieu de ses hommes après avoir refusé d'écouter leurs députés, et, mécontent de leur attitude, dégaine, en blesse trois et met le reste en fuite, avec l'aide de six de ses officiers. Nous retrouvons là le ferrailleur téméraire, qui, au Palais-Koyal, tenait toute une foule en respect avec la pointe de son épée. Il se bat maintenant avec tout son régiment, et il a le dernier mot. Mais son prestige de colonel est perdu: il le sent et s'enfuit le lendemain matin, laissant à ses officiers le soin de faire réintégrer l'adjudant cassé et de punir les coupables, ce qu'ils ne purent faire. C'est alors que les soldats s'aperçoivent de la disparition des cravates et emprisonnent le maire. Pour le coup, c'est une révolte ouverte. Le grenadier-orateur affirme qu'on leur offrit mille écus s'ils se soumettaient. Ils refusèrent fièrement et, comme on leur objecte leur serment de fidélité, prêté la veille, ils répondent qu'ils n'ont pas seulement juré d'être fidèles au roi, mais de l'être aussi et d'abord à la nation et à la Constitution. Or, leurs officiers sont ouvertement hostiles à la Constitution, et le vicomte de Mirabeau est l'ami de tous les contre-révolutionnaires. Comment peuvent-ils leur obéir ?
C'était là, en effet, le point délicat. Si les soldats avaient tort de se révolter, les officiers étaient encore plus coupables de combattre la Constitution, et le plaidoyer du soldat de Touraine fut fréquemment interrompu par les applaudissements de la majorité de l'Assemblée.
Ces applaudissements redoublèrent lorsque M. Siau, médecin, député de la garde nationale de Perpignan, vint faire l'éloge des soldats de Touraine et peignit leur douleur touchante quand ils trouvèrent leurs drapeaux mutilés. « Le célèbre Thurel, le plus ancien soldat de la France, à la tête des vétérans, montrant à mes concitoyens son triple médaillon, leur redemandait les enseignes qu'il avait suivies pendant quatre-vingts ans, sous
trois rois victorieux. » M. Siau termine en promettant que (( la fidélité des Français du département des Pyrénées-Orientales sera immuable comme les montagnes au pied desquelles ils habitent... »
M. Riquetti le jeune, comme on l'appelait depuis l'abolition des titres nobiliaires, arriva le lendemain à Paris et présenta aussitôt sa défense à la tribune. Il fut spirituel, modéré et, contre son habitude, très digne. Il fit d'un ton de bonne humeur fort amusant le récit de son voyage et l'aveu indirect de ses maladresses. Il aimait beaucoup le maire de Perpignan et avait rendu les cravates dès qu'il avait appris le danger qu'il courait. « On a dit qu'on avait trouvé les cravates dans mes malles; cela est faux: elles étaient là... sur ma poitrine. On n'aurait pu les avoir qu'en me tuant. » Il raconte qu'à Castelnaudary le peuple avait d'abord t'ouIu le massacrer et que, quand il fut mis en liberté, le même peuple se pressa autour de lui avec joie et cria: « Il a sa grâce, nous en sommes bien aises: il a l'air d'un bon homme ». Il explique que c'était son devoir, à lui colonel, de rétablir la discipline dans son régiment. Il a été reçu sans respect. Les soldats lui avaient demandé de venir leur parler et, comme il s'y refusait, il les avait entendus dire qu'il fallait qu'il descendît, qu'il n'avait pas besoin de faire toilette, qu'il était bien f... pour cela.
Arrivant enfin à l'affaire des cravates, il expliqua dans quelle intention il les avait soustraites. Il voulait les porter au roi. Le roi les aurait envoyées dans une ville éloignée de Perpignan, en invitant les soldats à venir y rejoindre leurs enseignes: les bons y seraient venus, les mauvais seraient restés, et on aurait ainsi reconstitué Touraine avec les éléments demeurés fidèles. Le vicomte se trompait de date: ce stratagème un peu chevaleresque eût réussi peut-être au xvi® siècle ; mais, en 1790, les cravates n'auraient réuni personne autour d'elles.
200 l'extrême droite.
Ces débats intéressèrent et instruisirent l'Assemblée: elle vit quel était l'état des esprits dans l'armée, combien la Révolution pouvait compter sur les soldats, et combien était miné le pouvoir des officiers aristocrates. Reconstituer le corps des officiers et les cadres de l'armée, telle était l'œuvre aussi difficile que nécessaire qui s'imposait déjà et dont la mésaventure de Mirabeau cadet avait signalé l'urgence.
Toutefois, on ne statua pas immédiatement sur le cas du vicomte ; les Comités furent cliargés de présenter un rapport; ce rapport ne fut déposé que quelque temps après l'émigration de celui qui en était l'objet, et l'Assemblée décréta une première fois d'accusation, comme voleur des cravates de son régiment, ce collègue qu'elle devait décréter de nouveau comme émigré et comme ennemi public. Son frère, toujours généreux, tenta vainement de s'opposer au premier de ces décrets, disant qu'un député démissionnaire n'était plus justiciable de l'Assemblée; il trouva, sur le fond même, un argument heureux et infiniment flatteur pour le régiment de Touraine: « C'est par une erreur, excusable sans doute, mais' bien palpable, qu'on vous a entretenus d'une déchirure de drapeaux, à propos de l'enlèvement des cravates. Le régiment de Touraine, connu par ses services distingués, surtout en Amérique, en est revenu avec des drapeaux si déchirés, qu'il était impossible de les déchirer encore. » (Séance du 30 août 1790.) Yoilà comment Mirabeau se vengeait des insultes de son frère.
YI
J^ous avons dit que le vicomte imprima, à l'occasion de cette équipée burlesque, mais honorable en somme, un récit plaisant de son voj'age dans le Midi, sous le titre de:
Voyage national de Miraheau cadet, 1790, in-8. C'est un récit cliarmant, plein de modestie et d'humour; jamais la plume de Mirabeau-Tonneau n'a couru plus légère, et si l'on songe que ce badinage fut composé par un homme que de graves dangers menaçaient encore, on l'appréciera peut-être davantage. Ainsi, quelle bonne humeur dans ce récit de sa mésaventure à Vermeanton î II y avait rencontré la garde nationale des lieux environnants, qui fêtait encore le retour de la Fédération:
a Ces messieurs aperçurent des uniformes dans les voitures, et sur-le-champ les arrêtèrent et vinrent offrir des biscuits, du vin, et porter la santé de la nation à leur camarade (c'est la dénomination qu'ils voulurent bien nous donner). Quoique enfoncé dans la voiture,, j'aurais eu de la peine à me rendre imperceptible, et on profita d'une petite lucarne que j'avais à ma droite pour me proposer de prendre part à la libation. Je m'y prêtai de bonne grâce: a Tive la nation! vive la garde nationale de Yermeanton î » Tels furent les cris au bruit desquels nous vidâmes nos verres. Le commandant de la troupe qui vint pour trinquer avec moi, me reconnut et cria: « C'est M. de M... » Aussitôt les échos répétèrent: a Vive
le comte de M ! » En pareil cas, on ne connaît que
lui dans la famille. Je crus devoir avertir que je n'étais pas le comte, mais le vicomte, leur observant qu'il était bon de connaître les gens avec qui l'on buvait. Quelques personnes dirent: « C'est l'aristocrate ! » Cela apaisa un peu les cris de joie. »
On lui proposa de changer d'opinion: « Messieurs,
dît-il, puisque vous connaissez le vicomte de M , vous
connaissez aussi sa stabilité dans ses principes et dans ses opinions; la conviction seule qu'ils sont mauvais peut l'en faire changer, et je doute que vous ayez la prétention de le lui prouver. » Les personnes les plus à portée de moi dirent: « Il a raison »; les autres le répétèrent; on
cria: « Vive le vicomte de M ! » Les drapeaux me
saluèrent, on fit une décharge de mousqueterie, et on me
combla, en partant, de bénédictions. De mauvais plaisants dirent que j'avais aristocratisé la ville. »
Quant à son affaire de Perpignan, il la raconte du ton le plus leste et le plus dégagé: « J'ai été visité, fêté, complimenté, exalté, sérénade pendant deux jours; menacé, insulté pendant trois autres, et pousuivi ensuite, lorsque je ne fuyais pas... » Il n'insiste pas, sentant plus que personne tout le ridicule de l'aventure. Toutefois, rien n'est cordique comme le récit de sa captivité à Castelnaudary. Il y est gardé à vue dans la. salle basse de la mairie; la garde nationale laisse la porte entr 'ouverte, et toute la population vient le voir dormir. Il est la bête curieuse, le « rhinocéros de la foire ». « Mais, poursuit-il, un proverbe italien dit qu'en caressant l'en,fant, respectant le vieillard, ayant de bonnes paroles à la bouche et le bonnet à la main, on fait ce qu'on veut dans une maison. Cela peut s'étendre à une ville, à une nation, et cette manière d'être me coûte d'autant moins, qu'elle est dans mes principes et dans mes habitudes. » Il séduit ses gardiens, joue au trictrac avec eux, gagne la population entière, si bien que, quand il est délivré, on l'acclame.
Il revient par Toulouse, Montauban et Limoges, après avoir passé par Brives: « J'arrivai à Brives, dit-il, à la pointe du jour. Je ne sus que depuis que cette bonne ville avait brigué l'honneur de me pendre, et qu'on y faisait journellement, en m'attendant, des motions tendant à l'accomplissement de ce vœu patriotique; heureusement pour moi, le civisme sommeillait, et je passai sans être reconnu. Ne connaissant pas les dispositions de mes chers commettants à mon égard, je résolus de fermer les jalousies de ma voiture et de traverser rapidement la province, qui m'a fait assurément beaucoup d'honneur en me députant aux Etats généraux, mais qui eût pu beaucoup mieux choisir pour mon repos, b
A Etampes, menacé, il s'en tire par un bon mot: « Je fis rire quelques-uns de mes voisins, ce qui est un grand
avantage, car dès longtemps je suis convaincu que faire rire son adversaire les armes à la main, c'est le tuer ».
Il avait eu soin de passer de nuit à Orléans: « Le patriotisme connu de la capitale de l'Orléanais me faisait un devoir, écrit-il plaisamment, de me soustraire aux empressements de ses habitants. »
YII
On saif qu'il ne tarda pas à émigrer, et que, de l'autre côté du Ehin, il fit encore plus de tapage qu'à l'Assemblée nationale. Nul, parmi les émigrés, ne joua plus bruyamment au matamore, et les innombrables caricatures du temps relatives aux hommes de Coblentz n'omettent jamais sa silhouette grotesque. Si le succès eût répondu à ses intentions, il eût pu faire beaucoup de mal: ses hussards de la moit, levés, équipés, soldés, commandés par lui, formèrent une troupe de 3.000 hommes. Mais l'humeur fantasque et indisciplinée de leur chef, la jalousie des autres émigrés, le mauvais vouloir des princes et de leurs alliés semblent avoir annihilé la petite armée de Mirabeau-Tonneau. Une correspondance du Moniteur, datée de Dourlach, le 10 août 1792, nous donne de curieux détails sur les rebuffades et les disgrâces essuyées par le vicomte dans son propre parti:
« Le prince de Holenlohe vient de chasser ignominieusement Mirabeau avec sa troupe. Ce chef voulut résister ; on le menaça de coups de canon. Il paraît que sa forfanterie avait depuis longtemps indisposé les généraux autrichiens. On s'en débarrasse, surtout parce qu'il a manifesté la volonté de conduire son corps lui seul, sans recevoir d'ordres supérieurs. Mirabeau a été obligé de passer le Rhin et de rentrer en Souabe. Il a voulu prendre poste dans les environs de Philipsbourg; mais on dit que l'évêque de Spire le menace de lui en-
204 l'extrême droite.
voj^er les troupes du cercle du Haut-Rhin. Il a voulu s'établir à Kehl, et le commandant autricliien l'a forcé de déguerpir. »
Il mourut quelques semaines plus tard, à Fribourg (en Brisgau), le 15 septembre 1792, d'apoplexie, selon l'acte de décès, des suites d'un duel, selon quelques personnes. Mais sa sœur, M'"^ du Saillant, a raconté à Lucas-Montign}^ qu'il s'enferra lui-même dans l'épée d'un de ses officiers sur lequel il s'élançait pour lui refuser sa porte, fin bien digne d'un tel bretteur. Le prince d'Esterhazy lui fit rendre les honneurs dus aux feld-maréchaux, et il fut inhumé au vieux cimetière d-e Fribourg-en-Brisgau, et non à Sasbach sur le lieu même oii Turenne avait été tué, comme disent les dictionnaires biographiques.
Tel fut Mirabeau-Tonneau, orateur médiocre, pamphlétaire malicieux et souvent spirituel, bon homme et mauvais frère, très épris de ce point d'honneur qui était la morale de la noblesse française. Comme elle, il ne comprit rien à cette Révolution dont son frère avait, sinon compris tout l'esprit, du moins prévu la marche. Il voulut, avec tant d'autres, la tuer par le persiflage ; mais ces brocards, qui eussent été de mortelles blessures dans un salon, piquèrent à peine les orateurs révolutionnaires: le patriotisme et l'éloquence furent plutôt excités par ces mesquines et quotidiennes attaques, qui firent perdre à la royauté ses défenseurs les plus éclairés. L'esprit français, dont le vicomte et ses amis prétendirent continuer les traditions, ne brilla, dans cette guerre de plume, que d'un médiocre éclat: style et idées, tout est faux, tout est suranné dans ces libelles, saiif dans le Voyage national, et l'ironie même, invincible en d'autres temps, s'émousse moins par l'abus qu'on en fait que par l'insensibilité des personnes attaquées. Au fond, que reprochent sans cesse les pamphlets royalistes aux Constituants, à Le Chapelier, à Barnave, à Baillj^, à tous les patriotes ? d'être de mauvais ton, d'ignorer les manières de la cour et ne pas s'habiller
D'EPRÉMESNIL. 205
comme il faut, si bien que, pour ces étourneaux, l'apostrophe au marquis de Brézé est moins un acte de coU' rage qu'un manquement grave à l'étiquette. Les courtisans croient qu'ils désarçonnent ces avocats, ces médecins, ces curés de village en leur lançant des traits dont eux-mêmes mourraient: ceux-ci n'y prennent pas garde, ne connaissant pas les puérilités dont on leur parle, et n'ont au cœur qu'un respect loyal pour ce roi qui les trompe et, faiblesse ou perfidie, veut les envelopper et s'envelopper lui-même dans son inextricable duplicité. Quant à Mirabeau-Tonneau, il ne voit, ne sait rien, ne se doute de rien: il personnifie toute une classe de Français à cette époque et, à ce titre, mérite l'attention des historiens. Il éclaire aussi la figure de son frère par ce contraste quotidien qui faisait l'amusement de ses contemporains. Si l'on veut avoir une vision complète de Mirabeau à la tribune, il faut se le représenter harcelé d'injures ou de plaisanteries par son grotesque cadet, pauvre diable vaniteux, spirituel et né pour d'autres temps, qui eût été peut-être à sa place dans ce xvi® siècle oii chaque jour on pouvait lancer un coup d'épée et un bon mot, mais dépaysé et mal à son aise au milieu d'une révolution populaire.
CHAPITEE II
A côté de Mirabeau-Tonneau siégeait le grave d'Eprémesnil, aussi passionné que son turbulent voisin, aussi impopulaire, presque aussi bruyant, mais plus instruit, plus intelligent, plus éloquent. Sa vie appartient à l'histoire des événements qui ont précédé la Révolution française, et nous n'avons pas à la raconter ici. Avocat du
206 l'extrême droite.
roi au Châtelet, puis conseiller au Parlement, il se rendit célèbre par son attitude dans l'affaire du Collier et les accusations qu'il n'hésita pas à lancer contre Marie- Antoinette. Sa célébrité devint de la gloire quand il défendit les droits du Parlement dans la séance royale du 24 novembre 1787. C'est alors qu'il demanda à Louis XYI la convocation des Etats généraux avec tant d'éloquence que le flegmatique monarque en fut ému. « Sire, dit-il au roi, d'un mot vous allez combler tous les vœux: un enthousiasme universel va passer en un clin d'œil de cette enceinte dans la capitale, de la capitale dans tout le royaume. Un pressentiment qui ne me trompera pas m'en donne l'assurance: je le lis dans les regards de Votre Majesté; cette intention est dans son cœur, cette parole est sur ses lèvres: prononcez-la, Sire, accordez-la à l'amour de tous les Français... » A ce moment, dit un contemporain, il s'arrêta. « Tous les yeux étaient fixés sur l'orateur et sur le roi ; un léger nuage d'embarras et de doute ne le disputait que bien faible^ ment à la bonté, à l'attendrissement que le roi ne cherchait plus à dissimuler. Il résista cependant, mais il avoua le lendemain à l'archevêque de Paris qu'il avait été au moment d'oublier les résolutions de son Conseil et d'interrompre le discours, pour accorder ce qui lui était demandé (1). »
Son emprisonnement mit le comble à sa popularité, et son arrestation avait provoqué un mot héroïque. Quand l'officier chargé de l'arrêter ainsi que le conseiller Goislard se présenta au Parlement et demanda qu'on lui fît connaître Duval d'Eprémesnil et Goislard, « tous ces messieurs s'écrièrent par acclamation: Xous sommes tous MM. Duval et Goislard: faites-nous prisonniers, nous vous suivrons ». Quand d'Eprémesnil sortit de prison, il était un des cinq bu six personnages, comme Beaumarchais, Mirabeau et Bergasse, sur qui la France
(1) Sallier, Barreau français.
DEPREMESNIL. 207
avait les j^eux fixés comme sur les plus brillants champions de la liberté. On voyait en lui le type et la personnification du parlementarisme.
C'était en efïet un rigide et courageux parlementaire, mais rien de plus, et l'opinion publique, en transfigurant sa résistance héroïque au despotisme, n'apercevait pas les limites très étroites de son libéralisme. Quand il semblait défendre les droits de la France, il ne défendait en réalité que ceux du Parlement; il n'avait pas d'autre visée que de maintenir et d'accroître les prérogatives de sa compagnie. Il n'était animé que de l'esprit de corps et il poussait l'infatuation professionnelle jusqu'à s'imaginer que la Révolution aboutirait au triomphe du Parlement. Il disait à Montlosier, à la fin de 1789: « Et moi aussi, Monsieur, j'ai eu confiance au peuple; je me suis bien trompé: le roi que je maudissais est un ange; le peuple que j'invoquais est une furie. Au surplus, rassurez-vous: tout ceci unira par un arrêt du t^arlement. » Il ne voulait, dit Brissot, « déhourhonailler la France (c'était son mot) que pour y faire régner le Parlement » (1). Le souffle de 1789 n'était pas en lui.
Aussi l'étonnement et le scandale furent-ils grands quand, député de la noblesse de Paris hors les murs à ces Etats qu'il avait si ardemment demandés, on le vit siéger à l'extrême droite et combattre toutes les réformes, même les plus modérées. L'opinion publique, comme il arrive, ne reconnut pas qu'elle avait mal jugé l'homme: elle préféra expliquer par de petits faits ce prétendu changement, et il courut dans Paris des anecdotes naïves dont voici un échantillon curieux:
« Si ses principes ont changé avec les événements, s'ils se jeta avec si peu de décence et de retenue dans le parti qu'on appelait les noirs, s'il fit, pendant toute la session de la Constituante, le rôle d'un A^alet de cour, on attribue ce changement à un bon mot de M*^® de Poli-
(1) Brissot, Mémoires, chap. LV.
208 l'extrême droite.
gnac qui, dans un dîner de parade, avait dit hautement qu'on mît les sceaux devant M. d'Eprémesnil. Elle parlait des sceaux (sic) à rafraîchir, et l'on débita qu'il avait cru voir dans ce calembour le présage de sa nomination au ministère de la justice (1). »
Il est plus vrai de dire que d'Eprémesnil, dès avant 1789, avait donné plus d'une preuve de sa timidité et de son étroitesse d'esprit. Mais le magistrat indépendant avait fait oublier en lui l'homme dévot et autoritaire. Non content de s'opposer avec acharnement à la réhabilitation du malheureux Lally (2), il avait dénoncé au Parlement le prospectus de la nouvelle édition de Yoltaire préparée par Beaumarchais. Chaque fois que, dans sa compagnie, on avait parlé de tolérance religieuse, il s'était levé pour combattre cette innovation impie. A ces idées rétrogrades, se mêlaient des chimères ridicules: Mesmer et même Cagliostro n'eurent pas de plus fervent adepte (3).
Chimérique et réactionnaire, tel se montra en effet d'Eprémesnil à l'Assemblée Constituante. Quant à son amour pour l'ancien régime, c'était chez lui affaire de conviction (et l'opinion publique était injuste en niant sa sincérité sur ce point). Mais il est certain que ses intérêts personnels étaient d'accord avec sa politique. Il avait épousé, disait-on, une ancienne maîtresse du ministre Clugny « qui avait trouvé moyen d'assurer à cette femme une forte pension sur le trésor public ». Et on ajoutait malignement que « la suppression de toutes les faveurs de ce genre fut en grande partie ce qui rallia
(1) Portraits des personnages célèbres de la lîévolutiou, par Bonneville, avec un Tableau historique par Quénard. Paris, 1796, 3 vol. in-4o.
(2) Qu'un de ses oncles eût été juge de Lallj', ce n'était pas, comme on l'a dit, une excuse.
(3) Notice (anonyme) sur la. vie de d'Eprémesnil en tête de ses Discours et opinions. Paris, 1823, in-8°. (T. IV de la Collection des orateurs français.)
D'EPRÉMESNIL. 209
d'Epréniesnil à la ca,bale aristocratique (1). » Le peuple, qui pardonnait quelquefois leurs incartades à Maury et à Cazalès, même au gros Mirabeau-Tonneau, n'avait pour d'Eprémesnil qu'un mépris haineux: il le traitait en renégat.
Dans ces conditions d'impopularité violente (2), d'Eprémesnil perdit une partie de ses moyens oratoires. « Il n'était plus sous le costume et dans le lieu de ses premiers triomphes; il n'était plus dans un corps de magistrature; il parlait le langage des formes à des innovateurs, en présence du peuple (8). » Les formes! on en lisait le culte et l'amour sur cette figure un peu ingrate, sur ce front carré et uni, dans la structure de cette forte mâchoire. Avec cela, un air d'obstination tranquille et une voix argentine (4) qui faisaient contraste avec la violence du langage. Sans doute, la précision de son style étonna d'abord et rendit attentive cette assemblée, la plus éprise de beau langage qui fut jamais. Mais cette haine aveugle de la Eévolution, ce parti pris injuste et invincible finirent par lasser: on n'écouta plus d'Eprémesnil, ou quand on l'écouta, ce fut pour le huer. Ainsi, quand il eut l'impudence de lire à la tribune, le 29 septembre 1790, tout un plan détaillé de contre-révolution, un député proposa de renvoyer ce plan au Comité cV aliénation, et on appela désormais d'Eprémesnil le fou de V Assemblée (5). Il ne restait pas en arrière et traitait à l'occasion le président de j... f... L^ne autre fois, il dit
(1) Bonneville et Quénard.
(2) (( Necker, qui ne l'aimait pas, n'épargnait ni son argent ni ses pamphlets pour le dépopulariser. » (Bonneville et Quénard.)
(3) Bonneville et Quénard.
(4) Montlosier, t. II, p. 233. — Hérault de Séchelles, dans un morceau sur la conversation, attribue à d'Eprémesnil (( une voix forte, aux soudainetés imprévues )). Mais il parle de l'homme et non de l'orateur politique.
(5) Mirabeau l'avait surnommé Crispin-Catilina. (Etienne Duir mont, p. 296.)
210 l'extrême droite.
au clief d'une députatioii populaire admise à la barre: « Excusez, je vous prie, notre président; il ne sait pas ce qu'il dit. »
Nous ne citerons qu'un exemple de son éloquence, dont la violence est un peu uniforme, et qui ne s'exprimait jamais qu'en brèves et virulentes bàrangues. Yoici le discours qu'il prononça dans la séance du 25 fé^ vrier 1791, à propos de l'inviolabilité royale. Il y blâme l'abbé Maury comme trop modéré, et provoque en même temps une intéressante manifestation chez les royalistes:
« Je demande la parole, dit-il, contre l'ajournement... Il fallait un intérêt aussi majeur que celui qui vous occupe pour me ramener à la tribune. (On rit.) Je ne demande point la faveur de l'Assemblée, je la prie seulsment de m'entendre; et ce qui rend ma situation plus pénible à la tribune, c'est que j'y viens combattre mon illustre et courageux ami M. l'abbé Maury. (On rit. Applaudissements à droite.) Je rends hommage à la pureté de ses principes ; mais je le prie de ne point familiariser son éloquence et son génie (on rit et on mnnmtre) ...je le prie de ne jamais familiariser l'attention de l'Assemblée nationale et de la nation avec des projets de loi et des principes, même en les combattant, qui sont directement contraires à la fidélité que nous devons tous au roi. Que dis-je? Vous l'avez arrêté au moment oii il allait vous développer les conséquences de l'inviolabilité qui subsistait d'après vos décrets. Tous l'avez arrêté au moment où il allait vous prouver que le projet de décret qui vous est présenté est absolument contraire à l'inviolabilité qui entoure la personne sacrée du roi, laquelle, pour me servir d'une expression vraiment française, est exempte dans tous les cas de toute juridiction.
« De quel droit. Messieurs, votre Comité ose-t-il appeler le roi un simple fonctionnaire public ? (On rit.) Nous savons les idées que la plupart de ceux qui m'écou-
DEPREMESNIL. 211
tent attachent à cette expression. De quel droit votre Comité vient-il vous' proposer de confondre dans une même dénomination le suppléant d'un député à TAssemblée nationale avec M. le dauphin et l'héritier présomptif de la couronne? (Murrnures.J Je ne suis pas surpris, Messieurs, que des personnes qui se permettent des ex,pressions aussi nouvelles en France, aussi peu respectueuses, aussi contraires aux idées qui nous ont gouverné jusqu'à présent (grande acclamation), aient enfin terminé leur incroyable projet par vous proposer d'infliger au roi une peine; et cette peine n'est rien moins que la déchéance du trône. (Murmures du côté gauche.)
« Convenons d'abord d'un principe sans lequel il est impossible de nous entendre. La personne du roi estelle sacrée, est-elle inviolable, est-elle exempte de toute juridiction, est-elle au-dessus de toute peine qui puisse être prononcée par la loi ou par quelque tribunal ? J'interpelle tous les Français, j'interpelle tous les fidèles serviteurs du roi, je déclare qu'ils ne peuvent, sous peine d'être réellement infidèles à leur roi et à leur propre serment, qu'aucun autre n'a pu ni effacer ni contre-balancer, adhérer à de telles propositions. (Grands murmures.)
« M. le F résident : Monsieur, vous ne devez pas oublier, ni personne, le serment que vous avez prononcé, que l'Assemblée nationale a décrété, et ce serait y manquer que de dire qu'aucun des serments dont vous parlez a pu les détruire. (A gauche, applaudissements ; à droite, brusque interruption. M. de Montlosier se lève et crie: Yive le roi ! De la main et de la canne, il commande de répéter ce cri, et le cri est répété par ceux sur qui le geste animé de M. de Montlosier avait fait impression; Tnais la majorité de F Assemblée démontre par un froid silence la pureté de ses intentions et Terreur de ces messieurs) (1).
(1) Journal logogrujMque, séance du 25 février 1791. ■--- Le
212 l'extrême droite, d'eprémesnil.
Tel était l'Ordinaire succès de l'élioquence du fougueux parlementaire: ses discours provoquaient de tumultueuses explosions de royalisme; mais ils n'eurent jamais la moindre influence sur les débats de l'Assemblée, d'autant plus que ses collègues eux-mêmes finirent par accepter à son égard l'opinion de la rue et par le soupçonner de mauvaise foi. Camille Desmoulins cite, à ce sujet, un trait qui souligne à merveille et cette mauvaise foi et les préoccupations de secte et de corps qui aveuglaient d'Eprémesnil. C'était le ^ mai 1791. L'Assemblée venait de décider qu'elle n'annexerait pas Avignon: (( Eh hien! dit en triomphant M. Duval d'Eprémesnil à un patriote, au sortir de la séance, je vous le disais hieîi que votre Assemblée nationale, par sa corruption, vous ferait regretter les parlements. Le parlement d'Aiœ renouvelait de dix ans en dix ans, pour la France, les actes conservatoires du Constat, et voici que V Assemblée nationale vient de démembrer Avignon de la France. IN^otez que le pendard de robin qui fait cet aveu, en sa qualité de membre du Cul-de-sac et d'ennemi de tout bon décret, venait de voter le démembrement et de prononcer non à l'appel nominal, et appréciez les aristocrates, qui avouent eux-mêmes que, pour diiïamer l'Assemblée nationale, ils disent non quand leur conscience dit oui. »
Le malheureux paya de sa tête ces griefs: il fut guillotiné en 1794, et montra jusqu'au dernier moment la plus grande fermeté. Placé dans la charrette fatale à côté du pau\Te Le Chapelier qui lui demandait auquel d'entre eux s'adressaient les huées de la foule, il répondit avec sang-froid: A tous deux.
recueil des discours de d'Eprémesnil ne reproduit que le texte du Moniteur, qui tronque volontiers les paroles des oratesrs de l'extrême droite.