LIVRE IV
CHAPITEE PEEMIER
l'abbé maury
Si nous ne plaçons pas l'abbé Maury en compagnie des intransigeants et des tapageurs de l'extrême droite, ce n'est pas qu'il se montre moins violent que d'Eprémesnil, moins bruyant que le vicomte de Mirabeau: au contraire, il les égale en fanatisme et, à l'occasion, les dépasse en grossièreté. Mais il diffère d'eux par son importance politique, par son influence sur la droite absolutiste, dont il eût été le chef et le leader, si les partis s'étaient soumis alors à une discipline, et, comme orateur, il diffère des deux royalistes que nous venons d'étudier, en ce qu'il apporte dans l'exercice de la parole de visibles préoccupations littél'aires. Ce sont les lettres qui l'ont désigné à la 'politique et, toute sa vie, prêtre et député, dans sa liaut^ fortune et dans sa disgrâce, il reste ce qu'il fut à ses débuts: un homme de lettres.
Sa biograpliie se trouve partout, aussi abondante, que dis-je? plus abondante qu'on le voudrait (1). Il vécut en scène et provoqua sans cesse l'attention publique. Sa personnalité occupe dans les écrits et dans les mémoires du temps une place disproportionnée avec sa valeur, qui était véritable, mais moindre que sa réputation. Le soin qu'il prit d'occuper de lui ses contemporains a tourné, après sa mort, contre les intérêts de sa mémoire. E-ien de ce qui concerne sa vie n'excite plus la curiosité. Les anecdotes, parfois piquantes, dont il est le héros, ont eu le tort de paraître avoir été arrangées par lui-même, et les faits y sont visiblement distribués, peut-être même inclinés, de manière à faire voir dans son meilleur jour la personnalité du vaniteux abbé. L'anecdote de la lanterne et quelques autres ont été à coup sûr, je ne dis pas inventées, mais composées par lui-même. Elles traînent partout, on les voit venir de loin et on les omet volontiers dans sa lecture. Connaissez-vous ce trait, cent fois répété ? Dans la diligence qui le mena pour la première fois à Paris, il fit voyage avec deux jeunes gens. L'un, étudiant en médecine, lui dit: « Je veux être membre de l'Académie des sciences et médecin du roi. » C'était Portai, qui fut ce qu'il voulait être. L'autre: « Je deviendrai avocat général. > C'était Treilliard, qui le devint. A quoi Mauiy repartit: a Moi, je deviendrai prédicateur du roi et l'un des quarante de l'Académie française. » M. Poujoulat qui a conté, lui vingtième, cette historiette, s'émerveille et s'attendrit. N'en retenons pour notre part que le trait décisif du personnage: l'aplomb, l'impudence, Tambi-
(1) Depuis que ces pages ont été écrites, Tabbé Ricard a publié un très intéressant recueil, intitulé : Correspondance diplomatique et Mémoires de Vahhé Maury, 1891, 2 vol. in-8.
lion (1). Il a préparé tout un dossier où la postérité trouvât la matière d'un panégyrique. Mais le dossier est trop en ordre. La postérité se méfie et s'attache de préférence aux grands hommes plus modestes et plus cachés dans leur vie privée.
Notons donc seulement qu'il était fils d'un cordonnier de Yalréas. Son origine plébéienne explique sa vigoureuse carrure, sa tournure vulgaire, ses manières cyniques, et surtout son manque de tact. Mais, comme dit judicieusement M. Poujoulat, « les grands talents n'ont rien à perdre à l'obscurité d'une origine ». Ce cordonnier était beau parleur et pérorait dans les carrefours: du moins une tradition locale l'affirme. L^éloquence de Maury a précisément, aux bons endroits, une saveur populaire. Il excelle aux « propos de gueule », et les femmes des halles à Paris, quand elles ne l'injurient pas, l'embrassent et le tiennent pour l'un des leurs (2), admirant ses larges épaules, ses mollets carrés, sa corpulence athlétique (3).
Il débuta par des éloges et se poussa par des panégyriques. Les uns et les autres ont été, hélas! publiés. Nous les avons lus, et dans cette lecture fastidieuse nous n'avons rien trouvé qui fît prévoir en Maury l'orateur politique. Rien de plus froid, rien de plus factice: c'est une littérature d'enfant prodige. Il reçut les ordres à Sens, 011 le cardinal de Luynes, émerveillé de ses répon-
(1) (( Un seul sentiment, une passion unique le dominait, l'ambition; et il n'y avait point de poste si élevé auquel il ne prétendît parvenir. (( On peut tout ce qu'on veut )>, répétait-il dans ses épanchements. Sa confiance en lui-même était sans bornes. Une audace imperturbable le soutenait aussi dans les positions les plus difficiles; c'était le caractère distinctif de sa physionomie; on Veut pris pour un grenadier déguisé en séminariste. » <'Arnault, t. I, p. 223.) Thibaudeau l'appelle un vrai grenadier politique.
(2) Voir à ce sujet, dans Montlosier, t. II, p. 214, une anaodote très crue.
(3) Arnault, t. I, p. 225.
ses, le fit asseoir parmi les examinateurs. Enfin il prêcha devant le roi et montra du brillant et de ia souplesse, sauf le jour où il s'aperçut qu'en peignant trop au vif la laideur du vice, il faisait, sans le vouloir, une épigramme ad hominem. Il rompit les chiens assez prestement et s'écria: « Ainsi parlait saint Jean Chrysostôme (1) ! » Ses biographes commentent ce trait avec amour. En 1783, il mit le comble à sa réputation d'orateur sacré par le panégyrique de saint Vincent de Paul, froide et languissante dissertation écrite dans une langue correcte, et qui lui valut un bénéfice de 20.000 livres de rente. Entre temps, les couronnes académiques ne lui avaient pas manqué, et il était devenu lui-même acamicien en remplacement de Pompignan.
Il est certain qu'il occupa la chaire avec succès et qu'il plut au monde. Mais il se garda de la théologie: morale, économie politique, philosophie, humanité, gouvernement, administration (2), il touche à tous les sujets, sauf aux dogmes chrétiens. « C'est dommage, faisait-on dire à Louis XYI, si l'abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout. » Depuis longtemps déjà les sermons n'étaient plus des sermons, mais de véritables discours, ou mieux des conférences. A la Constituante, l'abbé se trouva tout préparé à la parole laïque.
Faut-il passer sous silence son Traité sur Véloquence de la chaire? i^.ssurément non. Ce qu'il y avait de bon en lui, il l'a mis dans ce livre, antérieur de douze ans à ses débuts dans la politique. S'il le remania et le grossit en 1810, on peut dire que le fond même de l'œuvre
(1) (( Ce qui aurait paru impertinent dans la bouche d'un prestolet parut sublime dans celle d'un père de l'Eglise. On l'eût applaudi, s'il eût été permis d'applaudir devant le roi. même à la comédie. Fier de ce succès: Leur en ai-je donné dv saint Jean Chrysosfome! disait-il en style de grenadier, quand ses amis vinrent le complimenter... » (Arnault, Souvenirs, t. I, p. 224.)
(2) Poujoulat, Maury, sa vie et ses œuvres (1874), p. 37.
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existait longtemps avant que Mauiy abordât la tribune. Chose inattendue, ce n'est pas un traité de rhétorique scolaire, selon les recettes traditionnelles, avec toutes les puérilités que les maîtres se transmettaient sans autre préoccupation que d'accroître le nombre des règles et de renchérir en subdivisions inutiles. Maury sait rompre dès les premières lignes avec cette tradition d'école pour remonter à la méthode de Fénelon, de Quiiitilien, de Cicéron et des Grecs. Il ne professe pas; il s'entretient avec son lecteur et donne son avis sans l'imposer. Il ne croit pas à l'infaillibilité des règles et offre à vrai dire peu de règles. Mais, prédicateur expérimenté, il fait part de son expérience, note ses impressions, étudie les souvenirs de sa vie d'orateur, démêle finement l'état de son âme, quand lui-même cherchait ses idées, les trouvait, les disposait, les exprimait. Plusieurs chapitres de ce traité sont de véritables confessions littéraires, des confessions complètes, qu'il fait avec émotion, avec franchise et avec une pleine conscience de toutes les phases de son propre développement intellectuel. Cet homme sans dignité, sans caractère, qui fut assez souvent un rhéteur à l'Assemblée, mérite d'être cru et inspire la confiance quand il livre les secrets de son art. Cet art, il en est épris passionnément, il y croit, il en jouit, il l'a vécu en toute sincérité, et lui qui fera si bon marché de son honneur, qui se montrera si léger dans la vie, parfois cynique, toujours ambitieux, et ambitieux, d'un idéal inférieur, li atteint jusqu'à l'éloquence quand il disserte sur les moyens dont il use pour émouvoir et convaincre les hommes par la parole. Quelques morceaux du Traiteront comme des discours à l'exorde habile et à la péroraison touchante, qui font regretter au lecteur de ne pas s'exercer aussi à cet art oratoire afin d'en connaître les joies. Ces joies, Maury les connut et les goûta, mais bruyantes, troublées, interrompues et renaissantes, sans cesse mêlées de déboires et de succès. Il mena grand bruit toute sa
vie, vécut entouré d'applaudiBsements, de sifflets, de scandale, et, jusqu'en 1792, toujours en vue. Mais, chose notable ! il connut aussi les joies plus discrètes et plus profondes, si clières aux anciens, de la composition solitaire, du travail intime. La volupté de créer par l'intelligence ne lui fut pas étrangère. « C'est un enchantement, dit-il, qu'il faut avoir éprouvé pour s'en former l'idée. » (Chap. 38.) C'est pour avoir éprouvé cet enchantement qu'il est, malgré l'incohérence de sa vie, un véritable lettré.
Dans son traité, il fait preuve d'une liberté d'esprit qui serait singulière aujourd'hui chez un prêtre. Son goût n'a rien d'étroit, et il prétend ne se régler que sur le bon sens et la nature. Ses principes sont ceux de la grande critique littéraire du xvii® siècle, mais il ne jure sur aucune autorité, et ne cite Boileau que quand Boileau a raison. Il cherche à former avec les leçons de l'expérience « une poétique pratique ». Le style pompeux n'a pas d'ennemi plus déclaré, et la maxime chère aux académiciens et aux prédicateurs, qui recommande de n'employer que les termes les plus généraux, il ose la combattre, lui qui ne la suivra que trop dans ses discours. Je crois que, le premier au xv!!!*" siècle, il sentit la faiblesse et le vide du Discours sur le style. A coup sûr, il est le premier qui se soit moqué de cette harangue trop admirée, et rien n'est plus fin ni plus piquant que sa critique des théories littéraires de Buffon, qu'on impose encore de nos jours dans les écoles. Sans trop de préjugés, il admire le génie où il croit le trouver. Il est excellent sur Bossuet, dont il découvrit presque les sermons, et sur Massillon, dont il blâme éloquemment la morale fondée sur le bon goût. Ce n'était pas non plus le fait d'un critique vulgaire de discerner, comme il Ta fait, les défauts de style du Petit Carême, et de remettre à leur vraie place, malgré les préjugés de ses contemporains, les autres sermons que, sur la foi de Voltaire, on ne lisait plus. Mais ses bonnes intentions et ses droi-
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tes^ théories n'empêclient pas sa nature, qui était moins distinguée que sa doctrine, de paraître parfois. Il fait pompeusement l'éloge de la simplicité, qu'il veut aim-er, qu'il n'aime pas. Son idéal est le Père Ikidaine, dont l'éloquence, d'après les exemples qu'il cite, n'était pas exempte de charlatanisme. Bridaine jouait ses sermons, comme on joue un mélodrame, et y introduisait, avec de grossières péripéties, une émotion grossière, que Maury admire beaucoup trop, pour un académicien. Cette prédilection fait déjà deviner en lui, malgré ses succès d'académie, le rhéteur dont le rêve, jamais réalisé, sera de plaire à la foule, au besoin à la populace.
Il n'a pas les pudeurs et il cache les liaines du prêtre. Il sait parler des philosophes sans les injurier. Nos séminaristes, s'ils lisent encore cet excellent livre, ce que je ne crois pas, doivent être bien étonnés d'y trouver, par exemple, un éloge de l'éloquence de Rousseau et du style de Yoltaire, dont il cite souvent les écrits avec honneur, si bien que chez lui le prêtre ne fait presque jamais tort au lettré. A vrai dire, il oublie plus d'une fois pour quelle classe de lecteurs il écrit; il cite de préférence les anciens; il s'adresse aux gens du monde, et ses préceptes s'appliquent à tous les genres de parole. A plusieurs reprises il écrit: « Mais c'est spécialement pour les orateurs sacrés que j'écris ». On l'avait oublié, et il l'avait oublié lui-même. La vérité, c'est qu'il est au fond du coeur aussi peu prêtre que possible. Confesser et catéchiser n'est pas sa vocation: il est né pour la plus laïque des dignités ecclésiastiques, pour le cardinalat (1).
Ce chapeau de cardinal joue un grand rôle dans sa carrière et dans ses convictions politiques. Quand il re-.
(1) Il fut sacré archevêque de Nicée in. partihus à Rome le 1^^ mai 1792. Cf. Moniteur, réimpr. t. XII, p, 422.
revint, après le 14 juillet, reprendre définitivement possession de son siège à l'Assemblée constituante, il dit à ses amis: « Je périrai dans la Révolution ou, en la combattant, je gagnerai le chapeau de cardinal ». Idéal médiocre, quand des deux parts on luttait pour de si hautes pensées. Mais l'abbé se calomniait. Une autre ambition le jetait dans la lice: il rêvait d'être le premier orateur politique de la France et, il faut le dire, une telle ambition n'avait rien de ridicule. L'auteur du Traité de VEloquence, le prédicateur mondain, l'écrivain facile que nous avons vu à l'œuvre, ne pouvait-il pas, sans présomption, se croire le mieux préparé pour un concours oratoire ? Certes, dans une conférence Mole, si de semblables gymnases parlementaires eussent existé alors, il eût brillé. Si l'Académie avait proposé comme thème un discours politique modèle, il aurait obtenu le premier prix. Mais, à l'Assemblée constituante, il ne s'agissait pas de couronnes ni de concours, et bien peu songeaient à la gloire littéraire, aux éloges de La Harpe. On parlait pour agir, pour gagner des voix; c'était une lutte et une bataille pour des intérêts d'un autre ordre que ceux que l'on débattait dans les chaires du Lycée. Maury est presque le seul qui ait songé à ce que disait de son éloquence un Marmontel ou un Suard. Il rêva de figurer un jour dans les traités de rhétorique, comme le créateur du genre délibératif dans le royaume de France. L'éloquence, pour lui, n'est pas un moyen, mais un but. Pourquoi siégea-t-il à droite ? Pourquoi fut-il l'ennemi le plus acharné de la Révolution? D'abord, parce qu'il pouvait dire, avec l'abbé d'une chanson populaire d'alors: Ah! fai perdu mon hénéfice, sur l'air de: Ah! j'ai perdu mon Eurydice. La Révolution lui enlevait en effet 20.000 livres de rente. Mais il risquait de perdre plus que cela, c'est-à-dire, cette gloire littéraire dont il était si fier et qu'il voyait d'une nature telle, qu'elle ne pouvait s'épanouir que dans une atmosphère monarchique. L'avènement du peuple allait supprimer les salons,
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et, avec les salons, les auditeurs du panégyrique de saint A^incent de Paul. Mais l'abbé Maury émigra avant cette disparition de son auditoire, et il put jouir de la vie mondaine pendant toute la durée de la Constituante. Arnault, qui l'a rencontré souvent, prétend même qu'il ne fut jamais plus à la mode dans la société polie qu'en 1790. « Mauiy, dit-il, se plaisait beaucoup dans la société ; il aimait à y trouver la compensation des avanies qu'il lui fallait souvent essuyer à la tribune, et à occuper rattention générale dans les salons où naguère il était à peine aperçu. L'attitude qu'il y affectait était assez plaisante. Etabli là, comme par droit de conquête, il parlait de la manière la plus absolue, il disait tout ce qui lui venait dans l'esprit sans trop s'embarrasser des convenances. C'est à dîner surtout qu'écartant tout déguisement, il se révélait tout entier, mangeant beaucoup, buvant à l'avenant, et plaçant dans les trêves qu'il accordait à sa mâchoire plutôt qu'à son appétit, soit une anecdote philosophique, soit une bribe de sermon, soit un passage du discours qu'il venait de prononcer, soit enfin une histoire graveleuse, un conte de nature à déconcerter même une femme de cour (1). » Maury, on le voit, était ingrat envers la Révolution, qui lui permettait tant de sans-gêne. Mais il prévoyait que dans la démocratie qui s'annonçait, il n'y aurait pas de place pour son talent et pour son caractère, et il n'avait pas tort.
Quelle fut sa politique à l'Assemblée constituante? Toute négative, sauf en ce qui concernait les intérêts de son ordre, dont il s'efforça, avec un zèle trop visiblement intéressé, de maintenir tous les privilèges. Quant au reste, quant au gouvernement de la France, il n'avait là-dessus aucune vue quelconque. Pas une idée ne se rencontre dans ses discours qui fasse partie d'un système ou d'un plan. Ce qu'il veut, il n'en sait rien. Désire-t-il
(1) Arnault, t. P^. p. 222. — Il a tort d'avancer que Maury était <( à peine aperçu dans les salons » avant 1789.
conserver l'antique absolutisme sans modification? Rien ne l'indique, mais rien non plus n'indique le contraire. Quels conseils faudrait-il donner au roi? Que ferait-il s'il était ministre? Il n'en sait rien; il vit au jour le jour, pérorant, injuriant la gauche, contrecarrant tous les desseins des. révolutionnaires, sans programme, sans ligne de conduite, se taisant ou parlant selon que sa fantaisie le sollicite. Toujours applaudi par la droite, son rôle fait illusion. Au premier abord on croit à un concert, à une entente: rien de tout cela ne lui vaut cette faveur. On l'applaudit parce qu'il parle bien et dans le sens de certaines passions, et ceux qui l'applaudissent n'ont pas plus d'idées politiques que lui. A ce point de vue, c'est un grand embarras d'expliquer la matière de l'éloquence des orateurs de la droite: ils donnent tous contre l'ennemi en enfants perdus, cbacun à sa tête, comme la chevalerie française à Azincourt, contre les bataillons pressés de la gauche; ils ne font rien de ce qu'il faudrait pour être pris au sérieux. C'est au contraire à droite un parti pris d'étourderie, d'insolence, de persiflage. Ecoutez ce qu'en pense un aristocrate plus sensé que les autres:
« Je ne saurais m'empêcher de remarquer la conduite impolitique des nobles et des évêques, dit le marquis de Ferrières (1). Comme ils ne tendaient qu'à dissoudre l'Assemblée, qu'à jeter la défaveur sur ses opérations, loin de s'opposer aux mauvais décrets, ils étaient d'une indifférence à cet égard que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le président posait la question, invitant les députés de leur parti à les suivre ; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point délibérer. Les clubistes, par cet abandon, devenus la majorité de l'Assemblée, décrétaient tout ce qu'ils voulaient. Les évêques et les nobles, croyant fermement que
(1) Mémoires, t. II, p. 123. Singulier homme que ce Ferrières! Signataire de la déclaration royaliste du 29 juin 1791, il la juge sévèrement (t. II, p. 407).
le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hâtaient avec une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de la monarchie et leur propre ruine. A cette conduite insensée, ils joignaient une insouciance insultante, et pour l'Assemblée, et pour le peuple qui assistait aux séances. Ils n'écoutaient point, riaient, parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable qu'il avait conçue d'eux; et au lieu de travailler à regagner sa confiance et son estime, ils ne travaillaient qu'à acquérir sa haine et son mépris. Toutes ces sottises venaient de ce que les évêques et les nobles ne pouvaient se persuader que la Révolution était faite depuis longtemps dans l'opinion et dans le cœur de tous les Français. Ils s'imaginaient, à l'aide de ces faibles digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravages, s'entêtant avec opiniâtreté à l'ancien régime, base de toutes leurs actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils forçaient, par une obstination maladroite, les révolutionnaires à étendre leur système de révolution au-delà même du but qu'ils s'étaient proposé. »
Et quel était le motif d'une telle conduite, que l'abbé Maury personnifiait mieux que personne ? Ferrières encore va nous le dire:
« Cette conduite des nobles et des évêques serait inexplicable, si l'on ne remontait pas à la source de toutes leurs erreurs. On leur parlait sans cesse des forces des puissances étrangères, d'une invasion prochaine en France. Les gardes nationales, ajoutait-on, fuieraient au premier choc ; les troupes de ligne, sans chefs, se débanderaient; le peu qui demeurerait sous les drapeaux ne soutiendrait pas l'approche des Allemands et des Prussiens, Selon eux, tout ce qui n'était pas né noble ne pouvait avoir du courage. Ils ne voyaient pas que le courage des nobles tenait lui-même à un sentiment factice nommé l'honneur; que la nouvelle Constitution venait
de créer un lionneur pour le peuple, conime l'ancien gouvernement en avait créé un pour les nobles; qu'alors riiomme du peuple devait Pemporter sur le noble, parce que, n'étant pas ainsi que le noble élevé dans la mollesse, plus accoutumé que lui à la peine, à la fatigue, aux privations, aj^ant plus de forces physiques, tous les avantages sont de son côté (1). »
Oui, cette folle noblesse méprisait les bomm-es de 1789, et se riait de ses vainqueurs, sans craindre de les exaspérer par ses brocards. Maury, le fils du cordonnier de Yalréas, acquérait ses bonnes grâces en flattant cette manie, qui était toute sa politique. Seulement, là où d'autres raillaient et faisaient parade, il étalait la violence et l'injure, se vantant de faire mordre la poussière à ses adversaires, attitude de lutteur et de ces aflilètes de foire si chers à ses compatriotes du Comtat: l'insulte d'abord, puis le coup de poing. On va voir que ces comparaisons ne sont nullement risquées.
Le 22 janvier 1790, dans une discussion orageuse sur les finances, l'abbé Maury insulte l'Assemblée en ces termes: « Je demande à ceux de cette Assemblée à qui la nature a refusé tout autre courage que celui de la honte ce qu'ils pourront répondre... »
« A ces mots, dit le Moniteu(r, des clameurs s'élevèrent; on ne se contenta pas de réclamer l'ordre, on a demandé que l'opinant fût puni. On ne parlait de rien moins que de le bannir de l'Assemblée et de le faire rappeler par ses commettants. Enfin, après de longs et tumultueux débats il a été décrété, sur la motion de M. le comte de Mirabeau, qu'on s'en tiendrait à ce que M. l'abbé Maury fût censuré de la censure inscrite dans les registres. »
A^oilà pour les injures dont il serait trop long de citer les autres exemples. Toici pour les voies de fait.
Il lui arrive de menacer le président du poing, même
(1) Ferrières, Mémoirea, t. II, p. 179.
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quand ce président s'appelle M. de î^oailles. Ainsi, dans la séance du 2 mars 1791, un député suppléant, l'abbé Liombard de Bouvens, vient de refuser de prêter le serment pur et simple ; il descend de la tribune.
« Plusieurs voix, dit le Moniteur (1), s'élèvent dans la partie gauche: Sortez, sortez!
« M. l'abbé de Bouvens s'arrête et se mêle à quelques membres de la partie droite. — M. l'abbé Maury descend de sa place, et va parler à M. de Bouvens.
« M." l'abbé de Bouvens sort de la salle au milieu des applaudissements de l'Assemblée.
« M. le président, M. l'abbé n'est pas admis membre de cette Assemblée.
« M. l'abbé Maury demande la parole. La partie gauche réclame l'ordre du jour.
(1) Voici le récit du Journal logographique :
(( M. le suppléant [de l'évêque de Tours, abbé de Bouvens] : Dois-je répéter la formule et ce que je dis dans la tribune ? (Murmures.)
(( M. d'André: Il doit dire: Je le jure, ou: Je ne le jure pas, et il ne peut parler qu'il n'ait prêté le serment.
(( Le suppléant, sans mot dire, descend de la tribune, se retire du côté droit : tous les membres du côté gauche se lèvent et demandent qu'on le fasse sortir.
« M. le président: Messieurs, le suppléant de M. l'évêque de Tours n'est pas admis par l'Assemblée. (Grands applaudissements par la majorité.)
« M. Vahhé Maury: Je demande la parole contre vous, monsieur le président. (Et il monte à la tribune et se mouche. A V ordre du jour, à l'ordre du jour ! crie-t-on, surtout à gauche.)
« M. le président: J'annonce à l'Assemblée nationale que c'est contre moi que M. l'abbé Maury a la parole.
<( M. Le Boys Desguays : Je demande l'ordre du jour sur la proposition de M. l'abbé Maury.
« Plusieurs voix: L'ordre du jour, l'ordre du jour!
« M. le président : Messieurs, quand on n'est pas embarrassé de répondre, on ne doit pas craindre d'être interpellé.
(( On crie dans une grande partie de la salle: A VAhhaye, à l'Ahhaye, Vahhé Maury ! D'autres membres persistent à demander l'ordre du jour. M. le président met l'ordre du jour aux voix, et il est adopté. »
« M. l'abbé Mauiy s'avance au milieu de la salle, et semble du geste menacer le président. — ■ Plusieurs voix: A rÀhbaye, à l'Abbaye!
« M. l'abbé Maury continue à gesticuler; il monte à la tribune.
« il/, le président. J'annonce que c'est contre moi que M. l'abbé Maury réclame la parole. Je la demande pour lui.
« La partie gauclie réclame de nouveau l'ordre du jour.
« M. le président. Je sollicite la parole pour M. l'abbé Maury. (La gauche: Non, non, à V ordre du jour!)
nM. Daîidré. M. le président, vous n'avez pas droit d'accorder la parole contre le vœu de l'Assemblée, vous devez faire exécuter le décret.
« La partie gauche se lève en réclamant à grands cris l'ordre du jour.
« J/. Vabbé Maury. A l'ordre, M. Dandré ! (On entend de toutes parts ces mots: A l'Abbaye, à l'Abbaye, à l'Abbaye !)
G L'Assemblée passe de nouveau à l'ordre du jour.
« M. l'abbé Maury reste à la tribune. On lui parle, on le presse. — Il en descend. — On applaudit. »
Un moyen oratoire particulièrement cher à l'abbé Maury et emprunté sans doute aux célèbres portefaix d'Avignon, c'est de faire mine de briser le mobilier de l'Assemblée pour en lancer les fragments à la tête des patriotes. Ce procédé tout méridional d'intimidation, il le met notamment en pratique dans la discussion sur l'adoption du drapeau tricolore par la marine (21 octobre 1790). Ne pouvant obtenir la parole, il monte à la tribune. « On demande à aller aux voix, dit le Moniteur. Il entre en fureur, et saisit la tribune et Fébranle, comme pour la lancer du côté gauche. »
Il usa de cet artifice dans d'autres occasions, mais en y ajoutant d'autres preuves de sa force physique. Il se signala surtout dans la séance du 25 juin 1790, à pro-
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pos du mode de vente des biens du clergé. Nous avons deux récits de cet incident bouffon. Les voici:
Maury répondait avec véhémence à l'évêque d'Autun. « Le duc de Larochefoucauld, écrit Ferrières, réclame la parole pour répondre, dit-il, aux injures de Tabbé Maury. Il se présente à la tribune. L'abbé Maury, ferme dans son poste, saisit le duc par les épaules, lui fait faire une ou deux pirouettes et l'oblige de lui céder la place. Des éclats de rire partent du côté droit, des cris de fureur s'élèvent du côté gauche (1). »
Le second récit est plus pittoresque et plus complet:
« Un membre du côté gauche veut se placer à ses côtés et parler à sa place. L'abbé le prend par l'épaule, lui fait faire deux pirouettes et rouler dans la salle; un huissier vient le ramasser; j'ai eu idée que c'était le duc de Larochefoucauld. Un autre se présente: il en fait autant. A la fin cependant, voilà tout le côté gauche qui s'émeut et parait vouloir s'avancer vers lui. Maury entre en fureur, saisit la tribune comme pour la lancer. J'entendis la tribune craquer; elle se trouva retenue par deux forts tenons de fer, sans quoi elle allait voler en éclats. Le président appelle les huissiers au secours de la tribune; les membres se replacent sur leur siège (2). »
L'Assemblée, on le voit, était patiente. Elle se contenta de rire de ce pugilat et, comme elle se blasait, Maury chercha d'autres efïets. Le 4 août 1790, il se retira avec une partie de la droite, à l'occasion d'un décret sur les prêtres réfractaires. Avant de se retirer, il se retourna -et salua ironiquement l'Assemblée. C'était une fausse sortie; il reparut à la séance du 8 août, plus bruyant que jamais (3).
(1) Ferrières, t. II, p. 59. Le Moniteur constate le fait : <( M. La Rochefoucauld se présente pour demander la parole. M. l'abbé Maury le pousse hors de la tribune par les épaules. »
(2) Montlosier, t. Il, p. 54. Cf. dans le Monsieur la séance du 6 novembre 1790.
(3) Nous, ne citons guère que les impressions des contempc-
Cette violence de l'abbé Maury se remarquait même dans ses discours de longue haleine: l'attitude y était provocante, le geste agressif. Il ne soulevait pas seulement les interruptions : il en avait besoin. En y répondant, il reprenait de la force et de l'élan, comme le géant de la fable en touchant la terre. Il y comptait d'avance pour réchauffer son éloquence, et le plus cruel tour qu'on pût lui jouer, c'était de l'écouter sans mot dire. La gauche eut cette cruauté à son égard dans la séance du 27 novembre 1790. La droite l'avait envoyé à la tribune pour soutenir la protestation des évêques contre la constitution civile du clergé:
« L'abbé Maury, dit Ferrières, impatient, colère, s'animant par la contradiction, était très propre à remplir le rôle dont on le chargeait... Alexandre Lameth occupait le fauteuil ; il maintint, pendant la discussion, le plus grand calme et le plus profond silence. En vain Tabbé Maury chorcha-t-il à se faire interrompre, s'interrom-
rains. Voici cependant un court portrait de l'abbé Maury qui résume, en termes frappants, toutes ces impressions : « Violent, brutal même, porté aux colères de la Bible plutôt qu'aux mansuétudes persuasives du Nouveau Testament, l'abbé Maury avait la menace, il avait l'emportemxcnt, il avait la vigueur. Robuste de corps et d'âme, sans crainte aux pugilats de la rue comme aux duels de la dialectique, il y avait dans ce défenseur du clergé, jetant des cartels d'éloquence à Mirabeau, impatient dans sa fougue, quelque chose de frère Jean des Entommeures. » (Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de la Société française pendant la Bévolution, 4^ édition, p. 122.) Ajoutons que Vergniaud écrivait à son beau-frère le 16 janvier 1790: « Il est vraiment impossible de se faire une idée de l'audace ou plutôt de l'effronterie de l'abbé, à laquelle ce malheureux joint un talent rare et la force de poumons nécessaire pour le mettre au jour dans une grande assemblée. » (Vatel, Vcrgniaud, t. I, p. 151.)
L'ABBË MAURY. 229
pit-il lui-même, se plaignit-i] qu'on ne voulait pas l'entendre; en vain, abandonnant et reprenant le sujet principal de son discours, se perdit-il dans les digressions les plus étrangères, interpella-t-il personnellement Mirabeau, et lui jeta-t-il vingt fois le gant de la parole; au moindre mouvement d'impatience qui s'élevait dans TAssemblée : « Attendez, monsieur l'abbé, disait Alexan- « dre Lametb, avec un sang-froid désespérant, je vous ai « promis la parole, je vous la maintiendrai. » Il se tournait vers les interrupteurs: « Messieurs, écoutez M. l'abbé « Maury, il a la parole ; je ne souffrirai pas qu'on « rinterrompe. » S'adressant ensuite avec un ris malin aux députés qui étaient auprès de lui : « Vous le voyez, « l'abbé Maury voudrait bien qu'on l'interrompît, qu'on « le forçât de quitter la tribune ; il fait tout ce qu'il « peut pour qu'on lui impose silence, afin d'avoir un « prétexte de dire qu'on refuse de l'entendre et de crier « à l'oppression. Il n'aura pas même ce petit plaisir : je « lui maintiendrai la parole malgré lui-même.., » En effet, les révolutionnaires, entrant dans les sentiments d'Alexandre Lametli, semblaient muets, impassibles ; après deux grandes heures de divagations tantôt éloquentes, tantôt ennuyeuses, Tabbé Maury descendit de la tribune, furieux de ce qu'on ne l'en avait pas cbassé, et si hors de lui, qu'il ne songea pas même à prendre des conclusions (1). »
Ce récit du marquis de Ferrières n'est pas exact de tout point. Le Moniteur enregistre un assez grand nombre de murmures. Mais il est visible que l'Assemblée se contint longtemps et que l'abbé Maury provoquait les interruptions. Comme il semblait atteindre son but, le président fit cette observation: « Quelques murmures que l'on fasse entendre pour ôter la parole à M. l'abbé Maury, quelque cbose qu'il fasse pour la perdre, je vous prévient que je la lui maintiendrai tant que l'Assem-
(1) Ferrières, t. II, p. 187.
blée, par une délibération expresse, n'en aura pas décidé autrement (1). »
Jamais l'abbé Maury ne se fit plus provocant. Que pouvait-il trouver, en effet, de plus irritant pour la majorité que de l'inviter, comme il le fit, à attendre, pour la constitution civile du clergé, la réponse du pape ?
« La réponse du pape n'est pas encore parvenue au roi, et il est impossible que cela soit autrement. Il a reçu la lettre à la fin du mois d'août: la congrégation vaque toujours pendant les mois de septembre et d'octobre, et ce n'est qu en novembre que recommence le cours ordinaire de ses travaux. Le pape, à qui le divin auteur de la religion chrétienne a déféré le gouvernement de l'Eglise, ne peut prendre que trois partis: ou il ne répondra rien, ou il acceptera purement et simplement la proposition du roi, ou il refusera de donner son approbation à vos décrets. Sans doute, le pape répondra. Les égards dus à une grande nation, portion précieuse de l'Eglise, vous sont un sûr garant de l'intérêt avec, lequel il examinera ce qui lui est demandé par les représentants de cette nation. — Plusieurs voix s'élèvent dans la partie gauche: Nous 71^ avons rien demandé (2). — Je
(1) Sainte-Beuve, si exact d'ordinaire, si bien informé, n'est pas un guide sûr quand il étudie les hommes de la Révolution. Il travaille alors de seconde ou de troisième main. Ainsi, dans les Causeries du lundi, t. IV, p. 210, il cite le passage des Mémoires de Ferrières et dit que sans cette clef on ne peut comprendre le discours de Maury, quand on le lit dans ses œuvres ou dans Bûchez et Roux. Or, VRistoire parlementaire, fait suivre immédiatement le discours de Maury du commentaire de Ferrières. Il est évident que Sainte-Beuve n'avait pas étudié les sources.
(2) Quand Maury fit imprimer son discours, il en modifia singulièrement la forme, supprimant cette interruption et changeant l'expression inexacte qui l'avait amenée : (( Les égards qu'il doit à une si grande nation, à une portion si précieuse de l'Eglise catholique, dont il est le chef, nous sont un sûr garant de l'extrême intérêt avec lequel il examine dans ce moment même tous les moyens de concilier, autant qu'il est en son pou-
LABBE MAUKY. 231
dis que vous devez attendre avec d'autant plus de confiance la réponse du pape, que son silence serait une approbation. L'autorité de cette cour exige des délais inévitables dans un examen aussi essentiel. La congrégation du pape est formée; il a nommé vingt-quatre cardinaux qui tous ont des théologiens particuliers dont ils consultent les lumières pour les apporter au sénat ecclésiastique. La nation française peut^ attendre avec confiance la réponse du Saint-Siège. Il paraîtrait bien extraordinaire que, le roi ayant consulté le pape, on n'attendît pas une réponse qui n'a essuyé que des délais inévitables de forme. »
C'est dans le même discours que, voulant sans doute se faire applaudir, il compare l'Assemblée au sérail du sultan, exemple du mauvais Maury, violent à froid et à faux:
(( On vous invite, par un seul acte, à exercer tout à la fois le pouvoir de l'Eglise, l'autorité du législateur et la puissance du magistrat. C'est cette réunion de pouvoirs que je vous dénonce à vous-mêmes comme la violation de vos décrets. Je dénonce à vos lumières et à votre justice cette scandaleuse coalition. S'il est vrai que vous puissiez supprimer de plein droit les chaires épiscopales, vous agissez tout à la fois en pontifes, en magistrats; et si l'on disait à 500 lieues de Paris qu'il existe dans le royaume une puissance assez forte pour être en même temps juges, pontifes et législateurs, on ne soupçonnerait pas que ce fût en France, mais dans le sérail de Constantinople (1). (Des éclats de rire jjartent de plu-
voir, le vœu de la majorité de cette assemblée avec sa conscience, son honneur et ses principes. » (Œuvres, t. V, p. 431.)
(1) Texte publié par Maury :
(( Ah ! si l'on disait, à cinq cents lieues de Paris, qu'il existe dans le monde une puissance à laquelle sont dévolues les fonctions de pontifes, de législateurs et de juges, ce ne serait pas sans doute dans cette capitale, ce serait dans le divan de Constantinople ou d'Ispahan que l'on croirait devoir en chercher le modèle ! r.
sieurs parties de la salle.) Dans ces malhetireTises contrées, on a vn d'imbéciles despotes ordonner en législateurs, en califes et en cadis; mais ce ne sera pas dans une nation qui parle de liberté, que des principes qui constituent le despotisme seront opposés à ceux qui demandent la protection des lois et la liberté dont on ne nous parle que pour nous en priver. »
lY
Il improvisait, et voici comment il se préparait à parler, dans les cas où il ne s'élançait pas à la tribune ex abrupto : il écrivait son discours, puis déchirait son manuscrit, et cberchait à se rappeler, non les mots, mais la distribution et l'enchaînement des idées. Lui-même a fait cette confidence à Montlosier (1).
Il confirme cet aveu dans une note placée en tête d'un de ses discours imprimés: « Je n'écris jamais aucune de mes opinions, dit-il; et, toutes les fois que je m^onte à la tribune, je me livre à l'inspiration du moment. »
Pris à l'improviste dans la discussion sur la loi de régence (22 mars 1791) et mis au défi de prononcer un discours, il demanda cinq ou six minutes de répit et parla longuement et heureusement (2).
(1) Montlosier, t. II, p. 236.
(2) « M. Thouret : M. l'abbé Maiiry qui a beaucoup à dire, qui nous promet des détails...
M. l'ahhé Maury : J'ai annoncé que j'étais prêt à parler, et, j'en demande pardon aux rieurs, je le suis en effet. (Plusieurs voix de la partie gauche : Parlez !) Il s'agit de donner un régent au royaume, et non un régent à moi. Vous me permettrez bien de suivre l'ordre de mes idées, et je demande cinq à six minutes pour aller prendre chez moi des notes dont j'ai besoin. — M. l'abbé Maury sort de la salle. — M. Cazalès monte à la tribune. » (Moniteur du 23 mars 1791.) — Voici le compte tendu du Journal logographique: « M. Vabhé Maury: J'ai dit
l'abbé MAURY. 233
Il suit de là que les discours qu'il a publiés en brochures et qui ont été réunis dans ses œuvres ont été rédigés après coup. Il refaisait le lendemain, de mémoire, ceux de ses discours qui avaient réussi et les dictait. « On m'a tant pressé, dit-il à propos d'un de ces discours, de rechercher dans ma mémoire ce que j'avais dit sur les propriétés du clergé, que je rends ici fidèlement et à la hâte le fond de la forme de mes idées, relativement à cette importante question de droit public. J'ai écrit comme j'avais parlé, en développant rapidement les notes très courtes qui me servaient de canevas (1). »
En réalité, Maury modifiait profondément ses discours avant de les livrer à la publicité. Il changeait les passages trop choquants, atténuait les maladresses, développait les points qu'il n'avait pu qu'indiquer à la tribune. Les yeux fixés sur le compte rendu du Moniteur, il prenait à tâche d'embellir ce compte rendu, rapportant, non ce qu'il avait dit, mais ce qu'il aurait dii dire. Les différences entre les deux textes, comme on a pu en juger tout à l'heure dans le discours sur la constitution civile du clergé, sont assez notables pour que nous soyons obligés de nous méfier des discours imprimés par les soins de Maury lui-même.
Il y a plus. Quelques-uns de ces discours n'ont été écrits par lui que de longues années plus tard, pendant les loisirs de son séjour en Italie. On admire et on exalte sa mémoire à ce propos. î^ous le voulons bien; mais cette mémoire pouvait-elle, à un semblable intervalle,
à l'Assemblée nationale que j'étais prêt à traiter la question de la régence, et j'en demande pardon aux rieurs... (On lui dit : Commencez.) Comme il s'agit de donner un régent au royaume, et non pas à moi, vous me permettrez de suivre mes idées. Beaucoup de personnes sont prêtes à parler; et moi, Messieurs, je demande à l'Assemblée six ou sept minutes pour aller prendre chez moi des notes. Que quelqu'un monte à la tribun»^ en attendant. (On rit et on crie: C'est juste ; allez, allez !) » — M. Maury sort aussitôt. »
(1) Œuvres, t. IV, p. 367.
lui rappeler la forme de ses harangues, surtout une forme improvisée ? Il avait, paraît-il, refait de la sorte tous ses discours ou à peu près, et plusieurs sont encore inédits. ISTous ne nous en plaignons pas. S'ils ajoutaient des titres à l'écrivain, ils ne nous apprendraient rien de nouveau sur l'orateur. Ils risqueraient même de nous donner une idée fausse de son talent (1). Bornons-nous donc aux journaux, surtout au Moniteur, dont le texte, si incomplet qu'il soit pour les premières opinions de M. l'abbé Maurj-, est, dans l'ensemble, le seul authentique.
Retracer toute la carrière oratoire de Maury à la Constituante, serait chose fastidieuse et inutile. Aucun lien ne réunit entre elles les différentes opinions qu'il a émises. Il n'y a aucune suite et aucun progrès dans sa politique, ou plutôt, nous l'avons vu, il n'a pas de politique, et ceux qui l'applaudissent n'en ont pas davantage. Contentons-nous donc d'énumérer les quatre ou cinq grandes circonstances ou il parla, et de citer quelques passages caractéristiques de ses discours.
Rappelons d'abord que, dans la chambre du clergé, il fut un de ceux qui s'opposèrent le plus à la réunion des Ordres. Epouvanté par la prise de la Bastille, il s'enfuit et, le 27 juillet, l'Assemblée reçut une lettre des officiers municipaux de Péronne annonçant « l'arrestation de M. l'abbé Maury (à son passage dans cette ville), qui, sous prétexte d'aller solliciter de nouveaux pouvoirs de ses commettants, paraissait vouloir prendre une route opposée à celle qui devait le ramener à l'As-
(1) Les passages les plus célèbres de l'abbé Maury. ceux notamment que cite M. Gérusez, dans les quelques pages (fort incomplètes) qu'il a consacrées à l'éloquence révolutionnaire, n'ont jamais été dits par lui et ne ressemblent presque en rien au texte correspondant du Moniteur.
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semblée nationale. » L'Assemblée fit exécuter le décret du 23 juin, qui assurait l'inviolabilité de ses membres, et ordonna la mise en liberté de Tabbé Maury (1). La même aventure arrivait en même temps à Cazalès, à d'Eprémesnil et à l'abbé de Calonne, qui s'enfuirent, furent arrêtés, relâchés et moralement contraints de revenir à leur poste, un peu ridiculisés et d'autant plus violents.
Il prit la parole pour la première fois dans la séance du 23 août, à propos de l'alfaire du procureur du roi à Falaise, et pour s'élever contre les empiétements du pouvoir législatif sur le domaine du pouvoir exécutif. « Je ne connais pas, dit-il, de despotisme plus monstrueux. » Mirabeau lui rappela spirituellement qu'il venait d'être mis en liberté par un acte de ce despotisme.
Le 29 août, il parla de nouveau pour combattre le projet de Duport relatif à la circulation des grains; mais les journaux se contentent encore d'analyser son discours en quelques lignes.
Le 3 septembre, il prononce en faveur du veto absolu un long discours -que le compte rendu rétrospectif du Moniteur reproduit dans la forme directe, mais en l'abrégeant et en le mutilant. Je ne vois à y relever qu'un éloge de la liberté de la presse (2), qui servira de contrepoids au veto absolu. — On voit que Maury n'est pas encore l'orateur de la droite.
Toutefois, son influence grandit rapidement, et dans la séance du 10 septembre il est soutenu par la droite
(1) Cf. Lettre sur la capture de M. Vabbé Maury à Péronne, par Rivarol, réimprimée dans les Ecrits et pamphlets de Bivarol, 1877, in-80.
(2) (( Les hommes, dans ce siècle éclairé, ne doivent-ils pas se fier à la grande, à l'irrésistible puissance de l'opinion publique ? C'est la presse qui la forme; cette presse est libre; il n'y a plus de despote à craindre, et le genre humain est sauvé. » (Texte du Point du jour. — Barère, l'auteur de ce journal, analyse, réfute et ne reproduit textuellement que quelques phrases.)
quand il propose un blâme énergique contre la municipalité de Eennes, qui, dans une lettre à l'Assemblée, avait déclaré le veto inadmissible. Il faut l'intervention de Mirabeau et de Le Chapelier pour que cette proposition soit écartée.
Laissant de côté quelques discours secondaires, impar^ faitement recueillis d'ailleurs, il faut arriver au grand débat sur les biens du clergé, qui assura son autorité et fonda sa réputation d'orateur politique de premier ordre.
Dès le 24 septembre, dans une escarmouche qui précéda la grande bataille, il proteste contre le projet d'imposer les biens du clergé, et demande que l'Assemblée mette sous la sauvegarde de la nation la dette du clergé, et qu'elle prenne en considération les décimes que le clergé a payés d'avance.
Eappelons, d'après les journaux, quel fut l'ordre des débats dans cette célèbre discussion, qui commença le 13 octobre 1789.
La proposition de Mirabeau, présentée en même temps que celle de l'évêque d'Autun, était ainsi conçue:
a Qu'il soit déclaré : 1° que tous les biens du clergé sont la propriété de la nation, sauf à pourvoir d'une manière convenable à la décence du culte et à la subsistance des ministres des autels ; 2° que les appointements des* curés ne seront pas au-dessous de 1.200 livres, non compris le logement. »
Montl osier ouvrit la discussion et prononça un discours favorable à la proposition, mais avec des réserves qu'il résume ainsi: « La nation peut-elle disposer des biens du clergé ? Oui. La nation est-elle propriétaire ? Non. Le clergé peut-il être dépossédé? Oui. Les titulaires peuvent-ils l'être? Non; à moins qu'ils ne soient indemnisés et dédommagés par la nation. »
Camus cherche ensuite à prouver que le clergé est vraiment propriétaire; l'abbé de Rastignac annonce qu'il va publier tout un volume sur la question; Tabbé
Dillon affirme que la nation peut reprendre au clergé ses biens et que le clergé fera sagement de les lui donner de lui-même. « On doit remettre à un bienfaiteur ce qu'on a obtenu de sa générosité, quand ce bienfaiteur lui-même est dans une telle position qu'il ne peut exister sans la remise de son bienfait. » L'abbé d'Eymar parle dans le sens opposé. Barnave défend la motion de Mirabeau avec les vrais arguments. C'est à lui que répond l'abbé Maury.
Malheureusement le Moniteur, dans son compte rendu rétrospectif, ne donne qu'un résumé très sec de ce premier discours (1). Nous ne pouvons donc le faire connaître. Mais comme il contient deux tirades qui firent le plus grand effet et restèrent célèbres, cette fois, par exception, nous ferons un emprunt, faute de mieux, au texte rédigé après coup par l'abbé Maury.
La première de ces tirades est dirigée contre les agioteurs :
(( Ne confondons point des capitalistes irréprochables avec les avides agioteurs de la Bourse ; là se rassemble de toutes les extrémités du royaume et de toutes les contrées de l'Europe une armée de prêteurs, de spéculateurs, d'intrigants en finance, toujours en activité entre le trésor royal et la nation pour arrêter la circulation du numéraire par l'extension illimitée des effets publics; là, un commerce fondé sur l'usure décourage et appauvrit le vrai commerce national, l'industrie productive du royaume^ et condamne l'administration à l'inertie, tantôt en l'abaissant sous le poids du besoin, tantôt en déplaçant son activité. Ecoutez ces marchands de crédit qui trafiquent des deniers de l'iEtat, à la haaisse ou à la baisse; ils ne demandent pas si la récolte est abondante, si le pauvre peuple peut élever le salaire de &es travaux à. la hauteur du prix commun du pain, si ces propriétaires dispersés dans les provinces les vivifient
(1) Le Point du jour et les Etats de Le Hodey sont encore plus incomplets.
par leurs dépenses ou par leurs libéralités: non, ce n'est point là ce qui les intéresse; ils s'informent uniquement de la bourse et de la valeur des effets publics. Yoilà pour eux le thermomètre de la prospérité générale. Ils ne savent pas que l'opulence de la capitale se mesure toujours sur la misère des provinces, et que ce n'est point dans des portefeuilles arides que consiste la richesse nationale, mais que c'est dans les sillons arrosés de ses sueurs que le laboureur fait germer la grandeur de lEtat. »
La seconde tirade est une critique véhémente du crédit, dont alors les plus avi^s se défiaient :
« C'est lui que j'accuse devant vous de tous nos malheurs; c'est lui qui a fomenté ces folles dissipations des cours, qui ont enfin tari les sources des richesses publiques; c'est lui qui a fait entreprendre légèrement ces guerres, qui sont si souvent le plus grand des malheurs pour les peuples, et le plus grand des crimes pour les rois; c'est lui qui a entretenu les armées innombrables qui ont tant aggravé le fléau de la guerre, dont elles ont perpétué l'image et la dépense au milieu de la paix, en donnant habituellement à l'Europe entière la forme d'un immense champ de bataille; c'est lui qui a engendré ces ténébreuses complications d'impôts, de dettes, d'anticipations d'offices, d'arrérages, qui rendent aujourd'hui si difficile la simple connaissance des maux dont nous sommes menacés de périr; c'est lui enfin, et lui seul, qui a dévoré d'avance la subsistance des générations futures. Oui, Messieurs, lorsque François I^"" ouvrit pour la première fois un emprunt sur l'Hôtel de Yille de Paris, en 1521, il créa une nouvelle source de calamités pour le genre humain ; il posa la première pierre de cet édifice désastreux qui, en chancelant aujourd'hui, nous fait craindre d'être tous ensevelis sous ses débris. Le plus grand royaume de l'univers n'a pu résister que pendant deux siècles et demi à ce système d'emprunt sans fonds libres affectés aux intérêts, sans extinctions de
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dettes onéreuses, sans ordre invariable de remboursement, système imaginé par un roi dissipateur, développé par des Italiens concussionnaires, détesté et cité à la chambre ardente de Sully, honteusement renouvelé par les Médicis, flétri par deux infidélités à la foi publique sous le dernier règne, et passé de nos jours à un excès de démence qui a fait regarder le dernier terme de la ruine du royaume comme la plus brillante de nos prospérités pécuniaires. Pour nous, Messieurs, qui sommes chargés d'expier les ravages de ce crédit ministériel, nous devons soupirer vers le moment oii cette ressource, n'étant plus nécessaire à la chose publique, sera proscrite par nos successeurs comme le funeste et infaillible moyen de ruiner la nation et de bouleverser l'Etat (1). »
Maury fit beaucoup d'impression quand il rappela que l'abbé de Périgord avait, en 1784, publié un mémoire contre le duc de Savoie qui revendiquait la possession des biens des Célestins à Lyon, biens dont il leur avait autrefois fait don à condition qu'en cas de suppression de l'ordre, ils lui feraient retour. Or Talleyrand soutenait: « que les dons faits à l'Eglise sont à jamais irrévocables, quelles que soient les dispositions des donateurs ». « Son zèle, dit Maury, l'emportait sans doute au delà des bornes de la justice, puisqu'il ne voulait alors avoir aucun égard d'une clause formelle de réversibilité; mais la morale ne doit pas être versatile selon les circonstances, et il me suffit d'observer dans ce moment que la doctrine hautement professée par M. l'abbé de Périgord en 1784 forme un étrange contraste avec les principes que M. l'évêque d'Autun vous a présentés dans cette tribune en 1789. »
Que de fois, à la tribune, on a depuis usé et abusé de
(1) Voici comment le Moniteur résume ce passage : « Quand François I^'" a ouvert le premier emprunt, il a posé la première pierre de cet édifice, qui enfin est sur le point de s'écrouler. Le crédit est si funeste qu'il faut en effacer jusqu'au mot. » Ce n'est, on le voit, qu'un sommaire.
ce procédé ! Maury en offre là le premier exemple parfait (1).
L'abbé Gouttes combattit son opinion par de nobles paroles:
« Les richesses ont fait beaucoup de mal à la religion, ce sont elles qui ont introduit dans le clergé des personnes qui n'avaient d'autre vocation que l'amour d'un bénéfice. Ce sont elles qui ont mérité à l'Eglise les persécutions qu'elle éprouve encore : ce sont elles qui ont étendu le mépris, dû à quelques individus ecclésiastiques, sur tous les pasteurs sans distinction, classe qui n'est pas la moins utile du clergé. »
Il voudrait cependant que les pasteurs pussent jouir d'un revenu quelconque en biens-fonds, « afin de ne pas s'exposer aux risques que courrait la religion, s'ils étaient payés par le fisc. »
Malouet soutint d'un ton modéré la même thèse que l'abbé Maury.
La dîscussioi;L reprit le 25 octobre, malgré l'opposition de l'abbé Maury, qui essaya de faire changer l'ordre du jour.
M. de Bonnal, évêque de Clermont, tout en reconnaissant que la religion était le vrai trésor du clergé, déclara que ses biens lui appartenaient en propre, et, après quelques observations de Duport, Thouret établit avec fermeté les vrais principes. « La loi, dit-il, peut prononcer qu'aucun corps ne peut être propriétaire, comme elle a prononcé qu'ils le seraient; voilà pourquoi la destruction d'un corps n'est pas un homicide; ainsi l'acte par lequel l'Assemblée nationale anéantira le prétendu droit de propriété que le clergé s'attribue n'est pas une spoliation, il faut donc prononcer que les corps ne pourront plus posséder... Le clergé a déjà cessé d'être un corps politique, il dépend de la loi de déclarer qu'il ne
(1) De même, dans le discours sur la constitution civile du clergé, il retourne contre Mirabeau ses opinions d'autrefois.
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sera plus un corps dans l'Etat. A l'égard des biens, la nation peut les reprendre, puisque c'est elle qui lui a permis de les posséder. Je pense qu'un des actes les plus efficaces est de retirer à elle toutes les propriétés qui n'ont pas de propriétaires réels. »
L'évêque d'Uzès, Béthisy de Mézières, essaya vainement d'effrayer l'Assemblée en agitant devant elle le spectre de la loi agraire (1) ; Treilhard et l'abbé Grégoire répétèrent que le clergé n'est pas propriétaire: il n'est que dispensateur.
Dans la séance du 30 octobre, Mirabeau prononça son grand discours sur la justice et l'opportunité de sa motion. Il demanda seulement que l'on consacrât le principe, que les biens du clergé appartiennent à la nation. Il chercha à faire croire que les conséquences de ce principe ne seraient jamais tirées et que les biens du clergé ne seraient pas mis en vente.
L'abbé Maury répondit par un discours étudié, que le compte rendu rétrospectif du Moniteur reproduit avec quelque détail. L'exorde est d'un style pompeux et académique : « Au delà de cette enceinte qui renferme tant de citoyens illustres », l'orateur aperçoit a la France,
(1) L'égoïsnie du clergé se révéla dans une proposition inattendue de l'abbé Maury: il demanda que l'on vendît d'abord les biens du roi :
({ Si le roi s'est ruiné par tant d'emprunts accumulés, s'il a hypothéqué nos biens à notre insu, par ces mêmes emprunts, qui n'ont jamais été enregistrés dans les parlements de nos provinces, et sur lesquels nous n'avons assurément fait aucun bénéfice d'agiotage, la raison, la justice, l'intérêt commun exigent que les restaurateurs des finances du roi discutent et évaluent d'abord ses propres biens, par le retrait ou la vente de ses domaines engagés. Cette opération, commandée par les circonstances, serait approuvée dans tout le royaume. La garantie de la dette nous est commune à tous. Si nous sommes tous les cautions du roi, il est juste que nous supportions tous également le recours; mais nous ne devons pas expier notre responsabilité, avant que les créanciers aient épuisé les biens du débiteur. )) {Œuvres, t. IV, p. 384.)
l'Europe et la postérité ». Il s'attache beaucoup plus au discours de Thouret qu'à celui de Mirabeau. Il a beau se moquer des arguments de ce « jurisconsulte estimable »et de ce qu'il appelle « sa métaphysique », il sent bien que le raisonnement de Thouret est irréfutable, et, avec une prestesse brillante, il met en lumière un nouveau point de vue: « Il n'est pas exact de dire que la nation a créé les corps: elle a reçu les ministres dans son sein; nous possédions nos biens avant la conquête de Clovis. » Et l'abbé n'hésite pas à rappeler que Rousseau (1) définit la propriété le droit du premier occupant far le travail. Il va même, emporté par son imagination, jusqu'à dire que le clergé était beaucoup plus riche avant Clovis qu'il ne l'est aujourd'hui. Ainsi le clergé possède une patente antérieure à toute loi, et « il serait bien triste que de semblables patentes, qui sont les plus respectables de toutes et les plus antiques, fussent considérées comme inférieures à celles que consacrent des lois plus récentes. Malheur à une nation où les propriétaires n'auraient que ces patentes antérieures à la loi pour défendre leurs propriétés ! En trois syllogismes, on les envahirait » .
Arrivent les raisons de sentiment. « A-t-on disputé au clergé sa propriété, lorsqu'il a payé la rançon de François I^^ payé les dettes de Charles IX ?» Il trouve immoral que l'Etat hérite de ce corps qu'il va tuer, et cite le vers de Crébillon:
Ah! peut-on hériter de ceux qu'on assassine^
Un des procédés oratoires les plus chers à l'abbé Maury, c'est d'inventer et de présenter comme incon- . testables certains faits ou tableaux historiques, certaines statistiques (2): « Comparez, dit-il audacieuse-
(1) Nous avons vu que dans l'Essai sur VEloquence de In chair: l'abbé Maury n'hésitait pas, au besoin, à faire l'éloge de Rousseau et de Voltaire.
' (2) C'est ainsi qu'il a osé dire précédemment : (( Il est démon-
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ment, les provinces où l'Eglise possède des biens, vous verrez qu'elles sont les plus riches, comparez celles où les ecclésiastiques ont peu de propriétés, vous verrez que la terre s'ouvre à regret pour récompenser les bras languissants de ceux qui la cultivent sans amour. » Cette comparaison, l'orateur se garde bien de l'entreprendre: ce n'est dans sa bouche qu'une figure de rhétorique. Il est plus heureux quand il répond à Mirabeau: « Il vous a proposé de consacrer le principe sans s'occuper des conséquences. Je m'honore d'avoir à combattre un tel adversaire; mais je ne lui répondrai que quand l'Assemblée nationale sera devenue une école de métaphysiciens. Il ne veut pas qu'on discute les conséquences; mais si elles sont funestes, dangereuses, il faut donc laisser de côté le princij.e ». La péroraison est violente et déclamatoire. « Le plus terrible despotisme, s'écrie l'abbé, est celui qui porte le masque de la liberté. »
Thouret le jugea bien quand il répondit en ces termes railleurs: « L'abbé Maury m'a accusé, dans sa très anti-patriotique et très pompeuse péroraison, d'avoir arrangé des phrases; je ne m'attribue pas ce mérite: l'honneur en reste, aux yeux des connaisseurs, à M. l'abbé Maury. Il m'accuse d'avoir employé des idées métaphysiques; mais en peut-on employer d'autres sur le clergé, sur des corps qui, par une fiction, partagent les droits des individus ? »
Dans la séance du 31 octobre, l'archevêque d'Aix lut un long mémoire, divisé en trois chapitres: 1° des droits des Eglises ; 2° des intérêts de la nation; 3° des devoirs du clergé. Son principal argument est que, si le clergé n'est qu'un corps moral, la nation n'est pas autre chose ; il cherche à démontrer que la nation ne tirera aucun profit de la vente de ces biens chargés d'une dette immense, et
tré que le clergé jouissait de la dîme avant Clovis ». Arguments de prédicateur.
que la spéculation seule en profitera. Il propose la réforme de certains abus et des réductions « convenues avec des formes canoniques ».
Petion répondit avec plus de bons sens que de finesse et se fit l'interprète des sentiments de la masse de la nation vis-à-vis du clergé. La fin de la séance fut occupée par un long discours de l'abbé de Montesquiou qui, grâce à la sympathie qu'il inspirait à l'Assemblée, sut réveiller l'attention, fatiguée par ce retour monotone des mêmes arguments pour et contre.
La discussion se termina dans la séance du 2 novembre, après une longue et puissante harangue de Mirabeau, par le vote de sa motion ainsi modifiée : « L'Assemblée nationale décrète: 1*^ que tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la nation, à la charge de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d'après les instructions des provinces; 2° que, dans les dispositions à faire pour subvenir à l'entretien des ministres de la religion, il ne puisse être affecté à la dotation des curés moins de douze cents livres par année, non compris le logement et les jardins en dépendant. »
Cette motion fut votée par 568 voix contre 346 et 40 nulles (1).
On voit déjà qu'un des traits de l'éloquence de l'abbé Maury, c'est la ténacité. Il est toujours prêt à gra^^r les marches de la tribune. Il s'y cramponne. On ne peut l'en arracher. Il a donné de sa personne, et non sans courage,
(1) Un bon curé, dit Ferrières, ne pouvant phis contenir sa viA''e indignation, s'adressa aux députés des communes et leur dit avec une éloquente naïveté : « Quand vous vîntes dans notre chambre nous conjurer, au nom d'un Dieu de paix, de nous réunir à vous, c'était donc pour nous égorger. »
l'abbé MAURY. 245
dans toutes les discussions un peu importantes, prononçant une fois jusqu'à treize discours par semaine. Son œuvre oratoire est immense et variée comme les débats de l'Assemblée. Nous avons vu qu'il avait rédigé après coup un grand nombre de discours politiques. Yoici la liste de ceux qu'il ne publia pas faute de temps, liste imprimée par lui-même dans une note de son Opinion sur le droit de paix et de guerre.
- Ces discours roulaient donc (c'est Maury qui parle) a sur toutes les affaires de la religion et du clergé, sur le droit de vote, sur l'intérêt de l'argent remboursable à terme fixe, sur la vérification des pouvoirs, sur l'union des ordres, sur la libre exportation des grains, sur la durée de la Législature, sur la juridiction prévôtale, sur la suppression et le remplacement de la gabelle, sur l'organisation des municipalités, sur la préséance des officiers municipaux, sur la nouvelle municipalité de Marseille, sur les conditions de l'éligibilité, sur la formation et la dénomination des départements, sur la législation de nos colonies, sur l'établissement d'un comité colonial, sur l'offre du don des Genevois, sur l'emprisonnement des officiers de la marine de Toulon, sur les prisons et les prisonniers d'Etat, sur la caisse d'escompte, sur l'agiotage, sur les causes de la rareté et de l'extinction du numéraire, sur les finances, sur le pouvoir exécutif, sur la constitution de l'armée, sur les insurrections des provinces, sur l'état des juifs, sur l'ordre judiciaire, sur la réforme des lois criminelles et du code pénal, sur les plans partiels du premier ministre des finances sur le système et le mode des impositions, sur la réduction des pensions, sur Torganisation de la municipalité de Paris, sur le privilège exclusif de la Compagnie des Indes, sur le papier-monnaie, sur les créanciers hypothécaires du clergé et sur les droits féodaux; la réplique dans la cause de M. de Bournissac, prévôt général de la maréchaussée de Provence ». Quelle liste! On dirait, révérence parler, d'un boni-
ment débité sans souffler par un habile imprésario. Spécialité en tout ! compétence en chaque matière ! telle est la devise de l'abbé Maury. Il met de la coquetterie à ne laisser passer aucune discussion, si technique qu'elle soit, sans y prendre part. On devine combien de tels discours sont vides, que d'erreurs et d'à peu près s'y rencontrent. Mais qu'importe à l'abbé ? Ce qu'il veut, c'est étaler sa personne à la tribune, se faire voir en toute occurrence et qu'on dise de lui: « Quelle facilité! il parle de tout sans avoir jamais rien appris ! »
L'étonnant, c'est qu'on Tait supporté. Aujourd'hui un semblable rhéteur ferait rire quand il parlerait de finances ou d'administration, sans autre préparation que des prix académiques, des éloges, des sermons et un traité de rhétorique. Mais l'abbé Maury bénéficia de la méthode oratoire alors en usage. Beaucoup d'orateurs écarr talent volontiers de leurs discours les statistiques, les documents précis, les chiffres, les dates, comme autant de détails indignes de la majesté de l'art oratoire. Ils ne produisaient que les conséquences générales, les conclusions des études auxquelles ils s'étaient 'livrés. Ils laissaient leurs dossier^ dans leur cabinet. Tienne un . charlatan, qui n'a rien comparé, rien cherché, rien lu. Il pourra lire ou débiter à son aise une dissertation sur l'impôt ou sur l'organisation de la justice, dissertation superficielle et composée de lambeaux de phrases mal cousues, de souvenirs indigestes de lectures rapides. Personne ne sera étonné ou scandalisé. On ne lui demandera pas ses documents: ce sont échafaudages que l'orateur jette à bas, le discours construit. Sans doute, on voit qu'il a tort: mais il a tort du même ton que d'autres, les Chapelier, les Lameth, ont raison. La forme est la même, le style est le même, et la masse des badauds écoute, bouche béante, ne s'aperçoit qu^après coup qu'elle a été mystifiée. C'est ainsi que l'abbé Maury parle de omni re scibili et qu'on le laisse parler.
Après tout, c'est encore un art de faire illusion de
la sorte pendant plusieurs heures et de paraître compétent: il y faut du talent et de l'étude. Ce sont de beaux dons et de sérieux efforts que Tabbé Maury gaspille ainsi par vanité méridionale, par virtuosité pure. Youlons-nous le juger comme il aurait voulu être jugé luimême ? Citons, de ce styliste, un de ses discours de finances, celui dont il était le plus fier, le meilleur, l'opinion sur les assignats, du 28 septembre 1790. On peut dire qu'il s'y est élevé au-dessus de lui-même. Il a fait un effort parfois beureux pour toucber au fond même du sujet. Cette fois, par une exception remarquable, il a recbercbé les faits et les chiffres, et il a sérieusement étudié la question. Et pourtant le rhéteur apparaît encore. C'est le châtiment de l'ordinaire légèreté qu'on ne puisse, même le voulant, s'appliquer avec conscience. Yoici ce discours:
« On a proposé d'éteindre la dette publique par l'émission de deux milliards d'assignatsi-monnaie; vous avez consulté les chambres de commerce et les principales villes du royaume, et en cela vous avez pris un moyen digne de votre prudence et de votre sagesse. Le commerce a émis son vœu; je ne m'en prévaudrai pas ; il vous a fait part de ses alarmes et de ses vues, il vous a représenté qu'on ne commandait point à la confiance, qu'il ne fallait pas compromettre votre autorité par une opération plus que douteuse. La ville de Paris vous a présenté, ou du moins a paru vous présenter un vœu particulier pour l'émission des assignats; je ne vous dirai point, pour écarter l'importance qu'on pourrait y attacher, que ce vœu n'aurait pas dû être pris à l'improviste, et que du moins on aurait dû annoncer les séances ; je ne vous dirai point que les pétitions qu'on vous a présentées ne contiennent pas de signatures, que quatre sections ont refusé d'y adhérer, et que ce sont peut-être les plus riches et les plus peuplées: ce n'est point par des fins de non-recevoir qu'on peut éluder l'importante question qui nous est soumise. Pour interroger la ville
de Paris, il suffisait de demander aux marchaiids s'ils pouvaient se passer de crédit; si une ville consommatrice et non productive peut commercer sans crédit, alors elle peut vouloir des assignats; mais si elle a besoin de crédit, elle doit le repousser, car personne ne voudrait lui faire des avances; elle ferait tous ses remboursements à perte. Le commerce doit à peu près 300 millions, on lui doit une valeur égale ; si l'Assemblée décrétait une émission d'assignats, voici le résultat de cette opération:
(( Les 300 millions que le commerce doit aux étrangers, il serait obligé de les payer en écus, car votre autorité finit à vos frontières. On pourra cependant recevoir vos assignats, mais avec une perte très considérable, puisr qu'on vous les rendra au pair. Ainsi vous subirez toutes les pertes. Au moment où ils auront éprouvé cette réduction, ils ne passeront plus dans les transactions particulières; votre autorité ne va pas jusque-là; nulle puissance ne peut commander la souveraineté individuelle, et dès lors plus de manufactures, plus d'ateliers; les ouvriers sans travail et sans pain s'abandonneront à la tentation des crimes que commande le besoin; l'agriculture sera ruinée, car le commerce ne lui transmettra plus le numéraire dont elle aura besoin. Yoilà les conséquences procliaines de ce système dont je développerai bientôt les intrigues, et, s'il le faut même, les moteurs. Au moment que nous approchons des grands principes, mettons en évidence les grandes vérités qui doivent nous servir de fanal. Le numéraire est rare, dit-on; ce mot ne signifie autre chose sinon que le commerce languit. Tourtes les fois que le numéraire change de mains, il parait commun. Avec 2 milliards 500 millions l'on a fait en un an pour 25 milliards d'afïaires, et pour cela il suffisait que le numéraire changeât dix fois de main. Yoilà quel était l'admirable mécanisme auquel on veut substituer une opération ruineuse. Le commerce intérieur a besoin de numéraire; la loi du change ne lui permet pas d'employer d'autre médium que l'argent. On a dit
là-dessus de fort belles choses, qui deviennent bien communes, lorsqu'on les dépouille de leurs éloquents alentours. Le change est le commerce extérieur; s'il est lucratif, vous vous enrichissez ; s'il est désavantageux, vous vous ruinez inévitablement.
« On a fait là-dessus bien des suppositions qui contredisent les éléments du commerce. Pour en voir la fausseté, il ne faut que les pousser à leur résultat, qui tend à établir qu'il importe peu si le change est avantageux ou désavantageux. Il y a trois différentes circulations d'argent: une pour les besoins journaliers, qui exige du numéraire; une povir le commerce, qui exige partie numéraire et partie valeur commerciale; la troisième est la circulation des effets publics, source de l'agiotage ; déplacez les deux premières, et vous les ruinez. C'est par la confusion de ces trois circulations que les Parisiens se sont perdus. Il aurait fallu couper la communication entre le commerce et l'agiotage, comme on coupe une maison pour arrêter l'incendie. On a créé la caisse d'escompte, et bientôt on l'a autorisée à cesser ses paiements; c'est alors que l'agioteur a pris la place du négociant. C'est cependant la même opération qu'on nous propose d'étendre. Si cent quatre-vingts millions ont déjà bouleversé tant de fortunes, que sera-ce de l'émission qu'on propose ? Sur huit cent seize ateliers qu'il y avait à Paris, il n'y en a plus que quarante et un. C'est le papier circulaire qui a arrêté la circulation du numéraire. D'autres causes s'y sont jointes, j'en conviens; la confiance, inséparable des circonstances, l'a fait resserrer; mais, quoi que l'on dise, il n'est pas sorti 200 millions du royaume. Il ne suffit pas, je le sais, que cet argent soit dans le royaume, il faut encore que la confiance lui ouvre une issue. L'invention du papier-monnaie appartient à notre siècle; auparavant, on aurait regardé un papier-monnaie comme de la fausse monnaie. C'est en 1720 qu'il a pris naissance.
« On a parlé de celui de l'Amérique, on a confondu les
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idées et les faits. Je ne veux pas parler du papier du Congrès, mais de celui de la Pensylvanie, hypothéqué sur les biens-fonds à la porte de Philadelphie, sur des biens dont l'Etat jouissait depuis plus de 40 ans, qui étaient en pleine valeur et en pleine production; il fut émis en très petite quantité. Pour en avoir, il fallait l'hypothéquer sur un bien-fonds à un intérêt de 5 pour cent, et remboursable en huit ans. Le père de famille le plus vertueux n'aurait pas pris de précautions plus sages, et cependant ce papier produit 91 pour cent. Si je suivais le papier-monnaie partout où il a porté ses dégâts, je le verrais toujours traîner après lui des malheurs de tout genre. Qu'on ne dise pas que l'hypothèque le garantira ; ce serait compter sur l'imbécillité des hommes. Je veux bien oublier les inconvénients du change, ceux de la hausse et de la baisse du numéraire, pour faire beau jeu à mes adversaires, et je leur dis: S'il est possible que vous mettiez dans la circulation un papiermonnaie qui ne perde rien, je l'adopte; mais, si je viens à démontrer que cela est manifestement impossible, alors vous ne pouvez pas l'ordonner, car ce serait autoriser la banqueroute. C'est ici que j'appelle l'attention de mes adversaires, et je les prie de vouloir bien me répondre. La facilité de la contrefaçon seulement discréditera vos assignats. L'espèce sonnante, que l'habitant des campagnes est habitué de juger par le poids et par le son, aura toujours un grand avantage sur le numéraire fictif.
« Les moyens qu'on emploierait pour tromper particulièrement le peuple porteraient à contrefaire les assignats et de la moindre valeur, plus particulièrement destinés à passer dans les mains de ceux qui n'ont pas assez de connaissances pour juger s'ils sont bons ou mauvais. Ce seul danger donne une grande supériorité à l'argent. Jetez les yeux sur le code des Américains, vous y trouverez à chaque page des lois contre les faux monnayeurs; feuilletez les registres des tribunaux, à chaque
page vous y trouverez des exécutions de faux moixnayeurs; ce sont là des crimes créés par les gouvernemtents. Que sera-ce si le balancier de l'Etat peut se rencontrer dans toutes les papeteries ! Avant quatre mois, la face du royaume sera couverte d'assignats. Pesez bien cette considération; n'oubliez pas dans quel siècle vous vivez, de quelles immoralités vous êtes environnés. Les législateurs ne feront pas moins que n'ont fait des ministres au commencement de ce règne. Les spéculations des agioteurs fournissent la seconde raison de la dépréciation des assignats. On joue à la hausse ou à la baisse; pourra-t-on jouer à la hausse sur les assignats ? Non, car il faudrait leur attacher d'énormes intérêts pour tenter la cupidité; il faudra donc qu'on joue à la baisse. Qu'arrivera-t-il ? Les agioteurs recevront un papier déprécié qui perd déjà 7 pour 100; dès lors leur spéculation est certaine. Ceux qui vous pressent aujourd'hui de décréter des assignats diront alors que la vente des biens nationaux est incertaine; que l'impôt n'est pas parfaitement établi; qu'il est onéreux; qu'on peut avoir de justes craintes pour l'avenir.
« Après avoir déprécié les assignats, ils les achèteront, puis ils leur redonneront un moment de vie. Ils feront, en 1790, en France, comme ils faisaient en Espagne, hausser ou baisser ces papiers, au gré de leur avidité, et vous les verrez bientôt posséder tout à la fois et successivement, vos assignats, votre argent et vos biens nationaux. Ils sont déjà propriétaires de la dette e-xigible, ils ont acheté des effets à 25, à 30 pour 100 de perte. Au moment de l'émission des assignats, ces effets reviendront au pair. Ainsi, s'ils ont pour 40 millions, ils tiendront de votre munificence 10 millions. Mais ils nous ont dit leur secret, ils ont capitulé, ils nous en ont demandé seulement pour 800 millions. Et c'est là leur proie; ils ont bien vite oublié cette belle prophétie de morale qu'il faut que vous payiez vos dettes; c'est seulement des leurs qu'ils s'occupent. Ils avaient mis tous leurs créanciers
dans leur nacelle ; mais aussitôt qu'ils se sont sentis menacés de quelques dangers, ils ont jeté les passagers à la mer. Ils ont voulu que vous oubliiez le sort des autres, pour que vous ne vous occupiez que d'eux. Yoilà tout le secret de leur capitulation. Tous les jours on vous parle d'étrangers qui conspirent contre la liberté publique ; voilà une conjuration véritable contre nos créanciers, contre le trésor public, contre le peuple. Yoilà les hommes que vos Comités devraient s'occuper de poursuivre. Yoyez quels sont les hommes qui sont à la tête de ce projet; ce sont des agioteurs, des hommes, endettés qui vous conseillent cette opération désastreuse d'un papier-monnaie, qui a ruiné vos pères, il y a soixante ans. Le moyen de ne pas s'indigner contre de pareilles gens, quand on les voit corrompre le peuple, dénoncer à la nation, comme de mauvais citoyens, les hommes qui ont le courage de se dévouer à la mort pour soutenir l'opinion contraire ? Ces manœuvres, ces accusations ne sont pas nouvelles.
« Ecoutez comme on parlait de Law: je tiens à la main le système imprimé (M. l'abbé Maury tient un livre et lit): « M. Law n'a plus d'ennemis que ceux de « tout le genre humain » . Ce sont de pareils- échos qui dans ce moment nous dénoncent au peuple. Eh bien! nous lui dirons à ce peuple: nous n'avons pas paru dans cette tribune quand on nous a dépouillés de nos biens. (On rit.) Quel est le membre du clergé ou le noble qui ait fait entendre sa voix? (On entend dans la partie gauche: Tous, tous!) Que le peuple examine de quel côté sont les avantages. Yoilà la dette exigible; quelle est la somme qu'on peut rembourser? Combien faudra-t-il soustraire pour le salaire des anciens bénéficiers, pour l'entretien des collèges, des hôpitaux, etc. ? Que le peur ple examine si c'est par des menaces que l'on commande la confiance; si les marchands, les négociants, les manufacturiers, tous en un mot, excepté les agioteurs, ne regardent pas ce plan comme la ruine de l'Etat; que le
peuple se recueille dans son patriotisme; si les sages ne forcent pas l'opinion, qu'ils se rappellent que nous avons des comptes à rendre. Yeut-on nous renvoyer dans nos provinces, désolées comme elles le furent en 1T20? (M. l'abbé Maur^% deux billets de Law à la main:) Le voilà ce papier funeste, couvert des larmes et du sang de nos pères; j'en ai vu des amas immenses. Regardez ces billets comme des balises sur des écueils, pour vous avertir du naufrage et vous en éloigner.
« L'émission du papier-monnaie serait un désastre public; elle ruinerait l'agriculture et le commerce. Je dénonce ses partisans comme coupables d'un grand crime, car c'en est un que d'armer les citoyens les uns contre les autres. Cette calamité est-elle donc nécessaire ? La sagesse de vos décrets ne peut-elle pas l'évir ter? Après avoir ainsi soulevé le voile, finirai-je sans vous offrir une planche pour le naufrage? Si j'osais vous proposer mes pensées sans craindre qu'elles fussent mal interprétées, si une précaution de ma part ne passait pour une tournure équivoque, pour un moyen dilatoire, je parlerais. J'ai formé un plan de liquidation qui embrasse l'universalité des finances; mais il est impossible de VOUS' le présenter dans cette tribune ; il faut qu'il soit appuyé de tout le poids de votre Comité. Vous pourrez charger votre Comité des finances de vous en rendre compte dans huit jours ; alors on délibérerait avec sagesse. Je ne puis présumer assez de moi-même pour présenter un plan vaste et compliqué, qui exige des combinaisons et des calculs: je craindrais de le discréditer en le présentant. On dit toujours: A'ous ne voulez pas d'assignats, que mettez-vous à la place ? Que voulezvous que je mette à la place de la bête féroce qui va vous dévorer ? J'y mettrai un plan de plusieurs hommes d'Etat qui ont médité des finances, et en ont examiné tous les rapports; dans le cas oii votre sagesse n'adopterait pas cette proposition, je me souviendrai toujours que j'ai eu le courage de vous la faire, et, en me restrei-
gnant avec regret aux conclusions de la nécessité, j'adopterai avec regret le projet de M. Dupont (1). »
Que de qualités oratoires dans ce long morceau, malgré l'absence de conclusion ! Progrès incessant dans les moyens employés, clarté et solide enchaînement cles idées, voilà plus qu'il n'en aurait fallu à un autre pour remporter, ce jour-là, devant un auditoire inexpérimenté encore, un véritable triomphe parlementaire. Et pourtant il ne convainquit, ne toucha personne et ne prêta aucun argument nouveau à la politique de son parti. Cette admirable ressource du crédit qui peut régénérer un peuple (l'expérience l'a prouvé), il n'y comprend rien et n'y veut rien comprendre. Les conditions auxquelles Law doit son échec, il ne les pénètre pas. Connaîtr-il seulement les principes du système de Law.^ Il est permis d'en douter. S'il n'a pas pénétré le passé, que dire du présent? Que dire de la France de 1790? La nation avait à trouver de l'argent ou à périr. Ce fut, pour les patriotes et, je veux le croire, pour quelques aristocrates une heure d'angoisse formidable. Sortir de cette difficulté, l'une des plus grosses de la Eévolution, et trancher cette question de vie ou de mort, sans rien risquer, sans rien compromettre, c'était chose impossible. Les esprits de bonne foi n'y songeaient même pas. Il s'agissait d'escompter l'avenir de la France en le diminuant le moins qu'on pourrait. Mais cet avenir, quel était-il ? Quel état de choses sortirait-il de la Eévolution? Qui supporterait le poids de cette montagne d'assignats dépréciés que tous entrevoyaient déjà ? Devant cet inconnu, ceux qui aimaient la France frémissaient. On ne traitait pas de sang-froid cette question financière. Chacun y mettait toute son âme. Eh bien! l'abbé parlait de ces grandes et terribles choses comme un avocat d'un procès. La Eévolution n'était pour lui qu'un dossier, qu'il compulsait pour le plus grand profit de son
(1) Moniteur.
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renom. Qu'importaient à cet homme né en terre papale les inquiétudes patriotiques de la France ? Il ne voyait là qu'une belle matière à discours, et il traite ce sujet comme le père de Sénèque traitait dans son école une matière de suasorie ou de déclamation. Là aussi il y a de l'éloquence, de l'esprit, de l'imagination. Mais, si déliés qu'ils soient, ces rhéteurs ne peuvent faire que ]a cause qu'ils plaident soit la leur, et on s'en aperçoit, quelle que puisse être leur habileté, et par cette habileté même. Il en est de même de l'abbé Maury. Là où Barnave, par exemple, plaide pour lui, pour l'avenir de ses idées, pour la liberté, qui est le meilleur de son âme, Maury parle pour une cause qu'il a adoptée, mais qui n'est pas sa chair et son sang. Pouvait-il mieux défendre sa noble cliente, la royauté ? Je ne le pense pas. Il lui manque la conviction, non pas celle qu'on se donne (car on finit toujours par partager les opinions qu'on soutient), mais celle dans laquelle on est né. Aussi quelle recherche de l'effet ! Quels petits moyens tirés de loin et mal amenés ! Ces billets de Law qu'il apporte à la tribune, que viennent-ils faire là ? Apportent-ils une preuve nouvelle ? En vérité, tout le discours est fait pour amener cette exhibition théâtrale et ce geste forcené, effet digne des tréteaux, banale a'éminiscence de la chaire (1).
Cet orateur est né, quoi qu'il fasse, pour l'éloquence laudative, pour l'éloquence qui ne démontre rien, pour le genre démonstratif, comme il dit dans sa langue classique. Qu'une occasion se présente de louer la royauté ou les œuvres de la royauté, il n'a plus besoin de forcer son talent. Il opère avec grâce. Ecoutez-le plutôt.
(1) Cependant il sut se faire applaudir au moins une fois à propos de finances, le 10 décembre 1789. On voit dans une lettre de Vergniaud (Vatel, Vergniaud, t. I, p. 149) qu'il sut se faire écouter au milieu d'un tumulte assourdissant. « Il n'a parlé que sept à huit minutes, dit Vergniaud. On l'a beaucoup applaudi et il €st sûr qu'il a bien parlé. »
Dans la séance du samedi soir 19 juin 1790, Al. de Lameth avait proposé de faire disparaître les quatre figures enchaînées placées au pied de la statue de Louis XI Y. Maury répondit et fut éloquent, si l'on veut bien se placer à son point de vue:
a Je crois qu'il ne faut pas toucher à la statue de Louis XI Y (1). La philosophie doit consacrer ce monument pour montrer à la postérité comment on flattait les rois. Il fut trop flatté pendant sa vie, mais trop méconnu après sa mort. C'est un roi qui n'avait peut-être pas autant de grandeur dans le génie que dans le caractère; mais il est toujours digne du nom de Grand, puisqu'il a agrandi son pays. Quand vous érigerez des monuments, vous ferez voir la différence qu'il y a du xvii^ au XVIII® siècle. Yous leur donnerez un but moral qui élèvera l'âme des rois. Mais il ne faut pas pour cela dégrader aux j^eux du peuple des rois ensevelis dans la tombe et porter ainsi de terribles atteintes à la majesté royale. Quant à la question du retour aux noms propres, elle est juste. Un savant moraliste disait qu'en France on ne reconnaissait plus ni les hommes à leur nom, ni les femmes à leur visage. Yotre patriotisme s'élève contre ces abus de la vanité, et vous êtes dignes d'éloge ; mais il ne faut pas passer le but. Ce ne sont pas les noms qu'il faut condamner, mais les usurpateurs de noms. Ceci ne porte point d'atteinte à notre liberté. Les Romains connaissaient des ordres de chevalerie, et les Romains se connaissaient en liberté. Je sais bien qu'à l'avenir on ne s'informera pas de ce qu'ont été les hommes, mais de ce qu'ils auront fait. Un auteur avait bien raison quand il a dit que la première question d'un peuple donnait une idée de la philosophie de la nation. Parlez de quelqu'un en Allemagne, on vous demande s'il
(1) Comparer, dans le discours sur le droit de paix et de guerre, l'apologie de Henri IV, dont Lameth avait attaqué la mémoire.
entre au chapitre ; en France, quelle place il occupe à la cour; en Espagne, s'il est grand de la première classe; en Angleterre, on vous demande quel homme c'est. Sans doute que cette manière d'exister par soi-mêtoe est bien la meilleure.
« En France, la noblesse est constitutionnelle; s'il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus de monarchie. Cette question est donc assez importante pour être traitée dans une séance du matin. Je sais bien que, dans la nuit du 4 août, plusieurs articles constitutionnels ont été arrêtés; les sacrifices patriotiques se sont multipliés à l'infini; mais ce n'est pas toujours au milieu de cet enthousiasme qu'on prend les meilleures délibérations. Ne pourrait-on pas dire à ceux qui demandent avec acharr nement toutes ces innovations ce que quelqu'un répondit à un philosophe orgueilleux : Tu foutes à tes pieds le faste, mais avec plus de faste encore. »
Le discours contre la suppression des Invalides est dans le même ton. Dans ces amplifications historiques, l'abbé est heureux, et cette fois il eut gain de cause. Yoici le passage le plus remarquable de ce discours qui dura plusieurs heures:
« Lorsqu'en 1753 un homme plus distingué par ses qualités militaires que par sa science en administration, ayant plus de caractère que de génie, tourmenté par le désir du changement, prenant souvent son esprit pour sa raison... (Plusieurs voix: Au fait!)... lorsque M. Saint-Germain, qui connaissait assez peu les hommes et les affaires, pour croire qu'on administrait avec des mémoires et des livres; lorsque M. Saint-Germain, auquel on a longtemps cru des moyens, parce qu'il avait des projets (Les inurmures redoichlent); lorsqu'il fit ses mémoires pour la suppression de l'hôtel, il avait si mal conçu ses calculs, qu'ils furent tous combattus, détruits. Parvenu au ministère, il s'obstina toujours à dire que les invalides étaient malheureux dans l'hôtel, et qu'ils sortiraient tous, si on leur en donnait la permission. Eh
bien ! il fit, en 1776, deux ordonnances par lesquelles un assez grand nombre d'entre eux furent renvoyés. Firent-ils paraître des transports de joie à la nouvelle de leur liberté ? Non, ils sortirent consternés; ils demandaient quels crimes ils avaient commis pour être ainsi expatriés; ils regardaient de loin les murs cliéris qu'on les forçait d'abandonner, et, tant qu'ils purent les voir, ils laissèrent échapper des marques d'attendrissement. La file des voitures qui les conduisaient étant arrêtée à la place des Victoires, ils se prosternèrent, les yeux baignés de larmes, devant la statue de Louis XIY; ils levèrent leurs mains tremblantes vers l'effigie de leur généreux fondateur; ils croyaient n'avoir plus de père... Ils se trompaient, les représentants de la nation leur serviront désormais de pères ; mais ils ne se trompaient pas, quand ils rendaient hommage à l'administration bienfaisante dont on les séparait. Leurs plaintes furent si vives, que M. de Saint-Germain, si attaché cependant à ses projets de réforme, fut obligé d'en faire rentrer la même année plus des cinq sixièmes dans l'hôtel (1). » '
(1) Journal logographique : (( Dès 1753, un homme plus distingué par ses qualités militaires que par son talent pour l'administration, un homme né avec plus d'inquiétude dans le caractère que de mesure dans le génie (murmure à gauche), en un mot M. de Saint-Germain, qui confondit toujours dans son ministère les conjectures de l'administration avec les calculs de l'économie politique, avait adressé à M. Pâris-Duverney une lettre contre l'établissement des Invalides; il proposait d'y substituer 36 hôpitaux militaires : il promettait une grande réduction. On lui prouva que son projet serait beaucoup plus dispendieux. Devenu ministre, malheureusement pour la France, ce systématique officier le renouvela; mais il n'osa braver tout à fait le vœu public; il ne l'exécuta qu'en partie, en s'obstinant à dire que les invalides étaient malheureux. Voici un fait authentique, consigné dans sa vie et dans sa correspondance avec M. Paris, t. I, p. 495 :
« M. de Saint-Germain fit rendre, en 1776, deux ordonnances pour renvoyer de l'hôtel, le même jour, un très grand nombre d'invalides : ils en sortirent consternés et gémissants. Ils demandaient, avec douleur, quel crime ils avaient donc commis
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On remarque, d'après toutes les citations qui précèdent, que l'abbé Maury ne cberche à aucun degré à se concilier les passions populaires. Les autres grands discours, celui sur le droit de paix et de guerre et ceux sur les affaires d'Avignon sont empreints d'une haine bruyante pour ce peuple dont il est sorti. Aussi nul, dans la droite, ne fut-il plus cbansonné, injurié, menacé que le fougueux abbé. Le plaindrons-nous de ces mésaventures? Ce n'était pas cbez lui courage, mais bravade. Il attendait le succès de l'invasion, nous l'avons dit, avec toute la noblesse. Il injuriait les patriotes en attendant de pouvoir les faire pendre en tête des colonnes prussiennes. Quant à la guillotine, elle n'était pas encore dressée. Le défenseur du trône et de l'autel ne
pour être ainsi, disaient-ils, expatriés à leur âge. Ils regardaient de loin ces, murs chéris qu'on les forçait d'abandonner; et tant qu'ils purent les voir, ils ne cessèrent de manifester le plus touchant attendrissement. (Murmures à gauche.) La file des chariots qui les transportaient fut arrêtée, en traversant Paris, par un embarras de voitures, à l'entrée de la place des Victoires; ces vieux soldats lèvent les yeux; ils s'attendrissent à l'aspect si accoutumé pour eux de Louis XIV ; ils se précipitent tout à coup, les yeux baignés de larmes, devant l'image de leur fondateur; ils lèvent vers lui leurs tremblantes mains; ils l'appellent leur père, ils s'écrient, en gémissant, qu'il ne leur reste plus de père. Ils se trompaient ; Messieurs les représentants de la nation leur en serviront à jamais; mais ils ne se trompaient pas, ils ne pouvaient pas se tromper, quand ils rendaient un hommage si solennel à l'administration de cet asile, où l'on osait dire, alors comme aujourd'hui, qu'ils étaient malheureux. Pour cela, Messieurs, on nous permettra de nous en rapporter plutôt à leur jugement qu'à toutes les expériences philosophiques ou ministérielles. Eh bien ! Messieurs, M. do Saint-Germain fut obligé de recevoir, peu après, les cinq sixièmes des invalides qu'il avait renvoyés de l'hôtel. » (23 mars 1791.)
risquait rien que des quolibets et des horions. D'ordinaire il se tirait avec sang-froid de ces représailles de la rue; mais souvent aussi il entretenait l'Assemblée des pamphlets que l'on criait contre lui, et son éloquence maussade faisait rire les patriotes.
« Je demande la permission, dit-i] dans la séance du 9 novembre 1790, d'interrompre la discussion pour rendre compte d'un fait qui m'est particulier. En traversant la rue Jacob pour me rendre à l'Assemblée, j'ai rencontré un colporteur qui criait en me suivant: Grande colère de F abbé Maury, qui a donné, dans V Assemblée nationale, des coups de poings à un député corse. Je n'ai rien dit au premier ni au second; mais, au troisième, j'ai saisi le colporteur et l'ai conduit au district; il y a dit, pour sa justification, qu'il criait le titre littéral d'un imprimé qu'on lui avait vendu. J'ai demandé qu'on s'assurât de sa personne, et j'ai dit que j'allais rendre plainte contre les auteurs de ce libelle. Je n'ai qu'à me louer du zèle et de l'honnêteté de la garde nationale ; mais, en sortant du district, j'ai trouvé 30 à 40 personnes, de celles que l'on voit journellement à la porte de cette salle; elles m'ont hué et menacé du geste. Je demande que l'Assemblée prenne des mesures pour que ses membres ne soient point ainsi exposés dans les rues et i)resque dans l'avenue de cette auguste enceinte. Les colporteurs se permettent des cris qui sont de véritables cris de haro, qui tendent à appeler le peuple contre les victimes qu'on lui désigne; je ne sais comment tout cela se serait passé, si je n'avais pas opposé le flegme qui convient à un de vos collègues. Je n'ai point mérité les inculpations de tous les libelles; je n'ai mis le poing sur le nez de personne; je n'ai attaqué aucun député de la Corse: je n'ai donc point mérité d'être calomnié. C'est un nouvel exemple des égarements dont le peuple commençait à se corriger, et je somme votre justice, autant que votre sagesse, de prendre des mesures pour que de pareils inconvénients n'arrivent jamais. »
Mirabeau répondit spirituellement: « On ne peut sans doute que l»uer le calme que le préopinant prétend avoir opposé au tumulte dont il vient de nou^ faire le tableau ; peut-être pourrait-on saisir cette occasion pour l'inviter à le conserver plus souvent à la tribune. »
li'abbé Maury, spirituel en conversation, manque de saillies à la tribune. Je ne trouve dans tous ses discours qu'un trait plaisant. C'est à propos des affaires d'Avignon. Il a cru surprendre, dans l'opinion d'un membre de la majorité, la théorie immorale de la force primant le droit: « On a mis en avant, répond-il, une théorie qui consiste dans l'usage bien employé de la force. Un homme de ce siècle l'a mise en usage; il avait une grande ambition; il voulut s'approprier de grandes richesses: la confiance qu'inspiraient son adresse et ses talents lui tirent des partisans nombreux; il avait pour premier principe de ne jamais attaquer plus fort que lui; pour second, qu'à égalité de force il était imprudent de se compromettre ; mais il pensait qu'il pouvait dépouiller et exterminer tous ceux qui étaient plus faibles que lui: cet homme s'appelait Pierre Mandrin (1). »
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Nous n'en dirons pas plus long sur l'abbé Maury. Nous aurions voulu donner au lecteur une idée plus précise de sa politique; mais ce sont les vues politiques qui man-
(1) 3 mai 1791. Compte rendu du Journal Jogographique : « Il a existé dans ce siècle un homme qui a parfaitement exécuté dans sa conduite la théorie de l'usage de la force, que M. le rapporteur a développée dans cette tribune. Il avait un autre principe: c'est celui que M. le rapporteur a développé; il pensait qu'à égalité de force il était très imprudent d'attaquer, parce que bien souvent on succombait. Mais il croyait et il prouvait tous les jours que, toutes les fois qu'il trouvait un adversaire plus faible que lui, il pouvait le dépouiller, l'exter-
quent précisément aux développements oratoires de J'abbé Maury. Il mène son parti au hasard, si tant est qu'il le mène et qu'il en soit le maître. Son œuvre parlementaire est un assemblage d'incohérences et de contradictions. Il n'est conséquent avec lui-même qu'en un seul point: la haine de la Révolution. Et encore cette haine chez lui ne vient-elle pas du cœur, mais de l'esprit, et surtout de sa seconde éducation. Rien donc ne semble franc et ingénu dans son éloquence, pas même la haine, qui n'est dans sa bouche que rancune, peur, et souvent artifice de rhétorique. Sait-il au fond du cœur s'il ressent les passions anti-populaires qu'il exprime ? Il suit bruyamment le chemin des honneurs et de la renommée: c'est là tout son système.
Haï lui-même, il ne sut pas trouver de paroles généreuses pour répondre à la haine. Il ne se sentait atteint par aucune passion forte. Il semblait cuirassé contre le mépris (1). Les rires moqueurs de l'Assemblée l'exaltaient comme un histrion.
Les effets de son éloquence furent nuls: il ne rallia ni n'instruisit personne. Les manœuvres parlementaires qu'il essaya ne furent jamais décisives. Ce n'était, à aucun degré, un homme d'Etat.
Mais, pour les aristocrates, la suprême éloquence était d'insulter les patriotes (2) : il les ravit par sa faconde injurieuse. Tour à tour rhéteur et populacier dans ses propos, il soulagea par ses déclamations et ses gros mots les âmes gonflées de fiel des nobles et des prêtres. Quand il arriva à Coblentz, six cents gentilshommes firent la
miner. Cet homme, Messieurs, qui avait c«?(:te théorie de la force qu'on vous a indiquée comme la juste politique des Etats, cet homme s'appelait Pierre Mandrin. »
(1) On disait de lui dans l'entourage de Necker : a C'était un homme méprisable, qu'il fallait chasser. » (Corr. dipl. du haron de Staël-Holstein, p. 140.)
(2) « Il semblait plus occupé du plaisir d'humilier ses adversaires que du désir de les vaincre. » (Lacretelle.)
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haie sur son passage et l'applaudirent galamment: il eut le genre de gloire qu'il voulait et qu'il méritait.
î^e fut-il qu'un rhéteur? Il avait quelques-unes des plus précieuses qualités de l'orateur, l'aisance à la tribune, la facilité, la prestesse à retourner l'objection; il savait ordonner un discours, y mettre du mouvement, lancer d'une voix sonore une péroraison bien amenée. Mais il ne touchait pas les cœurs, et ce genre d'éloquence persuasive et entraînante qu'il caractérisa dans son Essai, il n'y atteignit jamais. Quand il s'échaufr fait et qu'il voulait être pathétique, on avait envie de sourire.
On l'a comparé à Mirabeau (1). Il s'est comparé luimême à ce grand homme (2). Il le recherchait comme adversaire, quoique Mirabeau se dérobât dédaigneuser ment. Notre goût proteste contre une telle assimilation. Mais en admettant que les deux orateurs se valussent par les dons naturels, l'éloquence de Mirabeau, inspirée
(1) M. Poujoulat, loc. cit. Ce pairallèle était devenu un lieu commun qui est traite en vers burlesques par le Journal en vaudevilles, cité par Deschiens, p. 274.
(2) C'est à l'abbé Maury et à cette prétention que La Harpe fait allusion quand il écrit : « Mirabeau... bien différent de tel autre de nos députés, à qui j'ai entendu donner le nom de grand orateur, du moins par un parti, et qui n'est en effet qu'un rhéteur élégant, quand il n'est pas un sophiste emporté: qui n'attaque jamais de fond une grande question, mais qui commence par dénaturer ou écarter le principe, et se jette ensuite dans les accessoires et les lieux communs oii il brille par l'élocution; qui, prenant l'audace pour l'énergie, risque à tout moment les assertions et les déclamations les plus révoltantes, et oublie que l'auteur ne saurait se discréditer lui-même sans discréditer sa cause, et que l'observation des convenances est une des premières règles de l'art oratoire, d'autant plus importante que tout le monde en est juge, et que quand vous la violez, vos adversaires triomphent et vos partisans rougissent. » {Mélanges inédits de littérature de J.-B. de la Harpe, recueillis par J.-B. Saignes; pouvant servir de suite au Cours de littérature; Paris, 1810, in-8.) La Harpe dit qu'il avait déjà imprimé ce jugement dans le Mercure d'août 1790.
par "lin système, est une éloquence cVlionime d'Etat, et chacun de ses discours est un acte parlementaire. Ceux de Maury, au contraire, ne sont que de stériles protestations. Et au nom de quoi proteste-t-il contre la Révolution ? Au nom des intérêts de son ordre et de ses propres intérêts. Son éloquence manque du vrai ressort de la parole politique d'alors, de la flamme qui anime son rival, même en ses moins bons jours, je veux parler du patriotisme (1).