LE COMTE DE MONTLOSIER
Montlosier aurait mérité plus que tout autre cette qualification à' irrégulier que l'on donne aujourd'hui aux députés qui ne font partie d'aucun groupe. Il ne suivit d'autre principe que les inspirations de sa fantaisie. Ami du vicomte de Mirabeau et de Malouet, Montlosier était plus rétrograde que celui-ci, plus libéral que celuilà. Il admirait la féodalité, quoiqu'il s'en défende dans ses mémoires, et détestait dans autrui l'esprit d'innovation qui allait chez lui jusqu'à la chimère. Rivarol disait de lui: « Il aime la sagesse avec folie et la modération avec transport. » Excessif en tout, il n'avait aucune suite dans ses idées politiques et n'essayait même pas de concilier les deux tendances qui coexistaient dans son esprit fiévreux. Jeune homme, il était passionné à la fois pour Rousseau, Voltaire et Bourdaloue. Dans ses mémoires, il déclare que tous les patriotes sont bons à pendre, et dans son Essiai sur l'art de constituer les peuples, publié en 1790, en collaboration avec Bergasse, il écrivait cette pensée hardie et sage: « Le peuple français, dit-on, est peu sage; donc il ne lui faut pas de liberté; — et moi je réponds: Donc il lui faut de la liberté pour qu'il devienne sage. »
Député suppléant de la noblesse de la sénéchaussée de Riom, le futur auteur du Mémoire à consulter fut admis comme député à l'Assemblée constituante le 29 septembre 1789 en remplacement du comte de la Rouzière, démissionnaire. Nous l'avons vu, lors de la discussion sur les biens du clergé, guerroyer non sans éclat aux côtés de Tabbé Maury. Mais c'est un tirailleur qui tire parfois sur ses propres troupes. Ainsi lorsque Cazalès, son intime, eut parlé pour la rééligibilité des constituants, il dit avec âpre té : « M. de Cazalès vient sans doute de défendre d'une manière intéressante la cause
des grands talents (Murmures); mais, je dois le dire à cette assemblée avec la franchise qui me caractérise (On rit): la cause des grands talents n'est pas toujours celle de la liberté (1). » Il aurait continué sur ce ton si l'Assemblée ne lui avait pas ôté la parole.
Cet ennemi des Jésuites, en bon gallican, ne perdait aucune occasion de glorifier le clergé. Lors des discusr sions, si orageuses, sur le serment ecclésiastique (janvier 1791), il se signala par un trait d'éloquence qui est resté célèbre et qu'il rapporte ainsi dans ses mémoires:
« Les journaux rapportent que je me levai pour demander, par dérision, d'adjoindre à ce Comité prétendu ecclésiastique Rabaut de Saint-Etienne et Baruave, tous deux protestants. Cela est vrai; et alors, m'apefcevant que l'Assemblée m'accordait (ce qui était rare) un peu d'attention, j'ajoutai: « Je ne crois pas, c messieurs, quoi qu'on puisse faire, qu'on parvienne à a forcer les évêques à quitter leur siège. Si on les cbasse « de leur palais, ils se retireront dans la cabane du pau- « vre qu'ils ont nourri. Si on leur ôte leur croix d'or, ils « prendront une croix de bois; c'est une croix de bois « qui a sauvé le monde. » Ces paroles firent impression; pendant quelques minutes, l'Assemblée demeura en silence (2). »
Cette phrase souvent citée sur la croix Wor et la croix de bois les héritiers du comte de Montlosier l'ont gravée sur sa tombe, quoiqu'elle soit un commentaire bien incomplet de sa vie. « L'auteur du Mémoire à consulter repose sous les vieux cyprès de Handanne, dans cette terre des volcans qu'il avait fertilisée (3). »
(1) Journal logographique, séance du 18 mai 1791.
(2) Mémoires, chap. III.
(3) A. Bardoux, Le comte de Montlosier, dans la Revue des Veux-Mondes du 15 décembre 1874. (Cf. les n"» du 1^^ mai 1879 et du l^'" mars 1881.) Nous renvoyons le lecteur à cette intéressante et très complète monographie, qui depuis a paru en volume : Le comte ae Montlosier et le gallicanisme, Paris,