L'ABBÉ DE MONTESQUIOU
un honneur dont aucun autre membre de la droite ne fut l'objet: à l'expiration de chacune des deux présidences de l'abbé de Montesquiou, l'Assemblée lui vota, à l'unanimité, des remerciements .
Quel fut le caractère de son éloquence ? Les contemporains, qui admirèrent son habileté et apprécièrent son caractère, ne nous ont pas donné de détails précis sur son attitude à la tribune ni sur son genre de parole. On entrevoit seulement un orateur correct, maître de lui, précis et élégant sans affectation. La pureté de ses mœurs et sa probité notoire lui concilièrent, en mainte occasion, la faveur de l'Assemblée autant que son talent de parole. Il sut se faire écouter, à propos des biens du clergé, même après l'abbé Maury: la simplicité et la sincérité de sa 'protestation fit un contraste agréable avec la fougue un peu voulue du rhéteur sacré. Mais les esprits étaient trop échauffés et, dans cette question, le clergé montrait trop que pour lui la bourse c'était la vie. Toute l'habileté de Montesquiou fut inutile: des murmures se mêlèrent aux applaudissements qui accueillirent son discours (1).
Il fut plus habile dans le débat sur la suppression des ordres religieux. On voulait qu'il n'y eût plus de couvents en France. Il eut l'adresse de ne pas heurter de front ce sentiment de l'Assemblée. « Examinons d'abord, dit-il, le 13 février 1790, quel est le pouvoir de la société sur les ordres monastiques, quel est son pouvoir sur les vœux. Qu'est-ce que c'est qu'un vœu? Le vœu n'est autre chose que les promesses d'un homme à l'Eternel et à sa conscience de vivre constamment dans l'ordre religieux qu'il a choisi. Jusque-là il n'y a rien que de spirituel dans cet engagement sacré; mais, dans les Etats catholiques, la loi a cru devoir marcher à côté du vœu: elle a voulu que la société renonçât à l'homme
(1) Of. Plus haut, p. 244. — Ce discours a été trop incomplettement recueilli pour que nous puissions en donner des extraits.
qui renonçait à -elle. Maintenant, il existe des vœux. Pouvait-on, a-t-on dû faire des vœux? On a pu faire des vœux, puisque la loi reconnaissait et autorisait les vœux. Peut-on empêcher les vœux? Oui, sans doute, parce que la société peut ce qu'elle veut. La société peutelle rompre les vœux déjà faits? Non, parce qu'ils ont été faits sous la sauvegarde de la loi. On ne peut pas rompre les vœux. Je dirai donc aux religieux: Si vous voulez Sortir, sortez; si vous ne le voulez pas, demeurez; car votre vœu est un contrat et je n'ai pas le droit de rompre un contrat. La loi et le religieux, ie religieux et la loi, voilà ce que nous devons respecter. Yous êtes hommes, tout ce qui est humain vous appartient; vous êtes hommes, tout ce qui est spirituel n'est pas de vous. » La conclusion du discours de Montesquiou fut qu'on devait se borner à ne jjas empêcher les religieux de sortir. Cette motion obtint la priorité sur celle de Barnave, qui suqjprimait purement et simplement les ordres et congrégations, et indiquait que l'Assemblée pourvoirait au sort des religieux. On allait voter, et l'abbé de Montesquiou l'emportait, quand Thouret réussit à faire passer la motion de Barnave sous forme d'amendement. Il était temps: quelques minutes plus tard, l'adroit orateur faisait consacrer par un vote de l'Assemblée le maintien des couvents en France.
Toutefois, il fit passer la moitié de sa motion.. Il sauva les religieuses, et cela d'un mot. « Yous ne pouvez, dit-il, ni ne devez les forcer à renoncer à leurs habitudes; car il ne faut pas oublier que les habitudes font le bonheur^ et vous ne voulez pas faire des malheureux. » Ce genre d'argument avait toujours pris-e sur le grand cœur de cette assemblée philanthrope. On vota « que les religieuses pouvaient rester dans les maisons où elles étaient ».
L'abbé de Montesquiou remporta un plus grand succès encore quelques jours plus tard, et, ce qui étonnera, il obtint de l'Assemblée un vote en faveur des Jésuites.
l'abbé de MONTESQUIOU. 319
En effet, le 19 février 1790, comme on discutait le traitement à payer aux moines sécularisés, le marquis d-e Foucault demanda que les Jésuites obtinssent la même faveur. « J'ose croire, dit aussitôt Montesquiou, qu'il est de votre humanité de faire ces exceptions demandées. La vieillesse et l'infirmité ont des droits à votre respect et dès lors à votre générosité. Les Jésuites en ont à votre justice. Vous ne la refuserez point à cette congrégation célèbre, dans laquelle plusietirs d'entre vous ont fait sans doute leurs premières études, à ces infortunés dont les torts ont peut-être été un problèmes mais dont les malheurs n'en sont pas un. » Quelques membres demandèrent l'ajournement de cette proposition; mais l'Assemblée décida qu'elle seraiti discutée séance tenant-e. Je ne crois pas que le souvenir de ses anciens professeurs Fait beaucoup touchée en cette affaire. Mais les Jésuites avaient été expulsés par l'ancien régime, -et ils bénéficièrent, dans cette occasion, du caractère odieux de ceux qui les avaient justement réprimés. Ji'Assemblée, candidement chevaleresque, oublia un instant les torts de ces éternels ennemis de la raison pour ne voir en eux que des victimes du plus détesté des gouvernements, et le protestant Barnave s'écria naïvement: « Le premier acte de la liberté naissante doit être de réparer les injustices du despotisme. » L'Assemblée décida « que les ci-devant Jésuites résidant en France et qui ne possèdent pas, en bénéfices ou en pensions sur l'Etat, un revenu égal à celui qui est accordé aux autres religieux de la même classe, recevront le complément de ladite somme ».
C'était un notable succès pour Montesquiou: défendus par l'abbé Maury, les Jésuites auraient sûrement perdu leur cause. Montesquiou, d'ailleurs, n'était pas seulement plus habile que Maury: il était plus libéral, à peu près gallican, au point que, dans une assemblée particulière des ecclésiastiques membres de l'Assemblée oii l'on délibéra si le clergé devait prêter le nouveau ser-
ment, il se prononça, dit-on (1), pour l'affirmative. Mais la réunion, entraînée par M. de Bonnal, évêque de Clermont, fut d'un avis contraire. Montesquiou, par discipline, parla contre le serment, le 28 novembre 1791, mais non sans embarras. Il demanda que le roi fût prié de demander au pape sa sanction. Son exorde fut assez habile: « Il est donc de la destinée du clergé, dit-il en débutant, de ne voir jamais agiter dans cette Assemblée une question qui l'intéresse, sans voir en même temps s'accumuler les reproches, les sarcasmes et les injures? Si quelques corps se permettent des protestations, on crie aux violences et aux fureurs; si des évêques présentent des observations d'un style modéré et digne de leur sagesse, c'est de l'astuce et de Ja perfidie. Je suis trop loin de ces horreurs pour les soupçonner avec tant de facilité ; car celui qui voit toujours le mal ne le trouve qu'au fond de son cœur. Quant à moi, je blâm€ tout ecclésiastique qui oublie dans ses expressions la dignité de son caractère; j'approuve ceux qui disent la vérité, mais je voudrais ne voir applaudir dans cette assemblée que ceux qui sont purs, éloquents et simples comme elle. »
Ces habiletés n'eurent aucun succès, et l'abbé de Montesquiou fut interrompu par les plus violents murmures de la gauche, sans être soutenu par les applaudissements de ses amis. Il était trop sensé, trop politique pour leur plaire sans mélange, ce sympathique et courtois adversaire de la Eévolution. Ses réelles qualités de tacticien et d'homme d'Etat passèrent inaperçues des frivoles gentilshommes qui applaudissaient les déclamations de l'abbé Maury. Mais une brillante carrière était réservée dans l'avenir au futur rédacteur de la Charte.
(1) Biographie nouvelle des contemporains, par Arnaiilt, Jaj-, Jouy, Norvins, etc.