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CHAPITRE PREMIER

POLITIQUE DU GROUPE

Les Monarchiens ou Impartiaux formaient la partie de l'Assemblée que nous appellerions aujourd'hui le centre droit. Leurs orateurs -et leurs guides étaient Malouet, Clermont-Tonnerre, Mounier, Lally-Tolendal, Bergasse. Mais ces trois derniers ayant donné leur démission de députés après les journées d'octobre, Malouet devint le véritable chef du groupe et Clermont-Tonnerre en fut l'interprète autorisé. Nous savons ce qu'il faut entendre par ce mot de groupe politique et combien étaient vagues, dans l'Assemblée constituante, les limites des différents partis. Celui dont nous parlons se transforma plus d'une fois, de l'aveu même de son historien Malouet.

Vers le 14 juillet, il se forme un parti dit modéré, dont le a comité central », composé de quinze députés, se réunissait tantôt chez l'évêque de Langres, tantôt chez Malouet, à Auteuil, tantôt chez le comte de Yirieu,

aux P-etites-Ecuries. A Torigine, ce comité prétendait correspondre, par des subdivisions, avec plus de trois cents députés des communes. Il réussit même à faire porter à la présidence Clermont-Tonnerre, qui fut réélu, l'évêque de Langres et Mounier. Mais tout montre que les quinze députés dirigeants s'exagéraient le nombre de leurs adhérents. N'eurent-ils pas l'outrecuidance de se rendre chez le roi, après la prise de la Bastille, pour l'engager à transférer l'assemblée à Soissons ou à Compiègne, se faisant forts de faire approuver cette mesure par la majorité ? Le roi, toujours apathique et nul, s'endormit pendant que ses ministres lui soumettaient ce projet, et, en se réveillant, répondit brusquement: Non (1). Il fit sagement: Malouet et ses amis n'auraient pas réuni trente adhérents dans le Tiers et en auraient été pour leur courte honte.

Mais ce qui prouve que ce groupe de trois cents députés des covimunes n'existait qu'en imagination, c'est le récit que donne Malouet d'une réunion tenue le 7 octobre 1789 chez Bergasse. « ISTous nous trouvâmes là trente députés, dit-il, mais chacun de nous stipulait pour dix au moins (2). » Cela fait trois cents députés, et nous croyons aussitôt avoir affaire aux trois cents députés des communes dont il est question plus haut. Or on discuta dans cette réunion s'il ne fallait pas se démettre en masse, et là-dessus, dit Malouet, vingt-six députés prirent des passeports. Ces vingt-six députés nous le savons, tenaient pour la plupart à la noblesse et au clergé. Il ne s'agit donc ici que d'une réunion de la droite et même de l'extrême droite, à laquelle s'étaient adjoints les timides du Tiers, Malouet, Mounier, Bergasse. Ce groupe des modérés des communes, avec son comité et ses sous-comités, n'a donc pas vécu plus de vingt-quatre heures, si jamais il a vécu.

(1) Lire tout ce récit curieux dans les Mémoires de Malouet, t. I, p. 338-343.

(2) Malouet, t. I, p. 347.

326 LES MONARGHIENS.

Plus tard, en février 1791, dans une conférence tenue avec Mirabeau chez M. de Montmorin, Malouet dit qu'il pouvait répondre de cinquante députés qui votaient avec lui (1). Et peu après il avoue à Barnave que ses amis et lui ne disposent que de quarante à cinquante voix (2).

Il en résulte qu'à l'origine, quand les monarchiens votèrent dans un sens libéral, ils eurent la gauche avec eux ou se trouvèrent avec elle, et que, dans leurs votes réactionnaires, ils se confondirent avec les aristocrates. Mais ils furent peu nombreux, une vingtaine peut-être, à suivre la même ligne politique.

Et quelle était cette politique? — ■ Purement réactionnaire ? Ils s'en défendaient fort et ne croyaient pas faire cause commune avec les aristocrates. « Ceux -ci, écrit Malouet, inhabiles à toute combinaison de but et de moyens, intolérants pour la moindre offense à l'ancien régime, irrités d'une innovation motivée par les circonstances autant que d'une subversion complète, mettaient les gens raisonnables hors d'état d'embrasser leur parti, et leur en imprimaient la défaveur, lorsque ceuxci votaient avec eux, ce qui arrivait fréquemment. Ils défendaient avec chaleur les bases fondamentales de la monarchie, de la religion, de la propriété, qu'ils ébranlaient ensuite en y mettant les privilèges et les abus d'un régime dont on ne voulait plus; et la confusion malhabile du principal et de l'accessoire les a rendus, bien malgré eux, complices de la destruction qu'ils redoutaient (3). »

Cependant Malouet resta jusqu'au bout intime avec les aristocrates les plus ardents. « J'ai toujours été lié, dit-il, avec MM. Maury, Cazalès, d'Eprémesnil (4). » Et le peuple, voyant cette intimité des monarchiens avec

(1) Malouet, t. II, p. 17.

(2) lUd., t. II, p. 70.

(3) Ihid., t. II, p. 306.

(4) Ihid., t. I, p. 351.

l'extrême droite, ne les distinguait pas les uns des autres et les appelait tous aristocrates.

Cette appréciation trop sommaire n'était pas tout à fait juste. \^oulez-vous comprendre la politique et l'éloquence des Malouet, des Mounier, des Lally-Tolendal, des Clermont-Tonnerre ? Lisez V Esprit des Lois, au chapitre sixième du livre XI. Ce chapitre est intitulé: De la constitution d^ Angleterre. Montesquieu y trace le tableau a d'un peuple libre », comme il dit lui-même, et, indirectement, il semble indiquer à la France quelle serait pour elle la meilleure forme de gouvernement. C'est là que les monarchiens avaient puisé leurs théories politiques. Barnave aussi, dira-t-on, et avec lui la gauche. Mais Barnave ne croyait pas qu'il fallût, pour l'instant, créer deux chambres. Les monarchiens, selon une expression pédante de l'époque, étaient avant tout bica- MÉmsTES. Ils tenaient aussi pour le veto absolu.

En réalité, ils voulaient une réforme, non une révolution. Les intérêts de la couronne les préoccupaient autant et plus peut-être que ceux de la nation. Avec la prise de la Bastille s'écroule leur libéralisme. Ils ont peur. Ils veulent endiguer, arrêter la Révolution. La peur est au fond de toute leur politique, plus encore que Montesquieu. Quand ils fondèrent leur club des Impartiaux, c'est encore la peur qui les décida à cet effort, dont le but secret était de réunir contre la Révolution tous les aristocrates, sauf les casse-cou. Ecoutez Malouet: « La spoliation du clergé, dit-il, décrétée partiellement, allait se consommer. Le pouvoir exécutif, miné dans toutes les branches de l'administration, s'effaçait graduellement ; les partisans du clergé, ceux de la cour, plus échauffés, plus bruyants que jamais, employaient toutes leurs forces à grossir celles du parti « populaire ». Tétais, ainsi que mes amis, dans la consternation; nous voulûmes sortir de cet état. Je proposai aux chefs de la minorité de nous réunir à la saine majorité, en convenant d'adhérer à tout ce qui était fait,

d'arrêter là la révolution et d'en réparer de concert les désordres. Je rédigeai une suite d'articles, dont MM. Cazalès et d'Eprémesnil rayèrent la moitié; mais quarante députés de la minorité, parmi lesquels étaient six archevêque ou évêques, se réunirent pour les accepter (1). »

Telle fut l'origine du club des Impartiaux dont le programme était approuvé de la cour (2). Mais quand les Impartiaux virent que leurs efforts n'aboutissaient pas, ils jetèrent le masque et leur club devint, dans les derniers jours de l'année 1790, le club des AwÀs de la Constitution monarchique (3), que Malouet lui-même désigne sous le nom de club monarchique (4). Clermont-Tonnerre fut l'âme de cette dernière incarnation du club des Impartiaux. Il organisa des distributions de pain aux indigents, de ce pain empoisonné dont parle Barnave. Dénoncé à l'Assemblée pour ces tentatives de corruption, le club fut fermé par l'émeute du 28 mars 1791.

D'abord libéraux, puis réactionnaires par peur; fermes au Jeu de Paume, puis intimidés, déconcertés après octobre et juillet, les monarcbiens finissent par se rallier aux aristocrates (5), après avoir oscillé entre la droite et la gauclie, et décidé tour à tour dans un sens ou dans l'autre par l'appoint de leurs quelques voix. Leur éloquence se ressent des vicissitudes de leur politique: elle est incertaine et confuse; d'abord animée d'un certain souffle, puis languissante et un peu monotone, elle finit par ne plus émouvoir, quoique deux d'entre eux, Lally et Clermont-Tonnerre, aient remporté de grands succès de tribune. C'est une éloquence d'hommes découragés.

(1) Malouet, t. I, p. 374.

(2) lUd., p. 380.

(3) Corr. dipL du laron de Staël-Eolstein, p. 187.

(4) Malouet, t. I, p. 374.

(5) (( Le parti appelé les Aristocrates s'est déjà, en très grande

CHAPITEE II

Malouet, né à E-iom en 1740, était intendant de la marine à Toulon en 1789. Dans sa jeunesse, il avait composé des odes et des pièces de théâtre. Lekain, auquel il s'adressa, lui fit comprendre qu'il n'était pas né poète. « Le sujet de ma tragédie, dit Malouet, était la Mort d^ Achille. Les deux comédies étaiient, l'une la Mode et la Nature, l'autre les Remarques sur Vhistoire, pièces en un acte, où il y avait quelques plaisanteries passables, mais sans intrigue. Elles abondaient en mauvais vers. Ma tragédie était mal écrite, sauf une seule scène. La coupe des actes, l'intrigue et le dénouement n'étaient pas sans mérite; j'avais puisé dans la traduction de V Iliade tout ce qu'il y avait de bon (1). » Malouet songea un instant à faire son droit. Mais la protection d'un ministre le fit attacber au comte de Merle, ambassadeur en Portugal. Il séjourna quelque temps à [Lisbonne, entra ensuite dans l'administration de la marine et passa sa vie dans de longs voyages, notamment à Saint-Domingue et en Guyane. C'est dans un de ces voyages (1767) qu'il composa un poème en prose intitulé les Quatre parties du jour à la "iner (2). Cet écban-

partie, réuni à ces derniers [les Modérés]. » (Mallet du Pan; Mercure de France, janvier 1790, p. 164.)

(1) Mémoires, t. I, p. 5.

(2) Publié en 1785, réimprimé en 1806 dans les Mélanges de littérature de Suard. Le titre et le cadre de l'ouvrage sont imités du Giorno de Parini qui parut en 1763 et fut traduit en

tillon du genre mis à la mode par Marmontel est remarquable par le soin puéril que prend l'auteur de désigner au moyen d'une périphrase tous les détails techniques de la vie nautique. Quelques descriptions de paysage y sont assez précises, mais sans couleur. Malouet, si je puis dire, voyait pâle, ce qui ne le préserve pas toujours de l'emphase la plus risible, comme dans ce début de son poème:

« Tranquilles habitants des campagnes fertiles, que nous avons vues fuir sous l'horizon; diligents laboureurs, qui, dès l'aube du jour, allez, par un travail assidu, arracher à la terre votre modique subsistance; et vous, infatigables vignerons, qui, courbés sur le cep que vous avez planté, ne cultivez pas pour vous le doux fruit de la vigne; et vous, enfants des arts, qui, répandus dans les villes, préparez pour l'oisive opulence les instruments du luxe et des délices, soit que vos bras robustes, consacrés à la noble architecture, convertissent en palais la masse informe des carrières, soit que vos mains industrieuses rendent malléables les plus durs métaux; et vous citoyens fortunés, qui, placés dans la classe la plus désirable dans la société, entre l'abon- ■ dance et le besoin, servez également l'une et l'autre par vos travaux publics ou domestiques... 0 hommes! qui que vous soyez, rendez grâce à la nature bienfaisante qui laisse tous les jours sous vos yeux les lieux chéris où vous êtes nés! Heureux celui qui ignore les merveilles et les périls de la navigation, art sublime, utile autant que funeste, produit de tous les arts et de la cupidité ! »

Si le littérateur est médiocre, l'homme est profondément honnête, plein de raison et- de vertu. Ses Mémoires, publiés en 1868 (1), par son petit-fils, sont bien supé-

français (1776) par l'abbé Desprades, sous ce titre : Les Quatre parties du jour à la ville.

(!) Paris, 1868, 2 vol. in-8. — Droz en avait eu connaissanc©. Michelet les cite. ^

rieurs à ses essais littéraires et à ses discours politiques: il y montre son intelligence nette, son jugement droit, ses facultés distinguées, un peu bornées, sans élan, sans imagination. Administrateur intègre, habile, courageux même contre la routine et la bureaucratie de son temps, il fait, malgré sa droiture, une carrière brillante. Ses notes sont excellentes; il possède la confiance et l'amitié de ses chefs, des ministres libéraux, les Necker et les Montmorin. Il leur écrit, les renseigne et les conseille, même sur la politique générale. Il rêve une administration moins compliquée, plus honnête, plus économique, un remaniement des bureaux. C'est à ce point de vue qu'il conçoit la réforme de 1789 ; il voudrait qu'on nettoyât les rouages, qu'on les graissât mieux, qu'on mît en mouvement ceux qu'on avait condamnés à l'immobilité, par exemple l'institution des Etats généraux, négligée depuis 1614. Mais cette réparation de la machine administrative, qu'on se garde de la confier aux ignorants, aux électeurs, au peuple î Que les travaux soient dirigés par les maîtres: les ouvriers ne seront là que comme ouvriers. Sans doute, on ne repoussera pas leurs avis; mais le mieux est qu'ils travaillent à la réorganisation, sans chercher à tant la comprendre. Le seci^t et la direction de l'opération totale doivent rester aux mains compétentes, les finances à un Necker, la justice aux parlements, la marine... je ne dis pas à un Malouet (nul ne fut plus désintéressé), mais e^ tout cas à un haut administrateur de la marine. Les Etats contrôleront les dépenses. De la sorte, sans un rouage nouveau, la vieille machine fonctionnera (1).

{1) « Je n'ai jamais conçu ce superbe dessein de disperser et de dissoudre tous les éléments d'une vaste monarchie pour les recomposer. Ne désorganisez rien, m'écriais-je; réformez dirigez; ne brisez point à la fois tous les ressorts ; que l'un remplace l'autre ; que les chefs commandent et qu'ils soient obéis; que les ministres gouvernent, car ils sont responsables des abus d'autorité; que le roi jouisse le premier des bienfaits d'un©

Tel était l'idéal politique de cet administrateur de la marine. Il brûlait... non: il souhaitait de le réaliser. « Je croyais si fermement, dit-il, à toutes les améliorations possibl-es dans le gouvernement de la France, que j'aurais tout sacrifié, hors l'honneur, pour obtenir une députation. »

Député du tiers état de la sénéchaussée de Riom aux Etats généraux, il avait rédigé les cahiers de ses électeurs, non sans avoir consulté les ministres: un fonctionnaire fidèle en réfère toujours à ses chefs. Les cahi-ers exprimèrent un libéralisme timide. Il s'y trouvait cet article, qui annulait d'avance toute réforme: a Que les prérogatives et possessions légitimes des deux premiers ordres soient inviolables . » Ainsi Malouet, tout en voulant le vote par tête, entendait maintenir la noblesse et le clergé. Il demandait seulement que toute loi avilissante pour le tiers état fût abolie (1). Le ministère ne pouvait qu'applaudir à des vœux aussi modestes, qui lui laissaient la perspective d'un long exercice du pouvoir.

Mais voici en quoi la politique de Malouet différait de celle du gouvernement, de celle du roi ; ceux-ci voulaient se faire arracher une à une ces faibles concessions: Malouet voulait que la couronne prît l'initiative de les faire, initiative digne et habile. « Obligés d'invoquer les conseils et les secours de la nation, écrivait-il à T^ecker et à Montmorin avant les élections, vous ne pouvez plus marcher sans ell-e; c'est dans sa force qu'il faut puiser la vôtre; mais il faut que votre sagesse gouverne sa force; si vous la laissez agir sans guide et sans frein, vous en serez écrasés... Tout doit être prévu et combiné dans le conseil du roi avant l'ouverture des Etats généraux... Commencez par faire largement la part des besoins et

constitution libre; que la splendeur du trône en soit accrue, que son autorité tutélaire en soit plus respectée. » (Lettre de Malouet à ses commettants dans les Mémoires, t. I, p. 428.) (1) Mémoires, t. I, p. 268.

des vœux publics, et disposez-vous à défendre, même par la force, tout ce que la violence des factions et l'extravagance des systèmes voudraient attaquer (1). »

Mais le gouvernement n'avait aucun plan, aucun programme. Tiraillé entre la reine et les ministres, Louis XYI n'avait, ne suivait aucune idée. En haut lieu, personne ne savait ce qu'il voulait. On ne songeait qu'à ce qu'on ne voulait pas. L'erreur de Malouet et de tous les monarcLiiens, c'est de croire que la cour les soutiendra, que la cour a des vues politiques. La politique du roi! Yoici comment l'ambassadeur de Gustave III la jugeait, un jour qu'il traçait à son maître le tableau des partis en France au début de la Révolution: « Le roi n'est rien, comme à son ordinaire (2). » Tel était l'homme auquel Malouet s'obstinait à prêter un rôle pour lequel il eût fallu les deux qualités que Louis XVI possédait le moins: l'intelligence et la volonté.

Ce fut une désillusion pour Malouet quand il comprit que le gouvernement n'avait aucun programme. Mais la hiérarchie avait si bien plié cet esprit trop malléable (3) qu'il n'osa juger, apprécier le roi, sonder sa nullité, et qu'il continua, avec honneur et candeur, à combattre pour une politique qui supposait à faux un roi pensant, voulant, existant.

Le plus' cruel désenchantement qu'éprouva Malouet, ce fut de voir que les électeurs se croyaient aussi capables de réformer les abus que ceux qui en profitaient. Il avait été élu à Hiom en son absence. Quand il se présenta devant ses commettants, il fut écœuré de leur outrecuidance. Son désespoir est vraiment comique: « Je fus au moment de donner ma démission, dit-il, quand je vis dé petits bourgeois, des praticiens, des avocats, sans

(1) Mémoires, t. I, p. 251-252.

(2) Corr. dipl. du baron de Staël-Holstein, p. 146.

(3) D'après Biauzat, il répandait toujours Vodeur ministérielle >

auciine instruction sur les affaires publiques, citant le Contrat social, déclamant avec véhémence contre la tyrannie, contre les abus, et proposant chacun une constitution. Je me représentai tout ce que pouvaient produire de désastreux sur un plus grand théâtre de telles extravagances, et je vins à Paris fort mécontent de moi, de mes concitoyens et des ministres qui nous précipitaient dans cet abîme (1). »

Il était donc efi'rayé avant même d'arriver à Versailles, et dans la procession des Etats, au milieu des figures souriantes des hommes du Tiers, même des Meunier, des Bergasse, Malouet siemblait triste et inquiet. Un nuage de chagrin voilait ses traits un peu hautains (2). Seul, parmi les hommes du Tiers, il n'avait pas la foi (3).

Une autre déception, ce fut de voir que sa grande expérience des affaires^, ses idées arrêtées et longtemps mûries sur les réformes à opérer; sa gravité de haut fonctionnaire et d'homme de cinquante ans, ne lui donnèrent pas tout d'abord l'autorité à laquelle il croyait avoir droit. Les plus écoutés, parmi ses collègues, étaient des jeunes gens de vingt-huit à trente ans, ignorants, audacieux, beaux parleurs. Il les entendait avec peine »tranch€>r d'un mot les questions les plus graves, et blâmait ce feu intérieur, cette sorte de religion politique dont il les voyait animés, égarés. Il n'obtenait pour lui-même que de l'estime et du respect: « Tout ce qui n'est que raisonnable, écrit-il, avec amertume, est terne, sans effet, sans couleur; et le courage, le talent même

(1) Mémoires, t. I, p. 278.

(2) Son ami Montlosier se plaint de ce qu'il portait la tête trop haute pour un homme du Tiers,

(3) Au début, Malouet s'éloigne même de Mounier, qu'il trouve trop avancé. Il rompt dès le premier jour avec le parti populaire. {Mémoires, t. I, p. 3361) Il avoue lui-même qu'il était regardé comme un aristocrate par ceux qui célébraient Mounier, Lally, Bergasse, Clermont-Tonnerre, Virieu. (Opinions, t. I, p. 3.)

d'un homme modéré ne trouve d'appui que dans sa conscience (1) ». Il n'avait même pas la satisfaction de prévoir et de prédire les fautes de ses adversaires: les effets de l'enthousiasme révolutionnaire déconcertaient tous ses calculs, et il écrivait à Mallet du Pan en 1791: «t Nous qui raisonnons juste, nous ne rencontrons presque jamais avec précision aucun événem'cnt, parce que les actions des hommes ont fort peu de ressemblance aux bons raisonnements. Si vous signalez un scélérat habile, audacieux, vous préjugez sa conduite d'après toutes les règles de l'habileté et de l'audace: point du tout, il s'y trouve aussi de la sottise et d-e l'inconséquence. De même pour les sots et les lâches: ils ont des moments lumineux et des accès de courage (2). »

Le rôle politique de Malouet est connu. Il voulut que les pouvoirs fussent vérifiés en commun, mais qu'on attendît le libfe consentement des deux ordres privilégiés. Si on l'avait écouté, on attendrait encore. Il combattit la dénomination d'Assemblée nationale et la a métaphysique dangereuse » de la déclaration des droits de l'homme. Il soutint le système des deux chambres et le veto royal. Il contribua à fonder ce club des Impartiaux dont nous avons parlé. Ce qui le distingue de Lally et de Mounier, c'est qu'il resta à son poste et lutta jusqu'au bout. « Lorsque la multitude commence à s'agiter, dit-il, le mal devient épidémique; la raison, la modération ne trouvent plus à qui parler; les plus circonspects se taisent; ceux qui ne le sont pas se dévouent inutilement. J'ai été de ce nombre, mais je n'ai garde d'accuser ceux qui ont gardé le silence et beaucoup d'autres qui par erreur ou par faiblesse se sont laissé entraîner dans le tourbillon (3). »

Nous avons parlé de ses rapports avec Mirabeau (4)

(1) Mémoires, t. I, p. 301.

(2) Mallet du Pan, t. II, p. 485.

(3) Mémoires, t. I, p. 334.

(4) Cf. plus haut, p. 96.

336 LES MONARGHIENS.

et nous le verrons, après le voyage à Yarennes, recherclié et sollicité par Barnave et par Le Chapelier. Son rôle oratoire se termina avec T Assemblée constituante. Il passa en Angleterre en 1792, fut préfet d'Anvers en 1803 et conseiller d'Etat en 1810. Disgracié pour avoir courag^pusement déconseillé à l'empereur l'expédition de Russie, il devint ministre de la marine aux premiers jours de la Restauration, et mourut la même année.

Son éloquence fit peu d'impression sur ses contemporains, quoiqu'il ait fréquemment pris la parole. On trouvait, dit Montlosier, qu'il avait peu de talent de tribune. o En général sa manière était pâle, sa parole avait peur d'être forte; mais son attitude était si noble, ses idées étaient si justes, si marquées de cette intention droite qui appartient à l'honnête homme, qu'au premier moment il inspirait la confiance; il gagnait tout son auditoire pour lui, quand il ne le gagnait pas pour sa cause (1). » C'est là le langage d'un ami. D'autres le jugeaient sévèrement: a II faisait, dit Etienne Dumont, des gaucheries continuelles' dans l'Assemblée, dont il ne saisissait point le ton. Jamais il n'était à l'à-propos. Il allait souvent se heurter sur le mot qui choquait le plus, et se perdait pour des riens (2) ».

Malouet lisait tous ses discours de longue haleine (3). Il n'improvisait que quand les circonstances l'y forçaient, par exemple quand il dut répondre à l'accusation imprévue que lui intenta Glezen, dans la séance du

(1) Montlosier, t. II, p. 232.

(2) Souvenirs, p. 250.

<3) Biauzat dit qu'il parlait cahier à Ja main

21 novembre 1789. Ce jour-là, au dire des contemporains, il s'éleva au-dessus de lui-même.

Le Comité des recherches, en instruisant l'affaire du fermier-général Augeard, accusé d'avoir comploté l'enlèvement du roi, avait trouvé une lettre de Malouet au comte d'Estaing où il caractérisait sévèrement l'Assemblée. Au cours d'une discussion sur les émeutes, Glez-en, député breton, membre du comité, fut amené, dans la chaleur de la contradiction, à reprocher cette lettre à Malouiet et à prétendre que Malouet y traitait ses collègues de scélérats. « Un cri général s'élève; toutes les apparences étaient contre M. Malouet, excepté sa réputation de probité et la noble tranquillité de son maintien. On demande sa lettre; on va la chercher. Au milieu des cris de la prévention et d'une indignation anticipée, M. Malouet s'achemine à la tribune; il en est repoussé. Soudain, soit par le tumulie qui s'augmente, soit par cette délicatesse de vertu peu jalouse de son rang dès qu'elle est suspectée, il se rend à la barre pour faire entendre de là sa justification; mais l'Assemblée sait qu'un accusé n'est pas un coupable: plusieurs membres l'appellent à la tribune; il y monte, et c'est un premier acte de justice de l'Assemblée envers lui (1). »

La déférence habile que Malouet témoigna à l'Assemblée fit tomber la première indignation, et c'est au milieu d'un grand silence qu'il put se justifier:

« Messieurs, dit-il, c'est en me plaçant à la barre que j'ai dû marquer la gravité de l'inculpation qui m'est faite et en demander la réparation; c'est pour obéir à M. le président, votre organe, que je reparais à la tribune. J'ignore ce que contient la lettre qu'on vous dénonce comme si coupable; j'ignore à qui elle est adressée. Ce n'est donc pas d'après mes souvenirs, mais d'après mon cœur, où il n'entra jamais un sentiment indigne d'un homme de bien, que je vous annonce qu'une

(1) Courrier de Provence.

lettre de moi est innocente et pure. Je déclare qu'aucune de mes lettres ne peut être, je ne dis pas coupable, mais même suspectée; je déclare n'avoir jamais écrit, même à nos amis, que d'après les principes et les opinions que j'ai hautement manifestés dans cette tribune. On dit que cette lettre inculpe des membres de l'Assemblée ; si cela est, si j'ai fait une injure à quelqu'un, elle sera réparée. Il est possible qu'accablé depuis huit mois de libelles, de calomnies atroces, jugé corrompu aussitôt qu'on m'a vu modéré, ayant entendu des membres dont le patriotisme s'égarait au point de noter sur des listes et de flétrir ceux qui n'étaient pas de leur avis; il est possible que des mouvements d'indignation, qui m'ont échappé au milieu de vous, se soient reproduits dans mes lettres; il est possible qu'ayant devancé la Eévolution par mon amour pour la liberté, ayant eu, dans les temps du pouvoir absolu, la contenance et le caractère d'un homme libre, j'aie, aux jours de licence, blâmé par écrit, comme je l'ai fait verbalement, l'exagération des principes et les désastres de l'anarchie. Mais une pensée, un sentiment antipatriotique, un crime contre la nation! Ma vie entière. Messieurs, mes mœurs, ma conduite, ma résistance ^ême à l'autorité arbitraire, quand on pouvait la craindre, tout vous répond du contraire, et si nous sommes maintenant assez malheureux pour que les caractères et les opinions modérés soient jugés antipopulaires, ce n'est plus la liberté qui nous attend, c'est la tyrannie qui nous menace; car la liberté ne se trouve que là oii dominent la raison, l'honneur et la probité... (1). »

(1) Nous avons reproduit ce discours d'après une lettre de Malouet à ses commettants où il expose sa conduite dans cette affaire. Cette lettre, réimprimée dans la collection de ses Opinions, a été reproduite dans ses Mémoires, t. I, p. 362. — ■ Malouet nous apprend qu'il s'aida, pour transcrire son discours, de notes prises sans doute par des journalistes ses amis. « Je parlai plus longtemps, dit-il, mais les notes étrangères dont je

L'Assemblée était désarmée d'avance par cette attitude noble et franche. Quand on donna lecture de la lettre, on s'aperçut que l'expression incriminée ne s'y trouvait pas. Malouet s'était borné à écrire: « Il n'est que trop vrai qu'il existe parmi nous de mauvais citoyens... », voulant désigner par là ses adversaires politiques. Cette phrase passa presque inaperçue, et on fit à Malouet une réparation qui ressemblait plutôt à une sorte d'ovation. Glezen subit la peine de ses exagérations de parole: c'est lui qui paraissait être sur la sellette. Chaque député faisait d'ailleurs un retour sur lui-même et songeait à sa correspondance intime. Malouet aurait pu dire, comme il l'observe lui-même: « Messieurs, que celui qui n'en a pas écrit autant à ses correspondants me jette la première pierre (1) ! » L'Assemblée décréta quil n^y avait lieu à aucune inculpation.

Les discours écrits de Malouet sont beaucoup moins intéressants. C'est une langue incolore, un style glacial. On voit que l'auteur a souvent eu à rédiger des rapports administratifs: il y est devenu clair, mais prolixe.

Dans un seul de ces discours, il s'anime un peu et s'exprime avec quelque passion. C'est dans la séance du 29 août 1791. A propos de la motion relative aux Conventions nationales, il fait en ces termes le procès de la E évolution:

« Trompés vous-mêmes sur le mécanisme d'une société politique, vous en avez cherché la régénération sans égard à sa dissolution; et, prenant alors les effets pour lies causes, vous avez considéré comme obstacle le mécontentement des uns et comme moyen l'exaltation des autres. En ne croyant donc vous roidir que contre

me suis aidé finissent ici. » •^- Le Moniteur, dans son numéro du 24 novembre 1789, ne résume qu'en quelques lignes cette opinion d© Malouet.

(1) Malouet, Mémoires, t. I, p. 367.

les obstacles et favoriser les moyens, vous renversez journellement vos principes, et vous apprenez au peuple à les braver; vous détruisez constamment d'une main ce que vous édifiez de l'autre. C'est ainsi que, prêts à vous séparer, vous laissez votre constitution sans appui entre ces obstacles et ces moyens, qui ne sont autres que les mouvements convulsifs de la Eévolution ; et pour augmenter aujourd'hui l'activité de ce tourbillon, on vous propose de placer dans sa sphère un nouveau pouvoir constituant: c'est élever un édifice en en sapant les fondements...

« ... La licence qui fait tant de ravages, la lie de la nation qui bouillonne violemment (1), l'insubordination effrayante des troupes, les troubles religieux, le mécontentement des colonies, qui retentit déjà lugubrement dans les ports, l'inquiétude sur l'état des finances, qui s'accroît par toutes ces causes: tels sont les motifs qui doivent vous décider à adopter, dès ce moment-ci, des dispositions générales qui rendent le gouvernement aussi imposant, aussi réprimant qu'il Test peu; si l'ordre ne se rétablit tout à la fois dans l'armée et dans les ports, dans l'Eglise et dans l'Etat, dans les colonies comme dans l'intérieur du royaume, l'Etat ébranlé s'agitera encore longtemps dans les convulsions de l'anarchie ».

Quand la parole de Malouet vise à l'énergie, elle est violente, on le voit. Quand il veut s'élever au-dessus de Tallure tranquille et monotone qui lui est habituelle, il déclame et parle de la lie qui bouillonne.

(1) La collection des Opinions de Malouet, à laquelle nous empruntons le texte de ce discours écrit, contient cette note de l'auteur : <( La lie de la nation. M. le président m'a dit que j'offensais les principes de l'Assemblée par cette expression. On m'a crié qxi'il n'y avait point de lie dans la nation; que tout était égal. — J'ose espérer que ces messieurs se trompent. »

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