CHAPITRE III
CLEaiMONT-TONNERRE
Le plus éloquent et le plus écouté des monarcliieiis fut le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre (1). Petitfils du maréchal de ce nom, il était colonel en 1789, et avant la Révolution, ses opinions libérales étaient déjà connues, quoiqu'il vécût pauvre, retiré, laborieux. Premier député de la noblesse de Paris, il fut le chef et l'orateur de la minorité le jour où elle se réunit aux communes. Dans le discours si convenable et si mesuré qu'il prononça à cette occasion, on remarqua qu'il ne donnait pas aux députés du Tiers le titre d'Assemblée nationale; on vit dès lors les limites de son libéralisme, et on put prévoir qu'il ne siégerait pas au côté gauche.
Son éloquence lui donna tout d'abord un grand ascendant: ses amis se plaisaient à dire qu'il excitait la jalousie de Mirabeau. L'estime qu'il sut acquérir lui valut d'être porté deux fois au fauteuil, et ses deux présidences furent remarquées.
Anglomane, il fit prévaloir ses idées dans le premier Comité de la constitution. Mais, après l'échec et la démission de ce premier comité, il ne fut pas élu membre du second et perdit sa popularité, qui n'avait jamais été bruyante. Son discours en faveur du veto absolu, lui valut bientôt l'inimitié la plus violente du parti populaire, et le Palais-Royal lui écrivit à cette occasion une lettre menaçante.
Ces menaces ne le jetèrent pas, comme tant d'autres,
(1) Né eiL 1757.
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dans une réaction aveugle. Il vota libéralement pour les droits des protestants, des juifs, des comédiens. Il regretta même que l'Assemblée n'admît le jury qu'au criminel, et composa sur cette question un discours qu'il ne put prononcer et qu'il fit imprimer (30 avril 1790).
Il fonda, de concert avec Malouet, le Cluh des Imimrtiaux et le journal du même nom, rédigé par Fontanes. Journal et club disparurent bientôt. Il ouvrit alors le club monarchique, aussitôt fermé par une émeute, pendant laquelle son hôtel fut investi. Lui-même aurait été massacré, sans un décret de l'Assemblée. Eendu prudent, il ne s'occupa plus que de législation et de finances'. Arrêté aux Tuileries, il envoya aussitôt son serment de fidélité à l'Assemblée et fut délivré. Arraché de sa demeure, dans la nuit du 10 août, et traîné à la section, sous prétexte d'un amas d'armes qu'il devait avoir cachées, il démontra facilement la fausseté de l'accusation; mais on ne lui donna pour le reconduire qu'une faible escorte, et elle ne put le soustraire à l'aveugle fureur de la multitude. Un cuisinier qu'il avait renvoyé à cause de ses vols lui porta le premier coup ; mais c'est chez madame de Brassac, où il s'était réfugié, qu'il reçut la mort.
Telle fut la vie de Clermont-Tonnerre. Sa politique, on le voit fut celle de Malouet, mais avec plus de hardiesse dans les vues, avec moins de défiance pour l'opinion publique. Loin de s'eiïrayer, comme le pusillanime intendant, du réveil des esprits en 1789, ce conservateur intelligent professe que les maux antérieurs de la France viennent de l'apathie et du sommeil de l'opinion publique. « Ce peuple insouciant et léger, dit-il, ne peut accuser que lui-même de son asservissement », et il se plaint de ce que les Français se désintéressent trop aisément du gouvernement de leur pays. Toute la politique, à ses yeux, est de faire naître un bon esprit public. « L'esprit public naîtra, dit-il à l'assemblée des électeurs de la noblesse parisienne; mais que de maux peuvent
précéder sa naissance ! — Faisons plus, Messieurs, osons le vouloir fortement, et créons-le parmi nous. — Il est dans le caractère français de méconnaître l'impossible: ayons, je le répète, ayons un esprit public; dirigeons vers le même but nos vertus, nos moyens, nos talents et nos opinions, et marchons dans la carrière civique avec tous les avantages qui nous ont si longtemps distingués dans la carrière chevaleresque (1). »
Mais il partage l'illusion de ceux qui croyaient, avant 1789, à l'existence d'une constitution française constitution à laquelle il suffirait de revenir. « Le rétablisseTnent de la constitution est le vœu général... Avec le retour de la constituUon, notre guérison est certaine. » C'est l'illusion de Malouet. Mais celui-ci croit que ce a retour » doit s'opérer par l'entremise du gouvernement et de l'administration, à l'exclusion du peuple, tandis que Clerm ont-Tonnerre veut s'appuyer précisément sur le peuple pour restaurer la prétendue constitution. Du noble libéral au bourgeois rétrograde, la différence est grande: l'un veut supprimer l'opinion publique, l'autre prétend l'éveiller et au besoin la créer.
Il est vrai que le fondateur du club monarchique semble mal venu à parler du respect et du soin de l'opinion publique, de cette opinion que ses amis et lui semblèrent malmener, heurter à plaisir. Mais Clermont-Tonnerre croyait très sincèrement (nul ne fut plus sincère) que l'opinion sur laquelle s'appuyaient les Barnave et les Lameth n'était que le cri d'une minorité bruyante qui empêchait d'entendre la voix calme de la nation. « Il est, disait-il, deux opinions publiques: l'une, précipitée, éphémère et fugitive, ne se compose que de préjugés et de passions; l'autre, lente, stable, irrésistible, se com-
(1) (( Discours prononcé à la dernière séance de rassemblée de la noblesse de Paris, intra muras, à l'expiration de ma présidence. » Clermont-Tonnerre, Opimons et discours, Paris, 1791, 4 vol. in-8.
pose du temps et de la raison. L'une et l'autre cependant sont ce que Ton appelle l'opinion publique; et quand par une confusion d'idées on suppose à la première les droits qui n'appartiennent qu'à la seconde, on expose le salut du peuple et l'on fait retomber sur lui le cbâtiment de ses erreurs. »
Cette réflexion ingénieuse, trop ingénieuse peut-être, sert d'épigraphe au recueil de ses discours publié par lui-même en 1791 (1). Elle est un excellent commentaire de sa politique dont il a pris à cœur, dans les nombreux éclaircissements et avertissements de ce recueil, de nous expliquer les apparentes contradictions. Légitimement inquiet du jugement de la postérité, il brûle de passer, non pour un homme habile, mais pour un honnête homme. Il n'a que ce désir de commun avec les intrigants politiques qui, tous, veulent aussi se faire louer non comme habiles, mais comme honnêtes. Ses scrupules sont infinis et il les exprime avec délicatesse: « Les opinions suivantes, dit-il, lorsque je les ai relues,' m'ont convaincu de la difficulté de combiner un plan de douze cents personnes et au milieu de l'influence des circonstances. Du moment où la décision d'un premier article est portée, tous ceux qui ne l'ont pas approuvé et qu* discutent le second sont obligés de raisonner dans une donnée qui n'est pas la leur. Il résulte de là, entre leurs opinions du jour et leurs opinions de la veille, une sorte d'incohérence; on la sauverait dans une assemblée, en rappelant, à chaque opinion, et l'hypothèse où l'on est forcément placé, et celle que l'on a quittée forcément; mais les assemblées sont jalouses et impérieuses. Cette marche si simple et si loyale leur paraît une coupable affection. Il faut, si l'on veut réussir à les convaincre, n'employer que les arguments qu'elles adoptent, et il n'est pas rare de s'y entendre dire: Ce que vous avancez
(1) Elle est extraite d'un discours (non prononcé) sur Vinfluence que le monarque doit avoir sur la nomination des juges.
n'est pas vrai, ce que vous dites n'est pas vrai, car nous avons décrété le contraire. Cette réflexion n'est peut-être pas inutile au moment où le lecteur va se trouver transporté d'hypothèse en hypothèse, et n'aura plus à confronter chacune de mes opinions, à la raison universelle et absolue, mais à la somme de raison à laquelle le décret précédent m'a successivement réduit (1). »
Ce parlementaire délié avait le goût le plus vif pour la tactique et pour les manœuvres politiques, et ce goût se concilia toujours en lui avec la plus scrupuleuse loyauté, sauf dans une occasion fameuse, le 31 mai 1791, lorsque la droite fit lire à la tribune la célèbre remontrance de l'abbé Raynal. Nous savons maintenant, par les mémoires de Malouet, que ce factum était l'œuvre de Clermont-Tonnerre (2). Nous ne le reproduirons pas: on le trouvera dans les journaux du temps. Rappelons seulement les circonstances de cette mémorable lecture et le premier exemple d'un stratagème parlementaire que les partis réactionnaires ont souvent copié depuis lors.
L'auteur hardi de VHistoire philosophique des deux Indes végétait dans le plus profond oubli et en souffrait, au point de regretter ses propres opinions. Quand l'anglais Young l-e visita en 1789, il le trouva hostile à la Eévolution française. Ses blessures d'amour-propre l'avaient rapproché des ennemis de ses propres idées. Sa liaison avec Malouet le fit tomber tout à fait dans la
(1) Opinions et discours, t. II, p. 198.
(2) M. Bougeart {Marat, t. I, p. 207) prétend, mais sans le prouver qu'en 1790, Clermont-Tonnerre ne dédaigna pas de composer de faux numéros de V Ami du Peuple et de prêter des violences à Marat. Je ne connais point ces faux numéros.
réaction. « Il profitait, dit Malouet, de toutes les occasions sûres pour me faire parvenir ses lettres, et elles étaient remplies d'amertume sur tout ce qui se passait. Ses conseils, ses éloges auraient soutenu mon courage, s'il s'était attiédi. Il applaudissait à la mesure avec laquelle je me conduisais, et il ne concevait pas que cette ligne raisonnable fût aussi déserte. Il en concluait la puissance d'une faction qui ne fut jamais que celle de la multitude influencée par des étourdis et des scélérats, mais sans vouloir en élever aucun au-dessus d'elle. Il me paraissait enfin dans une telle indignation, que je crus devoir en tirer parti (1). » En effet, le bonhomme était mûr pour le rôle auquel on le destinait, sans souci de son honneur. On flatta ce vieux philosophe, on l'étourdit de louanges, on le dégoûta de ses théories par le spectacle de la réalité (que de fois depuis cette scène douloureuse s'est renouvelée!) et on le décida à écrire à l'Assemblée une lettre où il lancerait l'anathème sur cette révolution dont il était le précurseur. On l'abusa sur le dédain de ses contemporains: sa personne était oubliée, mais son nom était vénéré, son œuvre célèbre. Ce fut un bon tour de mettre toutes les diatribes des contre-révolutionnaires dans la bouche de l'émule de Jean- Jacques. Raynal fit ce qu'on voulut. Il alla même trop loin et rédigea un projet d'adresse « qui débutait trop sévèrement et qu'on n'aurait pas entendu jusqu'à la fin (2) ». C'est alors que Clermont-Tonnerre prit la plume et rédigea la lettre qui fut lue en effet. Mais il faut citer le récit de Malouet, qui est capital. « L'abbé la trouva trop suppliante, dit-il, et nous eûmes bien de la peine à lui en faire adopter l'exorde. Il y mêla quelques-unes de ses phrases roides et sèches, et plusieurs des miennes, qui, sans l'être autant, n'avaient pas la grâce du style de M. de Clermont-Tonnerre, harmo-
(1) Malouet, t. II, p. 35.
(2) Ihid., p. 42.
niéux, abondant sans prolixité. L'adresse, en général, avait un ton de censure et une force de logique qui devaient produire un grand effet de la part d'un écrivain philosophe aussi célèbre que l'abbé Raynal. Lorsqu'elle fut mise au net, signée et imprimée, j'en fis porter chez moi les exemplaires dont je craignais la saisie, et nous allâmes, l'abbé et moi, présenter le manuscrit au président, qui était M. Bureaux de Pusy, homme spirituel, pensant comme nous, mais qui n'avait pas toujours la force d'être de son opinion. Il eut cependant celle de se charger de la périlleuse commission de proposer cette lecture à TAssemblée, en nous annonçant l'orage qu'elle allait exciter et les désagréments qui en résulteraient pour lui.
« Le président eut à peine prononcé le nom de l'abbé Raynal et le titre de son adresse à l'Assemblée, que la salle retentit d'applaudissements. Il n'y eut pas moyen d'entendre ce qu'il ajoutait en tremblant: que l'Assemblée serait peut-être étonnée des censures que T auteur mêlait à ses hommages. Un bruit affreux d'e::thousiasme, d'admiration au nom de l'abbé Raynal ne permettait d'entendre autre chose que: Lisez! Lisez vite! La lecture de ^V adresse ! Les patriotes &e persuadaient que le côté droit voulait l'empêcher. C'étaient des cris, des gestes de commandement et le piétinement usité dans les grandes occasions. Enfin, l'écrit fatal est remis à un secrétaire; il monte à la tribune ; un silence profond succéda au tumulte, et la gravité respectueuse, les compliments de l'exorde entretenant les premières dispositions, on voyait le ravissement des spectateurs et des députés patriotes de recevoir cet hommage solennel du patriarche de la démocratie. Le premier paragraphe rétrograde sur les maux, les excès de la révolution rembrunit tout à coup les figures ; on se dresse, on se regarde, on s'indigne; mais on s'attend- à des retours aux bienfaits, aux grands résultats de la régénération sociale. La patience échappe à quelques-uns; on leur impose
silence. Ce n'est plus une adresse, c'est un drame dont chacun veut voir le dénouement: on écoute encore, le secrétaire poursuit ; il arrive à l'effrayant tableau des désordres, des crimes, de la dissolution qui s'avance; le côté droit, qui avait d'abord été consterné de l'hommage, s'exalte sur la censure. On entend, d'un côté: Bravo! et de l'autre: Quelle audace! Vengeance! V Assemblée est insultée. C'est du Malouet! Le tumulte s'accroît; vingt députés se lèvent à la fois pour demander la parole; on dénonce l'auteur, le président, le secrétaire. On parle de mettre le premier au Temple, de destituer les deux autres (1). »
Quand Clermont-Tonnerre apparaissait à la tribune, sa figure n'avait d'abord rien d'éloquent. C'était une large face, un nez un peu aplati, des traits sans expression. Mais lorsqu'il parlait, sa physionomie s'animait, brillait d'esprit avec un soupçon de fatuité et quelque chose de grand seigneur et de fringant. Sa parole fut très appréciée, surtout au début. Il improvisait. « Il a été, dit Montlosier, pendant tout le temps de sa faveur, le plus facile et le plus brillant de nos improvisateurs. Aussitôt que sa faveur a disparu, son talent d'improvisation a disparu de même; à la fin, il ne lui a plus été possible de prononcer deux phrases, sinon un cahier à la main (2). » C'est là sa véritable infériorité: la lutte, qui animait Mirabeau et Maury, le fatiguait, l'abattait. La contradiction le faisait tomber au-dessous de luimême. Il était né pour commenter Montesquieu dans unç académie.
Un contemporain ajoute qu'il « devait plutôt à l'art
(1) Pages 43 et suiv.
(2) Montlosier, t. II, p. 233.
qu'à la nature le talent de la parole: il avait acquis cette aisance dans les assemblées de francs-maçons qu'il fréqi^ntait très assidûment, sans doute dans ce dessein. Ce n'est pas que les sujets vagues et obscurs que l'on y traite soient utiles pour se perfectionner dans la logique, base de la véritable éloquence. Mais en parlant devant un grand nombre d'auditeurs, on se guérit nécessairement de cette inexplicable timidité qui nous prive tout à coup de la mémoire et des autres facultés de l'esprit (1) ».
Que l'art soit apparent dans ses discours, cela n'est pas douteux. On s'en étonne moins quand on a lu le recueil de ses Opinions, et les confidences qu'il nous y fait sur sa méthode de travail. Sans doute il improvisait, mais nullement à la manière de Barnave et de Cazalès. Il préparait longuement le fond et même la forme, méditant et apprenant sans doute par cœur les passages à effet. En publiant ses discours prononcés dans la chambre de la noblesse, il nous avertit que, « ces opinions ayant été improvisées, il les a rétablies de mémoire ou sur des notes ». Deux choses prouvent encore qu'il ne prenait guère la parole ex abrupto et qu'il écrivait, au moins en partie, ses discours: c'est d'abord que, si si la parole lui était refusée, il publiait aussitôt le discours qu'il aurait prononcé. Je remarque en second lieu que, de tous les orateurs autorisés de l'Assemblée, c'est lui qui a parlé le moins souvent. Le recueil de ses Opinions, en quatre volumes in-8°, fait trompe-l'œil: si on retranche les préfaces, les lettres aux commettants et surtout les discours non prononcés, les vestiges de l'éloquence de Clermont-Tonnerre tiennent en quelques pages.
Le discours sur l'électorat politique fut particulièrement remarqué. Le passage suivant est animé du libéralisme le plus noble et le plus élevé:
(1) Duc de Lévis, Souv^enirs et portraits.
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« Il n'y a pas de milieu possible: ou admettez une religion nationale, soumettez-lui toutes vos lois, armez-la du glaive temporel, écartez de votre société les hommes qui professent un autre culte, et alors effacez l'article de votre déclaration des droits; ou bien permettez à cbacun d'avoir son opinion religieuse, et n'excluez pas des fonctions publiques ceux qui usent de cette permission. Yoilà la justice, voilà la raison; consultez encore la politique, elle vous dira: attacliez les bommes à la loi. Il faut donc détacher de la loi ce qui divise les hommes sans utilité sociale. Elle vous dira: prévenez l'esprit de corps, et si vous opprimez les consciences, certes les opprimés feront corps, et leur esprit se fortifiera. Enfin la politique vous dira: éloignez les haines. La haine est l'état naturel de l'oppresseur et de l'opprimé. Le système de tolérance, joint à des distinctions avilissantes, est tellem-ent vicieux en lui-même, que l'homme qui est forcé de tolérer est aussi mécontent de la loi que celui qui n'en obtient que cette espèce de tolérance. Fait-es contribuer tous les cultes au maintien de la morale ; vous y parviendrez, quand chaque prêtre, livré sans crainte à ses fonctions saintes, dégagé de toute jalousie et de toute haine temporelle qu'il ne pourra plus exercer ni satisfaire, n'aura de moyens de prosélytisme que sa vertu, la sainteté de ses mœurs et la force de sa doctrine. C'est avec ces armes sacrées que le christianisme a conquis toute la terre; ce sont les arguments que je vous présente qu'opposaient à l'intolérance païenne les Tertullien, les Justin et les Origène. Tout culte n'a qu'une preuve à faire à l'égard du corps social: il n'a qu'un examen à subir, c'est celui de sa morale (1). »
Clermont-Tonnerre n'est pas moins éloquent lorsqu'il caractérise son propre rôle dans l'Assemblée, lorsqu'il fait profession d'indépendance et de loyauté. La péroraison
(1) Séance du 23 décembre 1789. Nous citons le texte du recueil des Opinions et discours de Cl.-T. : Barère, Le Hodey et le Moniteur sont trop incomplets.
du discours sur le renvoi des rûinistres est remarquable à ce point de vue:
« Je n'ajoute rien à ces considérations; je ne répondrai pas même aux reproches dont un préopinant (M. de Cazalès) a poursuivi le ministre qu'il appelle fugitif et ses collègues qii'il appelle Tnorts. Morts et fugitif, quand il a prononcé ces deux mots, j'ai cru qu'il s'interdisait toute attaque.
« Je passe aux excursions qu'il a faites contre ceux qui n'épousent aucun parti. Je suis un de ces hommes faibles ou changeants qui n'épousent aucun parti, et je ne réponds qu'un mot à ce reproche: Montrez-moi le parti qui a toujours eu raison, et si je l'ai déserté, j'ai tort; mais ce parti n'est ni ici, ni là. — Et quand je suis arrivé ici, je me suis dit, comme plusieurs de mes collègues: Je combattrai le despotisme, et, s'il succombe, je n'insulterai pas aux vaincus; je ne dépouillerai pas les morts; je défendrai les droits du peuple, et, s'il triomphe, je ne flatterai pas le vainqueur (1). »
Il avait un grand respect des décisions de l'Assemblée et il savait s'indigner à l'occasion contre l'insolence de la contre -révolution. Ainsi, quand Barère demanda qu'on châtiât le parlement de E-ouen, qui avait protesté avec outrage contre les actes de l'Assemblée, Clermont- Tonnerre s'écria: « Les expressions les plus fortes ne s'élèveraient pas à la hauteur de ce délit; je rougirais ôre vous en occuper davantage, et j'appuie la motion du préopinant (2). »
Il excelle à développer ses propres théories politiques et sa méthode oratoire, comme dans cet exorde du discours sur les Invalides, moins brillant, mais plus habilo peut-être que celui de l'abbé Maury:
« Messieurs, détruira-t-on ou ne détruira-t-on pas l'hô-
(1) Séance du 20 oct. 1790. Texte du recueil des Opinions et discours,
(2) Séance du 9 nov. 1789 (compte rendu rétrospectif du Monitev/r).
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tel des Invalides? Je m'étonne toujours de la confiance avec laquelle on propose des destructions. J'ai cru longtemps que cette idée de destruction, quand elle n'était pas précédée de l'évidence d'un remplacement équivalent, quand elle n'était pas préparée par une nécessité absolue, était l'apanage du despotisme.
a A chaque destruction proposée, je me suis dit: Examinons d'abord les vices de l'établissement que l'on condamne; sont-ils intolérables? peuvent-ils en être détachés? Réparons et ne détruisons pas. Je me suis encore demandé: Quel remplacement propose-t-on ? est-il suffisant ? est-il exempt d'abus ? atteindra-t-il mieux le but désiré ? Si à toutes ces questions les réponses sont affirmatives, je consens qu'on démolisse; car alors on peut rebâtir. Appliquons cette théorie à la question qui vous occupe (1). »
Ce ton doctoral ne va pas jusqu'au pédantisme, mais il indique des préoccupations de lettré, de moraliste, d'académicien. De tels discours satisfont l'esprit et ne blessent jamais le goût: il est rare qu'ils touchent le cœur et l'imagination. Diseur élégant plutôt qu'orateur robuste, Clermont-Tonnerre se fait écouter, rarement applaudir. Il exprime des sentiments justes, quelquefois tendres; il n'a pas de haines aveugles pour le peuple; il ne s'effraie pas outre mesure des maux de la Hévolution; il espère qu'un ordre harmonieux sortira de ce chaos, et déjà cet ordre règne dans ses conceptions et dans ses discours. Il croit qu'avec une bonne méthode on fera dévier la Révolution jusqu'au point convenable, c'est-à-dire jusqu'aux deux chambres. Mais son optimisme effraie ses amis sans désarmer ses adversaires, et sa modération souriante ne rallie personne. Sa parole se ressent de ces conditions médiocres: brillante au début, elle finit par languir et tomber.
(1) Séance du 25 mars 1791. Nous donnons le texte du Journal logographique, identique, à quelques mots près, à celui d^s Opinions et discoiirs, ce qui indique un discours écrit d'avance