CHAPITRE Y
De tous les Monarchiens, un seul avait l'oreille du peuple, un seul se fit applaudir des tribunes ou de la rue. C'était le vertueux Lally-Tolendal, celui qu'on appelait le plus gras des hommes sensibles. Son nom même était éloquent : il rappelait les sanglantes iniquités de l'ancien régime, les monstrueux abus de la justice parlementaire. Les malheurs de l'ancien gouverneur des Indes, sa condamnation, sa réhabilitation trop lente, la bénédiction envoyée par Voltaire mourant au fils courageux de la victime, tous ces souvenirs, aussi vivants que
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ceux de l'afiiaire Calas, accompagnaient Lally à la tribune et l'y entouraient d'une auréole dont avaient grand besoin et sa grosse personne et sa parole souvent vulgaire, presque toujours emphatique. Les détails de sa vie étaient connus de tout le monde. On s'attendrissait en le voyant ; lui-même s'attendrissait au son de sa voix.
Fils légitimé du comte Lally, il avait vécu jusqu'à quinze ans dans l'ignorance de son vrai nom. Au collège d'Harcourt, où il était encore lors de l'exécution de son père, il s'appelait Tropliime. Il apprit tout d'un coup et son nom et la condamnation de son père, a Je courus, dit-il, pour lui porter mon premier hommage et mon éternel adieu, pour lui faire entendre au moins la voix d'un fils parmi les cris de ses bourreaux, pour l'embrasser sur l'échafaud où il allait périr. J ai couru vainement. On avait hâté l'instant. Je n'ai plus trouvé mon père : je n'ai vu que la trace de son sang. » Il s'évanouit sur les marches de l'église où l'on avait porté les restes de la victime. Des passants le ramassèrent et le ramenèrent au collège d'Harcourt. Quand il revint à lui, il fit le serment de réhabiliter son père, et, après de longues années et bien des vicissitudes, il y parvint.
Cet effort de volonté accrut et excita au dernier degré sa sensibilité. Il ne sortit pas de cette longue tension plus énergique, mais plus impressionnable. Il resta l'esclave de ses nerfs et traversa la vie « le mouchoir à la main », selon le mot de Michelet (1).
J^ommé député de la noblesse de Paris, il se réunit au Tiers avec la minorité, après avoir prononcé, dans le sein de son ordre, les discours les plus libéraux et les ' plus hardis : « On parle sans cesse, disait-il dans la séance du 15 juin, de se rallier à cette constitution ancienne : AK! plutôt perdons de vue ce fantôme, pour y substituer une réalité. » Mais, après la réunion des
(1) Eist. de la Bév., t. II, p. 236.
ordres, des scrupules le prirent. Il se crut autorisé par ses cahiers à vérifier en commun les pouvoirs, mais non à opiner habituellement par tête. Il parla de mandat impératif, et le 25 juin il déposa sur le bureau du président une déclaration qui se terminait ainsi :
« On ne transige point avec sa conscience. C'est elle qui m'a impérieusement ordonné la démarche douloureuse, consolante et sacrée, à laquelle je viens de me déterminer; mais c'est elle aussi qui m'ordonne, non moins impérieusement, de retourner à mes commettants et de leur demander de nouveaux pouvoirs. S'ils sont conformes aux vœux de mon cœur, et, je ne crains pas de le dire, aux besoins de la patrie, je reviens. Messieurs, m'éclairer par vos lumières, m'enflammer par vos vertus et joindre ma faible contribution à ces immenses et glorieux travaux par lesquels vous allez assurer le bonheur de la France, celui de tous les ordres de citoyens et celui du monarque si digne de leur amour. \
Et il ajoutait que sa résolution était invariable. Mais l'Assemblée lui rendit le service de lui interdire de revenir devant ses commettants avant qu'elle eût tranché la question des mandats impératifs. Ce débat fut ajourné, et pendant cet intervalle Lally s'abstint de voter. Enfin l'Assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur cette matière (1).
(1) Séance du 8 juillet 1789. Lally prononça un discours à cette occasion. Le Hodey, dans son compte rendu, exprime naïvement l'enthousiasme que faisait éprouver le seul aspect de Lally et les illusions que l'on se faisait sur son mérite. <( M. de Lally-Tolendal, dit-il, a été écouté avec ce recueillement, ce silence respectueux, tribut ordinaire que l'on paye à l'éloquence et au génie; cependant, lorsqu'il a donné lecture de l'amendement qu'il proposait, l'Assemblée a témoigné par un léger murmure le regret que le moindre retard arracherait à son impatience, pour consommer les travaux importants auxquels elle est appelée. — Ce murmure s'est calmé bientôt et a cédé à
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Lally voulait les deux chambres et les voulait avec passion. Mais il voulait avec non moins de passion une roj^auté paternelle, un roi justicier assis sous un chêne, comme saint Louis, et rendant la justice à ses enfants. Comment Lally pouvait-il allier cette conception enfantine d'un roi père de famille avec les méfiances légales du gouvernement constitutionnel? Il ne se Test jamais demandé lui-même. Ses intentions étaient excellentes, mais un peu vagues. Son idéal politique était un embrassement fraternel aux genoux d'un monarque sensible et une accolade sans fin. Le peuple, en 1789, encore dupe et confiant, caressait à peu près le même rêve d'aimer son roi et d'en être aimé. C'est pourquoi, bonnement, il applaudissait Lally.
Ces sentiments se retrouvent dans tous ses discours. Le 6 juillet, par exemple, parlant sur la question des approvisionnements, il propose de décréter a que le roi sera remercié de ses soins paternels, au nom de la nation, avec l'effusion de tous les sentiments qu'il a méritée d'elle en pareille circonstance ».
C'est après la prise de la Bastille que Lally remporta son plus grand triomphe oratoire. Il se rendit à l'Hôtel de ville et, au nom de l'Assemblée, y adressa ces paroles' au peuple (1):
« Messieurs, ce sont vos concitoyens, vos frères, vos représentants qui viennent vous donner la paix. Dans les
l'avidité d'entendre encore un aussi grand orateur. A peine a-t-il eu terminé que tout le monde a applaudi avec l'enthousiasme des sentiments que son discours venait d'inspirer; ceux qui avaient adopté son amendement, ceux même qui ne l'avaient pas approuvé, mais qui l'oubliaient pour ne s'occuper que de ce qu'il avait dit avant, se sont empressés, par des témoignages non suspects, des applaudissements, de récompenser son zèle et son patriotisme. » Tome II (l^'' de l'ex. de la Bibl. Nat.), p. 399.
(1) Nous donnons ce discours d'après le compte rendu rétrospectif du Moniteur.
circonsfanc'es désastreuses qui viennent de se passer, nous n'avons pas cessé de partager vos douleurs; mais nous avons aussi partagé votre ressentiment: il était juste.
a Si quelque chose nous console au milieu de l'affliction publique, c'est l'espérance de vous préserver des malheurs qui vous menacent.
« On avait séduit votre bon roi; on avait empoisonné son cœur du venin de la calomnie; on lui avait fait redouter cette nation qu'il a l'honneur et le bonheur de commander.
« î^ous avons été lui dévoiler la vérité; son cœur a gémi, il est venu se jeter au milieu de nous, il s'est fié à nous, c'est-à-dire à vous; il nous a demandé des conseils, c'est-à-dire les vôtres. Nous l'avons porté en triomphe, et il le méritait. Il nous a dit que les troupes étrangères allaient se retirer, et nous avons eu le plaisir inexprimable de les voir s'éloigner. Le peuple a fait entendre sa voix pour combler le roi de bénédictions; toutes les rues retentissent de cris d'allégresse.
« Il nous reste une prière à vous adresser. Nous venons vous apporter la paix de la part du roi et de l'Assemblée nationale. Yous êtes généreux, vous êtes Français, vous aimez vos femmes, vos enfants, la patrie; il n'y a plus de mauvais citoyens parmi vous: tout est calme, tout est paisible.
« Nous avons admiié l'ordre de votre police, de vos distributions, le plan de votre défense; mais maintenant la paix doit renaître parmi nous, et je finis en vous adressant, au nom de l'Assemblée nationale, les paroles de confiance que le souverain a déposées dans le sein de cette Assemblée. Je me fie à vous: c'est là notre vœu; il exprime tout ce que nous sentons. »
On ne peut se faire une idée de l'enthousiasme que soulevèrent ces paroles. Il faut rapporter les expressions mêmes d'un témoin oculaire:
« Ce discours, dit le rédacteur de l'introduction du
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Moniteur (1), interrompu souvent par des transports qu'il était impossible de réprimer, a porté l'Assemblée au dernier degré d'enthousiasme et de sensibilité. Les citoyens qui environnaient M. le comte de Lallj^-Tolendal l'ont pressé dans leurs bras; une couronne de fleurs a été jetée sur lui au fond de la salle, on a voulu la placer sur sa tête; il a résisté de toutes ses forces; il a tenté plusieurs fois d'en faire liommage à l'Assemblée nationale, en la dirigeant sur la tête de M. Bailly, son premier président.
« Mais, malgré ses efforts, la couronne a été placée et retenue sur la tête de M. le comte de Lally-Tolendal; et, dans cet état, il a été porté et présenté à la multitude qui couvrait la place de l'Hôtel-de- Ville, et qui faisait tout retentir de son allégresse. »
Port de ce triomphe populaire, Lally se trouva, le 17 juillet, à l'Hôtel de ville, aux côtés de Louis XYI, et, tandis que le roi, gauchement silencieux, restait immobile sans chercher ou sans trouver les paroles cordiales que le peuple attendait, il tenta de suppléer à ce mutisme en ces termes:
« Eh bien ! citoyens, êtes-vous satisfaits ? Le voilà, ce roi que vous demandiez à grands cris, et dont le nom seul excitait vos transports, lorsqu'il y a deux jours nous le proférions au milieu de nous. Jouissez de sa présence et de ses bienfaits. Yoilà celui qui vous a rendu vos Assemblées nationales et qui veut les perpétuer. Yoilà celui qui a voulu établir vos libertés, vos propriétés sur des fondements inébranlables. Yoilà celui qui vous a offert, pour ainsi dire, d'entrer avec lui en partage de son autorité, ne se réservant que celle qui lui est nécessaire pour votre bonheur, celle qui doit à jamais lui appartenir, et que vous-mêmes devez le conjurer de ne jamais perdre.
« Ah! qu'il recueille enfin des consolations; que son
(1) Réimpr., t. I, p. 582 (Pièces justificatives).
cœur noble et pur emporte d'ici la paix dont il est si digne; et puisque, surpassant les vertus de ses prédécesseurs, il a voulu placer sa puissance et sa grandeur dans notre amour, ne soyons ni moins sensibles, ni moins généreux que notre roi, et prouvons-lui que même sa puissance, même sa grandeur, ont plus gagné mille fois qu'elles n'ont sacrifié !
« Et vous. Sire, permettez à un sujet qui n'est ni plus fidèle ni plus dévoué que tous ceux qui vous environnent, mais qui l'est autant qu'aucun de ceux qui vous obéissent, permettez-lui d'élever sa voix vêts vous, et de vous dire: Le voilà ce peuple que votre seule présence enivre, et dont les sentiments pour votre personne sacrée ne peuvent jamais être l'objet d'un doute.
« Regardez, Sire, consolez-vous en regardant tous ces citoyens de votre capitale. Yoyez leurs yeux, écoutez leurs voix, pénétrez dans leurs cœurs qui volent audevant de vous. Il n'est pas ici un seul homme qui ne soit prêt à verser pour vous, pour votre autorité légitime, jusqu'à la dernière goutte de son sang.
« Non, Sire, cette génération de Français n'est pas assez malheureuse pour qu'il lui ait été réservé de démentir quatorze siècles de fidélité. Nous péririons tous, s'il le fallait, pour défendre un trône qui nous est aussi sacré qu'à vous et à l'auguste famille que nous y avons placée il y a huit cents ans.
« Croyez, Sire, croyez que nous n'avons jamais porté à votre cœur une atteinte douloureuse qui n'ait déchiré le nôtre; qu'au milieu des calamités publiques, c'en est une de vous affliger, même par une plainte qui vous avertit, qui vous implore et qui ne vous accuse jamais. Enfin tous les chagrins vont disparaître, tous les troubles vont s'apaiser, un seul mot de votre bouche a tout calmé. Notre vertueux roi a rappelé ses vertueux conseils.
a Périssent les ennemis publics qui voudraient encore semer la divison entre la nation et son chef ! Eoi, su-
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jets, citoyens, confondons nos cœurs, nos vœux, nos efforts, et déployons aux yeux de l'univers le spectacle magnifique d'une de ces belles nations, libre, heureuse, triomphante, sous un roi juste, chéri, révéré, qui, ne devant plus rien à la force, devra tout à ses vertus et à notre amour. »
Michelet, avec raison, souligne les maladresses de ce discours.
Lally, dit-il, toujours éloquent, mais trop sensible et pleureur, avoua le chagrin du roi, le besoin quil avait àe consolation... C'était le montrer vaincu, au lieu de l'associer à la victoire du peuple sur les ministres qui partaient. Eh bien! citoyens, êtes-vous satisfaits! Le voilà, ce roi, etc. Ce Voilà, trois fois répété, fit l'effet d'une triste paraphrase de VEcce homo (1). » C'est à la réflexion que ces remarques vinrent à l'esprit. Dans le moment, on accueillit avec enthousiasme cette rhétorique brillante.
Les discours parlementaires de Lallj' avaient mis le comble à sa popularité. La veille du 14 juillet, se séparant de ses amis, il avait demandé avec éclat le rappel des ministres. « Sans doute, disait-il aux applaudissements des tribunes, le roi est maître absolu de composer son conseil comme il lui plaît; mais nous pouvons lui indiquer les bons serviteurs comme le détourner des mauvais. Nous pouvons lui adresser des prières respectueuses, tendres, soumises. Nous pouvons lui dire qu'il est des circonstances où la vertu d'un prince ne suffit pas à elle seule, où elle a besoin de trouver le concours
d'autres vertus dans son conseil, et qu'assurément nous sommes dans une de ces circonstances. Nous pouvons le conjurer, par l'amour que nous lui portons, par la fidélité que nous lui garderons toujours, par les entrailles de la patrie déchirée, de rappeler les seuls ministres dignes
(1) Hist. de la Bév., t. I, p. 154.
de sa confiance et les seuls qui possèdent la nôtre (1). » Ces succès oratoires avaient grisé Lally-Tolendal et l'avaient emporté au delà de sa ligne politique et de son caractère. Quand son grand discours sur l'institution des deux chambres eut échoué, il se réveilla comme d'un rêve, et dans cette brusque chute il perdit son optimisme souriant. Son amour-propre de politique et de lettré fut cruellement blessé. Du coup, il émigra. « On remarqua avec regret dans la foule des fuyards, dit un contenitorain, quelques déserteurs de la cause populaire : l'éloquent, mais faible Lally-Tolendal, qui défendit contre les parlements la mémoire de son père et les droits de la liberté contre les ministres et les tyrans, mais qui, entraîné par l'ascendant de l'amitié et sa prévention exclusive pour le système de la balance des trois pouvoirs et les écarts d'une imagination exaltée, oublia ses devoirs et les principes, et alla sur les bords du lac de Genève pleurer la gloire de ce sénat mort avant que de naître, de ce sénat où ses talents devaient briller avec tant d'éclat, et évoquer dans une brochure les mânes de Quintus Capitolinus qui délivra sa patrie des armes étrangères et des discordes civiles, mais n'écrivit point de pamphlets séditieux et incendiaires, et ne chercha point à soulever les tribus du peuple romain contre l'assemblée des comices (2). »
Ce discours, dont l'échec bouleversa Lally et le jeta dans l'émigration, était, à tout prendre, une œuvre remarquable. C'est un texte classique dans l'histoire de nos institutions parlementaires. Là sont réunis tous les arguments en faveur du système des deux chambres; c'est là que tous les orateurs qui jusqu'à nos jours ont traité ce sujet rebattu sont allés puiser leur inspiration (3).
(1) Moniteur. Ce discours ne se trouve pas dans Barère.
(2) Moniteur, réimpr., t. I, p. 51.
(3) Séance du 19 août 1789.
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Yoici en quels termes, qu'on dirait écrits d'hier, Lally expose sa théorie des trois pouvoirs :
« Un pouvoir unique finira nécessairement par tout dévorer.
« Deux se combattront jusqu'à ce que l'un ait écrasé l'autre.
« Mais trois se maintiendront aans un parfait équilibre, s'ils sont combinés de telle manière que quand deux lutteront ensemble, le troisième, également intéressé au maintien de l'un et de l'autre, se joigne à celui qui est opprim'é contre celui qui opprime, et ramène la paix entre tous. »
Après avoir cité avec excès l'expérience et la sagesse anglaises, Lally exalte l'institution des deux chambres et montre les dangers d'une Assemblée unique :
« Qu'il existe deux chambres au lieu d'une : la première portera plus d'attention à ses décisions, par cela seul qu'elles doivent subir une révision dans la seconde. La seconde, avertie des erreurs de la première et des causes qui les auront produits, se prémunira d'avance contre un jugement erroné dont elle connaîtra le principe. Elle n'osera pas rejeter une décision qui lui présentera le sceau de la justice et de l'approbation publique (1); elle n'osera pas en adopter une contre laquelle s'élèveront cette même justice et cette même opinion publique. Si la question est douteuse, de l'acceptation d'une chambre et du refus de l'autre naîtra un nouvel examen, une nouvelle discussion; et dût-on persister quelquefois dans un refus mal fondé, comme, la constitution une fois établie, il n'y a pas la moindre comparaison entre le danger d'avoir une bonne loi de moins et celui d'avoir une mauvaise loi de plus, nous aurons encore atteint a cet égard le degré de perfection dont les institutions humaines sont susceptibles.
(1) Avons-nous besoin de rappeler combien de fois l'expérience a démenti cette affirmation ingénue?
a Une chambre unique ne sera jamais liée par ses délibérations ; elle aura beau prétendre s'enchaîner, comme elle seule aura forgé sa chaîne, comme elle seule la tiendra dans ses mains, elle la rompra toutes' les fois qu'elle le voudra. Un instant d'exaltation va lui faire annuler brusquement ce qu'elle aura mûri le plus lentement, ce qu'elle aura le plus sagement décrété. Du jour au lendemain elle révoquera la discussion la plus solennelle ; elle étendra l'une, elle restreindra l'autre. Il suffira que quelques membres, contrariés dans leurs vues, supportent impatiemment le joug auquel l'Assemblée se sera soumise: elle se trouvera tout à coup agitée sans savoir pourquoi, et sera conduite involontairement à secouer ce joug, le plus salutaire peut-être qu'elle aura pu s'imposer. Les maux qu'une telle organisation peut entraîner sont incalculables. La Constitution elle-mênie sera dans un danger perpétuel, livrée à l'inconstance, au caprice, à toutes les passions humaines. Comme il n'y aura point de lois fixes, il n'y aura point d'habitudes politiques, il n'y aura point de caractère national, il n'y aura point de liberté ; le peuple retombera dans la servitude, dans la plus honteuse de toutes les servitudes, celle qui dévoue la multitude aux passions mobiles d'un petit nombre d'hommes. »
Lally excelle à proclamer des principes, à les glorifier. Il est rare qu'il mette sérieusement son libéralisme en pratique. Ainsi, le 11 juillet 1789, quand La Eayette présenta sa déclaration des droits de l'homme, a Mes^ sieurs, dit aussitôt Lally, j'appuie la motion qui est présentée, à quelques lignes près, susceptibles de quelque discussion. Tous ces principes sont sacrés; les idées sont grandes et majestueuses, et l'auteur de la motion parle de la liberté comme il l'a su défendre. Cependant... »
Et de restrictions en restrictions il conclut qu'il ne faut pas mettre aux voix la motion de La Fayette. Sous la Restauration, il devait se montrer aussi libéral en théorie, aussi timide en pratique. « M. Lally-Tolendal,
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dit Chateaubriand, tonnait en faveur des libertés publiques; il faisait retentir les voûtes de notre solitude de l'éloge de trois ou quatre lords de la chancellerie anglaise, ses aïeux, disait-il; quand son panégyrique de la xiDerté de la presse était terminé, arrivait un miais fondé sur des circonstances, lequel mais nous laissait l'honneur sauf sous l'utile surveillance de la censure. »
On voit, d'après nos citations, que les succès oratoires de Lallj" résultèrent plutôt des souvenirs évoqués par son nom que de ses dons naturels. Il improvisait aisément, il parlait une langue colorée, magnifique, sonore qui répondait aux passions sans les exciter, qui satisfaisait le peuple sans le remuer, mais qu'à l'Assemblée on écoutait sans plaisir, avec une légère impatience. Il agaçait ses collègues par sa manie de mêler à tout la mémoire de son père. Quand il parla du meurtre de Foullon et de Bertier de Sauvigny, il joua de cette corde avec maladresse : « Ce matin, dit-il, j'ai vu entrer dans ma chambre un jeune homme pâle, défiguré, qui m'a dit en sangjlotant: Monsieur, vous avez passé quinze ans à défendre la mémoire de votre père; sauvez la vie du mien, et qu'on lui donne des juges... C'était le fils du malheureux Bertier. » C'est alors que Barnave, crispé, s'écria: « Le sang qui coule est-il donc si pur (1)? »
(1) Le naïf Biauzat donne une idée fidèle de ce discours que les journaux du temps ne reproduisent pas :
<( M. de Lally a pris la parole et nous a déchiré le cœur par des traits d'éloquence qu'un usage de vingt ans lui a rendus familiers. Ce discours était un tableau de couleurs vives, dans lequel on voyait en sujet principal M. de Sauvigny le fils, aux pieds de M. Lally, l'arrosant de ses larmes et le conjurant, au nom de l'amour filial, de lui sauver un père; dans un lointain trop rapproché par les cris effrayants du peuple l'on voyait M. de Sauvigny père conduit vers Paris par une troupe armée qui se félicitait de sa proie, et l'on distinguait dans l'intervalle, sous une ombre de couleur de sang, des êtres furieux, qui n'avaient que l'habit d'homme, courant présenter à l'intendant la tête de son beau-père. »