‹ Les orateurs de la révolutionChapitre 22 sur 55 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

MOUNIEK

Mounier était né à Grenoble en 1758. Son père, selon l'expression noble de LallyrTolendal, suivait la profession du comnnerce (1). A vingt-cinq ans, il acquit la cbarge de juge roj-al à Grenoble et fut un juge modèle. Il apprit l'anglais, pâlit sur Montesquieu et sur Delolme, et son siège était fait quand la Eévolution éclata à Grenoble au milieu de la France encore calme. « Privée de son Parlement, dit Lally, craignant d'avoir perdu avec lui toutes ses libertés, la ville de Grenoble demanda une assemblée de ses notables. Mounier, juge royal, y fut appelé; et la réunion de ses fonctions magistrales, de son caractère personnel et de ses connaissances politiques fit de lui le conseil et le guide de cette assemblée. Il y imprima le premier sceau des principes qu'il ne devait jamais séparer: fidélité aux droits du prince et à ceux des sujets ; législation formée par le concours du monarque et de la nation; balance du pouvoir et prescription de l'arbitraire. » L'Assemblée demanda au roi de rendre à la province ses états, qui voteraient par tête et non par ordre, et, en même temps, elle inaugura la Révolution en convoquant ces mêmes états, sans attendre la permission royale. Ils se réunirent à Yizille, le 21 juillet 1788. « La séance dura depuis neuf heures du matin jusqu'à minuit; Mounier en fut le secrétaire et l'orateur. On y arrêta de demander au roi la convocation des Etats généraux, le retour des cours de jus-

et confirme les confidences de Montlosier sur le cliangement de méthode de Clermont-Tonnerre à la fin de sa carrière oratoire. (1) Lally-Tolendal, article Mounier, dans la Biographie Michaud, l^e éd.

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tice et le rétablissement des états de la province. L'Assemblée indiquait encore le principe que les états, capitulations, privilèges de certaines provinces ne devaient plus être regardés que comme provisoires, et qu'il fallait se soumettre d'avance à l'organisation commune que les Etats généraux voudraient donner à tout le royaume (1). » Brienne accorda les états, mais sous une autre forme, et il se disposait à faire arrêter Mounier avec six de ses collègues, quand il fut contraint a donner sa démission. Les Etats se réunirent le P'" septembre à Romans, avec l'autorisation royale. Mounier fut de nouveau nommé secrétaire, rédigea une éloquente adresse au roi et une lettre à Necker; il fit adopter par l'Assemblée un plan d'organisation des états de la province, qui fut accepté par le roi. Aussitôt toute la France tourna ses regards vers le Daupliiné et vers Mounier. De tous les points du royaume on lui écrivait pour lui demander des conseils, des instructions, une direction. « On eût pu dire que le Daupbiné régissait toute la France, et que Mounier régissait le Daupbiné. » Ce fut l'époque de sa grande notoriété et de su véritable influence. Nommé par acclamation député du Tiers aux Etats généraux, il voulut que ses pouvoirs lui fussent confirmés par un scrutin régulier, oii il obtint l'unanimité.

A Versailles, il fut l'objet d'une curiosité à laquelle succéda bientôt la désillusion. On s'attendait à une grande fermeté, à une éloquence entraînante et hardie. On fut bien surpris de voir que cet homme, si courageux dans sa province, était pusillanime au milieu des députés de toute la France. Dès les premiers jours, il voulut calmer les enthousiasmes, inquiéter les consciences, décourager la Révolution. Il s'opposa à ce que les communes se déclarassent Assemblée nationale, et au Jeu de Paume, contrairement à la légende, il essaya plutôt de retenir ses collègues que de les pousser en avant. Il

(1) Lally, ihid.

tremblait que l'Assemblée ne voulût se rendre à Paris, et, plus tard, dans ses Recherches sur les causes qui ont empêché les Français de devenir libres (1792), il regrette le serment du Jeu de Paume et exalte « l'intrépide fermeté » du député Martin Dauch, qui seul osa protester contre se serment.

Quel était le motif de ce changement d'attitude ? La concorde politique dont Mounier avait eu sous les yeux le spectacle en Daupbiné l'avait trompé sur la véritable situation des esprits en France. Il était arrivé à Yersailles, convaincu que la noblesse et le clergé étaient partout aussi patriotes qu'en Daupbiné. Sa désillusion fut grande et subite. Yoilà un homme déconcerté, découragé et, par suite, décourageant. A son excès d'optimisme succède un pessimisme politique qui, sans le distraire des principes, lui ôte sa force de propagande, son éloquence, son prestige. Il ne peut se consoler de n'être plus l'arbitre national qu'il avait été pendant quelques mois. La longue et dernière consultation politique qu'il donna à la France sous la forme d'un rapport présenté au nom du Comité de Constitution fut mal écoutée, froidement accueillie. L'impopularité commença pour lui; le Palais-Royal mit sa tête à prix. Les événements d'octobre lui ôtèrent tout sang-froid. Il s'enfuit (10 octobre 1789), emportant les procès-verbaux de l'Assemblée, et courut jusqu'à Grenoble, poursuivi, disait Camille Desmoulins, par le spectre de la lanterne. On crut qu'il avait peur et on fit pleuvoir sur lui les quolibets. Il n'était que dégoûté, désespéré. Lally- Tolendal nous a conservé le récit d'une conversation tragique que Mounier eut avec Mirabeau, et qui prouve que, si son esprit était timide, son cœur était inaccessil)le à la crainte. Il présidait, le 5 octobre au matin, et désignait les membres de la députation qui irait deman^der au roi l'acceptation pure et simple des articles de la Constitution déjà votés. Mirabeau s'approche de lui: « Monsieur le président, dit-il à demi voix, je vous

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demande d'être compris sur la liste que vous écrivez. — "Non, vous n'y serez pas. — Croyez-moi, je puis être utile. — Vous ne pouvez être que dangereux. — Tout dangereux que vous me croyez, laissez-moi vous conseiller de presser la délibération, même de lever la séance, même de vous dire malade. — Eh ! pourquoi donc, Mon^ sieur? — Yoici une lettre. Monsieur le président: elle m'annonce l'arrivée de quarante mille hommes venant de Paris. — Eh bien ! c'est une raison de plus pour que l'Assemblée reste à son poste. — Mais, Monsieur le président, on vous tuera. — Tant mieux: si l'on nous tue tous sans exception, la chose publique ira mieux. — • Monsieur le président, le mot est joli; mais si la famille royale est atteinte, si elle est réduite à fuir, je ne réponds plus des conséquences (1). » Cependant la foule avait envahi la salle et demandait du pain. « Le seul moyen d'obtenir du pain, dit Mounier aux envahisseurs, est de rentrer dans l'ordre: plus vous menacerez, moins il y aura de pain. »

Non, un tel homme n'avait pas peur pour lui, mais pour se^ idées, pour « la balance des pouvoirs », pour les deux chambres, pour le veto. Réfugié à Grenoble, il tenta d'y réunir les états provinciaux et d'y donner le signal de la contre -révolution, comme il y avait donné, en 1788, le signal de la réforme. Un décret de l'Assemblée mit à néant ses prétentions. En exil, il professa, écrivit, vécut honorablement et fièrement. Il servit un instant l'Empire, mais sans bassesse. Il mourut en 1806, laissant une honnête réputation. Eegnaud, qui fit son oraison funèbre, dit qu'il avait soif de la justice. Oui, mais il ne comprit pas que le peuple, ignorant et asservi, était excusable de tomber tout d'un coup de la liberté dans la

(1) Lally-Tolendal. — Les Deux amis de ïh liberté donnent une autre version. Mounier aurait dit : « Tant mieux ! nous serons plus tôt en république! » Lally tenait ce récit de Mounier lui-même; les Deux amis disent tenir le leur de Mirabeau. (Louis Blanc, t. HT, p. 210.)

licence, et que lui aussi avait soif de la justice à sa manière, d'une justice violente, sanglante, semblable à la vengeance. Il n'eut pas pitié de ce peuple égaré et trompé. Il fallait rester pour l'éx^lairer, le ramener. Mounier crut que tout était perdu et, dans le sauve qui peut des journées d'octobre, il déserta.

Son caractère n'était pas fait pour la lutte. On en peut dire autant de son éloquence (1). Suffisante dans un régime établi, elle fut incertaine et débile dans ces heures de crise. Ce qu'il dit avant la réunion des ordres ne frappa personne et fut mal accueilli. Il faut arriver à son grand rapport du 4 septembre 1789. C'est un traité de politique appliquée, d'après Montesquieu, dont sa mémoire reproduit malgré elle des lambeaux de phrases: Il dit par exemple, dans les mêmes termes que son maître: « Communément on distingue la monarchie du despotisme en ce que, dans la première, le prince gouverne suivant les lois. Sa volonté n'y est donc pas une loi ».

Jjc rapport de Mounier est d'une grande importance historique. Ce sera le programme des monarchiens. Il s'agit de fortifier le plus possible le pouvoir royal dans la monarchie parlementaire. Deux chambres et le veto absolu, voilà le fondement de tout le système politique de Mounier et ses amis. C'est pour les droits du roi qu'ils tremblent: ceux de la nation, si menacés cependant, leur paraissent assurés. Quand la nation veut être libre, ditil, la volonté d'un seul ne peut l'empêcher de l'être. a Pour garantir le pouvoir confié aux représentants, pour empêcher le monarque de faire des lois suivant sa volonté et de renverser la Constitution, les moyens se présentent en foule: la permanence du Corps législatif, la résistance des représentants, leur droit exclusif de proposer la loi, le libre octroi de l'impôt, la responsabilité des ministres, les administrations provinciales, les mu-

(1) Il avait « une figure sans expression, une voix sans harmonie, une éloquence aride. » Galerie des Etats généraux, t. II, p. 68.

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nicipalités, les milices bourgeois-es, la liberté de la presse (1). »

On voit que Mounier ne peut admettre l'hypothèse d'un roi perfide, déloyal, rusant avec la Constitution, la détruisant par elle-même, en en faisant jouer avec excès les ressorts les plus délicats. Il écarte les objections de ses adversaires sans les réfuter.

« Il est inutile sans doute, ajoute-t-il, de prouver que le pouvoir exécutif, dans un vaste roj^aume, doit jouir d'une grande puissance. Chez un peuple jaloux de sa liberté, cette puissance serait souvent considérée avec envie ou inquiétude. Des ambitieux ou des démagogues lui supposeraient facilement des torts et profiteraient de toutes les circonstances pour l'affaiblir ou la détruire. L'usurpation de l'autorité royale entraînerait la perte de la liberté publique. La démocratie, dans un grand Etat, est une absurde chimère. Jamais le trône ne perdit son autorité que pour faire place au joug avilissant de l'aristocratie ; et ce sont les invasions successives de ceux qui composaient les assemblées générales, sous la première et la seconde race de nos rois, qui ont produit en France la tyrannie féodale: ainsi, défendre l'indépendance de la couronne, c'est défendre la liberté du peuple (2). »

Raisonnement peu rigoureux, série d'affirmations sans preuve (3). C'est un peu la manière de Mounier. Il faut voir avec quel dédain il raille l'opinion républicaine, qui d'ailleurs, en septembre 1789, était nulle ou muette ! « La nation, affirme Mounier, ne peut se gouverner ellemême. » Cependant, on a vu des peuples se gouverner ainsi. Oui, mais « avec quelle facilité on parvenait à séduire la multitude, à briser toutes, les limites dont les

(1) Moniteur rétrospectif, séance dn 4 sept. 1789.

(2) Ihid.

(3) Il paraissait pourtant à Biaiizat « précis comme un professeur de mathématiques et énergique comme un censeur qui parle par sentences )>.

lois avaient entouré le pouvoir législatif ! Avec quel empressement le peuple courbait la tête sous le joug d'un tyran qui l'égarait par ses. flatteries ! Avec quelle aveugle fureur il servait les passions de ses ennemis et persécutait ceux qui s'étaient dévoués pour son bonheur î »

La démonstration de l'excellence de la royauté est aussi courte que vague. A quoi bon démontrer ce dont tout le monde est convaincu? « Une grande nation, dit seulement Mounier, doit préférer la forme du gouvernement qui permet à tous les citoyens d'être libres et de jouir en paix des bienfaits de la nature. »

Ces naïvetés solennelles reviennent souvent sous la plume de Mounier. Car ce rapport, ne l'oublions pas, est un rapport écrit. Nous n'avons pas d'autre monument sérieux de son éloquence, et il serait injuste de juger sur ce seul exemple l'ancien secrétaire de l'assemblée de Vizille : il devait y avoir en lui un orateur supérieur au rapporteur prolixe et diffus que l'Assemblée écouta sans l'applaudir.

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