‹ Les orateurs de la révolutionChapitre 26 sur 55 · BERGASSE · texte numérisé non relu

BERGASSE

toyens, et les rangs et les hommes. C'est que vous n'avez pu vous dissimuler, quelque promesse que l'on vous eût faite, que les professions honorables n'auraient pas été ouvertes pour vous, et que l'on vous aurait condamnés à un petit nombre de professions humiliantes et méprisées. C'est qu'enfin il n'y aurait eu que deux classes, l'une qui aurait subjugué et gouverné, l'autre qui aurait été dans la servitude et dans l'oppression. C'est qu'enfin c'était l'aristocratie, Le pire des gouvernements, que vous vous occupiez de combattre (1). »

Il eut le sort de beaucoup d'avocats: la tribune politique fut fatale à sa réputation. Il parut prétentieux, vide, artificiel (2). Hier, il était l'homme le plus éloquent de France. Aujourd'hui il en est réduit à faire imprimer ses discours, faute d'obtenir la parole. Membre du Comité de Constitution, il faiî, le 17 août 1789, un rapport beaucoup trop loué sur l'organisation du pouvoir judiciaire. C'est une pièce de rhétorique laborieusement travaillée, dont voici l'qxorde:

a C'est surtout ici qu'il importe de ne faire aucun pas sans sonder le terrain sur lequel on doit marcher, de n'avancer aucune maxime qui ne porte avec elle l'éminent caractère de la vérité, de ne déterminer aucun résultat qui ne soit appuyé sur une profonde expérience de l'homme, sur une connaissance exacte des affections qui le meuvent, des passions qui l'entraînent, des préjugés qui, selon les diverses positions où il se trouve, peuvent ou le dominer ou le réduire.

« C'est ici qu'à mesure qu'on avance dans la carrière qu'on veut parcourir, les écueils se montrent, les difficultés croissent, les fausses routes se multiplient, et que le législateur, s'il abandonne un seul instant le fil qui doit le diriger, errant au hasard et comme égaré dans

(1) Compte rendu de Le Hodey.

(2) Cf. le portrait de Garhès (Bergasse), dans la Galerie des Etats généraux, t. I, p. 55.

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la région orageuse des intérêts humains, se trouve exposé sans cesse ou à manquer ou à dépasser le but qu'il so propose d'atteindre. »

Cette verbosité prétentieuse stupéfia l'Assemblée. Voilà donc ce fameux Bergasse, ce précurseur de la Révolution, un autre Beaumarchais ! On attendait un discours et il faut subir une interminable amplification d'écolier. La péroraison acheva le désenchantement. Bergasse y emprunte la plume (1) de Mascarille: « Je ne sais pourquoi, dit-il, je pense que les hommes qui se défient toujours sont nés pour la servitude; que la confiance est l'apanage des grands caractères, et que ce n'est que pour les hommes à grand caractère que la Providence a fait la liberté. »

A coup sûr ce n'était pas pour Bergasse que la Providence avait fait la liberté, car il prit peur en octobre et donna sa démission. Sa mauvaise humeur d'acteur sifflé lui avait d'ailleurs inspiré une haine furieuse pour l'Assemblée. Il dit à Montlosier, quand celui-ci vint siéger, en septembre: « Monsieur, vous êtes peut-être venu ici chercher la liberté; vous trouverez des tyrans: ils sont là. » Et il lui montra l'Assemblée (2).

Un journal du temps parle du « fougueux Bergasse, tout fier encore d'avoir porté les premiers coups au colosse du visiriat qui écrasait la France: il combattit avec courage le tyran Brienne et le satrape Lenoir; mais, aveuglé par son orgueil, il prit son audace pour du génie, et ne put souffrir que l'Assemblée nationale rejetât un plan de constitution qu'il avait sanctionné et un ordre judiciaire qu'il avait créé. Il résolut de la punir par son silence, et ne voulut en demeurer membre que pour protester chaque jour par son absence contre ses

(1) Ce rapport était écrit.

(2) (( Bergasse, dit Brissot, voulait un roi et les deux Cliambres, mais il voulait surtout faire le plan seul, et que ce plan fût rigoureusement exécuté : sa manie était de se croire un Lycurgue. » (Mémoires, chap. LV.)

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décrets, et la décrier dans les provinces par des libelles, au lieu de l'éclairer dans la tribune par ses lumières ». Retiré à Lyon, il y publia un discours sur les Assignats (1790). Ses essais de contre-révolution ne furent pas redoutables, et cette vanité aigrie ne rallia personne. — Sous la E/Cstauration, il devint l'avocat consultant de Louis XYIII.

Tels fuirent les orateurs du parti monarchien. Les autres membres de ce parti votèrent silencieusement, sauf Boufflers et Yirieu. Le premier, plus connu comme littérateur que comme politique, n'avait aucun talent de parole. Le plus important des discours qu'il prononça fut sa défense des privilèges pécuniaires du clergé, dans la séance du 23 juin 1790; rien de plus médiocre, rien de plus terne que cette harangue d'académicien. Il ne devint même pas impopulaire.

Moins obscur et moins négligé était le comte de Yirieu. plus réactionnaire que Malouet et Mcmnier, moins ennemi de la Révolution que Maury et Cazalès, encore un irrégulier en politique, plus incapable que les autres de se plier à aucune discipline. Fils du colonel de Yirieu et de mademoiselle de Tourzel, il était lui-même colonel en 1789 quand la noblesse du Dauphiné l'envoya aux Etats, et passait pour attacbé aux idées libérales, comme d'ailleurs tous les Dauphinois des trois ordres.

Quoiqu'il eût fait partie de la minorité de la noblesse, ses votes furent en général réactionnaires : il opina avec la droite dans la question du droit de paix et de guerre, et appuya la motion de dom Gerle sur la religion nationale. Président le 27 avril 1790, il dut démissionner presque aussitôt (1). Cependant il avait voté pour la

(1) Voir les détails de cette affaire dans Bûchez (2® éd.), t. III, chap. 4.

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déclaration des droits et, dans la nuit du -i août, proposé en ternies toucliants l'abolition du droit de colombier : « Je viens comme Catulle, avait-il dit, apporter mon moineau sur l'autel de la patrie. » Son but cependant n'était pas si ingénu : sa proposition venant après toutes Tes autres, il espérait, dit-on, qu'elle ferait renvoyer la séance au lendemain, et que tout pourrait être remis en question.

Moins libéral en somme que ses amis Malouet et Clermont-Tonnerre, il prit en toute circonstance les ordres du roi par l'intermédiaire de sa tante, madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France.

En 1793, il participa à l'insurrection de Lyon et y tut tué, comme il cherchait à se frayer un passage.

Ses discours sont en général insignifiants et résumés, dans les journaux, en quelques lignes. Mais il fut le héros d'une scène grotesque et caractéristique que Mont- Icsier nous raconte en ces termes:

« Un jour (le 9 septembre 1789, lors de la discussion sur les deux Chambres) le comte de Yirieu monta à la tribune, au sujet de quelque scène de massacre qui venait d'être rapportée ; il semble l'entendre encore avec sa voix douce et tremblante : « Messieurs, je vous en « conjure au nom de la patrie, rendez au pouvoir exé- « cutif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin. » Toilà des éclats de rire qui partent de toutes parts. A ce spectacle, Yirieu, qui était homme de cœur, se relève et leur dit d'une voix forte: « Eh quoi î faut-il « qu'une Assemblée nationale soit emportée par une a poignée de démagogues ? » (Il montre de la main la partie de la salle où siégeaient Mirabeau et Barnave.) a !N^on, Messieurs î » En même temps, il leur lâche un f... qui retentit dans toute la salle. Ce f... allait être suivi, comme il me l'a dit depuis, d'un torrent d'imprécations ; on ne lui en donna pas le temps : toute l'Assemblée est aussitôt en tumulte; une multitude de voix demandent vengeance de l'insulte qui vient de lui être

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