‹ Les orateurs de la révolutionChapitre 28 sur 55 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

POLITIQUE DU GEOUPE.

Les députes qui siégeaient dans la partie de TAssemblée que nous appellerions aujourd'hui le centre gaucke reçurent tour à tour le nom de Patriotes, qui leur fut commun avec tous les partisans de la Révolution; celui de Constitutionnels , lorsqu'ils rédigèrent et firent voter la Constitution ; celui de Ministériels, quand ils fondèrent, le 13 mai 1790, le Chih de 1789; enfin celui de Feuillants quand, après le 17 juillet, ils ouvrirent le club des Teuillants. Ils représentent fidèlement l'esprit de la Constituante, et l'histoire de leur parti est une partie de l'histoire de cette assemblée, dont les événements changèrent si souvent l'attitude et les desseins. Quand ils s'appellent, avec toute la gauche, les Patriotes, ils expriment, par la bouche de leurs orateurs, les sentiments unanimes de la nation et le courage confiant de 1789. Constitutionnels, ils affirment leur royalisme contre l'extrême gauche et leur libéralisme contre les monarchiens, et ils ont encore la bonne fortune et la force d'être les interprètes de l'opinion publique. Tant que dure cette communauté d'idées entre la France et

les Chapelier, les Thoiiret, les Eabaut Saint-Etienne, leur éloquence brille d'un grand éclat, leur politique est, dans toutes les grandes occasions, celle de la Constituante. En eux réside l'esprit de l'Assemblée, cette raison ferme, moj^enne et cependant courageuse, qui animait et retenait tour à tour la bourgeoisie de 1789, qui ccmmença et lança la Kévolution et n'eut pas l'audace de l'achever. Bientôt sonne pour les Constitutionnels l'heure des timidités, des défaillances. L'institution de la Société patriotique ou cluè de 1789, que présidait Siéyès, n'est dirigée que contre Barnave et les Lameth, contre les Jacobins. « La haine entre ces deux sociétés, dit un contemporain, était plus forte qu'entres les démocrates et les aristocrates (1). »

Mais la rupture de ces hommes modérés avec l'opinion publique ne date que de la fuite à Yarennes. En présence de l'aveu de mauvaise foi officiellement fait par le roi, il semblait qu'il ne restât que deux partis à prendre : faire un autre roi ou proclamer la république. Ce fut un moment d'angoisse cruelle pour les Constitutionnels. Réunis chez le duc de La Rochefoucauld, le 26 juin 1791, ils mirent en discussion solennelle la forme du gouvernement. D'après La Fayette,La Rochefoucauld et Dupont de î^Temours opinèrent pour la république, du bout des lèvres peut-être, et avec le désir d'être battus, d'après Michelet, qui traite Dupont d'avocat du diable. Toujours est-il que la presque unanimité de la réunion se prononça pour la royauté, ce qui, au fond, ne choquait pas encore l'opinion des masses. Mais la faute des Constitutionnels fut d'avoir remis sur le trône le roi parjure, et, en le forçant à régner, d'expliquer d'avance ses trahisons. Dès lors, leur divorce avec la nation fut consommé : on les confondit bientôt, et ils se confondirent eux-mêmes avec les aristocrates, soit qu'ils conseillassent secrètement le roi, soit qu'ils étalassent dans

(1) (Jorr. dipj. du haron de Staël-Holsfcin, p. 170.

leur club des Feuillants, fondé après le massacre du Champ-de-Mars, une politique d'hommes effrayés, qui I avaient cédé les uns au découragement, les autres à la corruption.

La plupart cependant étaient lionnêtes, et plusieurs, nous allons le voir, étaient éloquents. Mais aucun d'eux, dans ses conceptions politiques, n'avait admis, même pour un instant, l'iiypothèse d'un roi perfide ou simplement mal conseillé. Dans leur candeur royaliste, ils croyaient à la vérité de la légende inscrite sur la médaille frappée en Tlionneur de Louis XYI restaurateur de la I liberté française. Leur système demandait si impérieu- ; sèment un « roi juste, bon, sensible », qu'ils ne voulu- \ rent pas admettre que ce roi ne fût pas sur le trône. Quand la vérité les frappa, ils ne se rendirent pas à l'évidence; ils voulurent forcer Louis XYI à être ce qu'il n'était pas, et, n'y pouvant réussir, ils feignirent de le croire sincère et irréprochable. La nation ne prit pas au sérieux ce brevet de perfection constitutionnelle accordé, imposé au monarque le lendemain précisément de la fuite à Yarennes et de sa trahison avouée. Dès lors, les Constitutionnels furent perdus dans l'opinion et entraînèrent dans leur chute Barnave et les Lameth.

Mais ce n'est pas sur ces derniers mois de leur carrière qu'il faut les juger comme politiques et comme orateurs. C'est aux premiers jours de la liberté fondée à leur voix, c'est pendant les grandes discussions sur la Constitution qu'il faut les étudier : ils donnent alors toute leur mesure et sont encore dans toute leur force.

Parmi eux, point de chefs, comme nous le savons déjà, point d'orateurs dirigeants. Cependant on se réunissait assez régulièrement en comité chez le duc de La Rochefoucauld. La Fayette, Dandré, Le Chapelier, Talleyrand, Emmery, Crillon, Liancourt, Montmorency, Toulongeon '. formaient, dit-on, ce comité (1). Le temps s'y passait

(1) Mallet du Pan, t. II, p. 488.

en conversations vagues et générales. On prenait langue, comme on dit, mais on ne se concertait pas, on n'adoptait aucun plan de campagne. Si on discutait, on n'arrivait guère à un accord, on ne terminait pas la séance par un vote. Un des membres du comité, Dandré (d'humeur médisante, il est vrai), avouait à Mallet du Pan ^ue ses collègues « n'avaient jamais eu aucun plan, qu'ils vivaient du jour à la journée et de motions en motions ». Mirabeau, admis à une séance du comité, le 4 juin 1790, écrit à La Marck : « Je leur montrai, ce qui est très vrai, qu'ils n'ont ni dans la tête ni dans l'âme aucun élément de sociabilité... Il n'y a rien à faire avec ces roquets, qu'à les laisser japper d'une manière discordante. » En faisant la part du dépit de Mirabeau éconduit, il faut retenir ce fait que les Constitutionnels sont menés par la Révolution. C'est le caractère de leur éloquence, avant la fuite à Yarennes ; ils ne disent que ce que pense la grande majorité de la nation, ils commentent et expliquent à la tribune les cabiers de 89, dont eux seuls semblent comprendre et interpréter autbentiquement l'esprit. L'âme de la France libérale, non trompée encore par son roi, vibre dans leurs discours et donne à leur éloquence un caractère unique de candeur, d'enthousiasme, et de nette raison éclairée et échauffée par la foi civique.

CÏÏAPITEE II.

Nous rencontrons d'abord, parmi les orateurs du parti constitutionnel, tout un groupe de légistes qui furent l'honneur et la force de l'Assemblée constituante, quoique diversement éloquents.

Au premier rang de ces légistes, brille Thouret, avocat au parlement de Normandie, procureur syndic de l'as-

semblée de sa province, député du Tiers du bailliage de Eouen. Dans cette assemblée, il est un des rares orateurs qui aient réussi à la fois au barreau et à la tribune, et qui aient obtenu cette double gloire qui échappa, par exemple, à Target et à Bergasse. C'est à Pont-Lévêque, puis à Rouen, qu^il avait jusqu'alors vécu; mais sa réputation s'était étendue bien au delà. Outre ses ouvrages de droit, on connaissait ses brochures politiques, son Mémoire présenté au roi par les avocats du parlement de Normiandie (1788), où il demandait le doublement du Tiers et la délibération par tête, son Avis aux bons Normands, sa Réponse du vrai patriote. Dans ces feuilles légères, toute la théorie du gouvernement représentatif était exposée en un style 'fort et frappant, digne de Siéyès. Thouret rédigea le cahier du Tiers état du bailliage de Eouen, qui l'envoya aux Etats généraux.

Formaliste entre les formalistes, l'avocat normand fut d'abord gêné, hésitant, contrariant. L'irrégularité des procédures politiques le choqua, et il se prêta mal au mouvement spontané de la Eévolution. Il s'opposa, en légiste, à la constitution des communes en assemblée nationale, objecta à Siéyès des arguments de jurisconsulte, et ferma d'abord son cœur à la grande inspiration populaire qui animait déjà les patriotes. Après la réunion des ordres, les privilégiés, le croyant avec eux, contribuèrent à le nommer président contre Siéyès. La gauche murmura, et Thouret parut comprendre subitement son erreur. Il démissionna le 3 août et prononça ces paroles pleines de dignité :

« C'est en sentant tout le prix de l'honneur que vous m'avez déféré, et qui ne pourrait pas ni'être ravi, que j'ai le courage de me refuser à la jouissance, quand, sous d'autres rapports, il eût peut-être été excusable de penser que le courage était d'accepter. J'aurai encore assez de force en cet instant, je prendrai assez sur moi-même pour sacrifier aux majestueux intérêts de votre séance des détails dont l'objet me serait personnel. Je sens bien

LES LEGISTES : THOURET. 383

que l'individu doit disparaître, où les soins de la cause publique ont seuls le droit de se montrer et de dominer. Qu'il me soit seulement permis de dire que je suis capable et digne de faire à cette grande cause tous les sacrifices à la fois, et que c'est à ce double titre que je viens vous prier de recevoir mes remerciements et ma démission. »

Ce malentendu cessa bientôt. Le 15 septembre, Thouret fut nommé membre du second Comité de Constitution, et le 29 septembre il présenta au nom de ce comité le rapport le plus important qui ait jamais été présenté dans nos assemblées. Toute l'organisation de notre France contemporaine est dessinée à grands traits dans cet écrit remarquable par l'ampleur et la précision du style. En voici le début:

« Le travail que votre nouveau comité a l'Konneur de vous soumettre tient par un double rapport à deux grandes parties de la Constitution.

« D'une part, vous organisez le gouvernement représentatif, le seul qui convienne à un peuple libre; mais sa justice et sa stabilité dépendent de l'établissement de l'égalité proportionnelle dans la représentation et d'un ordre fixe et simple dans les élections.

a D'autre part, vous voulez fonder un nouveau système d'administration municipale et provinciale. Cette administration, également représentative, exige de même et la représentation proportionnelle et un ordre pour les élections.

« Cette similitude entre les deux objets établit par la nature de la cbose même l'importance de fonder sur des bases communes le double édifice de la représentation nationale et de l'administration municipale et provinciale.

« Cette vérité, si propre tout à la fois à affermir les différentes parties de la Constitution en les liant l'une à l'autre, et à faciliter pour toujours l'exécution en la simplifiant, est la première qui nous a frap-

pés. En suivant le fil qu'elle présente, nous sommes arrivés à la conviction que l'organisation de chaque district du royaume doit être constituée de manière qu'elle serve en même temps et à la formation du Corps législatif et à celle des diverse classes d'assemblées administratives.

« C'est ainsi que d'un ressort commun partiront tous les mouvements du corps politique: par là, la conservation de ce ressort unique sera d'autant plus clière au peuple, qu'en le perdant, il perdrait tous les avantages de sa constitution; par là s'a destruction deviendrait inévitable.

« Le Comité a pensé que les bases de la représentation

doivent être, autant qu'il est possible, en raison compo-

^ sée du territoire, de la population et des contributions. »

Tbouret passe en revue ces trois bases et propose la création de 80 départements. Toute son organisation électorale repose sur les assemblées primaires. « C'est sur la même base, c'est-à-dire sur la même assise des assemblées primaires, qu'il s'agit d'élever un second édifice politique, qui est la constitution municipale. » Le grand levier de la Révolution a été l'organisation des municipalités: à Thouret revient l'honneur d'avoir le premier formulé la nécessité de fortifier la commune. « Combien de municipalités, dans les campagnes, ne sont pas à la merci des seigneurs ou des curés, ou de quelques notables? Combien, dans les petites villes, ne sont pas dominées par le crédit des principaux citadins ? X'attendons rien de ces administrations trop faibles povir se conserver indépendantes: l'unique moyen d'émanciper l'autorité municipale est de la distribuer en plus grandes masses, et de rendre les corps qui en seront dépositaires plus éclairés et plus puissants, en les rendant moins nombreux. Alors ils pourraient devenir utiles, sous une infinité d'autres rapports publics, soit pour la police, soit pour l'administration de l'impôt, soit pour l'inspection ot l'emploi de la garde nationale, et milice intérieure,

puisqu'elles offriraient en chaque district d'une certaine étendue des centres de pouvoir unique et de régime uniforme. »

Thouret disait en terminant:

« Le Comité a cru devoir se borner aujourd'hui à vous présenter ces points fondamentaux de son travail ; pressé par votre juste empressement à vous occuper de cette importante matière, il s'est hâté de vous soumettre ses premières vues, et il doit attendre le jugement que vous en devez porter, afin de ne pas continuer peut-être inutilement à bâtir sur des bases que votre approbation n'a pas consolidées. »

La discussion de ce rapport fut ajournée, mais l'esprit en fut accueilli. Capital au point de vue politique, il n'est pas moins important pour l'histoire littéraire. Thouret y donne un premier et excellent modèle de ce qu'on pourrait appeler Yéloquence d'affaires à la tribune: ni trop sec, ni trop fleuri, son style exprime des idées de raison et d'expérience de manière à toucher, en même temps que l'esprit, le cœur de ses auditeurs, à émouvoir sans déclamation les passions généreuses, à persuader en convainquant. La matière est abstraite: questions de statistique, de jurisprudence, de géographie, ce qu'il y aurait de plus ingrat dans une bouche médiocre, voilà ce que Thouret anime de son éloquence, non par des artifices oratoires, mais en montrant sans cesse que ces questions sont vitales pour la France. Dans les discussions les plus techniques, on ne perd jamais de vue, avec un tel guide, le rapport qui unit le plus petit détail à l'objet principal, qui est la Révolution française. Un souffle de patriotisme mêlé à un art savant donne la vie et l'intérêt à tous les discours et à tous les rapports du grand légiste. î^ous savons par Montlosier qu'il n'improvisait jamais : de si graves arguments ne pouvaient être confiés au hasard de la parole et de l'occasion.Mais on oubliait, on ne voyait plus le cahier que Thouret tenait à la main: son style avait toutes les qua-

lités que donne l'heure présente, et sa diction reflétait les émotions et les sentiments actuels de ses auditeurs.

Orateur admirable, auditoire plus admirable encore! On n'en vit jamais de plu^ sérieux, de plus instruit, de plus intelligent. Ces débats sévères sur l'établissement de la Constitution, sur l'organisation, sur tout le détail du nouvel ordre de. choses ne lassèrent jamais la patience des Constituants. La trame serrée du raisonnement de Thouret, qu'à la lecture nous ne suivons qu'avec un redoublement d'attention, ne paraît pas avoir fatigué un instant l'esprit des contemporains. Ils écoutaient avec gravité et comprenaient sans efforts. Dans les longs débats sur la magistrature, parfois, il faut l'avouer, notre curiosité s'émousse, et, pour excuser notre paresse d'esprit, nous nous disons que cette argumentation un peu sévère devait être lue au milieu du bruit des conversations, — et tout à coup, aux passages les plus arides, les journaux enregistrent une longue salve d'applaudissements. C'est que, dans cet âge d'or du régime parlementaire, on savait écouter, sans l'appât d'une curiosité frivole. On savait, dans une Assemblée où personne n'avait à espérer d'être ministre ou à craindre de ne plus l'être, on savait goûter les joies désintéressées de la raison satisfaite. Dans ces débats importants, le patriotisme eût soutenu l'attention si elle avait faibli; mais elle ne faiblissait pas. Si l'orateur tardait à tenir ses promesses, on lui faisait crédit. On pardonnait un long discours en faveur d'une seule vérité, même noyée dans l'expression. Je parle toujours des discussions d'affaires. Les jours consacrés à la politique actuelle, aux incidents personnels, ces jours-là, l'Assemblée devenait impatiente, nerveuse, houleuse, tout comme nos assemblées contemporaines. Elle ne passait rien aux orateurs. Elle les huait ou leur fermait la bouche. Mais ce n'est pas sur ces séances trop célèbres qu'il faut juger la Constituante: c'est dans la discussion de son ordre du jour ordinaire, c'est dans les séances d'aff'aires dont les historiens ne

parlent pas, qu'il faut la regarder et l'étudier. C'est alors qu'elle est grande, parfois sublime. On dirait un congrès de philosophes... Notre patrie actuelle est sortie de ces graves débats.

Ses vrais titres de gloire, la Constituante les doit donc aux hommes comme Thouret qui, dans les Comités, travaillèrent silencieusement à la reconstitution du pays, et qui, à la tribune, surent exposer leurs travaux dans une forme éloquente. Suivre Thouret dans sa carrière oratoire, ce serait refaire l'histoire des grandes fondations de la Constituante. Rappelons seulement ses deux plus éclatants succès: son discours sur les biens du clergé et son discours sur le jury.

]S"ous avons vu, dans notre étude sur l'abbé Maury, comment Thouret établit victorieusement les vrais principes sur le droit de propriété des corps (1). Maury ne put entamer ce raisonnement solide, et la réplique de Thouret (rjO octobre 1789) acheva la défaite de l'abbé. Nous avons cité l'exorde dédaigneux de Thouret. Yoici le passage essentiel de cette courte et sévère réplique:

« M. l'abbé Maury m'a-t-il réfuté ? Je ne le pense pas. Si je suivais le plan qu'il a tracé, nous serions toujours hors de la question: il a posé en question ce qu'il lui incombait à prouver.

J'ai soutenu que la nation avait le droit de décréter que la propriété des biens du clergé appartient à l'Etat, qu'il était utile que ce décret fût porté. Qu'a dit M. l'abbé Maury contre ce droit ? Que la nation n'a pas le droit de violer la propriété: cela est imposant, mais ce n'est qu'un sophisme. Il prétend que je n'ai pas prononcé positivement contre la propriété du clergé; je me suis expliqué, et je m'explique nettement: le corps du clergé n'est pas propriétaire.

« J'ai distingué les corps et lesi individus; c'est là ce que M. Maury appelle de la métaphysique; mais je ne sais

(1) Cf. plus haut, p. 240.

si les corps moraux, qui n'ont qu'une existence idéale, peuvent être définis par d'autres mots que ceux qui leur sont propres... Ces corps n'existent pas par eux, mais par la loi, et la loi doit mesurer l'étendue dans laquelle elle leur donnera la communication des droits des individus. Tous les corps ne sont que des instruments fabriqués par la loi pour faire le plus grand bien possible. Que fait l'ouvrier lorsque son instrument ne lui convient plus? il le brise ou le modifie. Je n'en dirai pas davantage, parce que M. l'abbé Maury a rempli son discours d'idées incohérentes et nullement relatives à la question. »

Quelle force et quelle hauteur dans cette réponse méprisante ! Thouret, on le voit, prouva ce jour-là qu'il savait improviser, et que si, d'ordinaire, il écrit ses discours, c'est moins par impuissance oratoire que par scrupule de conscience.

Son autre triomphe oratoire se rapporte à la discussion sur le fonctionnement du jury. L'instruction criminelle devant le jury sera-t-elle écrite ou non F A cette question, l'avocat Tronchet, député de Paris, répondait négativement: « Je prétends, disait-il, que la procédure par écrit est une forme indispensable; sans cela vous donnez un brevet d'impunité aux faux témoins, car c'est dans leurs dépositions mômes que se trouve l'indice le plus sûr de leur scélératesse. Je citerai un exemple. Un homme était accusé par deux témoins d'un assassinat ; c'était, disaient-ils, à la faveur du clair de la lune qu'ils avaient vu commettre ce crime. L'accusé allait être condamné au supplice; on consulte l'almanach: il n'y avait pas de clair de lune ce jour-là. Retranchez les dépositions écrites, et dites-moi comment on aurait pu punir ces deux faux témoins ? Ce n'est pas là ce que nous avons répondu, auraient-ils dit (1). » Dans son amour du passé, Tronchet remonte jusqu'à la Bible: « Ne vous

(1) Moniteur. Séance du 2 avril 1791.

imaginez pas non plus que l'audition séparée des témoins n'offre point d'avantage. Cette forme sauva l'honneur de Suzanne : les vieillards furent entendus séparément, se contredirent, et elle fut reconnue innocente. »

La réponse de Thouret à cette argumentation surannée fut un chef-d'œuvre de dialectique et de style. Il démontra deux points: d'abord, qiie l'institution du jury est moralement impossible avec les lenteurs de la procédure écrite; en second lieu, qu'il faut des juges et non des» jurés pour juger d'après les formes judiciaires, d'après les preuves écrites; car, quand les jjreuves sont écrites, la conviction morale est détruite ou corrompue.

Sur ce second point, qui est une question de haii;.e philosophie, Thouret déploie toute son éloquence:

«.( lia conviction du juré, voilà la loi que le juré doit suivre. On redoutera l'indépendance des jurés; mais la compensation de cette indépendance se trouve partout dans leur institution; ils voient et entendent les témoins, l'accusé, les témoins et l'accusé. A mesure que les débats s'animent, les jurés s'imprègnent de la conviction par tous les sens; c'est là la conA^iction humaine dans toute sa pureté, dans sa sincérité naturelle. La conviction morale subjugue tout, quand elle est ressentie; elle ne peut être ni commandée ni inspirée; c'est le véritable crite^riuvi de la vérité humaine. (Une grande partie de V Assemblée applaudit.)...

« M. Tronchet soutient que l'écriture des preuves ne nuira pas à la conviction morale, qu'elle réunit les deux avantages, que sans elle on n'en a qu'un. Nous avons déjà reconnu l'impossibilité de l'écriture des preuves en présence des jurés. Nous avons prouvé qu'avec l'écriture l'institution des jurés n'aurait pas même un avantage, puisque l'écriture serait la perte de cette institution. Mais nous avons pensé qu'en supposant la possibilité d'écrire les preuves, la conviction morale ne serait pas garantie. Yoici nos raisons. Les preuves légales qui n'étaient pas Teconnues par les lois se sont établies, parce que la dif-

ficulté de tirer un résultat obligeait à se faire des règles de convention. Les preuves écrites donnent lieu à de nombreuses considérations; les juges préféreront les considérations des clioses écrites à la conviction morale, dans la crainte que leurs jugements ne soient attaqués: ils seront placés entre leur honneur -et leur conscience. Il faudra avec les preuves écrites que l'un des jurés examine ces preuves et en rende compte, il faudra que les autres écoutent. Ainsi voilà un rapporteur, voilà déjà les jurés transformés en une véritable séance de tournelle. Obligés de s'accorder presque à l'unanimité SUT le résultat des procès, la vérité sera mise au hasard du plus ou moins de justesse dans l'appréciation de choses écrites. Des écritures entre les mains des jurés seront une source intarissable de tiraillements, de querelles. La procédure écrite est, pour des hommes qui n'apportent avec eux que les connaissances de la vie privée, ce que sont des armes dangereuses entre des mains qui n'en connaissent pas l'usage. Les jurés aimeront souvent plutôt douter de la justesse de leur conviction que de s'exposer à la flétrissure d'un jugement qui serait attaqué, parce que les preuves resteraient. »

Quant à l'objection tirée de l'anecdote du faux clair die lune, il s'en moque en ces termes: « Il a cité pour exemple les deux témoins qui avaient déposé avoir vu assassiner un homme au clair de la lune ; la fausseté de leur déposition fut constatée par un almanach. Eh bien î je dis que quand leur témoignage n'aurait point été rédigé par écrit, la fausseté en aurait été aussi facilement constatée et tout de même par un almanach. »

Néanmoins^, Thouret et le Comité acceptèreni une transaction qui consistait à « faire écrire les dépositions en présence d'un magistrat, et à faire ensuite, devant le jury de jugement, le débat r^e vive voix, sans écrit, après lecture publique des dépositions ». L'Assemblée vota cette rédaction.

Ce monarchiste était si ferme sur les principes libéraux

LKS LEGISTES : TIIOURET 391

que, dans son rapport du 28 mars 1791, il donna au roi, malgré les cris de la droite, le titre de fonctionnaire public. Eien ne pouvait intimider son solide bon sens. Les sopbismes mêmes qui décidèrent le vote fatal sur l'éligibilité des députés sortants ne l'empêchèrent pas .d'attaquer • cette motion dans quatre séances consécutives. Mais la passion et le point d'honneur furent plus forts que l'évidence.

Thouret fut le dernier président de la Constituante : il recevait cet honneur pour la quatrième fois.

Il passa les années 1792 et 1793 à s'occuper de l'éducation de ses fils ; il composa pour eux des grammaires grecque, latine et française, des traités de philosophie, des tableaux chronologiques d'histoires ancienne et moderne (1). Arrêté, il continua ses travaux en prison. Il fut guillotiné en 1794.

En 1800, Beugnot, préfet de la Seine-Inférieure, fit son éloge dans un discours public et l'appela « orateur sans écart, métaphysicien sans obscurité, érudit sans pesanteur, et homme d'Etat sans système ». Ce jugement, beaucoup trop spirituel, est surtout injuste en ce qu'il transforme Thouret en un homme à la mode de 1800, c'est-à-dire prêt à servir tous les gouvernements. Non, Thouret n'était pas un homme d'Etat sans système. S'il s'est trompé en croyant à la possibilité de la monarchie parlementaire, il s'est trompé loyalement, en homme profondément convaincu. Cette conviction éclate dans son éloquence; à tant d'années de distance elle nous touche encore et nous émeut. Dialecticien pressant et subtil, orateur toujours écouté, légiste et philosophe éminent, Thouret brille sans tache parmi les hommes de 1789 : il est peut-être la gloire la plus pure de l'Assemblée constituante. En tout cas, à notre point

(1) Biographie des Contemporains. — L'article (non signé) relatif à Thouret est particulièrement remarquable : l'auteur (ce ne peut être Arnault) dit avoir constamment vécu dans l'intimité de Thouret.

de vue spécial, on trouve en lui un don que plus d'un orateur de son temps pourrait lui envier, et qu'il doit à l'unité de sa vie et de sa pensée : il a un style.

Page 1