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CHAPITRE III

Le Chapelier fut une des sommités du parti constitutionnel et, parmi les orateurs de second ordre, il doit être mis dans un rang honorable. Né à Eennes en 1754, fils d'un avocat, avocat distingué lui-même, il est un des légistes de l'Assemblée, un des rédacteurs de la Constitution, un des rapporteurs les plus écoutés.

Il avait, dans sa ville natale, « une grande réputation pour sa dignité, son éloquence, sa grâce; il s'était aussi fait remarquer par des satires piquantes qu'il lançait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion (1) ». Il aimait le jeu et les femmes, et s'habillait avec recherche. « Esclave des modes dans ses habillements, sa parure était toujours élégante et recherchée, ce qui l'avait fait nommer à Rennes le modèle des beaux; il était toujours bien frisé et bien poudré, et on ne l'a jamais vu sans avoir six ou sept bagues à ses doigts ; il n'était pas moins fastueux dans l'ornement de sa maison, et quoique son ameublement fût cher, il le changeait chaque fois que la mode variait (2). »

Cette prétention faisait un contraste plaisant avec la vulgarité de sa figure; teint jaune, nez fureteur, bouche cynique, air de procureur. Mais son front, largement découvert, annonçait l'intelligence, et on eût oublié ses

(1) 'Recueil d'anecdotes, p. 393.

(2) Ihid.

défauts physiques, si son regard n'eût été perpétuellement caché derrière une paire de lunettes (1).

L'homme valait mieux que la mine ; énergique, obstiné, il fut patriote avant la Eévolution. Dans la lutte du gouvernement et des Parlements, il se prononça avec hardiesse contre le ministère. En 1788, il se présente, à la fête des avocats de Rennes qui l'ont nommé doyen, devant le Parlement de Bretagne et prononce un discours plein de mesure et de force, où vit le même esprit ^ de liberté qui éclatait alors en Dauphiné. « Permetteznous, Messieurs, dit-il, de déposer dans votre sein les protestations de notre inviolable attachement aux lois et à leurs ministres essentiels; notre devoir comme notre gloire est de ne jamais détacher notre sort de celui des magistrats auxquels nous nous faisons honneur d'être inséparablement unis pour le bien commun. » Et il déposa une protestation des avocats, dont il était sans doute l'auteur, et qui débute ainsi : « L'ordre des avocats, partageant avec tous les citoyens l'étonnement et les alarmes que fait naître l'annonce de coups d'autorité, destructifs des lois constitutionnelles de la province et des principes les plus sacrés, regarde en ce moment comme un devoir de déposer dans le sein de la cour la protestation solennelle de son attachement aux maximes sur lesquelles reposent l'ordre et le bonheur public (2). »

Député du Tiers de la sénéchaussée de E/cnnes, il arriva à Yersailles avec une réputation d'audace et d'habileté, et il fut presque aussitôt un des orateurs dont les paroles répondirent le mieux aux sentiments de la moyenne des constituants. Cette assemblée à l'esprit formaliste et au cœur patriote crut se reconnaître en Le Chapelier (8): elle le plaça dans son Comité de Consti-

(1) Becueil d'anecdotes.

(2) Moniteur, introduction.

(3) M™e Roland l'appelle: <( L'exact [Le] Chapelier, clair et méthodique, mais souvent à côté du principe ». (Lettre à Bancal, 7 mars 1791.)

tution et l'éleva à la présidence le 3 août 1789; c'est ainsi qu'il eut l'honneur de diriger les débats de l'Assemblée dans la nuit du 4 août (1). Le 5 octobre, quand Mounier quitta le fauteuil, il le remplaça provisoirement. Enfin « sa présidence fut remarquable en ce qu'il saisit l'occasion de s'arroger le premier la prééminence sur le roi ». Jusqu'au voyage de Yarennes, il vota toujours de la manière la plus libérale. Le premier, il demanda la garantie de la dette publique; il s'opposa à la violation du secret des lettres; il provoqua l'institution de la garde nationale (13 juillet 1789); il contribua à la loi sur les successions, la loi révolutionnaire par excellence; il demanda que la nomination des juges émanât du peuple; enfin il est l'auteur et le rapporteur de la loi du 28 juillet 1791 sur la propriété littéraire. En même temps, il développait ses idées politiques dans la Bibliothèque de rhomme public publiée par Condorcet (2).

Cet homme si occupé était célèbre à l'Assemblée par sa paresse, qui n'avait d'égale que sa merveilleuse facilité. L'une aidant l'autre, il improvisait tous ses discours, (f Le Chapelier, dit Montlosier, peut être mis au premier rang de nos improvisateurs: tant qu'il a eu un peu la disposition de lui-même, il n'a cédé en talent à qui qiT? ce soit, pas même à Mirabeau (3). » Ce jugement d'un adversaire politique est considérable. Mais Montlosier avait ses prédilections passionnées, que ne ratifiait pas toujours l'opinion publique. Son admiration pour 1 "éloquence de l'avocat breton n'a pas d'écho dans les autres Mémoires du t-emps.

(1) Thibaudeau, qui assistait à cette fameuse séance, décrit en ces termes l'attitude de Le Chapelier: « Le tiers état ébahi, transporté, n'avait qu'à tendre les mains pour recevoir. Le Chapelier, président, semblait dire: « Messieurs, y pensez-vous? prenez garde à ce que vous faites! vous le voulez? soyez les bienvenus! donnez, donnez, nous acceptons de grand cœur vos offrandes. » (Biographie et Mémoires, p. 95.)

(2) 28 vol. in-8, 1791-1792.

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