INTRODUCTION
CONNiVISSANCES SUPPOSÉES CHEZ LE LECTEUR LE TEXTE DES DISCOURS
Si personne n'a encore ^entrepris d'étudier avec méthode l'éloquence parlementaire pendant la Révolution, si on tente aujourd'hui pour la première fois d'écrire ce chapitre de notre histoire littéraire, ce n'est pas que le sujet soit ingrat, car les chefs-d'œuvre abondent, ou étranger aux préoccupations présentes, car les questions débattues dans les assemblées révolutionnaires demeurent actuelles. C'est plutôt que la matière semblait brûlante encore, et qu'on ne croyait pas possible de juger, au point de vue littéraire, une éloquence dont les passions étaient les nôtres. Aujourd'hui, après un siècle écoulé (et même plus d'un siècle), ne peut-on lire d'un esprit critique les discours des Constituants et des Conventionnels ? Ce n'est pas le temps seul qui nous a rendus impartiaux, c'est aussi, c'est plutôt, hélas I l'oubli (1). A force d'être négligée comme dangereuse, cette glorieuse page de notre littérature s'est effacée, a disparu. Quelques noms éclatants surnagent seuls dans notre
(1) Cependant on lit dans la Quinzaine littéraire du 8 février 1818 cette protestation isolée contre l'injustice de l'opinion à l'égard, des orateurs constituants : <( Dès lors la France n'eut plus rien à envier à la Grèce et à Rome; elle put nommer avec le même orgueil ses orateurs politiques, et les noms de Mirabeau, Maury, Cazalès, Thouret, Barnave, et quelques autres non moins célèbres, peuvent figurer à côté de ceux des Pisistrate, des Périclès, des DémostJiène, etc. »
mémoire; mais où sont les œuvres? La prudence et la peur les ont relégué-es, pendant la Restauration, dans leurs poudreux in-folios, qui les tiennent enfouies et les gardent. Il est vraiment temps d'exliumer et de faire revivre, je ne dis pas Mirabeau, dont la gloire n'a jamais pâli, mais Barnave, mais Cazalès, en attendant Robespierre, Tergniaud, Danton et Saint-Just : ce sont nos Démosthène et nos Cicéron à nous, ou, si cette comparaison choque, ce sont nos Pitt, nos Shéridan et nos Fox.
Nous ne les jugerons pas cependant d'après la méthode classique: il s'agit avant tout de les faire connaître, puisqu'on les a oubliés, du moins comme orateurs. C'est par de nombreux extraits de leurs discours, par l'exposition de leur conduite et de leurs idées politiques que nous essaierons d'expliquer leur éloquence.
Dans ce volume, consacré à la Constituante, on ne retrouvera pa,s quiconque a parlé à la tribune de cette assemblée, mais ceux-là seulement qui nous ont paru dignes du titre d'orateurs. On remarquera peut-être une certaine disproportion entre les biographies: nous n'avons pas voulu rappeler ce qui se trouve partout et répéter des détails trop célèbres. î^ous supposons que le lecteur possède les éléments de l'histoire de la Révolution, et nous lui prêtons aussi, comme nous allons l'indiquer, la connaissance de certains antécédents déjà exposés dans des livres bien connus.
Si on est tenté de croire que nous avons exagéré à plaisir la nouveauté de notre sujet, qu'on se pose cette question: que sait-on, au sortir du collège, sur l'éloquence révolutionnaire ? que sait un homme du monde sur les orateurs de la Constituante, de la Législative et de la Convention? Il a étudié l'histoire de France dans
un maimel classique, et le cours du professeur n'a guère développé ce manuel. Il n'ignore pas que de nombreux orateurs ont parlé, que leur parole a été passionnée, tragique, violente, non sans enflure ni sans mauvais goût. Quelques apostrophes célèbres de Danton, quelques mots concis de Siéyès lui reviennent à la mémoire. On lui a dit que Mirabeau fut un grand orateur, et il se figure une parole orageuse, troublée et troublante, parfois pénible et obscure, propre surtout aux apostrophes virulentes, aux réponses foudroyantes. On lui a parlé des bonnes intentions, de la vertu et des malheurs des Girondins, et on lui a dit qu'ils étaient éloquents; mais il ne connaît pas leur discours, et il peut se demander si les héros du poème en prose de Lamartine ne doivent pas leur réputation décorateurs encore plus à leurs infortunes qu'à leur mérite personnel. De Robespierre, il se rappelle une figure froide, hypocrite, odieuse, et il conjecture une éloquence à l'avenant. C'est à peu près tout ce qu'il sait au sortir du collège sur l'éloquence révolutionnaire. Quant à y voir un genre littéraire comparable à l'éloquence classique, à l'éloquence d'un Démosthène, d'un Cicéron ou d'un Bossuet, il nV a pas songé. Y-ergniaud et Robespierre n'ont jamais figuré sur le programme d'aucun baccalauréat, et telle est l'influence des études classiques sur les esprits les plus libres, qu'il faut un effort, une audace d'imagination pour prêter à ces hommes farouches les qualités des vrais orateurs, et supposer qu'ils puissent un jour figurer, à titre de modèles, dans un traité de rhétorique.
Peut-être, cependant, pour peu qu'il ait l'esprit curieux, aura-t-il été séduit par la lecture de quelques fragments de cette éloquence révolutionnaire. Il veut en savoir davantage. Les noms des grands historiens de la Révolution sont connus de lui ; le voilà lisant d'abord le plus court, le plus abordable, je veux parler de Mignet. Dans son livre, l'histoire de l'Assemblée constituante, notamment, dont nous voulons nous occuper dans
ce volume, est tracée de main de maître, à la Tacite, et, ce qui intéresse davantage notre clierclieur, des portraits d'orateurs s'y rencontrent en assez grand nombre. Il est impossible d'oublier le portrait des deux célèbres contre-révolutionnaires Cazalès et Maury. Celui de Barnave s'impose à l'esprit et s'y grave. Quelques citations, choisies parmi les passages les plus nobles et les plus délicats des discours, coupent le récit d'après un art savant. La matière de cette grande éloquence nous apparaît aussi élevée que les motifs d'inspiration d'un Cicéron ou, dans Salluste, d'un César. On songe aux modèles classiques, à ce Conciones, appris par cœur au lycée. On est sûr qu'il y a là une véritable éloquence, et on commence à désirer de la connaître, ce qui prouve qu'on ne la connaît pas encore, et que le livre de Mignet ne suffit pas à notre dessein. L'ouvrage considérable de ïliiers va donner quelques aliments de plus à la curiosité, mais sans' la satisfaire. Ici, les citations sont nombreuses, mais courtes, et si l'historien est assez impartial, s'il n'est aveuglé par aucun des préjugés des écrivains hostiles à la Révolution, il y a chez lui, bien à son insu, des préoccupations de l'idéal classique, qui guident encore plus ses choix que le soin de la vérité, et les exigences d'un goût sévère et orthodoxe lui font éviter toutes les citations où les règles de la rhétorique traditionnelle paraissent trop ouvertement violées. Louis Blanc, préoccupé de soutenir une fhèse, néglige le point de vue littéraire, et ne nous donne aucune l'idée de l'art des orateurs de la Convention. Je me trompe: il nous initie indirectement à la lecture de leurs discours par son style même, style un peu suranné aujourd'hui, visiblement inspiré par l'étude de Rousseau, de ce Rousseau qui a été le grand maître de rhétorique de la Montagne. Quant à Michelet, il fait revivre à nos yeux toute l'éloquence révolutionnaire ; on voit l'orateur à la tribune: visage, geste, voix, tout y est. L'historien ne craint pas la réalité; l'expression triviale, pittoresque, inju-
rieuse, obscène même, ne l'eiïraie pas. En vérité, on croit assister aux séances, comme si on était caché dans cette loge du Journal logo graphique, d'où on pouvait tout entendre et tout voir sans être vu. C'est une résurrection, mais magique et, le livre fermé, le charme tombé, on se demande si on n'a pas été le jouet d'un artifice ou d'une illusion.
Alors le désir vient de remonter aux sources et d'aborder directement les textes. On se procure la collection du Moniteur ou le recueil de documents parlementaires publié par Bûchez et Roux, recueil si commode, si complet, et qui contient tant de pièces qu'on ne trouve que là. On approche enfin de la réalité; on va la saisir, et on la saisit en effet, en grande partie. Les volumes succèdent aux volumes, et, pour ne parler que de, l'Asseinblée constituante, on arrive en quelques semaines à en connaître toutes les délibérations. On a lu les séances orageuses tenues sous le coup de l'émotion populaire, et ces longs et beaux débats, vraiment parlementaires, où la Constitution fut discutée et votée. Il semble qu'on n'ait plus rien à savoir, et pourtant l'impression qui domine, après cette longue lecture, n'est-ce pas la fatigue, un certain malaise intellectuel, et, tranchons le mot, un véritable sentiment d'ennui ? On se sent comme déçu. On n'a pas retrouvé l'enthousiasme excité en soi par la lecture de Mignet, de Thiers et de Michelet. Ces discussions, qui semblaient trop courtes dans les historiens, sont trop longues dans le Moniteur. Ces discours, qu'on avait supposés si colorés, semblent ternes, froids, souvent secs et subtils. On ne comprend pas tout très bien, et la vraie source de l'ennui, c'est de ne pas comprendre.
Serait-ce que l'époque révolutionnaire, trop lointaine, n'a plus pour nous qu'un intérêt historique ? Non: les sujets de discussion sont les mêmes; on discute les mêmes grands intérêts sociaux que de nos jours. La différence est dans la forme. Ces orateurs ne parlent pas la même
langue que nous. Leur langue a vieilli, s'est obscurcie parfois; c'est la langue du temps. Xotre chercheur se voit donc obligé d'apprendre cette langue du temps, et d'étudier les autres manifestations littéraires de l'époque, notamment les cahiers électoraux, véritables bréviaires des Constituants, et les journaux, leurs con.seil- 1ers quotidiens. Il verra que la forme littéraire à la mode en 1789 est celle de Kousseau, de Montesquieu, des encyclopédistes, des économistes, des patriotes. iLa forme A^oltairienne n'est point imitée, parce qu'elle est inimitable; c'est la pensée qui s'exprime presque sans voile.
Aussitôt des études considérables se proposent à l'esprit: d'abord il faut lire Rousseau, tout Rousseau, mais surtout VEinile et le Contrat social. On devra se pénétrer de tous les procédés de style de Jean-Jacques, de son éloquence passionnée et colorée; on devra étudier la manière dont il met ses idées en scène, manière faite pour le peuple, ses apostrophes, ses nombreuses figures de rhétorique. Quelqu'un qui veut étudier l'éloquence révolutionnaire ne saurait trop pâlir sur Rousseau: V Emile et le Contrat ont été débités par tranches à la tribune des assemblées. Le même travail sera nécessaire pour Montesquieu, de qui procèdent les constitutionnels, les partisans du système parlementaire anglais et, en général, les Constituants. Quand on aura lu en outre l'Encyclopédie et les économistes, qu'on y aura ajouté les philosophes, comme d'Holbach, les gros volumes de Raynal, ce qui avait paru alors de Diderot (1) <?t l'œuvre si populaire de Mably, sera-ce tout? Il faudra connaître ce qu'était au xv!!!*" siècle cette presse dont la lecture assidue forme aujourd'hui et nos orateurs parlementaires et le public de nos orateurs. La presse ? Mais existait-il des journaux politiques avant 1789 ? Non,
(1) « Diderot est, suivant moi, l'Isocrate qui a présidé aux exercices de notre tribune », dit avec exagération, mais non sans quelque vérité, Charles Nodier, dans ses Souvenirs, épisodes et portraits, Paris, 1831, 2 v. in-8 (t. I, p. 117).
sans doute ; seulement on suppléait au journal par les feuilles volantes, les pamphlets (1); chaque incident politique était commenté par une nuée de brochures plus ou moins clandestines, dont les titres seuls rempliraient de gros volumes. Si le xix® siècle est le siècle des journaux, le xviii^ fut le siècle des brochures. C'était comme la monnaie des œuvres de Montesquieu, de Rousseau et des gros volumes de l'Encyclopédie. Oppasition et pouvoir s'y complaisaient. Le ministère avait des pamphlétaires à sa solde, et ces polémiques se répandaient dans toute la France, mais surtout dans les villes. Spirituelles ou bêtes, violentes ou malignes, elles ne lassaient jamais la curiosité populaire. C'est dans ces lectures que le public faisait, fit son éducation politique. C'est là que naquit la langue parlementaire, tour à tour pédante et vive, grossière et raffinée, souvent obscure pour nous, comme les idées mêmes de ces pamphlets, mais claire alors pour tous et adaptée à la disposition présente des esprits. Ajoutons que ces pamphlets affectent souvent la forme de discours, d'allocutions pittoresques: il s'y trouve parfois de la véritable éloquence, et celui qui s'y est plu, qui en connaît un grand nombre, n'est pas dépaysé quand il aborde la lecture du Moniteur. Il ne s'ennuie plus: il comprend.
Ces pamphlets ne rendront cependant pas compte du tour classique de certains discours, de ces souvenirs de la Grèce et de Rome, de cette raideur un peu emphatique qui caractérise plusieurs orateurs. Il faudra s'occuper d'une autre question, et se demander quelle a été l'éducation des hommes de la Révolution; les plus âgés furent élevés chez les Jésuites, qu'on expulsa en 1762, mais dont la méthode resta, et il faudra étudier cette piéthode qui est encore, pour la rhétorique, celle de* nos lycées. Là le Conciones est la Bible de l'élève; il fut
(1) Parfois ces brochures prenaient un caractère de périodicité, comme les Nouvelles ecclésiastiques, clandestines.
celle d'un Robespierre et d'un Saint-Just. Ce Conciones, on ne l'imite pas seulement à la tribune, on le cite ; on donne les noms de ses héros à ses adversaires et à ses amis ; on prend pour modèles un Scipion, un Fabius, un Canuléius; il semble en vérité que ces orateurs de Técole siègent et votent, surtout à la Convention. Mais notre curieux ne devra pas se contenter de cette vue un peu courte; il devra étudier tout le système de l'éducation au xviii^ siècle et remonter plus haut encore.
Il comprend maintenant ce qu'est la forme de ces discours, il n'en est plus choqué; lecteur récent des grands écrivains du xtiii*^ siècle, des pamphlétaires, instruit des méthodes de rhétorique que l'on suivait dans les collèges, il n'est plus dépaysé à une séance de la Constituante ou de la Convention, et quand, de l'étude de la forme, il voudra passer à celle du fond et se demander où les orateurs ont pris les idées qu'ils expriment, la réponse à cette question se trouvera dans le même Montesquieu, dans le même Rousseau. Toute la manière de l'éloquence révolutionnaire est là. « La Révolution, a-t-on dit souvent, était faite dans les esprits avant d'être commencée dans les actes. »
Sera-ce tout? Les études préalables seront-elles enfin terminées ? La personne de bonne volonté et de moyenne culture que nous supposons pourra-t-elle enfin apprécier les discours mêmes des orateurs de la Révolution P II s'en faudra de beaucoup, et l'étude la plus considérable restera encore à entreprendre. On en sentira soi-même le besoin, et voici comment.
Dès les premières séances des Etats généraux, alors que s'engage la fameuse discussion sur la vérification des pouvoirs, d'où est sortie la Révolution, on est surpris de voir que les députés discutent sinon avec méthode, du moins avec une certaine expérience des choses parlementaires, et comme si ce n'était pas la première fois qu'ils assistassent à des délibérations semblables. Leur éloquence n'est pas celle qu'on attendrait d'hommes qui
n'ont jamais été députés politiques. Les formes dont ils se servent ont évidemment déjà été employées avant eux, et ils obéissent à une sorte de tradition. Existait' il donc, avant les Etats de 1789, des assemblées délibérantes, et y fi-t-il eu des écoles pratiques où l'on pût apprendre l'éloquence parlementaire ? Etait-ce, par exemple, l'Assemblée de notables ? Mais elle fut trop restreinte et trop éphémère pour instruire les hommes politiques du xviii® siècle. D'ailleurs, un petit nombre seulement des Constituants avaient fait partie de cette assemblée. En avaient-ils du moins lu les débats? Non, puisqu'on ne publiait que les procès-verbaux des séances officielles et plénières, et que ces séances étaient trop souvent remplies par un monologue du roi ou d'un ministre. C'est dans leurs bureaux que les notables discutaient, prononçaient des discours, mais à huis-clos et sans publicité; on ne connut alors de leur éloquence que ce qui transpira dans le public, et nous n'en connaissons aujourd'hui que quelques traits rapportés par Hardy et par le continuateur de Bachaumont: ainsi nous possédons les protestations écrites des bureaux contre les assertions mensongères de Calonne, qui avait publiquement aflfîrmé être d'accord avec les notables sur tous les points essentiels. Les notables parurent très énergiques, très patriotes, et parlèrent, dit-on, avec une fermeté que la composition de cette assemblée ne faisait nullement prévoir. On peut donc dire que certaines qualités de l'éloquence des Constituants, l'énergie, la constance, l'imperturbabilité, se montraient déjà dans les délibérations des notables. Leur seconde assemblée, en agitant la question brûlante de savoir dans quelle forme les Etats seraient convoqués, effleura d'avance plusieurs des grands motifs de l'éloquence révolutionnaire.
D'autres modèles oratoires furent donnés par les Parlements, dont on connaît le rôle politique. Leurs remontrances, répandues partout et lues avidement, sont d'un style noble et élevé, qui, à coup sûr, mit à la mode la
gravité et la dignité dans l'éloquence. Citons seulement deux de ces morceaux oratoires publiés à la veille de la Révolution. Quand le duc d'Orléans et deux conseillers furent arrêtés, le Parlement de Paris s'exprima ainsi dans sa remontrance du 8 décembre 1787:
« ...Le dernier de vos sujets n'est pas moins intéressé au succès de nos réclamations que le premier prince de votre sang. Oui, Sire, non seulement un prince de votre sang, mais tout Français puni par Votre Majesté, et surtout puni sans être entendu, devient nécessairement le sujet de l'alarme publique. La liaison de ces idées n'est pas l'ouvrage de votre Parlement : elle est celui de la nature, elle est le cri de la raison, elle est le principe des plus saintes lois, de ces lois qui sont gravées dans toutes les consciences, qui s'élèvent dans la vôtre, et nous assurent l'approbation intime de Votre Majesté; de ces lois qui ne séparent point, dans les vues d'ordre public, la liberté des citoyens avec l'autorité du prince, et placent la sûreté personnelle à la tête de toutes les propriétés; de ces lois enfin que de fidèles ministres n'oseraient pas combattre, parce qu'on ne peut les violer, suivant les magnifiques expressions de M. Bossuet, sans ébranler les fondements de la terre et préparer la. chute des empires. La cause de M. le duc d'Orléans et des deux magistrats est donc, sans nous, par la seule force de ces principes, la cause du trône, dont la justice est l'unique fondement, et de la nation, qui ne peut être heureuse que par la justice... »
Et, le 11 avril 1788, le Parlement fait en ces termes l'apologie du droit d'enregistrement:
(( Le greffe de votre Parlement, Sire, est un dépôt inviolable. C'est là que se conservent les titres de vos sujets, et ceux même de Votre Majesté. Si l'autorité absolue pouvait en disposer, que deviendraient, dans un moment de crise ou d'erreur, ces monuments antiques qui d'âge en âge nous ont transmis les droits du trône et ceux des peuples ? Où retrouverait-on ces vérités natio-
nales qui doivent régler le zèle des magistrats? Arrachées de nos registres, elles se réfugieraient dans nos cœurs, sans doute, et la force ne pourrait les atteindre dans ce dernier asile. Mais les archives de la magistrature offrent l'exemple à côté du principe. On aime à retrouver, dans ces vastes recvieils, au-dessus de tout soupçon, les actes généreux qui consacrent la puissance des lois et la fidélité de leurs ministres. Nous y conservons avec soin les arrêts mémorables qui plus d'une fois ont affermi et rétabli sur le trône votre auguste race; les actes conservatoires des droits de la nation ne méritent pas moins et notre vigilance et l'immortalité. D'ailleurs, il est des règles positives, il est des droits particuliers dont les seuls titres sont les actes qui les renferment. Le pouvoir d'anéantir ces actes ne peut être avoué ni par la raison ni par la loi. La fortune publique, l'intérêt des familles en souffriraient également. Tout doit être inaltérable dans les registres d'un tribunal, jusqu'à ses erreurs. La loi permet qu'on les répare, mais les moyens n'en sont pas indifférents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître que la suppression arbitraire des minutes d'un greffe ressemblerait moins à la réparation d'une erreur, qu'à la violation d'un dépôt. »
Ces morceaux d'apparat frappèrent vivement les imaginations: on apprit à apporter, dans l'opposition la plus violente, de la tenue, de la bienséance et du sang-froid, et ces modèles ne furent perdus ni pour les assemblées d'électeurs, ni pour les Etats généraux eux-mêmes. Quant aux débats intérieurs des Parlements et aux discours que prononcèrent les conseillers dans des discussions souvent politiques, on ne les publiait pas. Les orateurs de la Constituante purent-ils se former, comme on l'a dit, à la lecture de ces discours ? Ils ne les connurent que par ouï-dire. Les Parlements ne furent une école d'éloquence que pour ceux de leurs membres qui devinrent députés, un Duport, un d'Eprémesnil.
La principale école des Constituants fut le barreau.
Les plus célèbres d'entre eux étaient avocats, comme Barnave, Thouret, Target, Bergasse, Eobespierre, et tant d'autres. Le lecteur devra donc avoir étudié l'histoire de l'éloquence judiciaire au xviii^ siècle, d'autant plus que les causes retentissantes de l'époque ont ou reçoivent un caractère politique.
Souvent aussi, les avocats se réunissaient périodiquement en des conférences où l'on ne traitait pas seulement des questions de droit, mais surtout des questions d'économie politique et de politique pure. Ainsi M. de Beaumez avait fondé et dirigeait à Arras une réunion semblable, qui était l'image abrégée d'une assemblée législative.
La France de l'ancien régime, éprise d'éloquence et de liberté, cliercbait par tous les moyens à tromper son désir. On parlait, on discourait partout, dans les salons, dans les cercles, dans les dîners, et surtout dans les académies. Nombreuses, influentes, honorées, ces sociétés littéraires pullulaient; il n'était p^s de province, pas de ville de quelque importance qui n'eût la sienne, avec séances publiques, concours, harangues, solennités, où la parole jouait le premier rôle. C'étaient autant de tribunes ouvertes à qui se sentait orateur; le bien dire s'y conservait, s'y développait avec un certain libéralisme politique. C'est ainsi que l'académie de Dijon avait donné à Rousseau l'occasion de se faire connaître. C'est ainsi que l'académie d'Arras offrit à Robespierre un auditoire devant lequel il satisfit et fixa son penchant à l'éloquence d^ apparat.
;La Tranc-Maçonnerie, très répandue en France au xviii® siècle, donna aussi à plus d'un Constituant futur l'occasion de s'exercer à la parole dans les assemblées générales de sa loge, et des questions politiques étaient plus d'une fois débattues dans ces réunions secrètes.
Et comment ce goût de la politique s'était-il conservé en France à travers tant de siècles de despotisme ? On devra, pour résoudre cette question, étudier le rôle des
LE tp:xte des discours. 13
Parlements, leur opposition politique et religieuse aux deux derniers siècles, leur prétention de remplacer les Etats généraux interrompus depuis 1614, le rôle, la politique et l'éloquence de ces Etats généraux depuis leur établissement; il s'agira, non pas de trouver parmi les orateurs du xv® et du xvi® siècle des prédécesseurs à Mirabeau, mais seulement de constater la continuité de l'esprit politique et la permanence, sous diverses formes, des habitudes oratoires. On saura de la sorte comment la France fut de tout temps une nation éprise de politique et de beau langage, et on s'expliquera mieux la soudaine éclosion d'éloquence politique à laquelle on assiste en 1789.
Je suppose donc que le lecteur a fait toutes ces études préparatoires, qu'il connaît tous les jnécédents de la question. Ce n'est qu'ainsi préparé qu'il peut aborder l'étude de l'œuvre oratoire de l'Assemblée constituante.
Mais où trouverons-nous cette œuvre oratoire ? Quel est le meilleur texte des discours? Je dis: le meilleur texte ; quant au vrai texte, quant à la reproduction littérale des improvisations, telles qu'elles sont tombées de la tribune, il faut, sauf pour les derniers mois de la Constituante, s'en passer. Il n'y avait alors ni journal officiel, ni compte rendu officiel in extenso. Quant au Moniteur ou Gazette nationale, cette feuille devait garder longtemps encore le caractère d'une entreprise privée. Où donc faut -il chercher le tableau le moins infidèle des débats ?
Disons tout de suite que le Moniteur est en somme le recueil le plus complet, le plus exact des discours prc^noncés à l'Assemblée constituante. Montlosier l'appelle le registre ofûeiel du temps, -et une épigramme des Actes des apôtres, où les journaux patriotes sont tournés
14 LE textp: des discours.
en dérision, compare en ces ternies le Moniteur à ses confrères:
Le Moniteur, à la marche pins lente, De l'Assemblée image très parlante (1).
Libéraux ou réactionnaires, les contemporains sont unanimes à louer la fidélité des comptes rendus publiés par ce journal (2), auquel Montlosier, Alexandre de Lameth, Bailly, Ferrières et les autres auteurs" de mémoires aiment à emprunter les fragments de discours qu'ils citent. La plupart des orateurs, notamment Mirabeau, remettaient, en descendant de la tribune, leur manuscrit au rédacteur du Moniteur présent à la séance. Quand Théodore de Lametb cherchait la preuve que Mirabeau avait altéré le texte de son discours sur le droit de paix et de guerre, pour l'envoyer aux départements, il se fit écrire par Hippolyte de Marcilly, rédacteur du Moniteur, l'attestation suivante : « Je renouvelle à M. Théodore de Lameth l'assurance que M. Mirabeau l'aîné nous a envoyé son discours, et que c'est sur le manuscrit qu'il nous a fourni qu'on l'a imprimé littéralement dans le Moniteur-, il est également vrai que M. de Mirabeau nous a envoyé directement sa réplique, imprimée aussi littéralement dans le Moniteur.
« Signé : Hippolyte dï: Marcilly. »
Paris, le 14 juin 1790.
Il est donc à peu près certain que tous les discours écrits étaient reproduits littéralement par le Moniteur. Quant aux discours improvisés, on analysait les moins remarquables, et on reproduisait les plus importants sur
(1) Actes des Apôtres, t. iv, p. 118.
(2) Nous parlons surtout ici du Moniteur des années 1790 et 1791. Nous parlerons, dans la suite de cet ouvrage, des comptes rendus que le Moniteur donna des séances de l'Assemblée législative et de la Convention nationale.
(les notes prises eu séance. Cette tâche était confiée à un habile journaliste, Maret, le futur duc de Bassano. Celuici, dès l'ouverture des Etats généraux, s'était installé à Versailles, suivant assidiiment les séances et prenant des notes pour son propre compte. De ces notes, il formait un bulletin qu'il lisait dans les cercles et dans les salons. Le succès de ce Bulletin manuscrit fut tel que Maret se décida à le transformer en un journal imprimé, qui parut à partir du 7 juillet 1789. Au commencement de 1790, Panckouke proposa à Maret de réunir son Bulletin au Moniteur. Maret y consentit (3 février 1790), à condition que le Bulletin conserverait son titre et s^associerait au journal sans y disparaître, et c'est à partir de cette date que commença le succès du Moniteur.
Arnault, dans ses intéressants Souvenirs d'un Sexagénaire, nous a tracé, en même temps qu'un portrait de ce diligent journaliste, un tableau curieux des difficultés que la presse avait alors à surmonter pour rendre compte des séances :
« Bien que la littérature, dit-il, les nouvelles et la politique fussent admises à remplir les longues colonnes de cette feuille, les discussions de l'Assemblée en occupaient toujours la plus grande partie. C'était ce qu'on y cherchait avant tout; comme cet article ne pouvait pas être traité avec trop de talent et de soin, c'est à Maret que la rédaction en était confiée. Personne ne s'en fût mieux tiré. Les peines qu'il prenait, les sacrifices qu'il s'imposait pour répondre à la confiance de l'éditeur, sont presque incroyables. Les journalistes n'avaient pas alors de places réservées, les meilleures appartenaient au premier qui s'y installait. Que faisait-il pour n'être devancé par personne ? Après avoir corrigé les épreuves du journal qui s'imprimait pendant la nuit, et donné quelques heures au sommeil, à la suite d'un repas fait à la hâte, il se rendait à la porte du manège oii l'Assemblée siégeait, pour y attendre, en tête de la file qui ne tardait pas à s'allonger, l'heure où s'ouvrirait cette porte
qui ne s'ouvrait qu'à dix heures. Bien plus, comme il lui était arrivé quelquefois d'être devancé par des gens qui avaient été réveillés avant lui par le même intérêt, il prenait souvent le parti, quand l'objet de la discussion était d'une importance majeure, de passer la nuit à cette porte devant laquelle il bivouaquait, couché sur la place que la fatigue ne lui permettait plus de garder debout.
« Cela dura jusqu'à ce que les députés chargés de la police de la salle, reconnaissant l'intérêt qu'ils avaient à faciliter le travail des journalistes, assignèrent une loge particulière au Moniteur (1). »
Mais, avant l'entrée de Maret au Moniteu,-, ce journal se bornait, le plus souvent, à de sèches analyses, et, d'ailleurs il ne paraissait que depuis le 24 novembre 1789 (2). Du 5 mai au 24 novembre, le public ne connut que très sommairement les travaux de l'Assemblée. Les comptes rendus avaient rarement la forme dramatique que Maret leur donna. On résumait un discours en quelques lignes et en style indirect, et on ne citait textuellement que quelques phrasesl, brillantes, inoubliables', comme certaines formules de Siéyès ou certaines apostrophes de Mirabeau.
Les joui'naux dont il faut surtout se servir, pour cette période, sont le Courrier de Provence, de Mirabeau, et le Point du jour, de Barère. Mais le Courrier de Provence est plus remarquable par les articles de fond qui expriment la politique de Mirabeau que par ses compte^f rendus des séances, où les rédacteurs genevois de ce journal ne mettent en lumière que les incidents favorables aux desseins de leur directeur. Quant au Point du jour de Ba-
(1) Arnault, L 214.
(2) En l'an IV, les éditeurs du Moniteur publièrent une sorte d'introduction où ils firent, avec les journaux de l'époque, une sorte de tête à ce journal. On y trouve des comptes rendus rétrospectifs des séances des Etats généraux et de la Constituante depuis le début de la Révolution jusqu'au 24 novembre 1789.
rère, sa grande réputation a été attestée par le peintre David: dans le tableau du Serinent d(w jeu de paume, à gauche du spectateur, un peu à l'écart du groupe des conjurés, un jeune homme écrit sur ses genoux ce qu'il entend, comme pour la postérité, et ce jeune homme est Barère. Cet éloge n'est pas immérité: un peu courts, un peu secs, ces comptes rendus sont, dans l'ensemble, les plus clairs, les plus intelligents, ceux qui font le mieux comprendre la suite des débats. Malheureusement, les discours n'y sont presque jamais reproduits en entier ou en détail (1).
Il y a aussi la feuille publiée successivement sous les titres d'Etats, d\4.sse7nhlâe nationale, de Journal des Etats généraux, par un habile journaliste. Le Hodey de Saultchevreuil. Plus détaillé parfois que le Point du jour et que le Courrier de Provence, ce journal présente souvent les débats sous une forme dramatique, quoique écourtée encore. C'est assurément là que les contemporains trouvèrent le plus de renseignements avant la fondation du Moniteur (2).
(1) Titre exact: u Le Point du jour ou résultat de ce qui s'est passé aux Etats généraux... (1789-1791)... par M. D***, député extraordinaire. — Paris, Cussac, 1790, 17 vol. in-8, dont un d'introduction. )) Bibl. nat., L. c 2/142.
(2) Bibl. nat., L c 2/135: « Etats, depuis le l^r juin jusqu'au 6 (tome 1er) (5^ i^ 1739 __ Assemblée nationale, tome II (Paris), Devaux et Gattey, 1789. — Journal des Etats généraux convoqués par Louis XVI, le 27 avril 1789... rédigé par M. Le Hodey de Saultchevreuil. Tomes III-XXXV, Paris, Devaux et Gattey, 1789-1791. » — Le tout en 35 vol. in-8 (paraissant d'abord trois fois par semaine). A partir du n" 21 (tome VI), l'auteur rompt a.vec son libraire, qui continue le journal, sous forme de concurrence, sous le même titre. (On trouvera un exemplaire de cette concurrence à la Bibl. nat., L c 2/141, in-8). A partir du tome IV, 1^ titre porte en plus: Aujourd'hui assemblée nationale permanente, et à partir du tome XX: ou Journal logographique. — • L'en-tête des n^» porte, à partir du n» 8 (tome I): Assemblée nationale; à partir du n» 8 (tome IV) : Assemblée nationale permanente; à partir du n*» 19 (tome XIX) : Assemblée nationale perma-
Au commencement de 1791 le journal de Le Hodey devint le Journal logo graphique, qu'un prospectus, publié à la fin de 1790, annonçait en ces termes. « On se bornera à répéter, avec la plus minutieuse att-ention, tout ce qui se dit et se passe, sans rien ajouter et sans rien omettre. Une phrase, un mot, un geste, un mouvement, rien, absolument rien, ne sera oublié. Ce sera le miroir le plus fidèle de l'Assemblée nationale. En lisant ce journal, les habitants les plus retirés de cette capitale, ceux des campagnes, des provinces, des frontières, ceux même des pays étranger^ seront, pour ainsi dire, présents aux séances de cet auguste sénat, comme s'ils y assistaient en personne. Ce journal paraîtra exactement tous les jours, à commencer du V^ janvier prochain (1791). On recevra, dans la matinée, le procès-verbal de la séance de la veille; celui des séances du soir sera joint à celui du lendemain. — Abonnement: 66 livres pour Paris, 78 livres pour les provinces (1) ».
Il ne parut que le 7 janvier 1791, sous ce titre: Assemblée nationale permanente, ou Journal logo graphique. Le premier numéro contient la fin de la séance du 5 janvier et la séance du 6 au matin.
Dès le 15 novembre 1790, les auteurs des procédés logographiques avaient obtenu de l'Assemblée une tribune pour expérimenter leur invention (2), qu'il ne faut pas confondre avec la sténographie. « Une vaste loge était pratiquée derrière le fauteuil du président, en face de la tribune des orateurs. De jeunes scribes, au
ncnte, ou Journal logographiquc. — Plusieurs numéros n'ont point d'intitulé ou portent seulement: Suite du... avec la date de la séance. ))
(1) Prospectus relié en tête du tome XIX du Journal des Etats. Exemplaire de la Bibl. nat.
(2) Pétition de M. Gruirault, citoyen de Bordeaux, qui semble avoir été le véritable inventeur de la logographie {Moniteur du 30 janvier 1792.) Il publia plus tard le Logotachygraphe, journal de la Convention nationale de France, 2 janvier — 10 mai 1793.
noanbre de quatorze ou de douze au moins (1), étaient rangés autour d'une table ronde. CKacun avait devant soi une provision de bandes longues et étroites de papier, divisées par des raies dans un même nombre de compaitiments, et portant cbacun un numéro d'ordre correspondant au rang des collaborateurs. Quelques mots de la première phrase du discours prononcé à la tribune étaient saisis par l'écrivain n° 1, qui, par un coup de coude ou tout autre signal, avertissait le n'' 2 de recueillir les mots suivants. Le n° 2, après avoir exécuté sa tâche, transmettait le signal à son camarade n° 3, qui prenait son contingent et avertissait le n'' 4; ainsi de suite jusqu'au n° 14 et dernier. Alors le n*" 1 remplissait la seconde ligne de la même bande de papier, et ses- camarades en faisaient autant. Les premières bandes étiquetées de 1 à 14 étant épuisées, on prenait les deuxièmes bandes, puis les troisièmes, jusqu'à ce que, l'improvisateur faisant place au lecteur d'un discours écrit, les écrivains logographes pussent se reposer d'uji travail assidu et qui exigeait une grande contention d'esprit.
« A mesure que les bandes se trouvaient remplies, on les passait à des copistes qui les mettaient aii net, en corrigeaient autant que possible les erreurs, et les livraient à l'impression. Si l'on eût connu alors le secret des presses mécaniques, on aurait pu, une heure aprèi' la séance, en distribuer la relation complète et fidèle. Mais ce double travail fait avec tant de précipitation entraînait beaucoup d'inexactitudes, surtout au milieu des débats tumultueux, qui sont précisément les plus importants à retracer dans les moindres détails (2). »
Ce journal, qui eut un grand succès, avait été fondé, dit-on, sur les conseils des Lameth et de Duport, après
(1) Le Moniteur du 15 octobre 1791 dit que la Législative conserva leur tribune « aux quinze citoyens de la société logographique ». '
(2) Breton, sténographe et élève de Bertin, art. Logographie, dans le Dictionnaire de la Conversation.
leur réconciliation avec la coui\ Eeprenant la politique de Mirabeau, ils voulaient discréditer l'Assemblée en donnant au public une image minutieusement exacte de ses débats ; du moins, on les accusait de cette perfidie. La liste civile faisait les frais de l'entreprise (1), et après le 10 août, le Journal logograj^hique fut supprimé par l'Assemblée législative (2) .
Ce fut dommage: les comptes rendus de Le Hodey étaient piquants, amusants.
Mais, ceirtes, il ne faut pas s'y fier. Le Hodey pèche quelquefois par omission: si les Lametb se font huer, il n'en dit rien; si Mirabeau obtient un grand succès, il l'atténue. Il est partial pour les triumvirs^ qui visiblement corrigeaient les épreuves de leurs discours; et il ne fait grâce à leurs adversaires d'aucun quolibet. On peut dire aussi qu'il est inexact à force d'exactitude: ces termes obscurs, ces lapsus, ces quiproquos qu'il transmet imperturbablement à la postérité, le geste et l'accent les corrigeaient, les atténuaient à la tribune. C'est trahir les orateurs que de livrer à la lecture toutes leurs erreurs d'improvisation. Souvent, pour comprendre, il faut recourir au Moniteur et à Maret, qui est moins complet dans le détail, mais donne toujours la note juste.
Quand je dis qu'il est moins complet, je veux dire qu'il ne sténographie pas, mais peu s'en faut. Entre Le Hodey et lui il s'établit une concurrence et une émulation dont nous profitons aujourd'hui. Il est évident que le rédacteur du Moniteur s*était fait un système person-
(1) En effet, le Journal logographiquc reçut, dans l'espace de trois mois, une somme de 34.560 livres (Rapport de Valazé, séance du 6 novembre 1792). Mais une déclaration du Comité de surveillance, en date du 18 octobre 92, établit que Le Hodey n'avait personnellement rien reçu de la liste civile (Moniteur du 21 octobre 1792). Il fut en juin 1793 chargé, par le Comité de salut public, d'une mission auprès des Girondins insurgés. (Cf. le discours de Louvet du 2 germinal an III.) Il devint, en 1799, chef du bureau des journaux et de l'esprit public.
(2) Voir, dans le Moniteur, les séances des 12, 17, 18 août 1792.
LE TEXTE DES DISCOURS. 2i
nel d'abréviations: il atteint presque, à lui seul, son redoutable rival pour l'exactitude matérielle, et il le dépasse toujours pour l'interprétation intelligente (1). Avec Le Hodey, on a tous les bruits de la séance; avec Maret, on en a l'esprit et le sens véritable. Nous citerons plus d^une fois, parallèlement, la version du Moniteur et celle du Journal logo graphique, et nous aurons toujours contrôlé l'une par l'autre, donnant la plus claire des deux, quand il nous faudra choisir.
En dehors de ces journaux (2), une série importante de documents s'oiï're à nous: ce sont les discours publiés par les auteurs eux-mêmes, soit à leurs frais, soit à ceux de l'Assemblée. On sait que, quand un orateur avait obtenu quelque faveur, l'Assemblée décrétait l'impression de son discours, sans qu'elle s'engageât pour cela à en voter les conclusions. Cette marque d'estime, un peu prodiguée d'ailleurs, s'adressait plus encore à la personne qu'aux idées. On remettait alors son manuscrit à l'imprimeur de l'Assemblée, Baudouin, et, si on avait improvisé, on écrivait son discours de mémoire. Dans ce cas, l'orateur ne se faisait pas faute d'amplifier, d'arranger, de supprimer les passages les moins heureux, de refaire un autre discours (3). Nous ne devons nous servir de ces
(1) Trop intelligente, disaient les malins. Beugnot parle '<( du singulier talent de M. Maret pour prêter aux orateurs des assemblées l'esprit qu'ils avaient oublié de mettre dans leurs discours. » Mémoires du comte Beugnot, t. I, p. 375. On sait que, plus tard, il se rendit indispensable à Napoléon par son art de saisir au vol et de fixer ou de rédiger la parole rapide du maître. « Le duc de Bassano, dit encore Beugnot, avait fini par s'absorber dans l'Empereur : c'était pour celui-ci un sens de plus par lequel il manifestait au commun des hommes ses volontés promptes comme l'éclair. » Ihid., p. 376.
(2) Le Journal des Débats et des Décrets, fondé le 30 août 1789, est surtout important pour l'époque de la Législative et de la " Convention.
(3) Cf. dans le Journal logographique un incident de la séance du 7 aviùl 1791, à propos de l'impression du discours de l'abbé Maury sur la régence, et, dans le Moniteur, à la séance du
documents qu'avec la plus grande défiance et seulement pour contrôler les journaux, à moins que les journaux, ce qui est fréquent pour les premiers mois, ne donnent pas les discours imprimés à part.
ISTous reproduirons donc, en général, le texte du Moniteur; et quand nous emprunterons le compte rendu d'un autre journal, nous aurons soin d'en prévenir le lecteur.
15 juillet 1791, le refus que fait Goupil de Préfelne d'accepter l'impression dô son discours sur l'inviolabilité royale, parce que, l'ayant improvisé, il ne saurait, dit-il, l'écrire de mémoire.