‹ Les orateurs de la révolutionChapitre 30 sur 55 · II · texte numérisé non relu

II

Un discours de Le Chapelier semble pourtant justifier l'enthousiasme de Montlosier: c'est celui qu'il prononça, chose piquante ! contre ce même Parlement de Eennes, auquel en 1788 il avait juré, à la tête de ses confrères, une loyale fidélité. Hâtons-nous de dire que les circonstances avaient changé, que les rôles s'étaient intervertis. En 1788, les Parlements représentaient le droit et plaidaient la cause de la liberté: en 1790, ils ne représentaient plus qu'eux-mêmes et plaidaient la cause de leur privilège, faisant à la Eévolution le plus injul'ieux procès. On sait que la chambre des vacations de Rennes refusa l'enregistrement et, au nom du roi (disaitelle), se mit en rébellion ouverte contre l'Assemblée. Mandés à la barre, les magistrats se justifièrent avec hauteur, alléguant les droits particuliers de la Bretagne et provoquant la guerre civile. Cette levée de boucliers des Parlements aurait pu être infiniment dangereuse: le prestige des biagistrats qui avaient lutté contre le despotisme était encore grand. Toute la France fut attentive à la protestation du Parlement de Pennes, comme à celle du Parlement de Rouen. La Constituante n'hésita pas: elle châtia les rebelles, et bientôt la nouvelle organisation fit disparaître ces magistrats orgueilleux et têtus. Mais le discours du Breton Le Chapelier contre le Parlement breton fut l'épisode le plus mémorable de cette lutte:

« J'éprouve quelque embarras, dit-il, en me voyant forcé de condamner une cour composée de citoyens dont j'ai reçu des marques d'estime; mais la reconnaissance, mais les liaisons particulières doivent céder à l'intérêt de la justice, de la vérité... » Et plus loin, se rappelant sa protestation de dévouement: « Je dois dire que les mains de ces magistrats ont toujours été pures, comme la justice... Mais ils ont désobéi. »

Le Parlement demandait une assemblée des Etats de Bretagne, voulant opposer la Bretagne à la France et faire revivre les haines oul)liées. Le Chapelier s'indi-

gne et s'élève très haut: « C'est à la fois insulter à la raison et fronder le vœu du peuple que de demander une assemblée des Etats de Bretagne. A-t-on cru que nous ne dirions pas ce que c'est que ces Etats .^ Huit ou neuf cents nobles, des évêques, des députés de chapitre les composent. Voyez-y quarante-deux hommes représentant deux millions d'individus sous le nom modeste, j'ai presque dit avili, du tiers état. Chaque chambre a un "veto... Yoilà par qui l'on veut que la Constitution soit jugée... Imaginez oe que les abus ont de plus odieux, l'aristocratie de plus absurde, la féodalité de plus barbare, les veto de plus tyrannique, et vous aurez une idée de l'assemblée à laquelle on veut confier le droit de juger les institutions immuables qui doivent faire le bonheur de tous. Vous avez détruit les ordres, proscrit les veto; nous avons coopéré à une Constitution, et nous n'en jouirions pas; et ces nobles diraient veto sur la félicité publique ! Une telle demande est scandaleuse et coupable ! . . .

« La chambre des vacations s'est rendue coupable d'une désobéissance qui ne peut avoir pour but que de procurer de grands désordres, afin de conserver de grands abus. Elle a dit qu'elle voulait défendre vos franchises; mais sont-elles attaquées ? sont-elles perdues ? Elles seront augmentées. Nous n'avions stipulé ni avec la nation, ni contre elle, mais avec le roi et contre le despotisme. Les Bretons ont renouvelé leur union à la France, en nous envoyant vers vous. Ils ont adhéré à ce que vous avez fait, et par leurs adresses, et en montrant leur allégresse, et en déployant leurs forces pour soutenir vos opérations...

(( Les nobles et les ecclésiastiques, dit-on, n'ont pas consenti. — ■ Où est donc • la nation bretonne ? Dans quinze cents gentilshommes et quelques ecclésiastiques, ou dans deux millions d'hommes? Si les magistrats n'avaient pas voulu que la robe sénatoriale ne couvrît qu'un noble, feraient-ils d'aussi aveugles réclamations?

Ce sont des magistrats nobles qui défendent des nobles pour opprimer le peuple. Yoilà ce qu'ils appellent nos franchises et nos devoirs (1). »

Oui, ce jour-là, Le Chapelier fut éloquent et se rapprocha de Mirabeau. Mais il ne retrouva plus cette veine heureuse, ces traits forts et précis, cette indignation sincère. Plus il va, plus il faiblit, délayant, lambinant, ennuyant, comme accablé lui-même d'une torpeur.

« A la fin, dit Montlosier, énervé de veilles et de plaisir, passant ses nuits dans des maisons de jeu„ peutêtre dans d'autres maisons encore, il a pu, dans les entr'actes, se montrer à nos Comités; pour la tribune, il l'a presque entièrement abandonnée (2). » On disait même que chez lui l'énervement alla jusqu'à l'impossibilité de suivre une discussion: au bout d'un quart d'heure il se levait et quittait le Comité pour aller... Les royalistes imprimaient en toutes lettres en quel endroit (3).

Il est certain que son grand rapport sur la liberté du théâtre et la propriété littéraire est une œuvre diffuse et mal écrite. Parlant de Yoltaire, il dit : « Encore il n'avait pas pu soutenir au théâtre quelques-uns de ses chefs-d'œuvre que nous reprenons maintenant, et souvent la morgue comique a exigé de lui des sacrifices auxquels le privilège exclusif l'a forcé de s'abaisser (4). » Comprenne qui pourra, et le reste est dans ce style ! Pas

(1) Moniteur, séance du 8 janvier 1790. — Les royalistes devaient se venger de la façon la plus odieuse. Ils allèrent en nombre attaquer Le Chapelier dans un café et le jetèrent par lai fenêtre (mars 1790.) Les Actes des Apôtres insérèrent à ce propos cette grossière épigramme:

Chapelier sans étonnement, Lancé par la fenêtre assez impoliment Dans un tas de fange profonde, Comme un poisson jeté dans l'onde.

Ne s'en porta que mieux: c'était son élément.

(Actes des Apôtres, t. III, n» 79.)

(2) T. II, p. 244.

(3) Mallet du Pan, t. Il, p. 488.

(4) Moniteur, séance du 13 janvier 1791.

lin argument neuf ou décisif; la question, si complexe, reste entière. Seules, les intentions de l'écrivain sont louables. Le caractère curieux de ce discours, c'est que Le Chapelier y croit nécessaire de réfuter le paradoxe de Rousseau sur l'immoralité du théâtre; c'est la Lettre à d'Alemhert à la main qu'il a composé son rapport. « Mais, dit-on, il y aura trop de spectacles; les citoyens seront détournés de leurs occupations utiles; les provinces seront fatiguées de troupes de comédiens. — Laissez à rintérêt le soin de ne former que des établissements qui pourront être avantageux. »

Bientôt on lui reprocha de mollir, de changer d'opinion, et la médisance (ou la calomnie) donna aussitôt le mot de ces variations: « Il n'est que trop vrai, dit un contemporain, que l'amour du jeu étouffa en lui l'amour de la chose publique et le germe des vertus sans lesquelles on ne saurait être un bon citoyen. Un mariage d'intérêt le mit en relation intime avec des hommes enrichis par l'agiotage, et leur commerce acheva de détruire son patriotisme et sa moralité (1). »

La vraie explication du découragement de Le Chapelier est plus naturelle; comme tous les constitutionnels, il eut peur après Yarennes, vit la monarchie perdue et se rapprocha de Louis XYI. Se rapprocha? Il est plus vrai de dire qu'il s'abstint d'attaquer le roi, eut des entrevues avec les Impartiaux, parla des inquiétudes communes, ne s'engagea pas, ou, engagé, se dégagea bientôt.

Malouet nous en donne la preuve dans ses Mémoires. Au moment de la revision de la Constitution, il eut avec Barnave un entretien dont nous aurons à parler. A la fin de cet entretien, Le Chapelier survint, fut mis au courant, et Malouet leur proposa à tous deux l'intrigue suivante :

« Yoici, leur dis- je, ce que j'ai à vous proposer pour

(1) Bonneville et Quénard, t. III.

remplir vos vues et les miennes. Les débats sur la revision de l'acte constitutionnel vont commencer ; il ne m'en coûte rien de braver la mauvaise humeur de l'Assemblée ; je vous offre d'attaquer votre acte constitutionnel dans toutes les parties qui en sont susceptibles. Je vous promets des observations sages et conséquentes sur les points mêmes que vous voulez défendre, à plus forte raison sur ceux dont vous connaissez le vice et le danger. Eh bien ! je ne vous demande que de céder sur ceux-là, mais franchement et complètement, et pour le faire avec avantage, vous, monsieur Le Chapelier, vous me répondrez, vous m'accablerez, si bon vous semble, de sarcasmes, de reproches sur mon irrévérence pour la Constitution ; et quant aux moyens de gouvernement sur lesquels nous sommes à peu près d'accord, vous direz que vous n'aviez besoin ni des lumières ni des censures de M. Malouet pour reconnaître que tel décret était susceptible de telles modifications, qu'il était dans l'intention du Comité de les proposer; et tout de suite vous présenterez le6 bases d'un nouveau décret tel qu'il eii résulte un gouvernement vraiment monarchique (1). »

Le Chapelier accepta-t-il formellement ? Malouet l'affirme et s'indigne de son manque de parole. En effet, dans la séance du 8 août 1791, Malouet parla dans le sens indiqué. Mais les protestations de la gauche furent si fortes, que Le Chapelier oublia son rôle convenu et fit retirer la parole à Malouet, qui lui en voulut à mort et resta pris dans sa propre intrigue.

Le talent de Le Chapelier se releva un peu dans la discussion sur la réégibilité des Constituants; presque seul de la gauche, il se prononça pour l'affirmative et exposa avec bonheiir les inconvénients d'une interdiction si décourageante pour ses amis et pour lui: a On travaille peu pour la postérité, dit-il ingénument; on fait plus pour mériter les suffrages actuels de ses conci-

(1) Malouet, t. II, p. 272.

toyens. Il faut, si vous voulez entretenir l'émulation de la vertu, que la censure de l'opinion publique soit bien marquée, que la nation ait un moyen d'exprimer sa confiance. Prétendez- vous ôter au peuple le droit de récompenser ceux qui l'ont bien servi, ou de couvrir de son blâme ceux qui ont trahi sa cause ?

« Beaucoup d'hommes ne s'exposent à des sacrifices que par l'amour de la gloire. Si vous confondez dans la classe commune les citoyens laborieux et vertueux qui auront bien mérité de la patrie, ne croyez pas qu'ils se livrent à des travaux pénibles et assidus quand ils ne pourront recueillir que des applaudissements d'un joui, bons pour ceux qui ne demandent que de la popularité. Il faut sans doute qu'il y ait dans l'Assemblée législative une opposition constante aux projets ambitieux du ministère; mais ne devez-vous pas craindre qu'une assemblée toujours nouvelle ne manifeste souvent une opposition terrible qui trouble la tranquillité publique et qu'elle ne veuille faire en un instant ce qu'il faudrait faire dans un long espace de temps ? »

La carrière politique de Le Chapelier se termine avec les travaux de la Constituante. Il passa en Angleterre à la fin de 1791 et revint bientôt en France, craignant qu'on ne mît le séquestre sur ses biens. Ce voyage le perdit. Accusé de conspiration, il dut se cacher. « A la fin de 93, ne pouvant plus, dit Michelet, supporter sa réclusion, ses angoisses, il écrivit à Robespierre, son ancien collègue, qu'il était caché dans tel lieu et le priait de le sauver. Eobespierre, à l'instant, envoya la lettre à l'autorité, qui le fit prendre, juger, guillotiner. Le fait est attesté par M. Pillet, alors commis dans les bureaux du Comité de salut public, par les mains duquel la lettre passa (1). » Le Chapelier monta sur Téchafaud le 3 floréal an II (22 avril 1794), avec Thouret. d'Eprémesnil et Malesherbes.

(1) Michelet, Hist. (h la Bév., t. V, p. 87. Cette affirmation

TARGET ET TRONGHET. 401

CHAPIÏEE ly

TAJIGET ET TRONCHET

Target, avocat au parlement de Paris, s'était rendu célèbre par l'éclat avec lequel il attaqua les Jésuites dans le procès que leur intentèrent Cazotte et mademoiselle Touque. Comme tous les grands avocats du XVIII*' siècle, il lutta courageusement contre le despotisme et puisa sa popularité dans son opposition politique. Il refusa de plaider devant le parlement Maupeou, se condamna à la retraite et publia un pamphlet retentissant: Lettre d'un lioinme à un autre homme sur V extinction de Vancien parlement et la création du nouveau. Il fit mieux: il provoqua en 1787 l'édit qui rendit l'état civil aux protestants. Il était de l'Académie française depuis 1785.

Moins éloquent, dit-on, que son rival au barreau, le célèbre Gerbier, il le surpassa comme avocat consultant. ce II avait, dit un contemporain, une élocution facile et fleurie, que quelques critiques ont cependant accusée de diffusion, notamment dans un de ses ' mémoires pour le cardinal de Rohan, un bel organe, des talents littéraires distingués (1). »

avait été produite trois ans plus tôt, en 1848, dans un curieux opuscule intitulé : Le Bohespierre de M. de Lamartine, lettre d'un septuagénaire à l'auteur de VHistoire des Girondins. M. Fabien Pillet, auteur de cette lettre, dit le savoir (( par le sieur Le Blanc, fidèle domestique de Chapelier et porteur de message confidentiel ». Mais il ne dit pas que la lettre « ait passé par ses mains ». Le témoignage est beaucoup plus vague que ne le croit Miclielet. Cf. Hamel, Histoire de Bohespierre, t. III, p. 503.

(1) Beaulieu, Biographie Michaud.

Député du Tiers de Paris hors les murs, ses débuts à la tribune provoquèrent une grande curiosité. Ce fut, comme pour Bergasse, une déception complète. Ces grands yeux vaniteux, cet air glorieux et béat, ce pédantisme de manières, qui n'auraient point déplu au barreau, furent intolérables- à la tribune. On trouva sa parole lourde, pénible, prétentieuse. « Il disait bien pesamment et bien pédantesquement des niaiseries (1). » Du coup, il fut ridicule, et les pamphlets royalistes le prirent pour cible de leurs épigrammes. On ne lui pardonna aucun lapsus, aucune négligence de style. Il paraît qu'un jour il dit naïvement: « L'Assemblée ne veut que la paix et la concorde, suivies du calme et de la tranquillité. » Cette phrase, que nous n'avons retrour vée dans aucun compte rendu, devint aussitôt célèbre. Les Actes des Apôtres en régalèrent leurs lecteurs plusieiirs numéros de suite. On riait aussi des épithètes redondantes de l'ex-avocat, de la grande nation, du grand œuvre qui revenaient sans cesse dans ses discours. Le pauvre homme, tombé de son piédestal, perdit tout

(1) Et. Dumont. — Il dit encore de Target: « Après avoir essuyé une ou deux fois ses grands airs boursouflés, je ne fus pas tenté d'y revenir. C'était de lui dont on disait qu'il s'était noyé dans son talent; les grands mots l'étouffaient. » Montlosier est plus amusant encore quand il parle de Target: a Vous arrivez, me disait-il, monsieur, de votre province, vous n'êtes peutêtre pas encore bien au fait de nos hautes matières politiques. En fait de législation, le corps législatif est demandeur, le roi est défendeur. En fait de finances, c'est tout le contraire: le roi et les ministres procèdent en demandant, l'assemblée en défendant. » (t. II, p. 254.) « J'ai vu, écrit Robespierre, Target arriver précédé d'une grande réputation; il a ouvert la bouche pour donner avis..., on s'est apprêté à l'écouter avec le plus grand intérêt. Il a dit des choses communes avec beaucoup d'emphase pour se ranger de l'avis qui avait déjà réuni la pluralité des voix: il a cependant été applaudi. Aujourd'hui il est presque entièrement hors de combat; on s'est aperçu que son mérife était beaucoup au-dessous de cette première prévention. )> (Lettre inédite de Robespierre citée par Ernest Hamel, Histoire de Itoh es pierre.)

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