‹ Les orateurs de la révolutionChapitre 32 sur 55 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

d'andré.

D' André*' (1), conseiller au parlement d'Aix, député de la noblesse de la sénéchaussée d'Aix, membre de la minorité de son ordre, était un homme habile, trop visiblement habile. Son plus intime ami, Etienne Dumont, l'appelle un F lontin de comédie (2). « Ce n'était ni un

(1) Son nom s'écrivait souvent Dandré !

(2) Souvenirs, p. 358.

grand orateur, dit un biographe qui lui était sympathique, ni un homme de beaucoup de raison. Son accent méridional et sa figure ignoble ne lui permettaient pas de grands succès à la tribune; mais doué d'assez de capacité, de prévoyance et surtout d'une grande flexibilité d'opinions, il conserva toujours sur la majorité une certaine influence; il fut nommé trois fois président et il fit partie de plusieurs comités (1). »

Il vota et parla généralement avec les patriotes, mais non sans ménager la droite. Les contemporains l'appelaient le couteau à deux tranchants. Un jour, à propos du renvoi des ministres, il déclarait qu'il « défendrait les droits de la liberté jusqu'à la dernière goutte de son sang ». Le lendemain il accusait Mirabeau d'avoir provoqué l'émeute d'Aix dont Pascalis fut victime.

Son rôle toutefois fut très secondaire jusqu'au moment de la revision de la Constitution. A cette époque, la majorité voulut se rapprocher du roi, atténuer les réformes commencées, restreindre la llévolution. Les chefs, les orateurs célèbres n'osèrent pas se mettre en avant pour cette œuvre impopulaire. Ils se servirent de D'André, qui passa grand homme pendant ces quatre derniers mois (2). Son rôle et son art étaient « d'employer les formes jacobines à servir la royauté (3) ». La droite ri ait de lui et de ses airs affairés. Un jour, l'abbé Maury lui demanda s'il prétendait « être un des légataires de M. de Mirabeau ». Il répondit sans esprit : « Je voudrais être légataire des talents de M. de Mirabeau pour pouvoir confondre M. l'abbé Maury et le réduire au silence (4). » Brissot, interprète de l'opinion publique,

(1) Biographie Michaud, 1^^ édition.

(2) (( Dans une importante discussion de ces derniers jours, il fut impossible à nos trois patriotes d'obtenir la parole, quoique d'André la prît quatre fois dans cette même discussion. » (Lettre de M"ie Roland à Bancal, 31 août 1791.)

(3) Micbelet, t. III, p. 189.

(4) Journal logographique, séance du 18 avril 1791.

accusait quotidiennement, dans son Patriote^ D'André d'être vendu à la cour. Etienne Dumont ne nie pas le fait. Il allègue seulement que « si D'André avait eu sa part des faveurs royales, il n'en faisait pas au moins un usage d'ostentation (1) ». Quoi qu'il en soit, la réputation de D'xVndré faisait rire jusqu'à l'impassible abbé Siéyès, et l'oracle de la Constituante aimait à réciter (qui l'eût cru ?) un dialogue supposé entre D'André et son valet de cbambre :

« D'André. Quel est l'ordre du jour?

« Jean. Monsieur, c'est la question des commissaires du roi auprès des tribunaux.

« D'André. Ote-moi cet habit ; donne-moi le vieux.

« Jean. Monsieur, il est tout usé par les coudes.

« D\4.ndré. Tant mieux, c'^st co qu'il me faut: donnemoi aussi mon vieux chapeau et mes vieux bas.

« Jean. Monsieur veut-il ses bottes ? il fait mouillé.

« D\4.nd}é. Non, elles sont toutes neuves; je veux mes gros souliers à clous de fer. Un peu de boue ne gâte rien. Ceci est une affaire d'importance. Me voilà bien. Qui diable, en me voyant ainsi équipé, peut penser à la liste civile (2) ? »

D'André eut le bon sens de s'opposer au décret contre la réélection des constituants, malgré la cour, malgré la reine qui s'obstinait à croire que les futurs députés seraient hostiles à la Révolution. Il présidait quand le décret fut proposé et/( vit avec étonnement que tout le côté droit, gagné par la cour, se joignait à la Montagne, pour le faire passer sans discussion. Auœ voixl aux voix! criait-on de toutes parts. Il fit tous ses efforts pour donner la parole à ses amis et pour calmer ce funeste enthousiasme: il n'y put jamais réussir; le décret fut emporté de haute lutte, et les plus charmés de leurs succès

(1) Allusion à Mirabeau.

(2) Et. Dumont, p. 336. — (( D'André, dit de même Beugnot, s'était ravalé par calcul à la tournure et aux manières d'un paysan. )> Mémoires du comte Beugnot, 2® éd., t. F^, p. 68.

étaient ceux qui venaient de préparer leur perte (1) ».

En septembre 1791, ce politique industrieux se trouva être un très bon négociant. Il s'associa avec une maison de commerce et ouvrit une boutique d'épicerie, dans la rue de la Verrerie, croyant flatter le peuple tout en faisant sa fortune et servir sa candidature à la mairie de Paris. Mais il n'obtint que 77 voix et on se moqua de lui, Brissot menant les rieurs. Les caricatures le coiffèrent d'un pain de sucre. Puis on le traita d'accapareur. Il dut fuir et passer en Angleterre. Dans l'émigration, la souplesse de son esprit trouva son emploi: Monsie^ir le chargea de la direction de ses affaires et de ses correspondances avec l'intérieur de la France. Il n'y rentra qu'en 1814, à la suite des alliés: il devint alors directeur général de la police, puis intendant de la maison du roi, puis directeur des domaines de la couronne. Il mourut oublié, en 1825.

Comme orateur, il n'avait pas de style. Aucun de ses discours ne s 'élève au-dessus d'une médiocrité uniforme. Prenons-le au moment oii il devient un personnage d'importance. On est à la veille du massacre du Champ-de-Mars. La gauche le charge d'attaquer la municipalité de Paris « avec des formes jacobines », et d'exprimer ses craintes au sujet du pétitionnement: « Eh ! Messieurs, dit-il, quelle circonstance (2) donnera à ces puissances étrangères dont on voudrait vous faire peur une plus haute idée de votre fermeté et de votre sagesse ? Ne sera-ce pas dire que puisque vous avez su résister au torrent d'une opinion factice, vous saurez encore mieux résister à des menaces et à des attaques que la nation entière voudrait repousser? Ainsi donc. Messieurs, vous devez tenir surtout à ce que des factieux, à ce que des gens qui cherchent à mettre le trouble et l'anarchie à la place de la Constitution, à ce que des gens

(1) Du m ont, p. 339.

(2) L'Assemblée avait rendu la veille son décret relatif aux complice*» de la fuite à Varennes

I) ANDRK. 409

qui clierchent à élever leur personne, à parvenir à des places dans un moment de trouble et de désordre, ne puissent pas renverser l'ouvrage que vous avez élevé avec tant de soin. Je demande, Monsieur le président, qu'afin de prévenir les manœuvres perfides des ennemis de la chose publique, l'Assemblée nationale décrète qu'il sera rédigé sur-le-champ une adresse aux Français, que cette adresse sera rédigée et expédiée,, séance, tenante, par des courriers dans tous les départements du royaume. Je demande de plus que la municipalité de Paris soit mandée, qu'il lui soit enjoint de veiller mieux qu'elle ne l'a fait à la tranquillité publique. (Applaudissements.) Il est bien extraordinaire que la municipalité de Paris, que le département, les tribunaux qui sont chargés de veiller à l'exécution des lois, souffrent que tous les jours ces lois soient enfreintes sous les yeux du Corps législatif; que tous les jours, quand vous avez rendu un décret qui défend des pétitions collectives, on affiche sous vos yeux, sur les portes mêmes de la salle, des pétitions collectives; que tous les jours, quand vous avez défendu ce qui pouvait exciter le trouble, le désordre et le meuïtre, on souffre dans les places publiques des attroupements, des motions tendant à exciter l'incendie, le pillage et la désolation (Vifs applaudissements .) Je ne parle pas des menaces personnelles qui me sont faites ; nous avons bien su, quand nous venions ici, que nous y venions pour défendre la liberté, et que nous serions en butte à toutes les attaques du despotisme; nous avons bien su que nous sacrifions notre vie, et ce n'est pas cela que nous regrettons. La tranquillité et le bonheur public, voilà ce que nous avons à soutenir et à défendre (Bravo, hravol), voilà ce que nous regretterons (Applaudissements). Je demande que les six accusateurs publics de Paris soient mandés à la barre (Quelques murmures) (1). »

(1) Journal logographique, séance du 16 .iuillet 1791.

Tel était D'André en ses meilleurs jours. On ne peut lui accorder ni plus ni moins que ne lui accorde son ami Dumont: « beaucoup d'esprit, un coup d'œil très prompt, une facilité à s'expliquer sans être orateur (1). »

Page 1