LES JANSÉNISTES : CAMUS
laquelle elle aspire; chagrine, parce que l'honnête homme ne peut guère jeter les yeux autour de kii sans être attristé et irrité par le spectacle de la corruption et de l'injustice. — Ce chagrin s'en prend particulièrement aux puissants, car les puissants sont rarement purs. Ils vérifient l'aphorisme d'Aristote: En général, les fiommes font le mal quand ils le peuvent.
« Ils mettent d'ailleurs au service de leurs convoitises celles d'une foule de gens qui se font leurs ministres et leurs complaisants, tandis que les justes sont méprisés et victimes. Les justes protestent plus ou moins haut, et c'est ainsi que la morale sévère tourne volontiers à ce que nous appelons l'opposition. — ■ Tels étaient les stoïques aux temps des Césars, et, au xvii^ siècle, les jansénistes (1). » S'ils attaquèrent les Jésuites, c'est que ceuxci « étaient responsables, aux yeux des purs, de tous les vices de cette société qu'ils conduisaient et de tout le mal qui se faisait sous leur influence (2). » Alors, comme dit Boileau, vertu et jansénisme étaient deux mots synonj-mes (3). Port-Royal détruit, la doctrine survécut et grandit dans la bourgeoisie. Au milieu des querelles religieuses de la Régence, le jansénisme devint le refuge à la mode de l'opposition libérale.
Dans la bourgeoisie éclairée une élite était janséniste, et les parlements furent parfois les organes de cette doctrine. On était loin alors des fameuses propositions et de VAugustiîius, et en devenant plus populaire, sans être jamais plébéienne, l'opinion des solitaires de Port-Royal servit de formule aux mécontentements de toutes les âmes oppressées par le despotisme. Vint ensuite la philosophie, qui sembla étouffer cette voix prudente, mais ferme, des bourgeois lettrés. Le jansénisme ne fut plus alors un drapeau; mais il se perpétua dans certaines fa-
(1) Introduction aux Provinciales, p. XXII.
(2) Ihid.
(3) Sat. XI.
milles, surtout de robe, dans les parlements, dans la bourgeoisie gallicane et instruite; on conciliait ainsi sa dévotion, son borreur de l'Encyclopédie, avec un certain libéralisme politique. Et la France qui en 1789 avait oublié ces formules surannées, mais qui cboisit pour députés les plus modérés, les plus sages, les plus savants, comme la fleur de la bourgeoisie, se trouva, bien à son insu, avoir envoyé au parlement tout un groupe de jansénistes, entre autres Fréteau, Martineau, et surtout Camus.
Camus, ancien avocat du clergé de France, député du Tiers de Paris, fut le chef et l'orateur de ces sectaires attardés. Xous avons vu que la morale janséniste s'attaquait volontiers aux puissants, aux rois, et les invectives ironiques de Pascal contre les grands corps de l'Etat, contre la magistrature et la noblesse, sont dans toutes les mémoires. De même Camus s'élève à la Constituante contre toutes les inégalités sociales avec une âpreté et un emportement que ne dépassa aucun des orateurs de la gaucbe. Il attaque tous les privilèges avec un zèle religieux, l^vl ne fut plus dur que lui pour les gens en place, principalement pour ]S^ecker. î^ul ne démasqua plus violemment toutes les hypocrisies politiques, laissant de côté tout ménagement, tout respect humain, forçant l'Assemblée à réclamer communication du Livre rouge, au risque d'y lire à la première page les noms les plus populaires. Quand il fut question d'acquitter les dettes du comte d'Artois: « Youdrait-on, s'écria-t-il, faire payer à la France les dettes d'un particulier (1) ? » L'Assemblée se plaisait à entourer le mystère de la royauté « d'un voile sucré ». Camus, en disciple de Pascal, lève hardiment le voile: le roi n'est pour lui qu'un homme, qu'un fonctionnaire à surveiller. Aujourd'hui, il demande la réduction de la liste civile; demain, à propos du départ des tantes du roi, il veut que
(1) Biographie des contemporains.
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Louis XYI ordonne à sa famille de ne pas se séparer de lui. C'est sur sa proposition que, le 30 juillet 1791, l'Assemblée supprime, sous des peines sévères, tous les ordres de chevalerie. La morale janséniste pense que ces titres risquent d'abuser le peuple qui croit, selon Pascal, « que la noblesse est une grandeur réelle, et qui considère presque les grands comme étant d'une autre nature que les autres (1) ». Quand les jansénistes de 89 parlent du roi, on songe à cette phrase que Nicole prête à Pascal: « Que diriez-vous de cet homme qui aurait été fait roi par l'erreur du peuple, s'il venait à oublier tellement sa condition naturelle, qu'il s'imaginât que ce royaume lui était dû, qu'il le méritait, et qu'il lui appartenait de droit? Tous admireriez sa sottise et sa folie (2). »
^'égalité, tel est le but de la politique janséniste à l'Assemblée; j'entends l'égalité des hommes en tant qu'hommes: en présence de la grâce et de ses eiïets, l'inégalité reparaîtra. Cette égalité politique que l'on veut fonder est destinée à faciliter l'action de cette grâce, à établir le triomphe de la religion telle que l'entendait Port-Poyal. Yoilà le secret des apparentes contradictions de la politique de Camus et de ses amis. Ils marchèrent d'un pas assuré à la réalisation de leurs plus chers desseins, d'une réforme religieuse.
L'Assemblée ne vit en eux que des politiques intègres et particulièrement compétents dans les questions religieuses: elle les introduisit dans son Comité ecclésiastique, où ils régnèrent en maîtres, et firent commettre à la Eévolution sa faute capitale, irréparable: la Constitution civile du clergé. De là est sortie, par les prêtres et les femmes, la contre-révolution.
Ce n'est pas la liberté de conscience que veut établir le janséniste Camus, et sur ce point, dès l'origine, il se sépare nettement des voltairiens de la gauche. Le 21 août
(1) Pascal, éd. Havet, t. II, p. 352.
(2) Ihid.
1789, Mirabeau avait demandé l'insertion de la liberté de conscience dans la Déclaration des droits. Un curé, que les journaux ne nomment pas, se leva et déclara qu'il fallait se contenter de la tolérance. Camus approuva.
Le 13 octobre, il se sépara encore de la gauche et soutint que le clergé possédait justement ses biens, que l'Etat n'avait pas le droit d'y touclier, quoique le plus illustre des jansénistes eût déclaré que la propriété n'était pas un droit naturel », mais (( un ordre fondé sur la seule volonté des législateurs (1) ».
Aux yeux de Camus, l'Assemblée nationale est un concile, et un concile janséniste. Le 1^^ juin 1790, dans son orgueil de janséniste triomphant, il prononce cette parole mémorable: « Xous sommes une Convention nationale; nous axons assurément le j^ouvoir de change?' la religion, mais nous ne le ferons pas (2). » Ce n'est plus un orateur politique qui parle, c'est un théologien. Il allègue les textes sacrés et défend l'élection des pasteurs par des arguments de dogme:
« Je trouve, dit-il, dans saint Cyprien ces mots: de Clericorum testimoniis, de plehis suffragiis. Ainsi, pour l'élection, les clercs sont consultés; ils témoignent qu'un tel a vécu parmi eux, qu'il leur a paru digne des fonctions épiscopales ou pastorales; mais l'élection est faite par le suffrage du peuple. Je cite celle de saint Martin de Tours, qui fut rejetée par les évêques, parce qu'il avait l'air trop humble et trop peu relevé; le peuple le nomma. Dans la suite on prétendit que les électeurs étaient trop nombreux. Les rois dirent au peuple qu'ils représentaient le peuple, et ils nommèrent. Bientôt les chapitres s'arrogèrent ce droit. Les cardinaux, dans le conclave, élisent le pape, tandis qu'autrefois il ne pouvait être élu sans le consentement des rois de France.
(1) Pascal, éd. Havet, t. Il, p. 351.
(2) Monitew.
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Adrien écrit à Charlemagiie, et ne prit le titre de pape qu'après avoir obtenu son suffrage. On dit qu'il n'en est pas de même des curés. On vous a dissimulé les titres: les curés n'étaient pas des bénéficiers; les évêques envoyaient dans tel ou tel lieu des prêtres qui n'y exerçaient que des fonctions passagères, et qui revenaient ensuite former le conseil de l'évêque. Ce fait est attesté par les Pères de l'Eglise, par saint Cyprien et par saint Augustin. Le patronage lui-même n'est qu'une voix d'élection du peuple. Les seigneurs s'arrogèrent les droits du peuple, parce qu'ils prétendaient représenter le peuple. A présent qu'il n'y a plus de seigneurs, le peuple rentre dans ses droits. Ainsi rien n'est plus conforme à la religion que l'élection des évêques et des curés (1). »
Il commente tbéologalement (2) le latin du concile de Trente. Le concile a-t-il voulu que les curés fussent approuvés par les évêques ? « Le texte du concile, dit-il, porte ces mots: Sacerdotes etimn regulares; mais on dit qu'il y a des textes où le mot etiam ne se trouve pas (3). » Yoilà un etiam dont ne s'inquiétait guère la France de la Fédération !
Mais il se fait applaudir quand il s'élève, avec une âpreté de sectaire, contre la puissance papale :
« Les évêques, dit-il, déclarent qu'ils attendent la sanction de celui qu'ils appellent souverain pontife de l'Eglise, comme s'il y en avait un autre que Jésus-Christ, son fondateur. {La partie gauche ap2jlaudit.J
(1) Moniteur, séance du 16 juin 1790.
(2) S'il pousse parfois la gravité jusqu'au pédantisme, c'est nez était couleur de sang. » Miratoeau l'avait nommé, pour ce qu'il avait à lutter contre un physique fâcheux. « Il avait, dit Etienne Dumont (p. 296), une physionomie enflammée et son motif, le Drapeau rouge. — Rien ne rend sérieux et grave comme la conscience d'un ridicule physique.
(3) Moniteuor, séance du 16 juin 1790.
a Ln membre du côté droit: !Noiis demandons de quelle religion est M. Camus.
« M. Camus : Quelle est donc cette querelle que nous font les évêques ? Ce n'est pas de savoir si la religion catholique continuera d'être respectée, nous n'en avons jamais douté, mais si tel évêché qui contenait mille paroisses doit être rétréci, et si la partie excédante doit être réunie à un évêché qui n'en avait que soixantequinze, afin que toutes puissent être également surveillées. Isq serait-ce pas aussi parce qu'un évêque n'aura plus 300.000 livres de rente .^ {La jjartie gauche applaudit. — - La partie droite : Ce n^est pas celai) Eh bien I serait-ce parce qu'on a rendu au peuple le droit d'élection ? (La partie droite : Ce n'est pas celai) Eh! qu'avons-nous besoin de l'intervention du successeur de saint Pierre, puisque c'était l'usage consacré dès le berceau de l'Eglise ? A Jérusalem les apôtres délibèrent avec tous les fidèles. (On applaudit.) Depuis trois cents ans nous avons combattu contre un ultramontain : nous n'avons pas voulu souffrir ces privilèges qui donnaient à des religieux une supériorité contraire à l'esprit de l'Evangile, et nous le consulterions lorsqu'il s'agit d'une constitution civile ! xS'ous avons tous les pouvoirs nécessaires pour distribuer les diocèses de manière qu'ils participent tous également aux bienfaits de l'Eglise. (1) » (La partie droite : On ne s'opjjose pas à cela.)
Ce langage semble moins d'un philosophe que d^un sectaire: l'homme d'une religion paraît toujours en Camus. Il faut, dit-il, contraindre par la force ceux qui ne veulent pas obéir aux décrets de l'Assemblée-concile et supprimer l'hérésie naissante : « Puisque le clergé n'a pas le bon esprit, n'a pas assez d'amour pour la religion pour exécuter des décrets qui n'ont d'autre but que l'affermissement de cette même reh'gion, il faut que la force intervienne. D'après ces considérations je vais
(1) Moniteur, séance du 23 décembre 1790.
LA ROCHEFOUGAULD-LIANGOURT MONTMORENCY. 445
VOUS présenter mon projet de décret. Je le répète, je ne le propose que pour le maintien de la religion catholique (1). »
En résumé, l'éloquence de Camus, âpre, fanatique, chagrine, toujours honnête et sincère, interpréta non sans éclat les revendications du jansénisme mourant. Nous la retrouverons, aussi convaincue, mais moins écoutée, à la tribune de la Convention.
Tels furent ces jansénistes, ces prêtres, ce pasteur qui siégeaient sur les bancs de la gauche. Leur vertu jeta un grand lustre sur les débuts de la Révolution : cette vertu est le ressort de leur éloquence, et leur talent donne moins de prestige à leur parole que leur autorité morale. Cette autorité, la droite s'en dépitait et enrageait de ne pouvoir traiter de démagogues un Grégoire, un Camus, un Rabaut Saint-Etienne. Le haineux Malouet dit dans ses Mémoires (2) un mot qui honore infiniment ces hommes religieux et patriotes : ne pouvant nier leur haute valeur morale, il écrit qu'ils avaient une conscience factieuse.